‹ Histoire de Tunis; précédee du̕ne description de cette régenceChapitre 32 sur 77 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Commerce de la Régence; — exportations, — importations; — relations commerciales de la Régence avec la France et les autres États européens ; — négociants français établis à Tunis.

Si on jette les yeux sur une carte du bassin de la Méditerranée, on sera facilement convaincu que les relations commerciales des régions méridionales de l'Europe avec le littoral barbaresque ontdd exister dès la plus haute antiquité, et du moment même où quelque commerce a commencé à s'établir dans chacune de ces diverses coutrées. Loiu d'être un obstacle aux communications du commerce entre les deux continents, la mer qui les sépare offrait au contraire, aux Européens comme aux Africains, une voie facile et un véhicule assuré pour les denrées et les marchandises , dont leurs besoins réciproques réclamaient le mutuel échange.

(i) Depuis l'époque dont le tableau est Iracé par le Docteur Frank, et surtout depuis la conquête d'Alger, les armateurs tunisiens ont entièrement renoncé à la course mari time, et bornent leurs opérations à des spéculations commerciales; les redevances annuelles que payaient à la Régence les Puissances trop laibles pour se maintenir en paix . avec Tunis ont également cessé, grâce à l'influence delà France; et on assure que depuis quelques aimées la Régence de Tunis parait marcher à grands pas dans la voie de la civilisation européenne. Le voyage que le Rey régnant de Tunis est venu faire à Paris doit ceriainement concourir à accélérer cette marche progressive , dont peut être regardée comme une preuve incontestable une telle pért'grinutiou dans le pays des infidèles, si opposée aux préjugés répulsif» enracinés chez les Orientaux.

Placées en face Tune de l'autre , Marseille et Carthage étaient les deux centres de ces échanges habituels, auxquels l'une fournissait les productions territoriales de la Gaule , tandis que l'autre y apportait toutes les richesses de l'Afrique centrale, et même celles des régions plus lointaines, explorées par les marines phénicienne et punique.

Sur la ligne de son trajet la marine commerçante des deuxeontrées trouvait des points intermédiaires, tels que la Sicile, la Sardaigne , la Corse et même les îles Baléares, dont les golfes et les promontoires, si multipliés, leur offraient, presqu'à chaque instant de la navigation, soit des ports de relâche, soit des abris assurés contre la violence des vents et des tempêtes.

Ces circonstances favorables devaient également encourager les expéditeurs de la Gaule et ceux de l'Afrique septentrionale ; cependant dans les premiers temps de ces communications elles furent plus actives de Carthage à Marseille que de Marseille à Carthage; mais quelques siècles plus tard, lorsque Carthage, deux fois détruite, eut entièrement perdu son ancienne force et son antique splendeur, Marseille s'empressa de lui succéder dans la suprématie du commerce méditerranéen, et d'exploiter avec les plus grands avantages les productions des cotes barbaresques, qu'elle allait recueillir avec une activité admirable, pour les répandre ensuite dans les provinces intérieures de la Gaule, dont elle portait à son tour les produits aux peuples du littoral de l'Afrique septentrionale.

Ce commerce enrichit Marseille, et fut la cause principale de l'état de splendeur auquel elle parvint à cette époque; mais ces succès excitèrent l'émulation des autres villes méridionales de la Gaule, et bientôt elle eut pour rivale, dans ses expéditions transmarines, Narbonne, Montpellier, Arles , Agde, Toulon, Antibes, Fréjus, surtout Barcelone et les autres villes de la Catalogne littorale :

elle finit pourtant par éclipser ses rivales , et reconquérir cette suprématie commerciale que leurs efforts avaient tenté de lui enlever.

Le commerce de Marseille avec les côtes barbaresques fut quelque temps

TUNIS

paralysé, à l'époque où Rome fut abandonnée par les empereurs pour Constantinople , et où l'Occident fut livré aux invasions des Barbares ; mais ces relations commerciales reprirent une extension nouvelle, lorsqu'à près les vietoires de Bélisaire et de Narsès, les rois de France Childebert, Théodebert, Clotaire et Chilpéric se firent accorder, par les empereurs byzantins Justinien et Tibère II des capitulations favorables au commerce de Marseille et des autres villes de la Provence, avec le littoral barbaresque.

Dès lors les armateurs provençaux allèrent fonder sur ces côtes des établissements commerciaux , qui jouissaient déjà d'une prospérité toujours croissante au septième siècle de notre ère, époque de l'invasion des Arabes.

