‹ Histoire de TunisChapitre 8 sur 79 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Zaghouân; — sa montagne; — sa plaine ; —

sa porte romaine ; — temples ; — aqueducs ;

— Mohammedyah.

Zaghouân est une très-petite ville , distante d’environ dix lieues ( 40 kilomètres ) de Tunis, et elle mérite d’êtro considérée sous les différents rapports qui la recommandent à la curiosité du voyageur.

D’abord sa position sur le penchant de l’une des plus hautes montagnes de laRégenceestd autant plusriantequ’elle est entourée d’un grand nombre de jardins ou vergers, arrosés par des eaux vives et abondantes.

La belle et vaste plaine qui se développe à perte de vue devant cette petite ville, paraît, lorsqu’on l’aperçoit à une

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certaine distance, ne former dans toute son étendue qu’un même jardin , rempli d’arbres fruitiers de toutes les espèces, et surtout d’un grand nombre d’oliviers ; les sentiers qui passent entre les portes diverses de ce jardin sont eux-mêmes bordés de jolis peupliers, de noyers et d’autres arbres, dont la verdure concourt encore à augmenter l’illusion de cette délicieuse perspective.

Le premier objet qui frappe la vue en entrant dans la ville du côté qui regarde le sud-est est une porte gigantesque, construite en grosses pierres de taille noirâtres (1). Sa partie supérieure est ornée d’une belle tête de bélier, coiffée d’une paire de grandes cornes très-élégamment enroulées , et au-dessous de laquelle on lit le mot latin avx/lio.

On trouve cette formule assez communément employée par les Romains, auxquels on doitlà construction de cette antique porte : des inscriptions de ce genre étaient placées particulièrement par eux sur des portes destinées à faciliter certaines issues supplémentaires et indépendantes des portes principales des villes, ou à procurer durant un siège l’entrée d’un secours dans la cité attaquée.

La tête de bélier, avec ses deux cornes, indiquait probablement l’abondance et la fertilité des terres, dont les productions étaient introduites par cette porte , pour les besoins habituels des habitants.

Peut-être aussi cette tête de bélier, jointe au mot avxilio, qui l’accompagne, n’était-elle autre chose qu’une dédicace à Jupiter- Ammon, implorant son secours en faveur des- pèlerins qui sortaient par cette porte pour prendre la route de son temple et se rendre à l’Oasis Ammonien (2). Peut-être encore la ville

(1) Voyez ci-après, la planche n° 16.

(2) Personne n’ignore que Jupiter- Ammon était représenté avec une tête de bélier, ce qui lui a fait donner par Hérodote (lib. II, cap. 4) l’épitbète de xpiOTtpoff&JT coç; et par Lucain (lib. IX) celle de fortis cornibus Ammon : la tête de bélier, comme emblème de Jupiter- Ammon, se trouve sur un assez grand nombre de médailles. Celles d’Alexandre représentent la tête de ce prince ornée de cornes de bélier, à cause de la prétention qu’il avait de descendre de Jupiter-Ammon , et ce genre de

2e Livraison. (Tunis.)

elle-meme était-elle consacrée à Jupiter- Ammon et le reconnaissait-elle pour son protecteur particulier.

Quelle que soit l’hypothèse que l’on adopte , on doit avouer que la ville n’a d’autre beauté que sa position pittoresque ; l’aspect de l’intérieur est triste et sévère, la plupart des maisons y étant bâties sans élégance, et en partie de pierres de taille, analogues à celles dont la grande porte ci-dessus décrite est construite, pierres qui sont incontestablement des débris des monuments qui ornaient l’ancienne ville, beaucoup plus belle et plus grande que celle d’aujourd’hui.

On voit sourdre de tous côtés, soit dans la montagne, soit dans la plaine, des sources abondantes, dont les ruisseaux fournissent de l’eau aux maisons et aux jardins ; c’est sans doute l’abondance de ces eaux, ainsi que leur pureté, qui a engagé les bonnetiers, les foulons et les mégissiers de Tunis à venir établir leurs fabriques dans ce lieu (3).

L’endroit de toute la Régence où l’on respire l’air le plus pur et le plus salutaire, c’est, sans contredit, Zaghouân ; la température en est même beaucoup plus régulière, et la chaleur plus modérée, que celle de Tunis; l’hiver, en revanche, y est infiniment plus froid, à cause de la proximité de plusieurs montagnes fort élevées dont la chaîne s’étend au nord-est.

Quoi qu’il en soit, il n’y a, dans toutes les contrées dépendantes de Tunis, que cette petite ville qui réunisse autant d’avantages et d’agréments, et 011 pourrait s’étonner que les Tunisiens ne fassent pas construire dans les alentours des

diadème se retrouve encore sur les médailles des rois de Macédoine, de Thrace et de Syrie, qui s’étaient partagé l’empire de l’illustre conquérant ; plus tard, un roi des Perses , Sapor, qui prenait le titre de second Alexandre, avait également adopté ce genre de parure royale. Le bélier était aussi chez les Grecs l’attribut de Mercure, protecteur des troupeaux.

