ENFANCE ET JEUNESSE DE TURENNE. — SON EDUCATION — SES PREMIÈRES ARMES
Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, naquit à Sedan le li septembre 1011 *. Il était le second fils de Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, prince de Sedan, et d'Elisabeth de Nassau, fille de Guillaume I" de Nassau, prince d'Orange.
Le duc de Bouillon, son père, appartenait à la maison de la Tour, (T originaire de la province d'Auvergne, bonne, ancienne, bien alliée, d mais qui, jusqu'à lui, « n'avait jamais eu ni prétendu aucune distinction particulière, i> dit Saint-Simon. Le duc de Bouillon, le premier de sa famille t qui ait eu des chimères d, était un homme d'une intelligence
* C'est du moins la date que donnent généralement les auteurs, entre autres l'abbé Raguenet, que sa position de précepteur dans la maison de Bouillon mettait à même d'être Lien rensef;.'né.
Il existe dans les archives du tribunal civil de Sedan un certain nombre de registres ayant pour titre : S'ensuivent les haptesmes , mariages , déceds, célébrez en l'esglise chi-estienne refformée de Sedan en l'année... Malgré mes recherches, je n'ai pu découvrir celui de l'année 1611, qui a sans doute été égaré; mais la ville de Sedan possède une inscription qui peut être considérée comme une preuve que la date ci-dessus est exacte. Près de la salle des Antiques du château se trouvait un pavillon dans lequel existait une chambre voûtée en pierre, où naquit, dit-on, le célèbre Turenne. Cette chambre a été détruite au moment de la révolution de ITko. Quelques années plus tard , on plaça sur le mur dune tour située près de l'emplacement du pavillon une pierre noire qui porte cette inscription :
ICINAOLIT TUHEN.NE, LE il SEPTEMBKE 1611.
(Note communiquée par M. Nozot, correspondant du ministère de l'instruction publique pour les travaux historiques, à Sedan.)
remarquable, actif, habile, d'une grande expérience dans les affaires, < tenu pour un oracle en politique, k d'un courage éprouvé, mais très ambitieux, peu scrupuleux sur le choix des moyens, tout entier au désir d'élever sa maison. <r Trouvant étroites les bornes de sujet et de particulier, j> il nourrissait en secret de vastes desseins que les circonstances pouvaient développer, et se fit le chef du parti calviniste en France. Son éducation première avait été fort négligée. Devenu jeune homme, il s'était adonné, de lui-même et avec succès, à l'étude de l'histoire, des mathématiques, de la philosophie et <r de toutes les sciences qui pouvaient le rendre aussi propre pour les conseils que pour l'exécution ^. Il fut distingué par Henri IV, auquel il avait été attaché dés sa jeunesse, et dont il devint, selon les termes mêmes du roi, «r le lieutenant, l'ami et le compagnon ». Henri IV le fit maréchal, lui confia d'importantes missions en Angleterre, et contribua à son mariage avec Charlotte de la Marck, héritière de Sedan, Bouillon, Raucourt et Jametz. Après trois ans de mariage, Charlotte mourut sans lui laisser d'enfants; mais, au lit de mort, elle fit un testament en sa faveur. Quelques chroniqueurs méchants ont osé prétendre qu'elle était déjà morte quand on lui fit signer ce testament. Quoi qu'il en soit, soutenu par Henri IV, qui voyait avec plaisir la possession d'une des frontières du royaume entre les mains d'un de ses plus dévoués serviteurs, le duc garda la dot et se remaria en 1595 avec la fille de Guillaume le Taciturne. Par sa rnère, Turenne se rattachait donc à la célèbre maison de Nassau, qui a donné un empereur à l'Allemagne, plusieurs stathouders à la Hollande et un roi à l'Angleterre.
Turenne fut élevé dans la religion protestante, à laquelle son père et sa mère se montraient également attachés. Dès qu'il fut en âge d'avoir des maîtres, son père, qui plus que tout autre devait essentiellement tenir à ce que ses enfants reçussent dès leur jeunesse une éducation soignée et une instruction étendue dont il comprenait si bien l'importance, plaça auprès de lui deux hommes distingués, Daniel Tilenus et le chevalier de Vassignac.
