‹ Histoire de Turenne, maréchal de FranceChapitre 3 sur 21 · IQ HISTOIRE DE TURENNE · texte numérisé non relu

IQ HISTOIRE DE TURENNE

à le contredire. La dispute s'échauffa. Turenne se mit en colère, quitta brusquement la table et fit secrètement appeler en duel l'officier, qui , sur l'avis de la duchesse, accepta le cartel. On organisa une partie de chasse pour le lendemain, et Turenne, échappant à la surveillance, volontairement en défaut, de son gouverneur, arriva au lieu du rendezvous, où l'attendaient sa mère et l'audacieux officier qui avait osé douter de l'absolue véracité de Quinte-Curce. La duchesse de Bouillon reçut son lils en lui disant qu'elle venait servir de second à son adversaire, mais qu'elle espérait que tout pourrait s'arranger. Tout s'arrangea, en effet : l'oflicier déclara qu'il tenait pour vérités de foi toutes les anecdotes de Ouinte-Curce, et, l'enfant s'étant déclaré satisfait, on se diriiîea vers une table bien garnie que la duchesse avait fait dresser aux environs. On se mit gaiement à table, et le duel se changea en déjeuner. Serait-ce à M"»c de Bouillon que remonterait cette manière d'accommoder les différends, qui est devenue assez commune de nos jours pour qu'elle n'ait plus à nos yeux le piquant de l'originalité?

Puisque nous en sommes aux anecdotes de l'enfance de Turenne, n'omettons pas le récit bien connu, consacré par les arts et la tradition, qui nous le montre couché sur l'affût d'un canon. Enfant, il était d'une complexion très délicate, et sa constitution fut toujours faible jusqu'à l'âge de douze ans. Son père disait souvent avec regret devant lui qu'il ne serait jamais en état de supporter les fatigues de l'état militaire. Pour lui prouver le contraire, Turenne prit la résolution de passer une nuit pendant l'hiver sur les remparts de Sedan. 11 disparut un soir, et le chevalier de Yassignac, après l'avoir longtemps cherché, le trouva, vers dix à onze heures, couché et endormi sur l'affût d'un canon.

Le duc de Bouillon mourut en 1623. La mère de Turenne continua l'éducation de son lils. L'enfant, qui entrait dans sa douzième année, commença alors ce qu'on appelait (r les exercices », où il réussit mieux et plus vite que dans ses études. 11 s'exerça à manier les armes, et prit si bien l'habitude du cheval, qu'en moins d'un an il put monter aisément les chevaux les plus difficiles.

Au commencement de l'année 1025, lorsqu'il venait à peine d'entrer dans sa quatorzième année, Mme de Bouillon jugea qu'il était assez formé pour prendre du service. On commençait de bonne heure en ce temps -là. L'aîné de la famille, Frédéric- Maurice, devenu duc de Bouillon et prince de Sedan par la mort de son père, servait en Hollande sous les ordres du prince Frédéric-Maurice. Ce prince, oncle maternel des deux jeunes gens, venait de recommencer courageusement, après une trêve de douze ans conclue en 1609 et expirée en 1021, la lutte poursuivie depuis tant d'années, avec opiniâtreté et succès, parla Hollande contre la puissante nation espagnole.

La duchesse de Bouillon aurait volontiers envoyé son second fils en France, où elle désirait se ménager des relations et des appuis; mais le

cardinal de Richelieu laissait déjà percer le dessein qu'il avait formé de lutter avec vigueur contre la religion protestante, devenue menaçante pour la sûreté de l'Etat. La duchesse de Bouillon ne voulut point exposer son lils à la pénible nécessité de combattre ses coreligionnaires; d'ailleurs il était très jeune, et comme les deux frères s'aimaient tendrement, elle l'envoya rejoindre son frère aîné en Hollande.

Le prince Maurice, capitaine général et amiral des Provinces-Unies, était un homme de grande valeur, l'un des meilleurs capitaines de son temps, actif, expérimenté, prudent, mais ambitieux, froid et dur. Il reçut parfaitement son jeune neveu, l'entretint longtemps, l'interrogea et reconnut en lui une maturité précoce et des dispositions pour la guerre. Le traitant comme il avait traité son frère, il le lit, contrairement à l'usage, entrer comme simple soldat dans une compagnie d'infanterie. En général, les jeunes seigneurs servaient dans la cavalerie et avaient un grade dès leur entrée au corps. Le prince Maurice pensait que les ofliciers qui ont passé par le rang comprennent mieux les besoins et l'esprit du soldat et savent mieux se faire obéir. De plus, il avait une préférence marquée pour l'infanterie. La guerre des Hollandais consistait surtout en sièges, où l'on pouvait dire avec raison « qu'un fantassin faisait la guerre, tandis qu'un cavalier la regardait faire :ï). Peut-être aussi ce grand capitaine avait-il entrevu l'importance toujours croissante que l'arme de l'infanterie devait prendre dans les guerres modernes.

Le jeune Turenne, déjà judicieux et sensé, obéit sans murmure aux ordres de son oncle. Il renonça à la cavalerie, prit le mousquet et accepta sérieusement et franchement sa position de simple soldat. Son capitaine était ce que l'on appelait alors «: un domestique » de son père, c'est-à-dire un vassal du duché de Bouillon; Turenne exécutait néanmoins ses moindres ordres avec une obéissance absolue. Il ne refusait aucune corvée, et ne profita jamais des facilités que pouvaient lui donner sa parenté avec le prince Maurice et sa haute naissance pour se dérober aux devoirs les plus minutieux et les plus pénibles du métier. Lorsque l'armée était en marche, il ne quittait jamais les rangs. Quelques cadets de bonnes familles que le prince Maurice avait aussi enrégimentés, et qui étaient disposés à se donner leurs aises, se voyant dans la nécessité de faire comme lui ou de s'exposer aux reproches des officiers, rentrèrent dans la règle commune. Néanmoins le prince, craignant qu'il n'exposât sa santé en supportant, dans un âge aussi tendre, d'aussi grandes fatigues, lui ordonna de se ménager, ce qu'il ne fit qu'à regret. Les officiers lui ayant offert de le prendre avec eux, il ne voulut jamais y consentir, disant qu'il devait y avoir quelque différence entre les officiers et les soldats. Grand exemple de subordination et de respect de la règle, dont la jeunesse de notre époque, avide de bien-être, impatiente de tout frein, pourrait faire son profit.

Quelques mois après l'arrivée de Turenne à l'armée, le prince Maurice vint à mourir, le ±3 avril 10-25, à l'âge de cinquante- huit ans. Les Hollandais confièrent le commandement des troupes à son frère le prince Henri-Frédéric, qui traita son jeune neveu avec autant d'affection et de sollicitude que l'avait fait son frère, et lui conlia une compagnie d'infanterie. Le nouveau capitaine prit ses fonctions d'olïîcier autant à cœur qu'il avait pris celles de soldat. Sa compagnie était l'une des mieux tenues et des plus disciplinées de l'armée. 11 ne se reposait sur personne du soin d'instruire et de surveiller ses hommes. Il leur faisait faire l'exercice lui-même et les reprenait avec patience et fermeté. Dans le service, pour tout ce qui concernait l'instruction militaire et la discipline, il se montrait exigeant et sévère; en toute autre circonstance, il éUiit bon pour les soldats et se mettait toujours à leur disposition. Il leur donnait des conseils et les assistait fréquemment de sa bourse. Il n'aima jamais beaucoup le jeu; même dans sa jeunesse, il ne jouait jamais, et, au lieu de perdre son temps et son argent, comme faisaient ses camarades, il se livrait à l'étude, et il employait à secourir les misères qu'il voyait autour de lui l'argent dont il pouvait disposer.

Nous ne le suivrons pas dans toutes les campagnes qu'il fit au service de la Hollande, campagnes où il commença d'une manière obscure, mais des plus sérieuses, le rude et pénible apprentissage du métier de la guerre. Qu'il nous suffise de dire qu'en 1626, 1627 et 1628 il servit en qualité de capitaine aux sièges de Klundert, de Willemstad et de Groll, et qu'il prit part à presque toutes les expéditions du prince Henri contre le fameux Ambroise Spinola, général espagnol, l'un des plus grands hommes de guerre de son temps.

En 1629, quatre ans après son entrée à l'armée, les Hollandais entreprirent le siège de Bois-le-duc, en Brabant. Cette ville, entourée d'épaisses murailles, de fossés larges et profonds, llanquée de quatre forts détachés, était réputée l'une des plus fortes qu'il y eût alors au monde; elle avait été assiégée plusieurs fois et n'avait jamais été prise. Les eaux qui, pendant une grande partie de l'année, inondaient les environs à une très 'grande distance, en rendaient l'abord difficile. Le commandant, de Grobendronck, était un homme de guerre d'une expérience consommée. La garnison était de deux mille trois cents hommes de pied et de quatre compagnies de cavalerie, auxquels se joignirent huit oînts hommes de la place de Bréda, qui arrivèrent dans la ville, le cinquième jour du siège, après avoir traversé pendant la nuit des marais regardés comme impraticables et des prés inondés.

Le .j(( avril, le? Hollandais investirent la place, tracèrent leurs lignes de circonvallation, qu'ils garnirent de forts établis de distance en distance, et creusèrent un canal pour conduire jusqu'au camp les approvisionnements qui leur arrivaient par la Meuse. Dès les premiers jours du siège, le gouverneur de Bois-le-Duc fit sortir de la ville, avec la

permission du prince d'Orange, presque toutes les bouches inutiles, femmes et enfants, et l'on se prépara des deux côtés ;i une lutte opiniâtre et acharnée. Le prince d'Orange avait rassemblé sous les murs de Bois-le-Duc trente-six mille hommes de troupes. Les gigantesques travaux qu'il lit faire assurèrent le ravitaillement de son camp, le garantirent contre toute attaque et lui permirent de bloquer complètement l'ennemi. Divers détachements espagnols essayèrent inutilement de pénétrer dans la ville. L'armée espagnole tout entière, sous les ordres du marquis de Bergues, vint pour attaquer les assiégeants; mais elle les trouva enfermés dans des retranchements si solides, qu'elle n'osa risquer une bataille et se retira. Le commandant de Grobendronck, se voyant alors sans espoir d'être secouru, et pressé par la famine, capitula après quatre mois de tranchée ouverte, le ii septembre.

