CHAPITRE XX
Voyage du Bey de Tunis en France; — son embarquement à Porto-Farina ; — hauts fonctionnaires dont il se fait accompagner ; — sa réception à Paris; ses visites aux divers monuments et établissements publics ; — ses aumônes; — son retour dans ses États.
Depuis ces royales visites Sydy- A hmed- Pachâ-Bey n’avait cessé de saisir toutes les occasions dans lesquelles il pouvait manifester sa sympathie pour la France et son désir de lui être agréable; s’enquérant du progrès des arts en Europe, surtout en France, et impatient de voir se reproduire dans ses États, par les mains de ses sujets, les merveilles qu’il en avait apprises. Déjà il avait introduit dans les États de la Régence plusieurs manufactures où se fabriquaient avec les laines tunisiennes les draps et les étoffes qui jusque alors avaient été tirés des fabrications étrangères : il avait annoncé le dessein de fonder à Tunis une imprimerie, et d’autres projets encore devaient peu à peu assimiler ces contrées aux pays civilisés de l’Europe.
Mais bientôt il voulut donner une preuve plus frappante et plus irréfragable du vif et sincère désir qui l’animait de faire participer les Tunisiens aux bienfaits de la civilisation européenne : non content des communications habituelles avec l’Europe, dont la facilité et la fréquence manifestaient aux peuples de la Régence les avantages incontestables de cette civilisation, et tendaient journellement à la propager parmi eux, il résolut d’aller lui-même la voir de ses propres yeux, dans le principal foyer des lumières qui l’ont créée , et dont à son tour elle augmente le progrès et l’éclat.
D’après cette pensée, le Bey de Tunis fit connaître à l’improviste, et à la grande surprise de toute sa cour, le dessein qu’il avait conçu de quitter momentanément ses États, pour aller en personne visiter la France et Paris; explorer les causes de l’état florissant de nos contrées, et en réexporter les connaissances,
qu’il jugeait si sagement devoir concourir à l’amélioration et au bonheur futur de son pays.
Aucun des préjugés si anciennement enracinés dans les contrées orientales ne put arrêter l’exécution de ce projet d’une propagande vraiment philanthropique, et le Bey s’embarqua au port de Porto-Farina, à la fin de l’année 1262 de l’hégire (novembre 1846 de notre ère), sur le bateau à vapeur français le Dante , que notre gouvernement s’était empressé' de mettre à sa disposition.
Il s’était fait accompagner, dans le voyage qu’il venait d’entreprendre , par une suite nombreuse des Tunisiens les plus recommandables, parmi lesquels on remarquait deux des principaux personnages de la Régence , Moustafâ- Khaznadâr (1), son grand trésorier, et Moustafâ-Aghâ , son ministre de la guerre , tous deux ses beaux-frères , bien capables l’un et l’autre de seconder ses intentions en étudiant et appréciant nos systèmes administratifs, financiers et militaires.
On remarquait aussi à la suite du prince tunisien un autre de ses beauxfrères, le général Mohammed- Morabeth, M. Raffo, secrétaire et conseiller de la Régence, le colonel Salah, commandant la garde du palais, le colonel Ahmed- Aly-êl-Diaf ’ premier secrétaire, les colonels Khayr-êd-dyn et Hassoitna- Metely, le contre-amiral Hassouna-Mo raly, le chevalier Lombroso , premier médecin.
Le Bey voulut aussi amener avec lui deux vieillards de sa famille : peut-être par mesure de surveillance, et afin d’être assuré en les tenant sous sa main qu’aucune brigue nuisible contre ses intérêts ne se formerait à Tunis pendant son absence de sa capitale.
Il laissa en partant l’administration de ses États à son cousin Sydy-Hamda etàson premier ministre portant le titre de Saheb-Tabè ; mais il défendit expressément à ces deux fonctionnaires , qu’il investissait de son pouvoir, qu’aucune tête tombât à Tunis pendant son absence.
Cette dernière marque d’une huma-
(i) Le mot khaznaddr , ou khazinddr, signifie trésorier ; ce titre se donne aussi à l’administrateur général des finances.
TUNIS
nité si rare parmi les princes de l’Orient, que laissait le Bey comme un adieu à ses sujets, avait ému tous les cœurs tunisiens de reconnaissance; aussi, lorsque le Bey monta sur le bâtiment à vapeur qui devait le conduire en France, une multitude d’embarcations réunies spontanément et portant une population nombreuse, le suivirent longtemps hors du port de la Goulette avec toutes les marques du plus vif regret; le Bey luimême était fort touché de ces démonstrations d’attachement.
