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Livraison; (Tunis

les nationaux, qui, en étendant leurs vues et leurs spéculations au dehors, contribuent à l'agrandissement de notre commerce extérieur et à l'amélioration de notre marine marchande : or, il est certain qu'on n'arrivera jamais à rétablir le commerce de la France avec la Régence de Tunis si l'on n'adopte derechef le système de Colbert , système qui consiste à établir un droit de port de vingt pour cent sur les bâtiments maures exportant de France nos marchandises ou y important leurs denrées.

Je ne crois pas qu'on puisse prétendre qu'il importe peu à l'Etat que le commerce d'un pays se fasse par l'intermédiaire des Français, ou par celui de tout autre peuple; car adopter de telles maximes serait vouloir ouvertement nuire aux intérêts de sa patrie.

En effet , indépendamment des autres considérations, qu'un Français gagne une fortune en pays étranger, il est presque certain qu'il reviendra en France pour en jouir et en faire jouir sa patrie ; gu'un Maure, au contraire, amasse cette fortune dans ses opérations commerciales avec les Français, il ira en jouir dans son pays , et c'est une perte réelle pour la France.

Je le dis à regret , il n'est que trop certain que le commerce des Français a Tunis n'est dans ce moment qu'une pure illusion, et si le gouvernement ne donne pas des soins particuliers à cet égard, il sera difficile de prévoir les résultats fâcheux que causera une telle négligence (2).

La chambre de commerce de Marseille avait autrefois établi pour maxime réglementaire , que les négociants qui iraient s'établir au Levant ne pourraient y rester que dix ans seulement, et elle exigeait qu'ils fussentcélibataires : son but était, sans doute, de diminuer ainsi les dépenses annuelles de ces mai-

(a) Depuis ce temps, et particulièrement depuis quelques années, notre gouvernement s'est occupé avec zèle du rétablissement des relations commerciales et diplomatiques avec la Régence : la visite que le Bey de Tunis a réndue à la France n'a pu que concourir à assurer les liens d'amitié qui unissent les deux États.

L'UMYËRS.

sons de commerce, afin de leur faciliter par là Ses moyens d'amasser des fortunes, et de les obligera venir en faire jouir la France à lepoque du retour.

Mais cette loi n'est plus observée aujourd'hui, sous prétexte qu'elle nuisait aux progrès du commerce et aux intérêts des jeunes gens qui s'y livrent, en restreign mt les facilités d'entrer dans cette carrière. Il resuite de cette abrogatiou tac:te, que les négociants qui ont passé de longues années dans ces contrées s'y enracinent, pour ainsi dire, et finissent souvent par trouver convenable a leurs intérêts de s'y marier : ils ont alors des enfants, qui les attachent davantage au pays, et ils restent pour toujours dans cette patrie adoptive, avec les biens qu'ils y ont amassés, sans penser aucunement a rapporter leur fortuue en France.

On voit donc qu'il serait peut-être également convenable pour l'avantage du commerce de remettre en vigueur ce règlement, utile à l'intérêt public et si mal à propos abrogé par l'usage.

Quoiqu'il y ait a Tunis un consul français pour présider aux relations commerciales, quoiqu'on puisse, par conséquent, supposer que ce mandataire s'empresse de donner des soins particuliers à tout ce qui concerne les intérêts de sa nation, il est vraiment affligeant de voir qu'il ne peut faire que bien peu pour elle, et que notre commerce est gêne et opprimé à un tel point, qu'on a peine à concevoir comment nos commerçants résistent à tant de vexations (1).

Je ne tracerai ici qu'une esquisse sommaire des entraves qui s'opposeut au développement et a l'amélioration du commerce français dans la Régence, et je me contenterai de rapporter simplement, mais avec, liberté, ce que j'ai été dans le cas de voir moi-même à cet égard.

La maison Dolier et compagnie, de Marseille, avait nolisé un gros navire suédois pour charger des laines à Tunis; mais à peine ce navire fut- il arrivé dans

la rade, que le Bey, qui avait l'intention d'envoyer un chargement d'huile à Alger, s'empara du bâtiment suédois, sans autre prétexte que celui de la commodité qu'il allait eu retirer pour sa propre opération, et il n'éprouva aucune opposition de la part du consul français : on pensa cependant généralement à Tunis que si ce fonctionnaire eût montré du caractère dans cette circonstance , s'il avait parlé au Bey avec cette fermeté que doit inspirer le bon droit et la justice, le navire nolisé par des Français aurait été relâché et rendu certainement à sa destination légitime (îi).

