CHAPITRE XIX
Visite du duc de Montpensier au Bey de Tunis; — détails de la réception du prince; — Bey du camp; — ses fonctions; — drapeau de la religion musulmane ; — visite du Bey ; — départ du Prince; — voyage à Tunis de deux autres fils du roi.
Les relations de sympathie et de bienveillance réci proquement manifestées depuis plusieurs années entre la France et Tunis s’accrurent encore en l’année 1845, et les deux gouvernements virent les liens qui les unissaient se resserrer de nouveau, par la visite amicale que vint rendre le duc de Montpensier au Pacha de Tunis.
Le prince tunisien n’avait, sans doute, pu voir qu’avec un secret plaisir notre attaque d’Alger humilier la Régence qui s’était montrée la constante ennemie de Tunis ; maisensuiteil avaitpu êtrealarmé de nous savoir si près de lui depuis que notre conquête avait été complétée. Cependant, il avait fini par comprendre qu’il n avait rien à redouter du voisinage de la France, et qu’il ne pouvait en recevoir que la contagion de sa généreuse civilisation.
Les Français établis à Tunis avaient eu plus d’une fois occasion de se convaincre de ces nouveaux sentiments du Bey, par les marques de bienveillance particulière qu’ils en avaient reçues en plusieurs circonstances; ils apprirent avec joie la nouvelle du projet qu’avait formé un des fils du roi de venir visiter le pays consacré par la mort de saint Louis; et ils regardèrent cette visite comme le plus sûr moyen d’assurer les privilèges dont ils jouissaient dans la Régence , en confirmant Amed-Pachâ-Hey dans les dispositions favorables qu’ij manifestait habibuellement à leur égard , depuis son avènement au trône.
Parti d’Alger le 18 juin, à midi, sur la corvette le Gomer, commandée par le capitaine Goubin, le voyageur royal ar-
septembre annoncent qu’une proposition doit être présentée à l’Assemblée nationale législative pour en obtenir une allocation en faveur de cet établissement , afin de lui donner toute l’extension dont il est susceptible, et que réclament les intérêts réunis de la Régence et de la France.
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riva le 20 au matiu en vue du fort de la Goulette.
Le consul général chargé des affaires de France, M. de Lagau, qui venait d’arriver à Tunis sur le Lavoisier , avait prévenu le Bey de l’arrivée de l’hôte illustre que la France envoyait pour le visiter; Ahmed-Pacha avait témoigné combien il était flatté d’une telle visite, et avait assuré le consul qu’il n’épargnerait rien pour en témoigner sa reconnaissance.
On doit, en effet, avouer que l’ancienne hospitalité arabe n’aurait pu, dans une pareille réception , donner des preuves d’une courtoisie plus ingénieuse et plus délicate, renouvelant la magnificence chevaleresque des anciens Maures de Cordoue et de Grenade.
Depuis plusieurs jours un palais délicieux, nommé Dar-êl-Bey, à la fois élégant et magnifique, meublé entièrement à l’européenne, mais rappelant dans ses exquises recherches les merveilles féériques des mille et une nuits, avait été préparé par le prince musulman pour recevoir et fêter son hôte chrétien.
Le fort de la Goulette salua le prince français de vingt-et-un coups de canon : le Bey y avait envoyé au-devant de lui ses deux ministres Sydy-Moustajâ , sahebêl-tabè (garde des sceaux), et Sydy - Mahmoud, hyahyat-halq-êl-ouadl ministre de la marine et gouverneur de la Goulette (1) ) : ce dernier n’éta it pas étranger à la France ; car c’est lui qui y avait été envoyé par le Bey pour assister au sacre de Charles X,, en 1825.
Le duc de Montpensier fut reçu à la Goulette dans un palaisqueleBeyy a fait élever, mais qu’il n’habite que pendant la saison des bains de mer.
Avant de se rendre à Tunis il visita les fortifications de cette citadelle, dont il examina soigneusement toutes les parties , et dont il passa en revue la garnison, armée à l’européenne. Son attention y fut particulièrement attirée par deux a nçiens canons d’un calibre énorme, véritables objets d’art, et désignés sous les noms de Saint-Pierre et de Saint- Paul; ces deux pièces d’artillerie, fon-
(i) L’expression halq-êl-ouâd , qui signifie proprement la gorge au canal , est la dénomination particulière sous laquelle les Tunisiens désignent la Goulette.
dues a Florence et portant les armes des Médicis, avaient été données en présent à la Régence, il y a plusieurs siècles, par un des ducs de la Toscane, et attestent ainsi le soin qu’avaient les petits souverains de l’Italie de se maintenir en bonne intelligence avec les États barbaresques , dont ils redoutaient l’agression.
Une voiture du Bey, envoyée par ce prince, conduisit à Tunis le duc de Montpensier, accompagné d’une escorte de cavalerie, commandée par un officier français. Sur, le passage du prince était accourue une population nombreuse d’indigènes , qui se pressait de toute part autour du cortège, et dont le mouvement, la variété des costumes, les bournous admirablement drapés, dissimulaient la nudité de l’immense plaine qui sépare de la ville le rivage de la mer.