Turenne se lit remarquer pendant ce mémorable siège par sa bravoure et son activité. 11 ne ménageait ni sa peine ni sa personne. Ses chefs l'encourageaient, son oncle tout particulièrement. Témoin de ses efforts, il cherchait sans cesse à lui procurer des occasions de se distinguer et à le mettre en avant. « Je n'ai point bougé du quartier, écrivait Turenne à sa mère, le 5 juin, si ce n'est pour aller avec M. le prince, qui s'est allé promener aujourd'hui dès cinq heures du matin. Il y a quatre ou cinq jours que, venant à propos d'une batterie qu'il a fait faire en ce quartier, il me dit qu'il voulait que je tirasse les premiers coups... Je donnai deux pistoles aux canonniers, d ajoute Turenne dans sa joie.

Ne négligeant aucune occasion de s'instruire, il interrogeait sans cesse les officiers, les ingénieurs, les sapeurs, les anciens soldats expérimentés, et ne se liait qu'avec les hommes dont il jugeait l'entretien sérieux et profitable. Il examinait les travaux dirigés par ses camarades , étudiait la défense de l'ennemi, observait tout et prenait soigneusement des notes. Il ne considérait pas seulement les faits isolés qui se produisaient sous ses yeux, il cherchait à deviner l'ensemble des opérations. Son esprit, un peu lent, mais pénétrant et sagace, d'une maturité au-dessus de son âge, le servait merveilleusement en cela. Le jour où il était de service à la tranchée , raconte un de ses biographes , était pour lui un jour de repos. La discipline, en lui défendant de quitter son poste , l'obligeait à une tranquillité forcée.

Quand il fallait combattre, il n'épargnait pas sa personne. Son gouverneur, alarmé de sa témérité, lui faisait parfois quelques observations : qu'il s'exposât bravement, quand sa compagnie était appelée à marcher, rien de mieux, c'était son devoir; mais pourquoi courir sans nécessité au-devant du danger? Turenne, qui respectait et aimait comme un père le chevalier de Vassignac, n'acceptait pas d'observations sur ce chapitre-là. Le pauvre gouverneur se plaignit de la témérité de son élève au prince d'Orange, qui fit appeler son neveu, le

reprit de son ardeur inconsidérée et lui recommanda de ne plus s'éloigner de sa personne, espérant bien au fond n'être pas pris au mot. Quand le jeune homme fut sorti, le prince se tourna vers les officiers présents et leur dit : « Je me trompe fort, Messieurs, ou ce jeune homme égalera un jour les plus grands capitaines. » Dès le lendemain, Turenne se joignit à un détachement commandé par le duc de Bouillon, et qui avait pour mission de combattre un corps de quatre à cinq cents hommes de la garnison de Bréda, envoyé au secours de la ville assiégée. Après un engagement très vif, les Espagnols furent mis en déroute, et Turenne s'acharna, avec quelques hommes seulement, à la poursuite des fuyards, tandis que le reste de sa compagnie regagnait le camp. On commençait déjà à s'inquiéter de sa longue absence, quand on le vit revenir à la tête du petit nombre de gens que son exemple avait entraînés. Ajoutons que le prince ne reprit pas trop son neveu de sa désobéissance.

Le chevalier de Vassignac mourut un peu avant la capitulation de Bois-le-Duc. Turenne «: eut un si extraordinaire ressentiment de ce malheur, qu'il était impossible de lui ôter cette pensée, et que toutes les choses que lui avait dites son gouverneur lui revenaient incessamment à la mémoire* j>.

Après le siège de Bois-le-Duc, le prince Henri rejeta les Impériaux et les Espagnols hors les limites des Provinces -Unies, et s'empara ensuite de toutes les places qu'ils possédaient sur le cours inférieur du Rhin.

Chaque année, Turenne venait passer en France, où il était fort bien reçu à la cour, le temps de loisir que lui laissait le service, et il continuait ses études. En 1G27, il était à Paris; la peste se mit dans son quartier; il quitta son logement et se rendit <( à deux lieues de Paris, en un lieu qu'on appelle l'IIay, qui est à M. de la Boulaye* ». Là « les maîtres d'armes et de danse viennent trois ou quatre fois la semaine^ », et Turenne <^ explique fort souvent, après le manège, dans les Commentaires de César, où il se plaît plus qu'en aucun autre livre »; quelquefois il prend des leçons avec un M. Justel qui vient le voir à l'Hay, et (T qui prend la peine de l'interroger de son latin ' ».

Il éprouvait un certain plaisir à observer, au miheu de la cour, les pratiques de la religion réformée. «: Encore que l'on soit en carême, je ne laisse pas de manger de la viande dans ma chambre , » écrit-il à sa mère vers la même époque.

Turenne passa l'année 1G20 tout entière en Hollande. Nous le trouvons, l'hiver, à la Haye, apprenant le flamand ou se perfectionnant

* Turenne à sa mère , 19 septembre 1629.

* Ici., 10 août 1627.

' Id., 16 août 1627.

* Id., 20 octobre 1627.

dans les malhémaliquo?. i Je ne trouve pas le flamand difficile à l'égal de ce que l'on disait; expliquant assez courant le Nouveau Testament, et la prononciation n'en étant pas fort malaisée, je lâcherai de m'y rendre savant'. » — « Je m'avance le plus qu'il m'est possible dans les mathématiques, ayant passé tous les triangles-, d 11 demeura au camp de Vucht, devant Bois-le-Duc, depuis le milieu de mai jusqu'à la fin d'octobre, et retourna alors à la Haye, où il se remit à l'étude et où il demandait à sa mère de remonter sa garde- robe. <r II ne me reste presque plus d'arijent; mon linge s'use fort, n'en ayant point eu depuis Sedan. J'apprends tous les jours le flamand, que je n'ai point oublié, comme je le pensais, le parlant presque tout courant; sachant que vous le désirez, je m'y rendrai fort sujet, et en tout ce qu'il vous plaira de me faire l'honneur de me commandera »

a Turenne, dit llamsay, servit en Hollande pendant cinq années entières; mais la manière d'y faire la guerre, qui se bornait uniquement aux sièges, ne fournissant pas un champ assez vaste au désir qu'il avait de se perfectionner dans l'art militaire, il souhaita fort d'aller en France, et bientôt la situation des affaires de sa maison favorisa son envie. i>

Au moment où Turenne mit au service de la France une épée qui devait plus tard peser d'un si grand poids dans ses destinées, il y avait à Paris deux cours séparées par des inimitiés profondes, celle du roi et celle de sa mère. « Louis XIII, froid, peu communicatif, sans prévenance pour la noblesse, étranger aux goûts de société qui se développaient autour de lui, vivait dans une espèce de retraite, et, comme il détestait les intrigues, surtout celles des femmes, sa jalousie imposait à Anne d'Autriche le même genre de vie. Marie de Médicis, au contraire, avait au palais du Luxembourg, qu'elle s'était fait bâtir dans le goût italien et que Rubens couvrait de ses peintures, une cour magnifique contrastant avec la simphcité de celle de son fils. Les grands affluaient chez elle, attirés par sa générosité et par l'éclat dont elle s'entourait. Leurs flatteries lui persuadaient sans peine qu'elle pouvait tout '. » Mais elle ne pouvait rien. La main de fer de llicheheu tenait les rênes du gouvernement. Arrivé pour la seconde fois au pouvoir en lO^i, le cardinal, devenu tout-puissant, poursuivait le plan auquel il avait consacré sa vie : la ruine du parti huguenot, l'abaissement de la maison d'Autriche, la soumission de la turbulente noblesse française. Louis XUl, confiant dans l'habileté de son ministre, résistait à toutes les influences conjurées pour sa ruine. A la journée des Dupes (Il novembre 1030), il le fit plus fort que jamais : c'était justice. On avait

' Turenne à samtre, 21 janvier 16-20.

• Id., 18 janvier I62it.

5 Id., 18 novembre 1620.

^ Daresle, Histoire df France, t. V.

jg HISTOIRE DE TURENNE

nris la Rochelle (10^8); Monlauban et les autres villes révoltées avaient fait successivement leur soumission; la paix d'Alais ou édit de grâce (juin -1620) avait terminé la dernière guerre religieuse. Les réformés avaient cessé d'être un parti politique et de former un État dans l'État. Mais pour assurer les résultats obtenus, Richelieu avait des précautions à prendre. La puissante maison de Bouillon, alliée aux plus grandes familles de Hollande et d'Allemagne, cl dont les chefs avaient plus d'une fois nourri le dessein de se mettre à la léle du parti calviniste, devait lui donner de l'ombrage. Il résolut de s'en assurer, et en 1G30 il fit sif-^ner -à la duchesse de Bouillon un traité par lequel elle s'engageait à demeurer toujours attachée aux intérêts de la France, sous la promesse que le roi lui lit de protéger sa maison.

Non content de cet engagement, Richelieu voulut obliger la duchesse à recevoir dans Sedan garnison française. Pour échapper à cette rigueur, elle rappela de Hollande le jeune Turenne, qu'on envoya en France comme otage. Sa présence devait assurer le cardinal de la hdélité de la famille de Bouillon, et empêcher qu'on ne fit rien au préjudice des prérogatives de son frère aîné. Turenne fut reçu par le roi et le cardinal avec tous les témoignages de distinction que méritaient sa haute naissance et les espérances que faisaient concevoir ses talents militaires. Bien qu'il n'eût encore que dix-neuf ans, on lui confia sur-le-champ un régiment d'infanterie.

Le jeune mestre de camp, attentif et déjà expérimenté, donna tous ses soins à l'équipement et à l'instruction de ses hommes; aussi pouvait-il , peu de temps après (29 août 1030), écrire à sa mère : « J'ai vu à ce matin le roi, qui m'a fait fort bonne chère et m'a demandé des nouvelles de mon régiment et qu'on lui avait dit que c'était le meilleur de l'armée; il le verra demain, d Et le surlendemain : « Mon régiment a passé aujourd'hui devant le roi, qui l'a trouvé fort beau et a dit qu'il l'était autant que le sien des gardes; il l'a voulu voir compagnie par compagnie ; il m'a commandé de là de me mettre dans son carrosse pour aller chez la reine sa mère, qui m'a dit que le roi était fort content de mon régiment et M. le cardinal aussi, d (ler septembre.)