Avant de s’embarquer il avait réuni son armée à la Goulette pour la passer en revue : « Je vous quitte, avait-il dit, « mais c’est pour vous que je vais en « France. «
Parti le 14 du mois de Dou-l-hadjéh, 1262 (5 novembre 1846), après une heureuse traversée et une navigation de quatre jours, le Bey arriva à Toulon le 17 d eDoul-hadjéh (8 novembre).
Le ministre des affaires étrangères avait envoyé dans ce port, pour l’y recevoir et l’accompagner dans son voyage à travers la France, le premier secrétaire interprète de son ministère, M. Alix Desgranges, et un aide de camp du ministre de la guerre avait été chargé de veiller aux soins de la route, au matériel des transports et aux autres détails du voyage.
Admis au bout de cinq jours (le 13 novembre) à la libre pratique , il fut reçu a son débarquement dans le port par toutes les autorités civiles et militaires, et fut accueilli à la préfecture maritime avec tous les honneurs qu’on décerne ordinairement aux princes régnants et alliés de la France.
Mais il se refusa à faire un plus long séjour dans cette ville, et à peine y avaitil pris quelques instants dé repos, qu’impatient de connaître la capitale de la France , il se hâtait de prendre la route deRoquevaire, se dirigeant directement vers Paris.
Partout sur sa route, depuis Toulon jusqu’à la capitale, Ahmed-Pachâ fut reçu en souverain, et des salves d’artillerie annonçaient son passage; partout où il s’arrêtait les autorités venaient le complimenter , et des gardes d’honneur lui étaient données; les populations montraient sur son passage un empresse¬
ment cordial dont il paraissait heureux.
AAix, ayant entendu des acclamations devant la porte de son hôtel , il voulut descendre dans la rue, et là, s’adressant au peuple , il dit qu’il regrettait de ne pouvoir remercier en particulier chacun de ceux qui l’entouraient. Puis, apercevant un drapeau tricolore, il ajouta en le montrant delà main: «C’estlui que jesa- « lue pour tous. » Ce mouvement plein de noblesse impressionna vivement la foule.
Il arriva à Paris le 23 novembre, à une heure après midi, par un convoi spécial que l’administration du chemin de fer d’Orléans avait mis à la disposition du prince et de sa suite.
Le palais de l’Élysée fut donné au Bey pour son logement, et le lendemain même de son arrivée à Paris il fut reçu en cérémonie au Tuileries, par le roi et par toute la famille royale ; il fut conduit à cette réception solennelle par le comte deSaint-Mauris, introducteur des ambassadeurs, et y parut suivi de Moustafâ - Khaznadâr et de Moustafâ-Aghâ : la connaissance que ce prince a acquise de la langue italienne, qu’il parle avec assez de facilité, lui permit d’entretenir avec le roi une conversation suivie, sans avoir besoin de recourir à l’interprète qui lui avait été donné pour l’accompagner à cette présentation (i).
Ahmed-Pachâ-Bey employa les journées suivantes à visiter les monuments , les musées du Louvre, d’histoire naturelle, d’artillerie et les autres merveilles de notre capitale; à explorer nos manufactures, nos établissements industriels; à assister à des revues brillantes , soit au fort de Yincennes, soit au vaste hippodrome du Champ de Mars, où l’on déploya , pour le fêter, tout l’appareil qui quelques mois auparavant avait été mis sous les yeux d’ Ibrahim- Pacha , et le souverain de Tunis se montra aussi impressionné à ces divers spectacles, si nouveaux pour lui , que l’avait été le fils
(i) Cet interprète était M. Alix Desgranges, dont j’ai parlé ci-dessus , et qui joint aux fonctions de premier secrétaire interprète des langues orientales au ministère des affaires étraugères, celle de professeur au Collège de France et à l’École des jeunes de langues établie au collège Louis-le-Grand , sous la direction de son frère M. Desgranges aîné.
L’UNIVERS
du vice-roi d’Égypte : comme lui il rendit un juste hommage à la splendeur artistique industrielle et militaire de la France, qui se plaisait ainsi à dérouler successivement devant son nouvel hôte Je tableau de ses richesses en tout genre.