Dans une autre occasion , il plut à un agent commercial du Bey, nommé Hadgy- ï ounèx, de s'emparer d'une manière aussi arbitraire d'une certaine quantité de jarres appartenant à un négociant français -, celui-ci fut forcé au silence par la crainte d'une plus grande avanie. Certes, si le consul doit rempli; les devoirs de sa charge, c'est dans des occurrences pareilles, où l'honneur du pavillon français et la fortune des commerçants sont à la fois compromis.

Mais ce négociant n'a pas été la seule victimede l'oppression arbitraireexercée par cet Hadgy-\ounès\ chaque jour il faisait éprouver les vexations les plus intolérables aux bateliers chargés de transporter les marchandises à bord des navires européens, sans s'inquiéter aucunement du tort que le commerce devait en éprouver; il s'emparait, pour sou propre service, de toutes les barques qui devaient servir aux négociants, les retenait aussi longtemps que bon lui semblait, et mettait de cette manière des entraves tyranniques aux expéditions des cargaisons, et aux opérations des négociants, dont les retards qu'ils étaient forcés d'éprouver trompaient les calculs et rendaient les entreprises infructueuses.

Il résultait encore de là que pendant ces retards forcés, qui se prolongaient quelquefois à plus de vingt jours avant

(i) Cet état de chose» s'est singulièrement améliore, et le commerce français est maintenant plus Uonssanl à Tunis que dans aucune autre Echelle du Levaut.

(a) Je rapporte ces assertions du docteur Frank, endeclinaut toute solidarité à l'égard des accusations qu'il hasarde peut-être uu peu légèrement.

TUNIS

que les marchandises pussent être débarquées, les navires en rade couraient des dangers fort à craindre, surtout en hiver, saison pendant laquelle il n'est

Sas rare de voir, ainsi que je l'ai déjà it , des coups de vent assez forts pour les pousser à la côte et occasionner leur naufrage.

Les négociants français et anglais sont les seuls qui jouissent à Tunis de la prérogative de ne payer que trois pour cent sur les articles d'importation : toutes les autres nations qui ont des traités avec le Bey payent cinq pour cent à la douane; mais il est expressément stipulé que les marchandises doivent venir directement du pays du commerçant, et sous le pavillon de sa nation. Un navire français qui y exporterait des marchandises de Livourne, d'Espagne, deNaples, etc., payerait aussi Dieu le droit de cinq pour cent que le négociant de ces contrées, qui ne jouit d'aucun privilège.

L'exportation , en revanche, n'est ni aussi facile ni à aussi hon compte': aucune nation ne jouit de la moindre prérogative. Il n'y a pas longtemps, par exemple, qu'on ne payait que 21 francs de frais d'extraction (1) par qafjlz (2), aujourd'hui on est obligé de payer 60 fr.; de façon qu'un chargement de blé d'une valeur de 80,000 francs coûte autant que le prix d'achat, pour la permission de sortir des ports de la Régence.

Mais ce n'est pas le seul obstacle à surmonter : il faut encore se présenter chez le Bey, solliciter de lui cette permission desortie, comme une grâce particulière , et il arrive souvent que le négociant, l'argent à la main, renouvelle cinq à six fois sa supplique avant d'obtenir une faveur qu'il paye aussi cher.

La coutume qui s'établit de débourser le montant de la teskeréh avant Tachât des denrées destinées à être exportées entraîne de grands inconvénients ; car il peut arriver souvent qu'après l'acquisi-

(1) Ces frais étaient ceux que nécessitaient la délivrance àehtezkereh (permission d'exporter), que l'on obtenait du gouvernement tunisien.

(2) Voyez ci-après, page 88 , sur cette mesure de capacité, le chapitre XII, traitant des poids et mesures de Tunis.

tion faite il se trouve des circonstances qui empêchent d'effectuer le chargement immédiat, ou qui forcent à ne l'opérer qu'en partie; il faut alors avoir derechef recours au Bey, pour en obtenir un eontrebon ; car si on négligeait cette dé* marche dans le courant de l'année, la permission précédemment obtenue et payée cesserait d'être valable.