Louis XIII était alors à Lyon, relevant de la maladie qu'il avait contractée en Savoie pendant la campagne du printemps, et dont le retour devait bientôt mettre sa vie en danger. Le régiment de Turenne faisait partie de l'armée envoyée en Italie pour combattre les Espagnols. « Comme mon régiment arriva près de Veillane, écrit -il à sa mère (18 septembre 1030), on fit commandement d'y laisser tous les drapeaux, hors un, et le bagage, et de prendre tous les hommes sains des régiments de Farmée pour aller secourir Casai, j> assiégée par le célèbre Spinola et défendue avec intrépidité par M. de Toiras. « On devait partir le lendemain, et toute l'armée avait laissé son bagage, » quand on apprit qu'une trêve avait été conclue jusqu'au 15 octobre. Spi-

nola L'iait entré dans la ville et le château; les Français avaient gardé la citadelle, qui était grande et forte. Si, du 15 octobre à la fin du mois, la citadelle n'était pas secourue, elle devait être remise aux mains des Espagnols. Le 10 et le H octobre, Turenne Iiiit savoir à sa mère qu'il se prépare à se rendre à Casai. Le 17, l'armée se mit en marche, et, le :20, arriva en vue de cette ville. Elle comptait dix-huit mille hommes d'infanterie et trois mille chevaux. Le jour même on s'avançait en ordre de bataille, les lignes de l'ennemi allaient être attaquées; « on en était à trois cents pas et le commandement fait de donner', i> lorsqu'un cavalier, courant à bride abattue, apparut dans l'étroit espace libre qui séparait les deux armées, agitant au-dessus de sa tète un papier ou un mouchoir blanc et criant : Pace, pace, paix, paix. C'était Mazarin qui venait annoncer au maréchal de Schomberg que les Espagnols offraient de rendre .la ville et le château de Casai et d'évacuer toutes les places du Montferrat, à condition que, pour sauver les apparences, on ne les remettrait pas aux Français, mais à un commissaire impérial dont les fonctions se borneraient à y donner le mot du guet pour les sentinelles. Ces conditions lurent acceptées, et Turenne partit dès le lendemain pour ramener son régiment en France.

De 1031 à i0o4, le jeune colonel n'a qu'un rôle fort effacé. Ses lettres nous le font voir tantôt en Hollande, où il paraît avoir continué à servir en 1631 , 163:2 et 1033, tantôt à Paris, partagé entre ses études et les plaisirs de son âge. Il se perfectionne dans l'étude du flamand. 11 apprend l'allemand, qu'il parvient « à entendre presque tout au commencement de 1035 ». Il s'occupe beaucoup de son régiment, qui était fort bien tenu, s'il faut en croire les éloges que lui faisaient le roi et le cardinal, éloges qui paraissaient lui aller au cœur et qu'il n'omet pas de mentionner dans les lettres qu'il écrit à sa mère et à sa sœur.

Bien que personne au monde ne fût moins intrigant que Turenne dans sa jeunesse, sans doute d'après les conseils de sa mère, il ne négligeait pas ses relations et cultivait la société des personnes qui, par la haute position qu'elles occupaient, pouvaient lui être utiles un jour. Le 30 novembre 1030 il écrit à sa mère : « J'allai avec MM. de Duras et de Ronci (tous deux ses beaux-frères) trouver le roi à Saint-Germain , où il demeure presque toujours. 11 me lit fort bonne chère et me demanda comme je m'étais porté en ce pays-là (en Italie), et qu'il était bien aise de ce que j'étais revenu en si bonne santé. Je vis aussi M. le cardinal de Richelieu, qui me reçut fort bien... J'espère aller dimanche, après le prêche, à Saint-Germain, où je coucherai et aurai le moyen de voir M. le garde des sceaux, les secrétaires d'Etat et M. de

' Turenne à sa iiière, n octobre 1630,

la Valetle, qui ne l)Ouge d'auprès du roi; il ne bouge aussi d'auprès de M. le cardinal de Richelieu, où il est fort bien; je lui témoignerai toute sorte d'afîoction. » Turenne réussit cà se faire un ami dévoué de ce confident de Hiciielieu, dont son père, le duc d'Épernon, disait quelquefois qu'on ne devait pas appeler son fils le cardinal de la Valette, mais le cardinal Valet ou le valet du cardinal. En 1034, Turenne, revenant à la cour, écrit à sa mère : « Je ne suis pas du tout si inconnu que je le pensais; M. le cardinal de la Valette me témoigne une amitié et une confiance extrêmes. » (12 février.)

Le roi et Richelieu, selon son expression favorite, <r lui faisaient très bonne chère y> habituellement; ce qui n'empêcha pas le terrible cardinal de le menacer un jour de le faire arrêter. « Je vis avant-hier M. le cardinal et hier le roi. Le premier me dit : « Vous n'irez pas à la Raslille pour cette fois, mais ne vous gouvernez pas toujours de même que vous avez fait'. » Il s'agissait, je crois, de velléités d'indépendance manifestées par le duc de Rouillon, et auxquelles Turenne se serait associé ou tout au moins ne se serait pas assez énergiquement opposé, au gré du cardinal.

A la cour, l'esprit judicieux et naturellement simple du jeune Turenne est choqué des prodigalités et du luxe inouï des courfisans, et ses ressources de cadet de famille sont bien un peu minces pour le rang qu'il est obligé de garder. 11 raconte naïvement ses impressions cà sa mère : « Je ferai raccommoder le rabat à rotonde qu'il vous a plu m'cnvoyer, il est de beaucoup trop grand... Mon frère avait trouvé nécessaire que je me fisse encore faire un habit, n'en ayant que deux à porter, mon noir et le mien rouge en broderie que je porte fort et qui passe : on reconnaît bien toutefois que ce n'est pas un habit fait d'à celte heure. Tout le monde jusqu'aux moindres dépensent prodigieusement, et ils s'imaginent que cela est honteux de porter deux fois dans les grandes assemblées des habits qui leur coûtent deux ou trois mille francs. C'est une grande folie de se ruiner au point qu'il font, pour des choses qui mettent si peu en réputation un homme ^ » Il est plus à son aise au camp. Là au moins pas d'étiquette. « On ne se pare point du tout ici. J'ai fait faire un pourpoint de futaine sur mes chausses d'écarlate^ ))

La figure de Turenne n'était ni douce ni séduisante; il ne fait pas difficulté d'en convenir. Pendant l'hiver de 103o qu'il passa en grande partie en Hollande, il joua un jour un rôle dans une mascarade. « Mf»c la princesse d'Orange m'envoya quérir pour aller à la campagne avec M. le prince et elle; il n'y avait que le comte Maurice, le Ringraff et moi. On y a demeuré depuis le lundi jusqu'au samedi au soir. On y a fait une mas-

' Turenne à sa mère, 7 avril 103:?.

« Id., 17 février 1G3I.

3 M., 6 août 1631.

îl

carade et on ni.' déyiiisa, dans un village, en paysanne; ils disent tous qu'ils n'ont jamais rien vu de si effroyable'. »

Ce fut en Klrli qu'eut lieu le mariage du duc de llouillon avec la modeste et pieuse Kléonore-Fébronie de Bergues, d'une famille ancienne et illustre, mais dont la fortune était médiocre. La vertu et la beauté

Le cardinal Je Richelieu , d'après Philippe de Champagne.

de la jeune femme égalaient sa naissance. Celte union ne se lit pas sans de vives résistances de la part de la duchesse de Bouillon. Bonne huguenote, elle s'aflligeait de voir son fils épouser une catholique; ambitieuse et désirant avant et par- dessus tout l'élévation de sa maison, elle regrettait que le duc de Bouillon renonçât au magnifique avenir que pouvait lui procurer une alliance avec la famille d'Orange. Cette alliance

' Turenne à sa im re, H avril lOi;.

n'était pas un rêve; elle fut offerte au jeune duc par le prince Henri, qui, n'avant pour héritier qu'un enfant au berceau, avait jeté les yeux sur le duc de Bouillon pour lui succéder, et voulait lui donner celle de ses lilles qui épousa plus tard l'électeur de Brandebourg.

M"^<^ de Bouillon ajcTOt fait des reproches à Turenne de ce qu'il ne lui avait pas fait connaître dès l'origine l'inclination de son frère pour Mlle (Je Bergues, Turenne se défendit doucement d'avoir jamais <r applaudi son frère en cette affaire », Quelque temps avant le mariage, il écrivit à sa mère « qu'il n'y avait rien de signé et qu'il n'y avait que la volonté de son frère à changer >. Mais il savait combien l'affection du duc de Bouillon était profonde, et il ajoutait : «: Un amour de cinq ans avec une très honnête et très avisée et habile fille est bien malaisé à rompre'. »

La pieuse duchesse amena son mari à s'occuper de controverse religieuse. Il étudia le calvinisme et reconnut bientôt, comme il le dit dans une lettre à sa sœur, « l'absurdité d'une secte dont les principes fondamentaux, en détruisant la hberté de l'homme, rendent Dieu, par des conséquences naturelles, auteur du mal. » Le duc de Bouillon abjura la religion protestante. Cet acte lui ayant fait perdre les grands établissements qu'il avait en Hollande, il quitta le service de ce pays vers la fin de 1034- et vint à la cour de France, où il fut très bien accueilli par le roi, et où il se lia d'une manière toute particulière avec le comte de Soissons, Louis de Bourbon, prince du sang, à peu près de son âge. Bichelieu le vit plusieurs fois; mais ces deux caractères hautains et entiers ne se convenaient pas. Le duc de Bouillon, imbu des maximes républicaines qu'il avait sucées en Hollande, ne pouvait, sans une secrète répugnance, voir s'établir en France l'autorité absolue et sans contrôle que Richelieu avait projeté d'y imposer à tous. B s'en retourna à Sedan «r sans avoir, dit Ramsay, aucun sujet-de se louer ni de se plaindre du ministre ».

Au moment où son frère aîné quittait la cour, Turenne entrait en campagne. Cette année-là, il se fit particuHèrement remarquer au siège de la Motte, ville de Lorraine.

En lO.jl, au moment où Marie de Médicis s'était réfugiée à Bruxelles, sous la protection des Espagnols, son second lils, le faible et incapable Gaston, duc d'Oriéans, avait quitté la France en publiant un manifeste fougueux contre le cardinal et s'était retiré auprès du duc Charles IV de Lorraine, dont il avait épousé la sœur, malgré la défense formelle du roi. Le duc crut devoir le soutenir les armes à la main et vit, en 1G32 et 1633, deux armées françaises envahir son pays. En 1034, Bichelieu, poussé à bout par le manque de foi du prince Charles et décidé à en finir, envoya le maréchal de la Force faire le

' Turenne à sa mère, 26 arril 1633,

siège de la MoUc, dernière place forte qui rcslàl au duc de Lorraine.

