LIVRE DEUXIÈME
où il était , i) descendit aussi dans la plaine avec ses troupes. Les Bavarois , ayant gagné la montagne Noire , commençaient à s'y retrancher. Nous n'étions qu'à une lieue de cette montagne ; mais comme les soldats que commandait le vicomte de Turenne étaient extrêmement fatigués du combat , qui avait duré toute la nuit , et de la pluie qu'ils avaient eue , outre cela , continuellement sur le corps , on ne jugea pas à propos de marcher aux ennemis qu'on n'eût fait reposer les troupes. Pendant ce temps-là les ennemis travaillèrent sans relâche à fortifier leurs retranchements ; néanmoins , quand le lendemain on fut arrivé au pied de la montagne sur laquelle étaient les Bavarois , on se prépara à les attaquer de telle sorte , que le vicomte de Turenne , qui n'était pas d'un caractère à se flatter , se tenait assuré de leur défaite , sur la seule disposition des attaques dont il devait ce jour-là conduire la principale.
S'étant avancé avec le fluc d'Enghien pour aller reconnaître le temps des ennemis, d'une hauteur qui était à deux mille pas de là , d'Espenan , qui commandait toute l'infanterie de l'armée du duc d'Enghien , et à qui le vicomte de Turenne avait dit expressément de ne rien engager jusqu'à ce qu'il fût revenu , d'Espenan attaqua une petite redoute au pied de la montagne , d'où les ennemis tirent une si furieuse décharge de canon et de mousqueterie ,
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que nos soldats , croyant le combat engagé , s'avancèrent de tous côtés sans ordre et sans chefs.
Les Bavarois , tirant avantage de cette confusion , sortirent de leurs retranchements et firent un grand carnage de nos gens. Le vicomte de Turenne , ayant été averti , accourut à eux ; mais le désordre était si^rand qu'il ne put ni se faire reconnaître ni se faire entendre ; de sorte qu'il fallut qu'il gagnât les rangs de nés troupes les plus avancées , et qu'à leur tète il poussât les ennemis et les fit rentrer dans leurs retranchements, pour retirer nos gens du danger où ils s'étaieut précipités. Le duc d'Enghien voulut réparer son contre-temps par de nouvelles attaques qui n'eurent pas le succès qu'on en avait espéré. On soutint , par honneur , le combat jusqu'au soir , afin qu'il parût que c'était la nuit seule qui y avait mis fin ; mais «il nous en coûta la meilleure partie de notre infanterie , qui y fut défaite.
Cependant , notre armée se trouvait encore supérieure à la leur , et nous nous préparâmes à les attaquer lorsqu'ils auraient abandonné la montagne où ils. avaient tant d'avantage sur nous.. Eux, ne voulant point en venir aux mains avec nous , voyant que nous nous mettions en bataille , nous abandonnèrent leurs canons , leurs bagages et toutes leurs munitions , et s'enfuirent avec précipitation dans le pays de Wirtemberg , par les montagnes de la Forêt-Noire. Le duc d'Enghien les poursuivit jusqu'à
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Olgrave, et le vicomte de Turenne encore deux lieues plus loin.
La retraite des ennemis nous laissant maîtres de la campagne, le duc d'Enghien s'avança vers le marquisat de Baden, et, descendant le long du Rhin , s'empara de toutes les villes et forteresses qui se trouvèrent à droite et à gauche sur sa router, et qui firent peu de résistance , à la réserve de Philisbourg ; si bien , qu'en une seule campagne , il se rendit maître d'une grande partie du Brisgaw et de l'Ornaw, du marquisat de Baden , du Palatinat du Rhin , du landgraviat de Darmstadt , de l'électorat de Mayence , et de tout le cours du Rhin , depuis Strasbourg jusqu'auprès de Coblentz, dans Pélectorat de Trêves , c'est à dire d'une étendue de pays de plus de cent cinquante lieues. II donna ordre qu'on ramenât son armée en France ; il s'en retourna à la cour pour y jouir de la gloire de tant de conquêtes , et laissa le vicomte de Turenne sur la frontière , pour les conserver, avec cinq ou six mille hommes qui lui restaient.
Cependant le général Mercy, ayant eu le temps de rétablir son armée , s'approcha du Rhin ; et , menaçant trois ou quatre de nos villes à la fois pour nous mieux embarrasser , il se jeta tout d'un Coup sur Manheim , où nous n'avions pu mettre pour toute garnison que quatre compagnies , dont les bfliciers se sauvèrent à l'arrivée des Bavarois ,
qui , après cela , s'emparèrent aisément de la ville. .
De l'autre côté , Gleen , général des Impériaux , avait joint son armée à celle que le duc de Lorraine commandait en personne sur la Moselle ; il était à craindre que ces trois généraux , unissant leurs troupes , ne vinssent nous accabler tout d'un coup , ou qu'agissant séparément , l'un ne nous surprît , tandis que nous serions en garde contre l'autre.
Le vicomte de Turenne était peut-être l'homme du monde le plus capable de défendre une aussi grande étendue de pays avec un aussi petit nombre de troupes ; c'était là son véritable talent ; néanmoins , comme il avait des sentiments très-modestes de lui-même, il demanda du renfort à la cour, témoignant que sans cela il ne croyait pas pouvoir empêcher que plusieurs de nos places n'eussent le même sort que Manheim.
On ne lui répondit rien autre chose , sinon qu'on avait besoin des troupes ailleurs ; qu'il fît de son mieux , et que c'était tout ce qu'on demandait de lui. Voyant donc qu'il ne pouvait rien obtenir de plus que ce qu'il avait , il fut obligé de suppléer au nombre par ses stratagèmes, et de se multiplier pour ainsi dire lui-même par son activité , afin de pouvoir faire tête aux ennemis qui étaient devant et derrière lui , et qui se préparaient à l'attaquer de tous côtés.
Les Bavarois , ayant pratiqué des intelligences