(3) Les eaux de Zaghouân sont surtout renommées pour la teinture des bonnets feutrés ( tarbouch ) en écarlate : on trouve aussi à Zaghouân et aux environs un grand nombre de blanchisseries.

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maisons de campagne, de préférence à toute autre localité de la province.

Au milieu d’une multitude de riants vergers, échelonnés au sud de la ville, existent encore les restes magnifiques d’un ancien temple, situé tout près d’une belle source d’eau jaillissante, appelée vulgairement El-Bourg , ou, plus exactement, A’yn-êl- Bourg (1); on ne peut s’empêcher d’être frappé d’admiration à la vue de la beauté de ce monument, dont l’antiquité est incontestable (2).

L’ignorance d’un peuple barbare, plus encore que la faux du temps, a attenté à la conservation de ce temple, soit en détachant des matériaux, pour la construction de quelques maisons, soit en faisant des fouilles, que dirige la cupidité, dans l’espoir d’y découvrir quelque trésor cache : car la recherche des trésors est un des préjugés les plus enracinés chez tous les peuples orientaux (3).

Comme il n’est pas possible de douter que les Romains ont bâti la porte de la ville, dont nous venons de faire mention ci-dessus, on présumerafacilementqu’ils sont encore les auteurs de ce temple magnifique, dont l’enceinte semi-circulaire paraît avoir été à demi voûtée, comme la Rotonde à Rome ; et on est autorisé à adopter cette hypothèse, d’après l’examen des pierres d’attente,

(1) Ce mot bourg en arabe, peut-être

dérivé du grec 7cupyoç, signifie de même une tour, une citadelle , un édifice élevé , un temple. Ce nom paraît avoir été donné à la fontaine à cause du temple dont elle était voisine. A'yn-êl-Bourg signifie littéralement la fontaine du temple. (J. J. M.)

(2) Voyez la planche n° i5 du volume Afrique , Esquisse générale.

(3) La recherche des trésors est en Égypte l’occupation hahituelled’uue corporation particulière, dont les membres, sans se laisser décourager par leur non-réussite continuelle, se livrent sans relâche à l’exploitation de Sakharah, de Thebes et des autres localités, où ils espèrent trouver des dépôts précieux enfouis pendant les révolutions nombreuses dont la vallée du Nil a été le théâtre pendant tant de siècles. Les historiens nous ont raconté en effet quelques rares découvertes de cette espèce ; mais elles sont si peu fréquentes qu’une expression proverbiale usitée chez les Arabes est : « Pauvre comme un chercheur de trésors. »

encore existantes au sommet des parois de cet édifice.

Une fort belle colonnade régnait aussi tout à l’entour de ce monument; mais les Maures en ont détaché les colonnes, pour orner l’intérieur de la grande mosquée d e Zaghouân, qu’il ne m’a pas été possible de visiter.

On aperçoit encore dans la circonférence du temple douze niches de grandeur humaine, dans lesquelles étaient sans doute placées des statues qui ont successivement été enlevées.

Dans le fond de cet édifice , et dans la portion qu’on peut considérer comme l’ancien sanctuaire, on voit également une niche plus grande que les précédentes, et près d’elle l’autel de la divinité à laquelle était consacré ce monument.

Ces douze niches étaient-elles destinées aux douze grands dieux de l’Olympe, ainsi que l’ont pensé plusieurs antiquaires ; mais alors à qui la treizième, la plus grande, était-elle consacrée? Peut-être à une divinité phénicienne, à une divinité locale, protectrice de la ville et du territoire.

D’autres antiquaires ont cru voir dans les deux grands bassins d’eaux vives, qui accompagnent le monument, la preuve qu’il était consacré aux Nymphes des fontaines, et, en conséquence, ont donné à ce temple le nom de Nymphée.

En dehors et de chaque côté s’élèvent avec majesté deux larges escaliers ou perrons, surmontés chacun d’un bel arceau, dont les voussures ont résisté aux doubles ravages du temps et des barbares^) : ces deux perrons conduisent, par une douzaine de marches, dans l’intérieur du sanctuaire.

Au pied du temple, et au bas des deux perrons, est un vaste bassin double et de forme ovale, qui reçoit les eaux venant de la montagne, et dont les sources, jaillissant en abondance , sont versées par quatre bouches de différentes largeurs, ouvertes dans les parois circulaires des bassins.

Au reste, la planche n° 15 citée cidessus donne, mieux que cette descrip»

tion sommaire, une idée de cet ancien

(4) Voyez ci-après la planche n° 9 et la planche n° i5 du volume Afrique, Esquisse générale.

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monument, dont la beauté est vraiment inexprimable; je dois les dessins annexés à cette description à l’amitié de M. J. B. Adanson (I), qui lésa faits sur leslieux mêmes, et qui a bien voulu m’autoriser à les joindre à mon opuscule.