Les perturbations causées par la conquête durent nécessairement interrompre les relations commerciales entre les contréesehrétiennes et cel les qui venaient de devenir musulmanes ; cependant cette interruption ne fut que momentanée : bientôt les Arabes, dont on connut l'esprit mercantile, reprirent d'euxmêmes les relations qui avaient mis en rapport le commerce des deux contrées :

des capitulations , des concessions favorables aux négociants provençaux, furent stipulées par les nouveaux maîtres du pays; et les communications amicales oui s'établirent entre Charlemagne et le khalyfe Haroun-êr-Rachyd vinrent encore concourir à activer et protéger les opérations commerciales de la Provence avec Tunis et les autres contrées barbaresques; et les historiens nous apprennent qu'en l'an 813 de l'ère chrétienne, uu an avant la mort de Charlemajzne, lecommerce avec l'Afrique septentrionale était florissant dans les provinces méridionales de la France, parmi lesquelles on comptait alors la Sardaigne, la Corse et les Iles Baléares.

Cette prospérité fut ruinée par le démembrement du grand empire français, et surtout par rétablissement de la puissance Aghlabite sur le rivage africain; cependant a l'époque des croisades le génie maritime des peuples de l'Europe méridionale sembla se réveiller, et le commerce français avec les contrées barbaresques avait repris quelque acti-

vité, puisque nous savonsqu'en l'an 1270 de notre ère, lorsque saint Louis vint assiéger Tunis, un assez grand nombre de commerçants français faisaient leur trafic dans ce royaume. Le traité conclu après la mort de ce prince, entre Philippe le Hardi et le roi de Tunis (l), stipule en faveur de ces négociants d'importants privilèges. Suivant uu article de ce traité « les marchands chrétiens « doivent être respectés et préservés de « toute injure, de tout dommage : ils « doivent être traités à l'égal des marte chands musulmans dans tous les ports « du royaume, et tout ce qui leur aura été « pris pendant la guerre leur sera res- « titué. »

Tels sont les avantages que recueillit du moins notre commerce de cette expédition de saint Louis, entreprise dans un but non moins politique que religieux , et qui , si elle n'avait malheureusement avorté, eût, en mettant entre nos mains Tunis, ce point central du littoral africain, assuré notre prépondérance commerciale sur toutes les cotes barbaresques, et particulièrement dans la partie occidentale du bassin de la Méditerranée.

La prospérité dont était redevable à l'expédition de saint Louis notre commerce avec Tunis prit des accroissements successifs jusqu'au milieu du quatorzième siècle de notre ère; à cette époque elle perdit cet état florissant, par l'épuisement dans lequel les guerres entreprises pour soutenir les prétentions de la maison d'Anjou sur la couronne de Naples jetèrent la Provence et les autres provinces du midi de la France :

ce commerce se releva ensuite un peu ' après l'expulsion des Anglais par Charles VII, et il dut surtout sa renaissance aux expéditions commerciales du célèbre argentier du roi Jacques Cœur, qui y trouva, dit-on , la source de ses immenses richesses; mais il reçut ses plus grands accroissements de Louis XI, qui lui accorda une protection toute particulière.

Les communications commerciales de la France avec le littoral africain furent

(i) Voyez ci-après les éclaircissements historiques Je la seconde Partie.

L'UNIVERS

brusquement interrompues au seizième siècle, lorsque ces contrées tombèrent sous la domination de Khayr-éd-dyn , que nous connaissons sous son surnom de Barberousse, et de son frère Haroudj (1). Ces deux pirates y établirent l'autorité nominative du Sultan ottoman; mais leur brigandage et leurs cruautés effrayèrent le commerce euro-

tjéen , qui dès lors se tint à l'égard de 'Afrique dans une prudente réserve.

Le commerce ne put reprendre avec quelque sûreté ses opérations sur les côtes de l'Afrique septentrionale que quelques années plus tard, à l'époque du traité conclu par François I er avec le sultan Souleymân dit le Magnifique (2)', et ces relations devinrent bientôt assez importantes pour que Charles IX, en 1564, crût nécessaire d'y accréditer un consul français (3), et depuis ce temps la France a toujours entretenu des consuls dans ces parages.

En 1578 Henri m nomma le capitaine Lourdariesùu consulat de Tunis : parles soins de ce consul , des comptoirs français furent établis à Tunis et à ta Gou- Utte, ainsi qu'à Tripoli , et il s'étudia avec le plus grand zèle à faire fleurir le

(i) Haroudj-ébn-Yaqoub et son frère Khayr-éd-dyn s'emparent d'Alger l'an 92a de l'hégire ( i5i6 de l'ère chrétienne) : Haroudjy qui y avait d'abord exercé le pouvoir souverain , le laisse à son frère Kkayr l'an 934 de l'hégire ( i5 18 de notre ère). Celui-ci, voulant se mettre à l'abri sous la protection du Sultan de Constantinople , contre la vengeance des princes chrétiens, irrités de ses briga tdages , fit hommage de sa conquête à la Porte Ottomane, et en reçut la même année le double titre de Bey d'Alger et de Qapytan- Pachd, c'est-à-dire de généralissime des forces maritimes de l'empire Ottoman.