Daniel Tilenus avait été appelé à Sedan, vers l'an 1600, par le duc de Bouillon comme ministre et professeur de l'académie protestante qu'il venait de fonder. Le duc le choisit pour être le précepteur de son second lils; le célèbre Dumoulin avait été le maître de l'alné. Tilenus, c dont l'humeur était, à ce qu'il semble, passablement batailleuse, » disent les frères Haag', était Allemand d'origine et ne maniait pas facilement la langue française. C'était un homme d'une immense érudition, mais violent, emporté, tout d'une pièce. Il prit une part active aux luttes théologiques intestines auxquelles l'Église protestante était idors en proie. Ilamsay le traite de <( calviniste tolérant ». Il était si peu calvi-
' La Françr' prolestante , verh. Tilexds.
nisle et si peu tolérant, qu'il disait : <(. Si je me trouvais dans la nécessité de me faire mahométan ou calviniste, j'aimerais mieux me faire mahométan; car enfin les mahométans adorent un Dieu bon et miséricordieux, au lieu que les calvinistes nous proposeut un Dieu cruel et impitoyable qui damne ses créatures de propos délibéré. »
Le gouverneur de Turenne était le chevalier Henri de Vassignac. La famille de Vassignac, l'une des plus anciennes du Limousin, s'attacha à la maison de la Tour, embrassa, à son exemple, la religion prolestante et la suivit à Sedan. La mère du gouverneur de Turenne était dame de compagnie de la duchesse de Bouillon. Henri de Vassignac était un homme modeste et austère, complètement dévoué à la famille de Bouillon et que son jeune élève aimait beaucoup. Un de ses neveux, qui Unit par abjurer la religion protestante, suivit avec succès la carrière militaire et fut colonel d'un régiment de son nom en 1676.
Turenne était un enfant fort ordinaire. Bien chez lui n'annonçait ce qu'il devait être un jour. Il était bon, et donnait volontiers et de luimême aux pauvres de Sedan l'argent que l'on mettait à sa disposition pour ses menus plaisirs. Son caractère était franc, très posé, modeste et doux, mais ferme. Son esprit était lent et tardif; il y avait du Hollandais chez Turenne. Il apprenait peu et difficilement, mais il réfléchissait beaucoup sur ce qu'il avait lu et appris. Dans les premiers temps de son éducation, la difficulté qu'il avait à étudier passa auprès de ses maîtres pour défaut d'application, et les châtiments corporels, fort en usage en ce temps-là pour les écoliers récalcitrants, fussont-ils princes ou rois (Louis XIV, on le sait, n'y échappa point), faillirent le dégoûter entièrement de ses maîtres et de ses études. Heureusement son père comprit la nature de cet esprit, que la sévérité n'aurait pas dompté. Il interdit le fouet, piqua l'amour-propre de l'enfant, l'excita doucement et le fit ainsi travailler et réussir dans ses études, sauf dans les sciences, qu'il n'apprenait qu'à contre-cœur.
Turenne aimait par-dessus tout la lecture, ce travail paresseux qui exige si peu d'efforts. Ses auteurs préférés étaient les historiens, et parmi eux son favori était Quinte-Curce. Son biographe, Ramsay, raconte à ce sujet une anecdote intéressante que je rapporte sans, bien entendu, me porter garant de son authenticité.
A dix ou onze ans, Turenne lisait avec passion cette attachante vie d'Alexandre qu'a écrite Quinte-Curce, et, dans son enthousiasme, il se plaisait à raconter à ceux qui l'entouraient les faits héroïques qui l'avaient le plus frappé, l'n jour, à table, comme il venait de citer quelque trait invraisemblable de son héros favori, un officier, ami de son père, voulut le mettre en garde contre les exagérations de Quinte- Curce, et lui dit que la vie d'Alexandre n'était qu'un roman. L'enfant parut vivement froissé de cette observation. La duchesse de Bouillon, ayant remarqué son mécontentement, fit signe à l'officier de continuer