On exporte de la Régence de Tunis beaucoup de blé, de l'huile d'olive, de la belle laine et des légumes secs; on y importe de Marseille du café , du sucre, des draperies, des soieries, des laines d'Espagne qu'ils emploient pour la fabrication de leurs bonnets, du vermillon, et toute sorte d'épiceries. Le gain était assez considérable autrefois sur tous les articles, soit d'importation, soit d'exportation ; mais depuis que le commerce est entre les mains d'environ cent cinquante négociants maures, ou chrétiens indigènes et juifs , le profit des Européens se réduit à peu de chose.

Le vin , reau-de-vie et les liqueurs sont des marchandises de contrebande ; elles ne peuvent être débarquées que sur une permission spéciale ( teskeréh ) du Bey, qui ne l'accorde que très-difficilement; d'où il résulte que celui qui en aurait obtenu une trouverait facilement à la vendre, souvent au prix de 90 à 100 piastres, et les cessionnaires font d'autant plus volontiers ce sacrifice, qu'ils ont alors aussi bien la facilité de débarquer une pièce de vingt milleroles (3) qu'une pièce d'un jaugeage très-inférieur.

Le consul français obtient, sur sa demande , un certain nombre de tez* keréh pour ceux de sa naltub^mais il en dispose à sou gré, quoiqu'il en ait toujours à sa disposition. Quand il a de fa mauvaise «ôkonté^nour colorer son .

refus il l'attribue au refus qu'il prétend avoir lui-même éprouvé du Bey. Cependant la moindre faveur que le Bey pût accorder aux négociants français qui sont établis dans ses États serait la diminution de ces entraves, qui font hausser le prix du vin pour les consommateurs français ; car il y en a beaucoup qui n'ont jamais pu parvenir à obtenir une tezkeréh, même pour leur con-

(3) Voyez ci-après le chapitre XII, page 88,

L'UNIVERS

sommation habituelle, et qui, étantobligés d'acheter aux débitants le vin qu'ils boivent , le payent trois fois plus cher qu'il ne coûte à leurs compatriotes.

Il est certain que les reproches à ce sujet peuvent tomber sur le consul ; mais malheureusement on peut lui appliquer cette sentence de minimis non curât prœtor.

Kien n'excite plus le mécontentement du Bey que d'apprendre que, malgré les mesures rigoureuses prises à l'égard du débarquement du vin, il y a cependant toujours un certain nombre d' Européens qui trouvent le moyen d'en faire le commerce clandestin.

Cette boisson a été maintes fois /a cause des plus grands désordres; et il est certain que si les Maures et les Turcs pouvaient s'en procurer avec autant de facilité que dans les autres pays, on les verrait à chaque instant commettre les plus criminels excès.

Il y a peu d'années que quelques soldats turcs, ivres, rencontrèrent dans les rues un jeune garçon d'une naissance honorable; ils fondirent sur lui le couteau à la main, et lui firent subir les outrages les plus infâmes.

Les auteurs de ce crime ayant été bieutôt connus reçurent pour tout châtiment une rude bastonnade ; mais leBey fut plus sévère envers les marchands de vin , car il Ht jeter dans le lac tout le vin qui se trouvait alors dans leurs magasins, et un seul négociant perdit plus de cent mille francs par cet acte de rigueur.

11 se faisait autrefois un commerce assez considérable entre les Grecs de la Morée et les Tunisiens; plusieurs maisons grecques s'étaient même établies à Tunis , et se livraient avec succès à ce négoce; mais depuis 1769, époque d'une guerre avec la Russie, la plupart des Grecs ont cessé de fréquenter les ports de la Régence. Us apportaient de Zante des toileries, et de la Morée du vermillon, des soies non ouvrées et des soieries. Les Albanais , les Turks et les Maures se sont aujourd'hui emparés exclusivementdecette partie du commerce, et les Grecs aiment mieux rester chez eux que de demeurer à Tunis dans l'inactivité.

Une des branches d'industrie les plus

importantes de Tunis est sans contredit la quantité de bonnets tarbouch, ou qaovq. qu'on y fabrique. On les préfère dans le Levant à ceux qu'on fabrique en Europe (I), soit à cause de leur forme, soit pour la bonté de leur couleur; mais il en est de ce commerce comme du reste dans la Régence ; il s'en faut de beaucoup qu'il soit aujourd'hui ce qu'il était autrefois. La douzaine de beaux bonnets, qui se vendait anciennement 1 4 fr., se vend maintenant près du double, sans que cet accroissement de prix augmente le gain des fabricants.