(a) Souleymân-ben-Selym< connu de nos historiens sous le nom de Soliman l* r du nom, succéda l'an 9*6 de l'hégire ( i5ao de l'ère chrétienne ) à son père, Selym-ben-Bayazyd.

( Selym l tr ) : son long règne fut d'environ quarante-sept années, et Pau 974 de l'hégire ( 1 566 de nôtre ère ) il laissa le trône ottoman à sou lils Selym-ben-Souleymdn ( Selym II* du nom).

((J. J. M.) ;3) Ce consul se tiommait Bcrthollc de Marseille.

commerce français dans ees contrées.

Cet établissement consulaire, dont on apprécia promp terne nt les avantages, fut bientôt suivi de plusieurs autres sur la rive africaine, à Fez, à Tetouân, à Asfy, à Moghador, à Aghadir, à aM-Bouzen, à Alger.

En voyant combien est peu considérable la distance qui sépare la France de la Régence de Tunis , et combien le trajet immédiat en est prompt et facile ; en considérant surtout l'utilité qu'ont pour notre consommation, soit alimentaire, soit industrielle , les différents articles commerciaux que nous fournit son territoire , on ne sera aucunement étonné de voir que depuis plusieurs siècles le commerce de nos provinces méridionales ait constamment, dans ses spéculations, donné la préférence à ce port sur tous les autres ports des rivages barbaresques.

Nos armateurs de Provence ont dû en effet regarder cette Échelle comme la plus favorable, sous tous les rapports, où ils pussent étendre des relations mutuellement avantageuses. Aussi il n'y a pas bien longtemps qu'on pouvait compter une vingtaine de maisons de négociants français résidents à Tunis : ces établissements commerciaux, en faisant jouir leur patrie d'avantages considérables , surtout par le versement dans nos ports , des matières premières nécessaires à l'exploitation des manufactures de nos provinces méridionales, trouvaient en même temps dans leurs opérations d'immenses profits , et finissaient par y amasser des fortunes bien capables d'encourager leurs compatriotes à les suivre dans la même carrière.

Deux circonstances principales favorisaient les maisons françaises qui se livraient aux opérations commerciales avecTunis : la première résulte de l'ignorance des gens du pays, qui n'ont en général qu'une connaissance très-bornée des matières commerciales , et de tous les détails qui s'y rapportent : par suite de cette ignorance, toutes les marchandises , soit d'importation , soit d'exportation , devaient nécessairement passer par les mains des négociants français :

une seconde circonstance favorable au commerce français, c'est que les cargaisons expédiées sur un navire français

TUNIS

{ouïssaient de la franchise des droits du port, tandis que les Maures qui expédiaient directement et par leurs propres navires un chargement étaient obligés de payer une redevance de vingt pour cent.

Ce règlement, qui avait été établi sous le ministère de Colbert, a subsisté iusau'à l'époque de la révolution ; mais les événements qui résultèrent alors des diverses secousses politiques ayant amené la pénurie des grains surtout dans nos provinces méridionales , les agents du gouvernement se virent forcés, pour activer l'arrivage des blés de Barbarie , de consentir à la suspension momentanée de cette imposition conservatrice du commerce français; profitant alors des circonstances qui les favorisaient, les négociants maures, instruits par des Européens, et même par quelques Français, s'initièrent à quelques connaissances sur la manière de se conduire dans le commerce; les résultats de l'expérience qu'ils acquirent leur ouvrirent successivement les yeux, etles engagèrent bientôt à faire par eux-mêmes ce qu'ils faisaient faire autrefois par l'intermédiaire des négociants français.

L'esprit commercial s'étant ainsi ré-

f>andu parmi les Maures, le ministre et eBey favorisèrent cette disposition des esprits, et prirent part eux-mêmes aux opérations commerciales alors tentées par les négociants maures : dès lors l'avantage, à chance égale, étant plus du côté des habitants du pays que du côté des Français , le commerce de ceux-ci subit des détériorations successives , et il est réduit dans ce moment à bien peu d'opérations, tellement qu'il n'y a aujourd'hui à Tunis que cinq commerçants français (1), qui y sont encore retenus, plutôt par l'habitude , ou par le besoin de terminer quelques affaires, que par l'espoir d'y former quelques nouvelles entreprises capables de les enrichir.

S'il est vrai qu'un des intérêts principaux de l'État est de faire fleurir son commerce , il doit regarder comme indispensable de favoriser particulièrement

(O Depuis l'époque du séjour du docteur Frank à Tunis le nombre des maisons de commerce françaises s'est beaucoup accru.

Page 1