Le duc descendit à la porte même du palais que le Bey avait mis à sa disposision , et que ce prince n’habite lui-même que rarement , ne l’occupant qu’une fois ou deux chaque année dans le mois de Âamaddân. On se ferait difficilement une idée de la somptuosité des appartements de ce palais, de la beauté des marbres, delà richesse des incrustations, de l’élégance des mosaïques, et de l’exquise délicatesse des sculptures qui le décorent.
Le Bey avait eu l’ingénieuse prévenance d’en couvrir les murs de gravures représentant toutes les grandes batailles qui dans le dernier demi-siècle ont illustré la France, depuis les premières victoires de la république en Italie jusqu’à la prise de Constantine.
Ayant pris possession de cette magnifique résidence , le duc de Montpensier reçut la visite de toute la cour du Bey, à la "tête de laquelle se présentait le Bey du camp, nommé Sydy-Mohammed- Bey,
Le titre de Bey du camp est celui qui est attribué à l’hériiier présomptif du prince régnant, et qui n’est pas toujours son descendant immédiat : caron sait que dans la Régence la couronne ne se transmet point nécessairement du père au fils , mais que le droit de succession est dévolu au plus âgé des princes de la famille royale : c’est ainsi que Moustafâ-Bey avait succédé à son frère,
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quoique celui-ci eût un fils, et que maintenant ce fils est le successeur présumé d ' Ahmed-Pacha- Bey , dont il n’est que le cousin.
Le Bey du camp est particulièrement chargé de la levée des impôts dans les provinces : pour faire cette collecte il part chaque année deux fois de Tunis, c’est-à-dire dans les deux saisons d’été et d’hiver, à la tête d’une petite armée, et il parcourt successivement toutes les divisions du territoire : cette double tournée annuelle est pour lui une occasion toute naturelle d’apprendre à connaître d’une manière plus particulière les contrées et les populations sur lesquelles il est appelé à régner un jour (1 ).
Le prince français reçut en même temps Sydy - Moustdfâ - Khaznadar, beau-frère du Bey, grand trésorier ou ministre des finances , et qui est un de ceux dont les conseils ont le plus de poids dans le gouvernement; Sydy- Moustafâ- A gha, ministre de la guerre, autre beau-frère du Bey, Sydy-ben-Ayad , personnage très-influent et qui appartient à l’une des plus grandes familles du pays, les religieux de la mission apostolique , et enfin une nombreuse députation des Français qui résident à Tunis.
Le lendemain 21 le duc alla rendre visite au Bey au palais du Bardo (2). Des salves d’artillerie y fêtèrent la bienvenue de l’hôte français; pour sa réception le Bey fit arborer l’étendard de l’islamisme portant la représentation du cimeterre à double lame (3) , réservé uniquement
(1) Le Bey du camp acluel est grand amateur de peinture, de sculpture et de ciselure; il passe de longues journées à tourner le cuivre, le bois et l’argent. On a de lui de fort jolis ouvrages qui feraient honneur à d’habiles artistes européens. De moeurs douces, d’habitudes paisibles, vivant au milieu d’une famille nombreuse , où grandissent ses cinq filles et ses quatre fils, il jouit en sybarite d’une très-grande fortune, et n’envie nullement le pouvoir souverain.
(2) Voyez sur ce palais ci-deSsus, page 11.
(3) Ce cimeterre est celui que la tradition prétend avoir été porté par Aly, gendre du Prophète, et qui lui avait été douné par Mahomet lui-même. On donne à cette arme sacrée le nom de Dou-l-fiqdr , et un axiome souvent répété par les Musulmans est celte phrase : flldseyf èlld Dou-l-fiqdr, ou-md fetd êllà-Aly.
pour certains jours consacrés par la re* ligion du Prophète.
Le dessin ci-dessus représente cet étendard sacré, sur lequel est figuré le cimeterre d 'Aly entouré d’une inscription arabe où on lit la légende suivante :
B-ism Illah êr-rahmân êr-rahym —
Ennâ fatahnâ le Koum fatehânn
mobeynânn.
« Au nom de Dieu clément et misév ricordieux, — certes , nous vous avons « accordé une victoire éclatante (4). » .
Ahmed-Pacha attendait le duc de Montpensier dans la plus belle salle de son palais; en l’apercevant il courut l’embrasser, et le plus affectueux entrer tien eut lieu entre eux pendant plus d’une demi-heure. Le prince visita ensuite non-seulement les divers appartements du palais, mais encore la caserne qui y est annexée, puis de là il se rendit ■ à la Manouba, autre palais magnifique des anciens rois maures , maintenant transformé en caserne de cavalerie, et ensuite à une autre caserne, celle de l’artillerie, placée dans un palais d’une plus simple architecture, et qui fait moins regretter que la Manouba le nouvel emploi auquel sont consacrées les magnificences des anciens palais arabes.