La forteresse de la Moite était bâtie sur un plateau isolé, situé au sommet d'une montagne fort élevée. Les approches de la place, bien approvisionnée et bien défendue, étaient difliciles, parce que les mineurs ne pouvaient faire de travaux qu'en attaquant la roche vive. On ne laissa pas néanmoins que de commencer les travaux d'usage. On établit sept batteries, et l'on battit en brèche le bastion Saint-Nicolas. La brèche ouverte, le maréchal de la Force envoya à l'assaut le régiment commandé par son iils, le marquis de Tonneins. Ce régiment, imprudemment lancé à découvert, fut si fort maltraité, qu'après un assaut vigoureux, mais énergiquement repoussé, il se vit contraint de se retirer. Les assiégés faisaient grand feu et laissaient tomber du haut des remparts d'énormes pierres qui se brisaient en arrivant sur les rochers, et dont les éclats tuaient ou blessaient les assiégeants. Un capucin nommé Eustache, frère du gouverneur, homme robuste et vigoureux, faisant scrupule de se sernr de l'épée et du mousquet, en jeta à lui seul, d'un gabion où il était, plus de dix charretées en moins de six heures sur le régiment de Tonneins. Quelques-unes de ces pierres pesaient bien de cent à cent cinquante livres'.

Le lendemain, le régiment de Turenne fut commandé pour monter à l'assaut. Le jeune mestre de camp avait suivi les péripéties de l'attaque de la veille; il sut tirer profit de ses observations. Stimulant ses hommes par le désir de réussir dans une entreprise où l'un des meilleurs régiments de l'armée venait d'échouer, il les lança sur la brèche au moment favorable , les soutint à propos , donnant ses ordres avec un sangfroid , une lucidité d'esprit au milieu du danger étonnants chez un si jeune homme, et il parvint à s'emparer du bastion, malgré la résistance désespérée que lui opposa l'ennemi, excité par l'avantage qu'il avait remporté la veille.

La ville se rendit au maréchal de la Force après cinq mois de siège (du 5 mars au 20 juillet). Il n'y eut pas, pendant plusieurs années, d'expédition plus fameuse; et, en ce temps-là, pour avoir une réputation de bravoure, il suffisait de pouvoir dire qu'on avait été au siège de la Motte.

Le nombre total des défenseurs de la place, que commandait M. d'Iche, atteignait à peine quatre cents au commencement du siège , en y comprenant quatre compagnies de bourgeois formant un total de cent vingt hommes. Bussy-Uabutin attribue à l'inexpérience la longueur de l'attaque et la faiblesse de la défense. « Il y avait longtemps, dit-il dans ses Mémoires, que l'on n'avait fait de siège en France, de sorte que nous faisions mille fautes qui pourtant ne nous coûtaient rien, parce que les ennemis étaient aussi ignorants que nous. >>

' Mercure français, 163 i.

Ce siège est souvent signalé comme étant le premier où l'on fit usage des bombes. «Un ingénieur anglais, Malthus, au service de la France, se donne, dans son livre intitulé : Pratique de la guerre, 11° partie, cliapitre i, comme s'étant servi le premier des bombes devant la Motte. « Cette sorte de projectile avait été inventée trente ans auparavant ou en- <r viron, dit Maltus, par un certain Allemand nommé Clernel; mais ce « Clernel apporta toutes ces inventions ou machines en Hollande, sans « faire aucun effort ou exécution en tous les sièges de ce temps. Ains <' mourut à la fin du dernier siège de la Rochelle sans avoir tiré une <r seule bombe à la guerre, mais seulement quelques balles à feu. <r Et depuis ce temps jusqu'au siège de la Motte, en Lorraine, on n'a (f pas parlé de tirer des bombes, et c'est à ce siège de la Motte '< où j'ai tiré les premières et en grande quantité. » Peignot et M. Chéruel pensent que Charles-Quint en fit usage au siège de Mézières, en \7)il\ , ce qui ferait remonter à plus d'un siècle en arrière cette invention meurtrière ^ -»

Le maréchal de la Force, dans les rapports qu'il adressa au cardinal de Richelieu, rendit au courage et aux talents de Turenne une justice pleine et entière. Cet acte était d'autant plus méritoire que la réputation de Turenne devait porter préjudice à l'avenir de son fils. Richelieu, qui se connaissait en hommes, n'hésita pas, en effet, à donner à Turenne la commission de maréchal de camp , bien qu'il n'eût encore que vingt- trois ans. Ce grade venait immédiatement après celui de maréchal de France, celui de lieutenant général n'existant pas encore. Le ministre avait reconnu un véritable homme de guerre dans ce jeune colonel froid, calme, réfléchi, qui s'était fait remarquer moins par l'impéluosité d'une valeur inconsidérée que par l'exécution, dans des circonstances périlleuses et difficiles, d'un plan mûri à l'avance et bien conçu.

Turenne passa l'hiver en Allemagne, il résida successivement à Manheim, à Heidelberg, dont les faubourgs sont brûlés, dit-il, mais qui néanmoins ne lui paraît pas « trop en mauvais état », à Landau, à Spire, que l'armée assiégea et prit d'assaut, le 21 mars, en présence d'une armée de secours qui n'osa pas approcher, et qui fut remise aux Suédois. Il trace un lugubre tableau de ce malheureux Palatinat, si ravagé déjà, et qui allait encore avoir tant à souffrir dans ce siècle. a Pour tout le pays de M. l'électeur, tant deçà que delà le Rhin, qui s'était déjà bien remis, il est entièrement ruiné par les Impérialistes, les Suédois et notre armée; de sorte qu'on passerait dans cent villages sans trouver un paysan ^ d

La guerre, en effets n'était pas près de finir. Le moment était arrivé

' Histoire du la cille et des deux sicrjes de lu Muthe , p;ir Dubois de lliocourt. 2 Turenne à sa miTe, 17 janvier I63.j.

OÙ llichelieu, délivré de toute inquiétude à l'intérieur, jugea opportun de faire intervenir la Fracne dans la guerre de Trente ans.

Cette lutte terrible, à la fois politique et reliizieuse, avait éclaté en Bohème en 1618. Pendant onze ans ( 1()18- 10-29), elle l'ut exclusivement religieuse, et cette première période fut tout à l'avantage des catholiques. L'armée impériale, commandée par AYaldslein, pénétra jusqu'à la Baltique après avoir écrasé l'électeur palatin et le roi de Danemark; mais les catholiques allemands commencèrent à s'apercevoir qu'ils n'avaient travaillé que pour l'Autriche.

Richelieu, qui suivait avec anxiété ces luttes où l'intérêt de la France était en jeu, soutient, bien que cardinal, l'Union évangélique par de larges subsides et obtient de l'Empereur, à la diète de Batisbonne (lO.jll), le renvoi de Waldstein et le licenciement de son armée; puis, après avoir ainsi enlevé à l'Autriche ses meilleures troupes, il va chercher le jeune roi de Suède, Gustave- Adolphe, lui donne une subvention annuelle d'un million deux cent mille livres, excite son ambition par l'attrait d'un grand rôle à jouer sur un grand théâtre, et le lance sur les champs de bataille. Quand le jeune conquérant , tombé dans une victoire, laisse <r à d'autres le monde d, Richelieu encourage les généraux suédois à continuer la lutte et soutient leurs troupes avec l'argent de la France; enlin, quand l'Union évangélique, la liesse, le Danemark et la Suède sont épuisés, à bout de forces, il fait paraître en scène les armées et la fortune de la France.

Le cardinal voulait attaquer à la fois l'Empereur et le roi d'Espagne, ce qui allait l'obliger à porter simultanément les armes dans les Pays- Bas, en Allemagne, en Lorraine, chez les Grisons et en RaUe; aussi fit-il, avant de se lancer dans une telle guerre, de formidables préparatifs militaires. Le roi devait entretenir cent trente mille hommes d'infanterie et vingt-deux mille chevaux, chiffre énorme pour ce temps-là. En habile politique, Richeheu resserra les utiles alliances qu'il avait déjà en Allemagne en vertu des traités faits avec les princes de la ligue protestante. Il convint avec les cercles de Souabe, de Franconie et du Rhin, qu'outre les subsides que le roi donnerait aux confédérés, il entretiendrait en deçà du Rhin une armée de douze mille hommes de pied. Les protestants s'engageaient de leur côté à joindre leurs troupes à cette armée, et à remettre au roi la protection de l'Alsace et de toutes les villes qui en dépendent où il pourrait faire entrer des garnisons françaises. Il conclut avec les Hollandais un nouveau traité qui fut signé à Paris, le 8 février 1635. Une ligue oflensive et défensive était formée entre la France et la Hollande. On devait attaquer les provinces espagnoles des Pays-Bas avec une armée de soixante mille hommes, dont les Etats fourniraient une moitié et le roi l'autre. Louis XIII promettait en outre un subside d'un million cinq cent mille livres par an. Par malheur, Richelieu fit part aux Hollandais de son dessein de partager avec eux les

Pays-Bas espagnols si la guerre était heureuse, et la Hollande, effrayée à la pensée d'avoir la France pour voisine immédiate , ne l'assista qu'avec mollesse et à contre-cœur.

Le célèbre chancelier Oxenstiern vint lui-même en France pour Iraiter au nom de la Suède. Arrivé le 20 avril à Compiègne , où se trouvait la cour, il y resta jusqu'au 30. Pendant ce temps, il eut de longues et importantes conférences avec le roi, et surtout avec Richelieu. Il n'entendait pas le français, et les conversations avaient lieu en latin. Un nouveau traité d'alliance fut signé le 28 avril. Oxenstiern, profitant des circonstances où se trouvait Richelieu, obtint des conditions plus avantageuses à la Suède que ne Tétaient celles du précédent traité. On a prétendu que Richeliou en conserva un violent ressentiment contre lui, soit, comme on l'alTirme, pour les talents supérieurs et les vertus qu'il avait reconnus chez Oxenstiern, soit plutôt par dépit d'avoir vu son habile adversaire exploiter la situation à son avantage.

Kn résumé, au commencement de 10.'>5, l'Europe presque tout entière était prèle à prendre part à la guerre. D'un côté l'Espagne, l'Autriche, le duc de Lorraine, les électeurs de Saxe et de Rrandebourg, le duc de Wurtemberg et presque tous les princes. Etats et villes catholiques d'Allemagne. De l'autre la France, la Hollande, la Suède, la Savoie, l'électeur de Trêves, le duc de Lunebourg et le landgrave de Hesse-Cassel, les princes protestants d'Allemagne.

Il ne restait plus qu'à trouver un prétexte pour déclarer la guerre ; on le trouva aisément.