J’appris, pendant mon séjour à Zaghouân , qu’il existait , à six lieues environ (24 kilomètres) de cet endroit, des restes d'un temple semblable à celui que je viens de décrire, à la différence seulement que les eaux, dont les sources dégorgent de la montagne qui le domine, sont encore plus abondantes : cette identité de forme, piquant moins ma curiosité, me fit renoncer au dessein que j’avais d’abord formé d’aller visiter alors ce monument à Zoungâr , l’ancienne Zacchara.

On sait, d’après une tradition vague, que ces eaux ou du moins ceMes de Za~ ghouân, alimentaient autrefois les fameux aqueducs qui se prolongeaient de là jusques à Carthage; mais il serait très-difficile de déterminer avec précision si la fondation de ces monuments hydrauliques doit être attribuée aux Romains depuis le rétablissement de Carthage sous Auguste, ou aux Carthaginois antérieurement à la conquête romaine.

L’histoire ancienne se tait absolument sur l’origine de ces aqueducs ; mais comme les Romains construisirent souvent de ces espèces d’édifices , peut-être serait-il permis d’en inferer, avec quelque apparence de probabilité, que les aqueducs de Carthage sont plutôt l’ouvrage de ceux-ci que des anciens Carthaginois.

Toutefois, il serait, d’un autre côté, difficile de croire que, le besoin d'eau s’étant fait sentir aux Carthaginois dès la première époque de la fondation de leur ville, ils n’aient pas dès lors avisé aux moyens de satisfaire à cette première nécessité de la vie : ce qu’on sait de leur habileté en architecture peut donc bien faire croire, avec beaucoup de vraisemblance, que la construction de ces aqueducs remonte jusqu’aux Carthaginois ,

(i) Parent du savant Michel Adanson, si célèbre par ses travaux immenses sur la botanique, et ses excursions scientifiques au Sénégal.

et que ces monuments sont contemporains des remparts de la ville même.

II faut donc bien peser les deux hypothèses , avant de se déterminer à adopter l’une ou l’autre de préférence.

Quoi qu’il en soit, une autre difficulté m’arrêtait encore : en considérant le niveau des sources de Zaqhouân, qui n’ont qu’une médiocre élévation, surtout en faisant attention aux groupes de montagnes assez considérables qui sont placés entre Zaqhouân et Carthage, je ne pouvais d’abord m’empêcher de croire qu’il était douteux que les eaux de Zaghouân pussent être portées à Carthage par une ligne d’aqueducs.

Déjà je songeais à parcourir ces montagnes, pour examiner si elles avaient été ex(cavées, ou s’il existait quelques traces d’après lesquelles on pût inferer la manière dont les eaux franchissaient un aussi grand obstacle; mais une circonstance imprévue m’empêcha de pousser jusqu’au bout mes recherches à ce sujet.

Cependant j’ai appris parla suite qu’il existait à Mohammedyah , situé au delà des montagnes, des traces évidentes qui prouvent d une manière certaine qu’on avait autrefois percé toute cette masse énorme, poury faire passer les aqueducs, et qu’ainsi, contrema première opinion, leur ligne avait pu se prolonger sans interruption depuis Carthage jusqu’à Za ghouân.

Bien plus, en partant de Moham medyali pour Tunis, on voit à sa gauche ujie portion considérable de l’ancien aqueduc encore debout (2) ; elle contient au moins, à présent, une centaine d’arcades entières; mais de là jusqu’au voisinage de Carthage il n’y a guère que des ruines amoncelées et ne laissant rien reconnaître de leur antique forme : ces ruines néanmoins indiquent très-positivement à l’observateur leur direction régulière, et le conduisent, de débris en débris, jusqu’aux citernes de la grande ville carthaginoise.

Quelle que soit la conséquence de ce fait, il me suffit d’avoir indiqué les incertitudes qui rendent encore ce sujet indécis, et d’appeler sur la décision de

(2) Voyez ci-après, planche n° 2, et la planche 14 du volume Afrique , Esquisse générait.

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ces problèmes archéologiques l’attention des savants explorateurs qui, pourront visiter ces contrées après moi.

Certes il serait bien intéressant pour un voyageur de s’occuper plus particulièrement de la recherche exacte de tout ce qui est relatif à l’histoire de ces célèbres monuments, soit pour en déterminer la direction précise, depuis leurs réservoirs dans l’antique capitale jusqu’à leur source, soit pour fixer d’une manière certaine l’époque et les auteurs de leur construction.

Si mes recherches incomplètes, et par cela même infructueuses, peuvent arnenerquelque voyageur à des résultats plus heureux que les miens, je me consolerai de mon insuccès en répétant avec Horace :

. *fungar vice cotis, acutum

Reddere quœ jerrum valet , exsors ipsa secandi.

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