Le 25 il visita l’école Militaire et les Invalides; entré dans l’église et arrivé devant le cercueil de l’Empereur, il se recueillit longtemps. « Voici, dit-il enfin, « celui qui a rempli l’univers de son « nom, et dont la gloire éclaire encore o le monde! » Comme on lui montrait encore l’épée de l’Empereur : « Cette « épée dit-il, a remporté bien des victoi- <' res; mais la plus belle, c’est quand « les Français s’égorgeaient entre eux , « de les avoir défendus contre eux-mê- « mes et de leur avoir donné la paix in- « térieure. »
L’hôtel de la Monnaie (1), le Jardin des Plantes, le puits de Grenelle, la bibliothèque Nationale furent aussi l’objet de l’examen attentif du Bey; dans ce dernier établissement il admira la collection magnifique de manuscrits orientaux, et lut avec intérêt les originaux autographes, qui y sont conservés , de plusieurs traités conclus entre la France et quelques-uns des princes ses prédécesseurs au trône de Tunis.
Lors de sa visite à l’école Polytechnique, il assista, dans le grand amphithéâtre, aux curieuses expériences de physique et de chimie, dont chacune fut pour lui et pour sa suite l’occasion d’une surprise nouvelle, et ouvrait à son esprit les perspectives les plus inattendues. « Je « ne m’étonne plus, disait-il , du grand « renom de cette école dans le monde.
« J’ai déjà moi-même des remercîinents « à lui présenter, car c’est de son sein « que sont sortis les habiles officiers et « les savants ingénieurs dont la France fc a bien foulu me prêter le concours ; « Tunis leur devra sa régénération fu- « ture : la science partage avec l’épée le « privilège de fonder des empires et de « les maintenir. »
Versailles, la masse imposante de ses grandes eaux, l’étendue de son vaste parc, ses magnificences architecturales,
(î) Suivant l’usage de cet établissement on y frappa devant le royal visiteur une médaille commémorative de son voyage en France.
la variété pittoresque de ses sites, et surtout son précieux Musée historique, obtinrent également le tribut des éloges et l’admiration du prince tunisien.
Ala grande revuedu Champ de Mars, dans laquelle se pressait l’élite de l’armée française, on remarqua que, s’associant déjà à nos usages européens, et s’assimilant pour ainsi dire à ces Français qu’il venait visiter, le prince africain portait les épaulettes de nos officiers généraux et s’était ceint du grand cordon de la Légion d’honneur dont le roi lui avait envoyé précédemment la décoration (2).
Bien plus, en passant devant le front des régiments d’infanterie qui avaient pris une part glorieuse à la guerre d’Afrique , et voyant leurs drapeaux criblés par les balles algériennes, le Bey, en les honorant d’un salut plusieurs fois répété, voulut applaudir aux victoires remportées par ces braves soldats sur les ennemis naturels et longtemps acharnés de la Régence qu’il gouverne.
Sa première visite à Versailles n’avait pas suffi pour satisfaire la curiosité du Bey; bientôt après il renouvela cette visité , et fut reçu sur la magnifique terrasse qui borde" la grande façade du château, par le corps entier dé l’École de Saint-Cyr, qu’il passa en revue. « J’ai « déjà vu, dit-il à ces jeunes élèves, « j’ai déjà vu aux Invalides l’ancienne « gloire de la France; à la revue de son « admirable armée au champ de Mars, « j’ai vu sa gloire présente; maintenant, « en vous je vois sa gloire future. »
Toutefois, au milieu des fêtes qui furent données alors au Bey de Tunis pour célébrer sa bienvenue on prétend que plus d’une puissance européenne éprouva quelque jalousie de ce cérémonial , et témoigna même son mécontentement, de voir traiter en prince souverain un Bey, qu’elles s’obstinaient à ne considérer que comme un simple vassal de la Porte-Ottomane.
(2) Depuis que le Bey avait reçu à Tunis celte décoration il se faisait honneur de s’en parer dans les grandes circonstances, et surtout dans ses audiences solennelles ; on l’avait vu se revêtir de cet insigne européen lorsque, avant son départ pour la France, il avait été faire ses adieux au tombeau de son père.
Ce mécontentement diplomatique alla même, dit-on, jusqu’à motiver une protestation formelle de l’ambassadeur du sultan de Constantinople contre ces honneurs, qu’il regardait comme excédant l’étiquette obligée , et qu'il prétendait être une offense à la dignité de son maître, dont, suivant lui, la France semblait ainsi méconnaître la suzeraineté.
Depuis cette époque, l’orgueil ottoman se donna chaque année la satisfaction d’essayer la menace d’une expédition contré Tunis; obligeant par là la France, à chacune de ces démonstrations, de faire sortir de Toulon quelques vaisseaux destinés à croiserdansla Méditerranée, afin de tenir en respect le mauvais vouloir du gouvernement ottoman.