En l(i:)2, l'électeur de Trêves s'était détaché de la ligue catholique; il avait traité avec la France, obtenu de la Suède qu'elle serait neutre, cl reçu garnison française à Trêves, Ilermanstein et Philippsbourg. Les Espagnols et les Autrichiens lui déclarèrent la guerre au mois de janvier '1(>35. Un aventurier liégeois nommé Cerfonlaine surprit Trêves, le 26 mars, avec quelques soldais déguisés en bateliers. L'électeur était alors dans son lit, souffrant de la goutte; il fut fait prisonnier, envoyé à Narnur, cl enfin renfermé dans la citadelle d'Anvers. A cette nouvelle, Richelieu fil assembler un conseil extraordinaire auquel assistèrent , outre les ministres, les princes du sang et les grands officiers de la couronne. On résolut de demander la liberté de l'électeur de Trêves et, en cas de refus, de l'obtenir par les armes.

A la demande de la France, l'Espagne répondit par un refus, cl, le 10 mai, Louis XIH lui déclara la guerre.

Turenne faisait en ce moment partie de l'armée cantonnée en Alsace, auprès de Wissembourg et de Landau, sous les ordres du maréchal de la Force. Au commencement de juin, le bruit se répandit que le cardinal de la Valette allait être chargé du commandement d'une armée, Turenne, qui depuis plusieurs années avait eu soin, nous le savons, de T témoigner toute sorte d'affection ;) au cardinal de la Valette, accou-

nit à Paris chez son ami, qui Temmena à lUieil, où lliclielicu lui annonça qu'il serait maréchal de camp dans l'armée que le cardinal de la Valette allait commander. De là Turcnne se rendit à Fontainebleau, où il vit le roi, (f qui lui lU extrêmement bonne chère, et lui confirma ce quf son ministre lui avait dit' y>.

Peu de temps après, le cardinal de la Valette prit le commandement de l'armée d'Allemagne, qui comptait environ dix-huit mille hommes; il avait pour maréchaux de camp « les sieurs colonel Hébron , comte de Ciuiche et vicomte de Turenne ^ »

Ls 19 juillet, le cardinal eut, auprès de Metz, avec le duc de Weimar une conférence dans laquelle fut arrêté le plan de campagne.

Les deux généraux commencèrent par délivrer la ville de Deux-Ponts, assiégée par Galas et défendue par le colonel Rose. Ils arrivèrent à temps. Le :27 juillet, le colonel, sur les instances de la population, avait fait demander à Galas de cesser les hostilités, promettant de se rendre le lendemain. Le 48, au matin, un paysan pénétra dans la ville et annonça que l'armée française arrivait. Sommé par Galas de tenir sa promesse. Rose prétendit qu'il ne pouvait ouvrir les portes, parce qu'on avait entassé derrière une quantité considérable de fumier pour les protéger contre le canon, et demanda un délai pendant lequel l'ennemi décampa.

Les armées confédérées marchèrent ensuite au secours de Mayence , que le comte de Mansfeld assiégeait, et dont la conservation était de la plus haute importance pour les Suédois, cà cause du pont sur le Rhin que possédait cette ville. On commença par s'emparer d'une petite place nommé Ringen, située sur le Rhin, à trois lieues de Mayence. La ville, qui avait environ cinq cents hommes de garnison, fut investie le 9 août, et le même jour les faubourgs furent emportés. La garnison se retira dans le château et se rendit à discrétion le 13. Le 19, l'armée quitta Ringen, et le 21 elle alla se loger sous les murs de Mayence, qu'elle ravitailla.

A l'approche des armées confédérées, Galas repassa le Rhin àWorms, et Mansfeld se retira, poursuivi par les Français, qui passèrent le Rhin après lui et s'approchèrent de Francfort-sur-le-Mein, que le général Haxfelt et le baron de Lamboy avaient attaqué. Galas, qui était toujours à ^Vorms et qui y avait rassemblé une nombreuse armée, ne

' Turt'une ;'i sa luère , juillet KiSo.

2 Voici quels étaient les traitements des trois ni.ircchaux de camp :

Aux sieurs colonel Hébron, comte de (iuiche et vicomte de Turenne, maréchaux des camps, servant en ladite armée, à raison de 500 livres chacun 1500.

A eux pour l'entretien de dix-huit carabins, à raison de six pour rliaciin , qui serviront près de leurs personnes, et de :27 livres par carabin par mois 'tSB.

(État de la dépense que le roi veut et ordonne être faite... pour le payement des états et appointements destinés pour les ofticiers qui serviront en l'armée que S. M. envoie préaontement eu Lorraine sous la conduite de .AI. le cirdinal de la Valette. — Font.iineble.iu, 27 juin 1635.)

voulut pas hasarder une bataille; mais, voyant les Français éloignés de leur base d'opération dans un pays complètement ruiné, il résolut de les afiiîimer. Les Français étaient obligés de faire venir leurs convois de très loin. Galas s'empara de Saarbriick, de Kaiserslautern, de quelques autres petites villes placées sur les routes qui conduisaient au camp, et enleva ces convois.

11 n'arrivr.it plus rien aux Français. Les généraux comprirent que cette situation, en se prolongeant, amènerait leur ruine, et ils prirent le parti de rétrograder sur Mayence. Avant leur départ, « les jeunes gens de l'armée, s'ennuyant de ne point voir les ennemis, prièrent M. le cardinal de la Valette de les laisser aller à la guerre. On avait avis qu'à une lieue et demie de Francfort, dans un lieu environné de fossés et d'un petit ruisseau, il y avait des troupes ennemies. MM. les généraux permirent de former un grand parti pour les reconnaître et pour essayer de les enlever, en cas que la chose fut praticable; ils y consentirent pour intriguer les ennemis et pour dissimuler la résolution qui était déjà prise de faire retirer l'armée. M. le duc de Weimar donna pour cette entreprise mille chevaux de ses troupes, et M. le cardinal en commanda cinq cents de l'armée du roi avec cinq cents mousquetaires tirés de tous les corps. M. de Feuquière, comme maréchal de camp, prit le commandement des troupes étrangères, et M. de Turenne celui des françaises. Etant arrivés avant la fin du jour près du camp des ennemis, ils firent quelques prisonniers, desquels ils surent que toutes les troupes que commandaient IJaxfeIt et Lamboy, montant à cinq mille hommes de pied et trois mille chevaux, étaient campées en ce lieu-là. Il y avait bien peu d'apparence qu'on pût forcer cette puissance dans un lieu aussi avantageux et retranché naturellement; néanmoins on feignit de vouloir les attaquer en tirant quelques mousquelades et en faisant avancer de l'infanterie, alin de les attirer à la campagne. Ilaxfeit et Lamboy, ne voulant pas souffrir cette honte, sortirent chacun de leur côté à la tête de mille chevaux, et vinrent charger, l'un M. de Feuquière, et l'autre M. de Turenne, qui les reçurent si bien, qu'en un instant ils les repoussèrent dans leur camp avec perte de plus de quarante et un morts sur la place et de quelques prisonniers. Ilaxfeit y fut extrêmement blessé et retiré par les siens. Les volontaires de l'armée du roi firent merveille et celte occasion'. »

Jusqu'alors le duc de Weimar avait négocié secrètement avec le landgrave de liesse, par le moyen du comte Jacob de Ilanau, son beau-frère, pour le disposer à joindre son armée à celle du roi, ce qui aurait modifié les plans des généraux; mais le comte Jacob ne put rien obtenir de son beau -frère.

<( Cette résolution du landgrave ôtant toute sorte de moyens pour

» Mémoires d>; Louis de Nogaret , cardinal de la Valette.

porter les armes du roi plus avant, les troupes commençant à souffrir beaucoup des nécessités où elles étaient, les maladies contagieuses attaquant les soldats, il fallut songer à se retirer dans un lieu où elles pussent subsister et entreprendre quelque chose au cas que Galas ne les suivît pas avec toutes ses l'orces.

« On partit après avoir jeté le plus possible de munitions de bouche et de guerre dans Mayence, et y avoir laissé une garnison pour la défendie autant de temps qu'il se pourrait après que les armées en seraient éloignées '. i>

Malheureusement on avait beaucoup tardé à prendre ce parti. Le ravitaillement de Mayence avait épuisé les dernières ressources des alliés, et la misère était telle autour de celte ville, que les villages y étaient déserts, et que l'on n'y trouvait que quelques choux ou des racines, que les habitants y avaient laissés en s'enfuyant. Des feuilles de vigne et d'arbres étaient la seule nourriture des chevaux. Les Français, moins endurcis à la fatigue, moins habitués aux privations que les Suédois, menaçaient en foule de quitter le service. En vain le comte de Guiche et Turenne s'efforçaient-ils de les apaiser. En vain ïurenne, après avoir donné aux soldats tout l'argent qu'il avait, vendit-il sa vaisselle d'argent pour les soulager, les choses en vinrent à une telle extrémité, que l'armée tomba dans un très grand péril. Le duc de Weimar, en capitaine expérimenté, « prit immédiatement une résolution énergique. Il fit enterrer presque tout son canon aussi secrètement qu'il put, et brûler tout le bagage qui n'élait pas absolument nécessaire. Le cardinal de la Valette, pour donner l'exemple, mit le premier le feu à son carrosse. On chargea ce qui resta sur des mulets et chevaux de bât, et l'armée marcha par des chemins détournés, sans bruit, derrière les montagnes, jour et nuit et sans repos, pour éviter la rencontre des impériaux. On n'avait pas le temps de dormir, si ce n'était, durant que l'arrière -garde s'avançait à la tête, l'avant-garde reposait, et ainsi l'autre à son tour-. »

La retraite commença le 15 septembre.

