‹ Histoire de TurenneChapitre 14 sur 33 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

mandait , battit le chevalier Chabot à la réserve, et pénétra jusqu'à nos bagages avec quelques escadrons qui se mirent à les piller.

Cependant le vicomte de Turenne , avec notre aile gauche, qui était toute composée d'Allemands, avait marché à la montagne de Wineberg contre l'aile droite des ennemis ; et , essuyant les décharges continuelles de leur artillerie , sans s'arrêter un moment, avait eu un cheval blessé sous lui , et avait reçu dans sa cuirasse un coup d'un canon chargé à cartouches; mais il était enfin arrivé en bon ordre au haut de la montagne , où le duc d'Enghien vint le joindre , voyant qu'il n'y avait plus rien à faire , ni à l'aile droite, ni au corps de bataille.

Ce prince se mit à la tête* de la seconde ligne , et le vicomte de Turenne ayant mené la première i la charge, il rompit du premier effort tous les escadrons ennemis qui étaient sur la montagne; il défit l'infanterie qui y était aussi , fit prisonnier le général Gleen , gagna le canon , le fit pointer contre le reste de cette aile qui s'étendait jusqu'au village; et prenant les ennemis en flanc , les chargea si vigoureusement qu'ils furent obligés d'abandonner le champ de bataille , et de se retirer plus de cinq cents pas au-delà du village. Les régiments qui s'étaient retranchés dans l'église et dans le cimetière , se voyant près d'être forcés , se rendirent à discrétion.

Le général Jean de'Werth , ayant appris ce qui

se passait à la montagne de Wineberg , y accourut avec son aile victorieuse; mais le jour était déjà fini lorsqu'il y arriva, et (Tailleurs il trouva les choses dans un si grand désordre, qu'il crut ne pouvoir rien faire de mieux que de profiter de r obscurité de la nuit pour gagner Donawert, et sauver les débris de son armée en se retirant audelà du Danube.

Le vicomte de Turenne le poursuivit avec trois mille cbevaux , et ne revint point qu'il ne l'eût vu repasser le fleuve avec toutes ses troupes. Après la retraite de l'armée ennemie , les villes de Norlinghen et de Dunckespield nous ouvrirent leurs portes. Le duc d'Enghien tomba malade ; et , s'étant fait porter à Philisbourg, et ensuite à la cour, il laissa son armée sous la conduite du maréchal de Grammont, qui avait été échangé contre le général Gleen.

Gomme les états du duc de Bavière se trouvaient exposés par la victoire de Norlinghen , ce prince sollicita fortement l'empereur de lui envoyer un renfort de troupes, qui fût capable de nous empêcher de prendre des quartiers d'hiver dans son pays, et lui manda que , s'il n'était promptement secouru, it serait obligé de s'accommoder avec nous. L'empereur, qui appréhendait qu'il n'écoutât les propositions que nous lui faisions , et qui , venant de faire la paix avec le prince de Ragotzki , n'avait plus de troupes en Hongrie , lui envoya un grand corps de

L1VRK DEUXIÈME. 6")

cavalerie et de dragons , sous les ordres de l'archiduc Léopold , qui prit Gallas avec lui ; comme il ne menait point d'infanterie , il eut bientôt joint Gleen, Jean de Wert et les Bavarois. L'archiduc , secondé de tant de grands capitaines , marcha avec toute la diligence possible.

Le maréchal de Grammont et le vicomte de Turenne , qui n'avaient pas la moitié de leurs troupes, se retirèrent au plus tôt vers le Rhin , et se placèrent sous le canon de Philisbourg. Là , ils envoyèrent chercher des bateaux à Spire , pour faire un pont sur le Rhin; mais à peine en avait-on amené quelques-uns, que l'archiduc Léopold arriva avec toute son armée et se campa à une demi -lieue de Philisbourg , dans l'espace qui est entre cette place et le Rhin. Nous nous y retranchâmes; nous fîmes passer nos bagages dans des bateaux au-delà du Rhin , à la faveur de notre retranchement et du canon de Philisbourg. Le maréchal de Grammont y passa lui-même avec l'armée du duc d'Enghien et toute la cavalerie de celle du vicomte de Turenne qu'il mena à Landau.

L'archiduc Léopold demeura deux jours autour du camp du vicomte de Turenne ; et , désespérant enfin de le pouvoir forcer par un endroit, il rebroussa chemin , et marcha à Wimphem , qu'il assiégea dans les formes. Gomme tout le gros canon de notre armée était dans cette place , le vicomte

de Turenne voulut la secourir. Pour cela , il envoya chercher sa cavalerie que le maréchal de Grammont avait conduite à Landau. Les Français vinrent; mais les Allemands refusèrent d'obéir à leurs officiers qui voulaient les amener ; de sorte que Wimphen n'ayant point été secouru , l'archiduc Léopold s'en rendit maître en huit jours; après quoi, ayant passé le Necker, il s'empara des villes de Dunckelspield et de Norlinghen , et continua sa route vers la Bohême pour y mettre son armée en quartier d'hiver. Les ennemis étant tout-à-fait retirés , le maréchal de Grammont s'en retourna en France avec l'armée du duc d'Enghien ; et le vicomte de Turenne demeura encore sur le Rhin avec la sienne. Tout le monde était dans l'impatience de voir comment il en userait avec les Allemands. Il est vrai que , par leur désobéissance , ils avaient été cause de la perte de Wimphen et de celle de notre gros canon. Néanmoins, comme tous les corps étaient coupables, il ne jugea pas à propos de les punir, d'autant qu'il était persuadé qu'on ne pouvait avoir de trop grands ménagements pour les étrangers ; cette qualité d'étranger lui ayant toujours paru avoir quelque chose de sacré qui rendait les personnes inviolables: outre qu'il avait besoin de ces Allemands pour le succès d'une entreprise dont il avait formé le dessein , et qu'il ne doutait point que , touchés d'une indulgence qu'ils méritaient si peu, ils ne se piquas-

Page 1