Le ministre du Bey fait venir directement les laines d'Espagne; les bonnetiers sont forcés de les prendre de lui aux prix qu'il en exige, et il les oblige non-seulement à subir ce monopole des matières premières, mais encore à lui fournir les bonnets fa briqués qu'il désire, au prix qu'il détermine lui-même. Par cet acte d'un despotisme usuraire il s'en- .richit, il est vrai, mais aussi il détruit le commerce, et finira par anéantir entièrement l'industrie du pays.

Je ne terminerai pas ce chapitre sans parler d'une autre branche de commerce qui se fait à Tunis : celui de l'essence de rose. Tout le monde sait que cette essence suave jouit d'une renommée toute particulière (2), et que Tunis en fournit qu'on regarde comme de la première qualité ; sans vouloir démentir entièrement cette opinion, je ferai cependant observer que la majeure partie de cette essence précieuse qui entre dans le commerce n'est uas fabriquée sur le territoire de la Régence; mais elle y est apportée de Constantinople, d'Andrinopie et des autres parties de la Turquie Européenne (3). Le mithqât(4) se vend coin-

(i) Une fabrique importante de ces bonnets levantins avait été établie à Orléans.

(a) Voyez sur l'essence de rose l'opuscule de mon illustre maître , le savant et modeste Long lès , intitulé : Recherches sur la découverte de l'essence de rose. Paris , de l'imprimerie impériale, 1804. (J. J. M.)

(3) Une grande partie de l'essence de rose se fabrique en Égypte, où les roses du Fayouin fournissent d'abondants matériaux pour la distillation. (J. J. M.)

(4) Voyez ci-après le chapitre XII, page 86.

munément 9 à 10 fr.; heureux l'acquéreur lorsqu'elle n'est pas falsifiée.

On reconnaît sa pureté lorsqu'elle a nue véritable odeur de rose , sans aucun mélange d'odeur étrangère, et lorsqu'une goutte versée sur l'ongle n'y coule pas facilement : d'autres amateurs de ce délicieux parfum jugent de sa bonté et de sa pureté parfaite par l'essai suivant. On en verse une goutte sur un morceau de papier blanc placé près du feu : si le li • quide s'y volatilise promptement sans altérer le papier, l'essence est reconnue pour être parfaitement pure ; mais si elle forme une tache sur le papier, c'est uiie preuve de falsification et de mélange avec des substances hétérogènes.

La vraie essence de rose de Tunis est rare et coûte deux tiers de plus par mithqâl que celle deConstantinople. Un quintal (qontâr) de feuilles de roses ne donne guère par la distillation que deux à trois mithqâls d'essence, et le quintal de roses se vend à raison de 50 a 60 piastres.

Dans cette distillation on obtient, oulre l'essence, environ cinquante livres (25 kilogrammes) de bonne eau de roses (mâ-ouerd) , qui revient à assez bon compte, la valeur n'en étant regardée que comme accessoire au prix de l'essence , but principal de l'opération.

La rose rouge ordinaire est celle qu'on distille ordinairement; cependant il y a en oulre une espèce de rose blanche, qu'on nomme nessery, et qui fournit une essence encore plus précieuse; mais comme elle est très-rare, elle coûte 90 à J00 piastres le mithqâl.

En effet ceux qui aiment les parfums ne sauraient trouver une odeur plus exquise que celle de l'essence de nessery ; sa rareté est telle à Tunis , que souvent on ne peut s'en proeurer à quelque prix que ce soit; aussi ce ne sont que les Maures les plus riches et les pins voluptueux qui en font distiller chez eux pour leur usage particulier.

Les Tunisiens qui s'occupent de distillation fabriquent surtout une grande quantité d'eau de fleur d'orange (wtdnarendj ou mâ-bortougân ) ; le prix de ces (leurs est , comme celui des roses , relatif à l'abondance plus ou moins grande qu'en produit la saison , et varie quelquefois beaucoup : on ne les vendait qu'à raison de 15 piastres le quintal

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pendant les dernières années de mon séjour à Tunis; tandis que l'année qui avait précédé mon arrivée elles coûtaient jusqu'à 30 piastres; l'huile essentielle qu'on en retire n'est guère recherchée, parce qu'elle a souvent une odeur d'empyreume.

Plusieurs distillateurs fabriquent aussi de l'essence de jasmin {yasmyn) : quoique cette plante soit assez commune, 1 essence qu'on en extrait se vend au même prix que l'essence de nessery, parce que les fleurs du jasmin ne fournissent qu'une très -petite quantité d'huile essentielle.

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