« Le vendredi 21, M. de Turenne, étant arrivé près de Ilaudreheim, trouva quatre cents chevaux des ennemis en tête, au delà d'une petite rivière presque sèche à cause de la saison. Ces troupes furent obligées de se ranger en bataille dans le vallon où elles se trouvèrent, lorsque celles du roi parurent sur la hauteur et disposèrent seize pièces de petit canon sur un coteau. MM. les généraux, les ayant reconnues, firent aussi avancer deux pièces de canon sur cette hauteur, et rangèrent en bataille une partie de la cavalerie et l'infanterie de l'armée, pour les charger. Le canon ayant tiré cinq ou six volées dans le gros des ennemis, en même temps un bataillon des gardes, le régiment de Rembures et quelques autres, soutenus des troupes de la cavalerie de l'avant-garde,

1 Mémoires fie Louis de Soyaref , cardinnl de UiValetle. ' Mémoires de Montg lut.

allèrent avec tant de promptitude et de résolution à la charge sur les ennemis, que, leur seule démarche les ayant étonnés, ils se mirent à fuir d'une manière précipitée avant qu'on pût arriver à eux; il y en eut seulement deux cents de tués, beaucoup de prisonniers, et treize pièces de canon prises '. »

L'armée courut les plus sérieux dangers. Les chevaux n'en pouvaient plus; il en mourait à chaque instant. Voitures, caissons de vivres et de munitions, il ialkit peu à peu sacrifier presque tout, bien que les officiers donnassent leurs chevaux pour sauver au moins le peu de canons qu'on avait emmenés. Arrivé au bord de la Nahe, M. le cardinal de la Valette envoya pendant la nuit M. de Venues, capitaine au régiment des i^^ardes, avec cinquante et un mousquetaires pour se saisir du passade de celte rivière. « On descend à ce passage par un précipice si effroyable et si étroit, que quatre hommes ont grand'peine à y passer de front. La rivière est assez profonde. Si les ennemis f eussent occupé avant l'arrivée de l'armée du roi, elle était perdue sans ressource et réduite à périr misérablement ^. s>

Galas, étonné de l'énergie que montraient ces troupes qu'il croyait «aux abois, et dérouté par l'extrême rapidité de leur marche, renonça à devancer les confédérés pour leur barrer le passage; il se borna à les poursuivre. 11 les rejoignit et les harcela sans relâche, ramassant les traînards et les incommodant sans cesse; mais il ne put remporter d'avantage sérieux, et fut deux fois repoussé avec perte lorsqu'il voulut risquer une attaque générale.

d Le !^5, l'armée ne campa point, mais marcha toute la nuit comme l'on avait fait pendant le jour, brûlant tous les villages où l'on passait, tant pour ôter aux ennemis les commodités qu'ils en eussent pu tirer que pour empêcher les soldats las et harassés d'y demeurer.

a. Le 20, l'armée descendit dans la plaine, où les ennemis firent quelque semblant de la vouloir charger en queue. M. de Turenne fit la retraite, en présence de M. le cardinal et de M. le duc de Weimar, toujours en fort bon ordre. L'armée passa la Sarre sur un pont de pipes que M. de Nets, gouverneur de la place de Vaudrevange , avait fait dresser, et campa aux environs de la ville. On fît distribuer dans l'armée tout le pain qui se trouva dans la ville, et on en fît cuire autant qu'il fut possible.

« Le 27, l'armée partit de Vaudrevange, et, sur les avis que (îalas avait gagné les devants de l'armée du roi, M. le cardinal de la Valette et M. le duc de Weimar se mirent à la tête pour prendre leur parti suivant ce qui s'offrirait à eux. L'armée marcha tout le matin sans alarmes; dans l'après- dîner, l'arrière -garde fut attaquée, mais sans succès.

' Mémoires de Louis de Noijaret, cardinal de la Valelle, î Ihid.

« L'armée arriva le soir à Boulay, d'où elle* partit le lendemain, 28, pour aller coucher à Mugny-sur-Seille, à une lieue de Metz, où elle se reposa jusqu'au lundi 1*^' du mois d'octobre, qu'elle partit pour aller se rafraîchir en garnison '. p

Cette terrible retraite dura treize jours, durant lesquels l'armée eut à endurer les soulTrances de la faim et les plus grandes fatigues. On perdit un assez grand nombre d'hommes , et ce ne fut que « grâce à l'énergie et à l'habileté du duc de Weimar que l'armée échappa à un désastre complet. Galas disait de cette retraite que c'était la plus belle action qu'il eût vue de sa vie-. »

a Plus des deux tiers des officiers n'ont rapporté que ce qu'ils avaient sur eux, écrit Turenne à sa mère (10 octobre 4635). Ce voyage ici a presque ruiné tout le monde. S'il nous faut remarcher au premier jour, comme il y a apparence, je serai en un étrange équipage. »

Quelques jours après, en effet, il fallut « remarcher d. Le 28 octobre, i la noblesse de M. de la Force criant toujours et le pain leur manquant, il fut résolu que les armées passeraient la rivière de Seille pour loger plus commodément; et, alin d'ôteraux ennemis la commodité des villages des environs de leur camp, M. de Turenne fut ordonné pour commander un grand parti et pour brûler tous les villages d'où les ennemis tiraient leur fourragea )^ Galas était alors avec une armée de dix-huit mille chevaux et de dix-huit mille hommes de pied dans un camp retranché près de Méziéres , couvert de deux côtés par l'étang de la Garde et derrière par une grande forêt. Turenne néanmoins réussit dans son expédition, et assura le ravitaillement de l'armée.

Dans le courant de cette année, Richelieu avait noué des négociations avec le duc de Weimar, pour attacher à la France ce prince et sa vaillante armée, qui comptait environ douze mille vieux soldats. « Le duc Bernard, depuis sa défaite de Nordlingen, était devenu odieux et même suspect à son parti. Les Suédois le regardaient comme la cause de leur malheur, parce qu'il avait engagé l-i bataille contre l'avis du maréchal llorn. Mécontent de la Suède, dont les ministres ne le traitaient pas avec assez de considération, et qui n'était pas d'ailleurs en état de fournir à l'entretien des troupes qui s'étaient attachées à lui, il écouta volontiers les oilïes de la France. Le traité fut conclu sur la lin de l'année. Le roi s'engagea à lui payer une pension d'un million cinq cent raille livres, et la somme de quatre millions par an pour l'entretien d'une armée de dix-huit mille hommes que le duc s'obligea de fournir et de commander sous l'autorité du roi. Le prince vint lui-même à la cour ratifier le traité"'. »

' Mémoires de Louis de Nogaret, cardinal de la Valette. - Mémoires de Monglut.

' Mémoires de Louis de Nof/aret, cardinal de la Valette. ■* Histoire du traité de Westpliulie , par le P. Bouj,'eant.

En 103C, Richelieu put douter un moment du succès de ses vastes projets; les débuts des armes françaises furent malheureux. En Italie, le duc de Rohan était paralysé par la mauvaise volonté du duc de Savoie. Au nord, la France était envahie par les Espagnols, conduits par .lean de Wert et Piccolomini. Le danger fut grand. La Capelle, Bohain, le Càlelet, Roye, Corbie, furent emportés en quelques jours. Des bandes farouches de Croates, de Hongrois, de Polonais et d'Allemands semèrent l'effroi et la désolation dans le pays entre la Somme et l'Oise; des partis vinrent jusqu'à Saint-Denis. La terreur était si grande à Paris, que Richelieu, démoralisé, fut tenté de se réfugier derrière la Loire. Louis XIII, dit -on, montra en celle circonstance plus de fermeté d'àme que son ministre. La cour resta à Paris, et l'on se décida à faire télé à l'invasion. Richelieu organisa la résistance, et trouva dans la population parisienne un admirable concours. En quelques jours il réunit cinquante mille hommes, peu aguerris et peu disciplinés, mais dont le nombre et le patriotisme tirent réfléchir l'ennemi, qui commença son mouvement de retraite et rendra dans les Pays-Bas après avoir laissé reprendre Royc et Corbie.

Pendant ce temps Turenne, qui, après avoir passé l'hiver en Lorraine, avait repris ses fonctions de maréchal de camp auprès du cardinal de la Valette, se battait en Alsace. Avant de réunir leurs troupes à celles du duc de ^Yeimar, les généraux français allèrent ravitailler llagueueau, dont les approvisionnements étaient à peu près épuisés; puis ils rejoignirent le duc de Weimar, qui avait mis le siège devant Saverne.

Le colonel Mulheim, qui commandait cette place, avait été au ser vice de Weimar; il offrit à son ancien chef de la lui remettre sans combat si on lui accordait de bonnes conditions. Weimar, avec une fierlé qu'il regretta plus tard, lui répondit qu'il voulait la prendre de force. Mulheim, qui avait tout à redouter de la colère du duc et qui commandait une place forte, bien approvisionnée, pourvue d'une garnison de douze cents hommes des meilleures troupes de l'Empereur, résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ce fait explique la vigueur de la résistance, qui frappa les contemporains. « Le siège de Saverne, dit le maréchal de Gramont, est un des plus mémorables qui se soient faits, tant par sa durée que par son opiniâtre défense. Les ennemis défendirent pied à pied toutes les rues, et ne se rendirent avec capitulation qu'à la dernière. L'on a perdu l'usage depuis ce temps -là de défendre les places de cette façon. L'assaut fut terrible, de même que la défense des assiégés. Le colonel Hébron y fut tué, et le vicomte de Turenne y eut la main cassée. »

Turenne, en effet, fut assez grièvement blessé d'un coup de mousquet à la main gauche, le 9 juillet. Selon plusieurs historiens, sa blessure aurail été jugée par les chirurgiens assez grave pour rendre

nécessaire l'ampiilatioii du bras, opération à laquelle le blessé se serait énergiquomont refusé. Rien dans la correspondance deTurenne ne parait autoriser cette supposition. « Madame, écrit-il ù sa mère, je me donne rbonneur de vous écrire ce mot, de peur que vous ne soyez en peine de moi. Je fus un peu blessé, avant-hier, devant Saverne; c'est au bras gauclie. Je n'en serai point estropié, je remue bien tous les doigts. » (il juillet.) <( Ma blessure me tient plus longtemps au lit que je ne pensais; toutes les grandes douleurs sont passées. Il n'y est point arrivé d'accident. » (^0 juillet.) « Je vas en carrosse et quelquefois à cheval, et n'ai plus de douleur à la main. Le chirurgien espère que le mouvement reviendra bien libre, mais il iaut du temps. » (17 août.)

Saverne soutint trois terribles assauts. Mulheim, à bout de .forces, n'osait pas entrer en pourparlers, tant il redoutait la vengeance du duc de AVeimar. Mais le duc lui fit dire qu'en raison du courage dont il avait fait preuve, il consentait à oublier le passé et qu'il lui accorderait des conditions honorables. Mulheim oH'rit alors de se rendre, et la capitulation fut signée le 14 juillet.