Indépendamment de cette position demi-hostile de Constantinople envers Tunis, d’autres embarras sont venus encore compliquer l’état actuel des affaires de la Régence : les réformes salutaires que le Bey régnant avait entreprises, et qu’il a poursuivies avec constance et vigueur dans ses États , ont soulevé les mécontentements de la partie la plus fanatique et la moins éclairée de la population; mais, malgré ces difficultés, le Bey n’en continue pas avec moins de pertinacité sa marche progressive, et les inspirations de notre diplomatie, qui ont prévalu jusqu’à ce jour dans le conseil du gouvernement tunisien , l’ont rattaché à nos intérêts , qui sont en même temps les véritables intérêts de la Régence.
Ce résultat est pour la France de l’importance la plus haute, puisqu’il assure la frontière orientale de nos possessions algériennes, et nous permet ainsi de tourner toute notre attention sur le voisinage inquiétant de Marok : la conservation d’une pareille alliance devra donc paraître bien désirable, malgré les inconvénients et les ombrages que pourraient faire naître le penchant d’Ahmed-Pachâ-Bey pour la France, son voyage à Paris, et la manière solennelle dont notre pays a accueilli son hôte africain.
Quoi qu’il en soit, après un séjour de près d’un mois à Paris, Sydy- Ahmed- Pachâ-Bey a quitté cette capitale le 16 décembre pour aller coucher à Fon¬
tainebleau , et de là se rendre immédiatement à Toulon , où l’attendait le vaisseau le Labrador , qui devait le reporter dans ses États.
Mais avant son départ, voulant laisser parmi nous un souvenir de son voyage plus intéressant et plus honorable que celui de la curiosité qu’il avait partout excitée , ce prince envoya au préfet du département de la Seine une somme de vingt-cinq mille francs, destinée à être distribuée aux famillesindigentes de Paris dont cette année calamiteuse avait accru la détresse; déjà, à son premier passage en se rendant à Paris , il avait laissé dans toutes les villes où il couchait des sommes considérables pour le soulagement des classes malheureuses; à Roanne , ému douloureusement des désastres qui venaient de frapper cette malheureuse ville, il avait voulu concourir par une somme de cinquante mille francs à leur réparation : témoignant ainsi que pour le véritable esprit de charité, le malheur et la compassion réparatrice sont de toutes les religions , et par ces actes de bienfaisance d’un fidèle croyant envers des infidèles , il a mérité d’entendre sur son passage les bénédictions du pauvre se mêler aux acclamations louangères des flatteurs et des courtisans.
La traversée du Bey pour son retour à Tunis dura cinquante-deux heures , et il arriva à la Goulette le 30 décembre; en oassant de nuit aux environs du cap Blanc , le Bey remarqua que la côte offrait des dangers pour les navigateurs , et il décida aussitôt qu’un phare serait immédiatement construit sur l’un des îlots des Cani, terminant ainsi son pèlerinage au centre de la civilisation comme il l’avait commencé , par un acte d’humanité et de bienfaisance, heureux présage pour les peuples de la Régence des fruits qu’ils devaient incessammenl recueillir de la pérégrination philanthropique de leur prince (1).
(i) Lorsque, du vaisseau qui l’emportait loin de Tunis , Ahmed-Pacha avait vu disparaître les côtes de l’Afrique, il s’était écrié : « Les «i princes musulmans en allant dans l’Arabie
L’UNIVERS
Jetermineraiici ce Tableau historique du passé et du présent de Tunis, ou les lecteurs trouveront meme une anticipation, pour ainsi dire, sur l’histoire de son avenir, 'puisqu’ils y auront appris(l) que Sydy-Ahmed-Pachâ-Bey , n’ayant pas d’enfants qui puissent lui succéder,
« visiter les deux villes saintes ( Haraméyn ), « aspirent à obtenir le titre de pèlerin de « la Mekke ( hadjy ) ; moi , je serai le premier « qui ait été visiter la terre des Francs pour « mériter le titre de pèlerin de la civilisation «i européenne ( hadjy frandjy ). »
(i) Voyez ci-dessus, page 208.
et se conformant à l’usage presque généralement suivi par ses prédécesseurs , a d’avance désigné son cousin Mohammed- Bey , fils de son oncle Housséyn-Bey, comme héritier présomptif de la souveraineté de la Régence : le peu de détails dans lesquels je suis entré sur le caractère et les habitudes de ce futur souverain de Tilnis annonce dès à présent qu’il y sera le digne successeur d 'Ahmed-Pachâ-Bey dans ses projets régénérateurs et dans ses efforts pour y introduire les sciences, les arts, et les mœurs de l’Europe civilisée.