A son retour à Tunis le prince trouva les cours du Dar-êl-Bey remplies d’une foule de visiteurs à turbans; c’étaient les protégés de la France, des Grecs , des Juifs, surtout des Algériens en grand nombre; la démarche de ces derniers a produit beaucoup d’effet sur la population tunisienne, regardant comme le plus bel hommage rendu à la France et à son ascendant en Afrique , cet empresse-
« Il n’y a d’épée que Dou-l-fiqdr, et de héros « que Aly. »
(4) Ces paroles forment le premier verset du quarante-huitième chapitre du Koran , intitulé Sourat-él-Fatèh ( chapitre de la Victoire ).
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ment des Algériens musulmans établis à Tunis, à comprendre et accepter la nouvelle condition de leurs frères d’Alger.
Le dimanche 22 fut consacré par le duc de Montpensier à la visite de la chapelle dédiée à saint Louis, où il fut reçu par l’aumônier revêtu de ses habits sacerdotaux (1); puis il parcourut toutes les ruines de l’ancienne cité d’Annibal , depuis le lieu où l’on s’accorde généralement à reconnaître la trace des deux ports , en passant par les fameuses citernes si souvent signalées par les voyageurs, jusqu’au cap à la pointe duquel l’auteur de l 'Énéide a placé le bûcher de Didon.
Le 23 le Bey reçut son hôte à la Mohammedyéh , autre résidence royale, à quelques lieues de Tunis. Pour s’v rendre on traverse un lac d’eau salée, dont le fond, à sec pendant l’été, ne montre alors qu’une couche de sel blanc, qui de loin ressemble encore à une nappe d’eau. Le prince y fut également salué par l’artillerie et par l’étendard de Mahomet flottant sur le palais.
Au retour le prince visita la caserne du colonel Sélym, soldat digne des temps héroïques de l’empire ottoman : il y a quelques années il avait combattu corps à corps une panthère qui s’était échappée de la ménagerie du Bardo, et son bras droit a gardé les traces des dents de l’animal furieux.
Quoique cette caserne ait été construite pour sa destination et ne soit pas un ancien palais, elle mériterait d’en porter le nom : au centre est une cour immense pavée en dalles de marbre et entourée d’élégantes galeries ; là encore l’instruction des troupes est en grande partie l’œuvre d’un officier français (2).
(1) Le duc de Montpensier décora M. l’abbé Bourgade de la croix de la Légion d’honneur, juste récompense de son zèle patriotique et de sa charité infatigable.
(2) Cet officier est le commandant Gillard.
On a vu ci-dessus que ces troupes montaient maintenant à 20,000 hommes effectifs : à l’avénement de Ahmed- Pacha- Bey elles ne se composaient que de deux régiments d’infanterie s’élevant tout au plus à 5, 000 hommes; il en porta d’abord l’effectif à 10,000 hommes, et créa un régiment de cavalerie; quelque temps après il forma un régiment
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Le 24 le duc de Montpensier reçut au pa lais qu’il habitela visite d ' Ahmed- P achâ- Bey lui-même : c’est la première que ce prince ait jamais rendue, et la plus grande preuve de l’affection qu’il porte à la France. Cette visite fut suivie presque aussitôt de l’envoi de présents magnifiques, consistant en superbes chevaux de race, un sabre d’un travail merveilleux et couvert de diamants, une selle d’une richesse admirable, de riches étoffes, etc.
Le prince français laissa à son tour aux principaux officiers du Bey de riches souvenirs de son passage dans leur pays. Le lendemain 25 , après avoir visité la fonderie de canons, dirigée par le lieutenant-colonel Lecorbeiller, le duc de Montpensier partit pour Alexandrie; mais avant son départ il avait été faire une dernière visite au Bey, qui dès la veille était venu coucher dans son palais de la Goulette pour s’y préparer à recevoir les adieux de l’hôte illustre qui allait le quitter, et qu’il semblait ne voir partir qu’avec regret.
Mais cet illustre visiteur ne fut pas le seul envers lequel le Bey de Tunis eut à exercer sa magnifique hospitalité : bientôt deux autres fils du roi Louis-Philippe, le duc d’Aumale et le prince de Joinville, dédommagèrent Ahmed-Pachâ- Bey du départ du duc de Montpensier, et vinrent à leur tour visiter la Régence (3) ; on n’a pas besoin de dire que les deux princes français y furent accueillis avec le même empressement et la même cordialité hospitalière que l’avait été leur jeune frère, par le souverain de Tunis , qui se montra heureux de trouver dans cette triple visite une preuve certaine de
d’artillerie et un second régiment de cavalerie.
Les soldats tunisiens sont armés et habillés à l’européenne ; l’infanterie porte le pantalon garance et une petite capote bleue semblable à celle de notre infanterie légère ; la cavalerie, lanciers et chasseurs, pantalon garance, capote bleue; l’artillerie, capote et pantalon bleus. Toute l’armée est coiffée du fez, orné de jugulaires et d’une plaque en cuivre surmontée d’ornements qui indique l’arme et le numéro du régiment.
(3) Le prince de Joinville arriva à Tunis le 28 juin 1846; il y fut rejoint le 5 juillet par son frère le duc d’Aumale, et tous deux quittèrent la capitale de la régence le 7 juillet suivant.
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la bienveillance du gouvernement français, et la triple conlirmation des promesses de bonne intelligence et d’appui qu’il en avait déjà reçues à différentes époques.