L'invasion espagnole avait échoué dans le Nord; les Impériaux en tentèrent une à l'Est qui ne réussit pas mieux. Le 22 septembre, Galas et le duc de Lorraine pénétrèrent en Bourgogne avec trente mille hommes. Ils s'approchèrent de Dijon; mais, trouvant la place en état de défense, ils se rabattirent sur la petite ville de Saint-Jean-de-Losne, qui possédait un pont sur la Saône et que le mauvais état de ses fortilications ne mettait pas, à ce qu'ils croyaient, en état de tenir longtemps. Ils se trompaient. Quatre cents bourgeois et cent cinquante soldats firent une résistance désespérée, repoussèrent plusieurs assauts et tinrent assez longtemps pour permettre au duc de Weimar et au cardinal de la Valette d'acco\irir à leur secours. Un autre auxiliaire contribua à les délivrer. La Saône déborda et vint gêner les travaux des assiégeants; les maladies pénétrèrent dans leur camp; et, lorsque Rantzau se fut jeté dans la place avec des approvisionnements, deux régiments et huit cents chevaux. Galas dut abandonner une partie de ses bagages et de son canon pour opérer précipitamment une retraite désastreuse. Des trente mille hommes qu'il avait amenés, moins de douze mille repassèrent le Rhin. Galas voulait prendre ses quartiers d'hiver en Franche-Comté. Le cardinal de la Valette, en ayant été averti, envoya Turenne avec un corps de troupes pour l'empêcher de réaliser son dessein. Turenne « marcha jour et nuit, et, étant arrivé au bourg de Jussey, où Galas commençait à se retrancher, il l'attaqua, le délit, le força à rebrousser chemin, le suivit dans sa retraite, chargea souvent son arrière-garde et fit plusieurs prisonniers. Galas, avant de repasser le Rhin, tenta de traverser le siège de Joinville ou Jonvelle, en Franche- Comté, que faisait le duc de Weimar; mais le vicomte se posta d'une manière si avantageuse entre les Impériaux et l'armée des assiégeants,

qu'il rompit toutes les mesures que prit Galas pour jeter des secours dans celte ville; elle' se rendit au duc de Weimar, et les Impériaux, contraints de se retirer en Allemagne par Brisach, y passèrent le Rhin. »

a Le à décembre, M. le cardinal de la Valette se rendit à Neufchâteau, quil avait choisi pour le quartier général de son armée pendant l'hiver. II y demeura huit jours, attendant le sieur Fabert, qu'il avait envoyé à la cour. Le sieur Fabert étant arrivé avec le congé, M. le cardinal laissa M. de Turenne, maréchal de camp, à Neufchâteau pour commander aux troupes et s'en vint à Metz * » .

Au commencement de l'année 1637, nous retrouvons Turenne dans le Nord. Le duc de Weimar avait exprimé à la cour le désir de ne plus avoir pour collègue le cardinal de la Valette, auquel il était obligé de rendre des honneurs qu'il trouvait excessifs; il avait représenté que la division de commandement amenait souvent des troubles et des tiraillements dans le service. On tint compte de ces observations : le cardinal fut nommé commandant de l'armée de Picardie, et Turenne, sur la demande de son général, le suivit en qualité de maréchal de camp.

Les troupes du cardinal de la Valette, montant à environ dix-huit mille hommes, se réunirent, pour entrer en pays ennemi, le dimanche 14 juin. Dès le début de la campagne, le cardinal « envoya M. le vicomte de Turenne avec deux canons et des gens commandés, pour attaquer le château d'Hirson, appartenant à M. de Guise, que les ennemis tenaient dès le temps qu'ils prirent la Capelle. Ce château se fit battre quelques heures et ensuite se rendit. M. de Turenne vint joindre l'armée, qui marcha près de la Capelle, droit au chemin d'Avesne et jusqu'à Etre-la-Cauchie, où, la cavalerie d'Avesnes s'étant montrée, la nôtre la poussa ^ j>

On alla ensuite, le 19 juin, investir Landrecies, dans le Ilainaut. C'était une ville bien fortifiée, mais elle n'était défendue que par quatre à cinq cents hommes. Le cardinal employa près de vingt jours à fortifier son camp par des lignes de circonvallation. Quand il eut pris, pour assurer le succès du siège, des précautions qui parurent exagérées, vu le peu de difficulté de l'entreprise, il donna l'ordre, le 11 juillet, d'ouvrir la tranchée. Pendant le siège, le temps fut constamment mauvais, et des pluies torrentielles contrarièrent les travaux. Les soldats souffraient beaucoup. Pour les encourager, Turenne entrait sou vent avec eux dans les tranchées, où l'on avait de l'eau jusqu'à la ceinture, les animait par son exemple et les empêchait ainsi de quitter leur pénible service. Landrecies capitula le lâo juillet. <r Madame, écrit Turenne à sa mère le !26, je ne croyais pas que cette place se prît sitôt; ils en sont sortis aujourd'hui. A cette heure que cette armée est libre, on est capable de faire d'autres progrès, si les ennemis ne s'y opposent avec

* Mémoires de Louis de Nogaref , cardinal de la Valette. » Jbid.

de plus grandes forces que celles que l'on a vues jus({u'ici : la prise de cette ville doit les fâcher extrêmement; car on peut faire contribuer jusqu'aux portes de Cambrai, de Mons et de Yalcnciennes. »

Après la prise de Landrecies, le cardinal de la Valette suivit le cours de la Sambre, s'empara assez facilement de Maubeuge et de Ueaumont, et fit prendre par Turcnnc le château de la Solre, qui passait pour le plus fort de tout le Hainaut.

Ce château était pourvu d'une garnison de deux mille hommes. Turenne, avec trois régiments, l'attaqua si vigoureusement, qu'en quelques heures la garnison se rendit à discrétion. Les troupes entrèrent dans la place, et quelques soldats ayant trouvé une femme d'une rare beauté, l'amenèrent à Turenne comme la part la plus précieuse du butin. Renouvelant le célèbre trait de continence de Scipion, Turenne feignit de ne pas pénétrer les intentions de ses soldats. Il les félicita de leur généreuse conduite, comme s'ils n'avaient eu, en lui amenant cette femme, d'autre motif que de la soustraire à la brutalité de leurs compagnons. .11 fit chercher son mari parmi les prisonniers, et la remettant entre ses mains, devant les soldats qui la lui avaient amenée, il lui dit que c'était à leur discrétion et à leur retenue qu'il devait l'honneur de sa femme. Cette action est d'autant plus méritoire que Turenne était jeune et loin d'être insensible à la beauté.

Après la prise du château de Solre, Turenne se rendit à Maubeuge avec une partie de l'armée. Le cardinal de la Valette avait résolu de faire de cette ville un centre d'approvisionnement pour son armée, et il y faisait exécuter d'importants travaux sous la direction de son frère, le duc de Caudale, qui y commandait en qualité de lieutenant général, avec Turenne sous ses ordres. Le cardinal alla en personne assiéger la Capelle, que les Espagnols défendirent avec beaucoup de vigueur. Ils ne capitulèrent qu'après vingt jours de siège, le 20 septembre.

Il était grand temps que la place se rendit, car la partie de l'armée que le cardinal avait laissée à Maubeuge était dans un extrême danger. Le cardinal infant, ayant renoncé à l'espoir de secourir Breda, assiégée par le prince d'Orange, et ayant été rejoint par Piccolomini et neuf mille hommes de troupes, avait résolu de profiter de la séparation de l'armée française pour attaquer Maubeuge et forcer ainsi le cardinal de la Valette à lever le siège de la Capelle.

« Le duc de Caudale était bien empêché dans Maubeuge, où il était assiégé par le cardinal infant avec une nombreuse armée. Ne s'étant jamais rencontré ù une telle fête, la cervelle lui tourna et il prit un parti extraordinaire pour un général, qui fut de quitter l'armée et de sortir avec quelque cavalerie, avant qu'il fût entièrement bloqué, pour aller trouver son frère et le hâter de venir à son secours'. » Il avait

1 Mémoires de Montglat.

pris pour escorte le régiment de Gassion, et il croyait s'en retourner le même jour; mais il « tomba malade d'une fièvre », dit son frère dans ses Mémoires, ou il s'amusa, comme le prétend Puységur, à quelques distractions mondaines, et perdit l'occasion de rentrer dans Maubeuge. Gassion, qui s'en alla le même jour, tomba dans une embuscade et fut contraint, «c lui et le sieur de l'Échelle, qui avait les ordres pour M. de ïurenne', » de passer, pour rentrer à Maubeuge, la Sambre à la nage. Le duc de Candale avait, en partant, « laissé le commandement de l'armée au vicomte de Turenne, lequel fut ravi de celte commission, dans l'espérance d'y acquérir de l'honneur. En effet, il en eut belle occasion, car le cardinal infant fit d'abord mettre trente pièces de canon en batterie qui foudroyèrent la ville deux jours durant, et même il attaqua un retranchement dont il fut vertement repoussé. Il reçut le lendemain nouvelle de la prise de la Capelle et de la marche du cardinal de la Valette, qui venait au secours du vicomte de Turenne; c'est pourquoi il fit faire une attaque générale, afin d'emporter Maubeuge avant son arrivée; mais il fut si bien reçu par ce vicomte, qui ne s'était pas (rouble dans le péril, qu'ayant été battu de tous côtés et repoussé avec une extrême vigueur, il résolut de lever le siège, sans attendre le cardinal de la Valette, qui était arrivé à Landrecies ^ )>

Les ennemis se retirèrent, mais ils prirent une forte position entre Maubeuge et l'armée du cardinal de la Valette. Ce général rassembla son conseil de guerre pour délibérer « de quelle sorte et par quel chemin se retirerait l'armée qui était à Maubeuge j>.

« Tous les hauts officiers qui étaient auprès de M. le cardinal de la Valette étaient d'avis que M.- de Turenne, sortant de Maubeuge, prît le chemin du château de Solre, où il y avait une garnison française; que l'armée, y ayant été rafraîchie, tirât au-dessus d'Avesnes, et que de là, passant la petite rivière qui traverse la ville, elle vînt se joindre, par un pays très difficile, à l'armée de M. le cardinal entre Avesnes et Chimay...

<t Au lieu de cela, M. le cardinal proposa qu'il fallait faire marcher l'armée qu'il commandait droit aux sommets qui sont au delà de Vaux , vis-à-vis de Pont-sur-Sambre, où étaient campés les ennemis, précisément au milieu du chemin de Lonfaverie ^ à Maubeuge. » On avertit Turenne de combiner sa marche de manière à arriver à Pont-sur- Sambre en même temps que le cardinal y arriverait de l'autre côté, pour que la jonction des deux armées se fît à la vue des ennemis et qu'on pût les combattre à forces égales , au cas qu'ils entreprissent de l'empêcher. On avait envoyé à Turenne un chiffre dont le cardinal se servit pour lui écrire. « On hasarda divers messagers, pour l'instruire de

' Mémoires de Puyséf/ui;

2 Mémoires de Montglat.

3 Ou Long-Favril, village voisin de Landrecies.

tout ce qui se passait, qui arrivèrent tous fort heureusement par divers chemins, et lorsque M. de Turenne avait reçu les billets qu'on lui envoyait, pour en avertir M. le cardinal, il ûiisait tirer trois coups de canon, précisément à minuit, qui étaient entendus à Lonfaverie par des sardes avancées et autres cens commandés d'être à cet elîet dans la campagne à celte heure, hors du bruit du camp. »

Turenne se prépara au départ; il fit jeter dans la rivière et répandre dans les rues le grain amassé dans Maubeuge, alin que les ennemis n'en profitassent pas. « Cela leur fit assez connaître qu'il se voulait retirer, et leur donna assez de moyen de se préparer à le combattre, s'ils en eussent eu envie, i>

Le 8 octobre, sur les huit heures du soir, le comte de Guiche, ainsi qu'il avait été convenu, partit de Lonfaverie a avec l'avant-garde de l'armée, menant avec lui les officiers de l'artillerie, en faisant suivre les charpentiers, le bois et les matériaux nécessaires pour faire des ponts où il serait à propos sur la rivière d'Avesnes y>.

Cette opération réussit heureusement; le gros de l'armée put traverser sans encombre sur les ponts qui avaient été dressés, et arriva jusque auprès de Vaux, village de Hainaut situé sur un ruisseau d'un accès difficile, et que Piccolomini essaya, mais en vain, de défendre. Toutes les troupes marchèrent alors droit vers Pont-sur-Sambre, au lieu qui avait été marqué à Turenne. <( Mondit sieur de Turenne ayant fait sauter, avec deux mines, la porte de Maubeuge pour faire un plus beau passage cà son armée, en était parti de grand matin, et, ayant pris les hauteurs qu'on lui avait marquées, s'en venait en fort bon ordre droit à Pont-sur-Sambre, pour passer à Vaux; et tous les ordres furent si bien observés de part et d'autre, que Piccolomini n'avait pas encore achevé entièrement sa retraite lorsque les deux armées du roi furent à la vue l'une de l'autre, dans une belle plaine près de Pont-sur-Sambre. Celle qui venait de Maubeuge se trouva la plus proche des ennemis; et, pour montrer qu'elle n'était nullement fatiguée du chemin qu'elle venait de faire, une partie de la cavalerie se détacha en gros et vint faire une furieuse charge sur celle de Piccolomini, qui se retirait. Quelques officiers et plusieurs personnes de condition, qui étaient à la queue, soufinrent le choc; mais tout le reste s'enfuit avec une telle épouvante, que, le Pont-de-Sambre n'étant pas capable de tenir la foule, une grande partie se noyèrent. Le carnage eût été plus grand si Piccolomini n'eût fait jeter toute son infanterie dans des jardins, laquelle, couverte de fossés et de haies et faisant une décharge continuelle de mousquetades, empocha que notre cavalerie ne poussât plus avant '. »

Au dire de Puységur, le succès aurait pu être beaucoup plus impoi-

• Mi'iiioircs lit- Louis de Noi^aret , rardinal de la Valettf.

tant. Si M. de Candale n'eût point « empêché d les troupes qui venaient de Maubeuge, et dont il reprit immédiatement le commandement, <r M. de Turenne eût achevé de délaire les ennemis. Je ne sais point, ajoute-t-il, la cause de cet empêchement, dont on parlait différemment. Quelques-uns disaient que c'était la jalousie qu'il avait contre son frère et le déplaisir de n'avoir pas été à la marche de Maubeuge pour venir joindre notre armée '. »

Turenne, toujours modeste, raconte avec une simplicité singulière cette affaire, qui lui lit tant d'honneur. « Madame, écrit-il à sa mère, le 10 octobre, je marchai hier de Maubeuge avec l'armée qui y était. Les ennemis tâchèrent d'empêcher la jonction, mais faiblement et avec perte de leurs gens. »

« Le 29 du mois de novembre, le cardinal de la Valette partit de Yervins pour prendre Chimay. M. de Candale fit le siège et prit la place en deux jours, et M. le cardinal demeura entre Avesnes et ladite ville de Chimay, pour couvrir le siège, après lequel, ayant reçu l'ordre de Sa Majesté pour la distribution des garnisons et celui de la venir trouver, il laissa M. de Turenne pour commander jusqu'à ce que les troupes fussent en quartier d'hiver. 11 passa par Notre-Dame-de-Liesse, et il arriva le 8 décembre à Paris -. i)

Turenne passa l'hiver avec ses troupes. On lui fit attendre longtemps un ordre de service pour la campagne de iQSS. Le 10 avril de cette année, il écrit à sa mère, de Maastricht, qu'il <( attend avec impatience de savoir ce qu'ils lui ordonneront de la cour, et qu'il espère savoir par les premières lettres ce qu'il adviendra ». Il devait, cette année-là, être appelé à seconder le duc de Weimar.

Ce général s'était mis de bonne heure en campagne. Dès le commencement de l'année, le 28 janvier, par des froids rigoureux, il sortit de ses quartiers, attaqua et prit plusieurs villes importantes en Souabe, Lauffenbourg, Waldshut, Seckingen, et assiégea Rhinfeld. Los Impériaux, après un combat sanglant, le battirent et le forcèrent à lever le siège de cette ville. 11 recula; puis, deux ou trois jours après sa défaite, par un retour offensif, audacieux et imprévu , il tailla en pièces l'armée victorieuse (3 mars) et fit prisonnier son chef, le célèbre Jean de Wert, qui fut amené en France. Ce général, fils d'un paysan de Westphalic, s'était élevé par son mérite seul et se fit estimer dans son malheur par sa politesse et sa dignité.

Le duc de Weimar, ayant pris Rhinfeld et étant devenu maître du Brisgau par une succession de sièges, de petits combats, et par la prise de Fribourg, qui ne se rendit qu'après un assaut furieux, forma le projet de s'emparer de l'importante ville de Brisach (Vieux- Brisach).

' MémoirPS de Puyxégur.

2 Mémoires de Louis de Sof/rtret, enrdinol de In Valette.

Cette forte place dépendait de l'Alsace; mais située sur la rive droite du Rhin, sur lequel elle possédait un pont fortifié, elle commandait une partie de la Souabe et ouvrait l'Alsace aux Allemands. Les Impériaux et les Bavarois en avaient fait leur place d'armes pour toute la région du haut Rhin; ils y avaient de grands approvisionnements et y entretenaient une forle garnison. Ils en sortaient incessamment pour pénétrer dans le centre de l'Alsace. Sentant toute l'importance de cette position, ils résolurent de la défendre à outrance.

Richelieu envoya au duc de Weimar, qui avait attaqué Brisach au commencement de juin, un renfort conduit par le comte de Guébriant et Turenne. Le 20 juillet, ils passèrent le Rhin à Neuenbourg, audessus de Brisach, « par les plus grandes chaleurs qu'il est possible ', » et rejoignirent, le 2 août, le duc de AVeimar à Fribourg. Turenne amenait quatre mille hommes qu'il avait été chargé de lever dans le pays de Liège. Avec ce renfort, Weimar battit la campagne aux alentours de Brisach, et s'empara des petites villes, des châteaux forts et de tous les postes avantageux des environs, afin de mieux resserrer la ville.

La lutte pour la possession de Brisach fut héroïque et acharnée des deux côtés. La ville, bien fortifiée, bien approvisionnée, défendue par une garnison nombreuse et résolue sous les ordres du commandant Reinach, homme d'une grande expérience dans la guerre et d'une indomptable énergie, ne pouvait guère être prise autrement que par la famine : aussi tous les efforts des assiégeants avaient- ils pour objet d'empêcher les communications de la ville avec le dehors; ceux des Impériaux, au contraire, avaient pour but de forcer le blocus et de ravitailler la ville. Les généraux Goetz et Savelli, qui commandaient l'armée impériale, réussirent deux fois ta y jeter des approvisionnements et des munitions. Ces secours compromettaient tout. Pour y mettre fin, le duc de Weimar quitte brusquement Brisach au commencement d'août, sort de ses Hgnes avec les deux tiers de son armée, seize mille hommes environ, et se porte au-devant des Impériaux. Il ne tarda pas à les rencontrer; mais, dès qu'ils l'aperçurent, ils se retranchèrent si bien sur une montagne au pied de laquelle il y avait une petite rivière et un village fortifié, que le duc de Weimar reconnut qu'il y aurait imprudence à les attaquer; il fit mine de se retirer lui-même pour les obliger à quitter un poste si avantageux. En effet, le lendemain ils avaient décampé et s'étaient avancés près d'un village nommé Wittenwehr. Il court aussitôt à eux, les rejoint, et après l'attaque ordinaire d'artillerie, qui ne dura qu'une demi-heure, les deux armées se chargèrent avec fureur. L'aile droite des ennemis, enfoncée du premier choc, fut rejetée sur l'infanterie, dans laquelle le désordre se mit. De

' Turenne à s;i mi'ro , 30 juillet.

son côté, Taile droite du duc de Weimar, commandée par Turenne, fut d'abord repoussée avec perte jusqu'au corps de réserve, qui heureusement la soutint et contint l'ennemi. Turenne néanmoins était en danger d'être enveloppé par Goelz quand le duc de ^Yeimar vint à son secours. Goetz s'était solidement établi sur une hauteur, où il paraissait pouvoir braver toute attaque. On eut recours à une ruse de guerre pour le déposter. On envoya en toute hâte, dans un bois situé sur les derrières des Impériaux, quelques tambours et trompettes qui se mirent à sonner et à battre. Les ennemis, se croyant tournés, quittèrent leur position en bon ordre d'abord; mais, attaqués avec vigueur, ils plièrent enfin après sept heures d'un combat acharné où toutes les troupes revinrent plusieurs fois à la charge, et leur retraite se changea en déroute.

Dès le début de l'action, chaque aile droite perdit ses canons et ses munitions, et dans le reste de la bataille, de part et d'autre, on se servit, pour combattre, de l'artillerie prise à l'ennemi. Goetz perdit à cette défaite tout son canon, ses munitions, trois mille chariots, cinq mille sacs de blé et tout son bagage. Il eut deux mille hommes tués, quinze cents prisonniers ; tous ses drapeaux furent pris.

Après ce succès, qui mettait pour quelque temps les généraux autrichiens dans l'impossibilité de le troubler, le duc de Weimar rentra dans ses lignes, resserra le blocus, et entreprit le siège de la ville suivant les règles ordinaires.

Les ennemis, loin de se décourager, redoublèrent d'efforts. Goetz, après avoir reçu des renforts, combina avec le duc Charles de Lorraine une double attaque contre les assiégeants par la rive souabe et par la rive alsacienne. Weimar réussit à les battre isolément. Il courut d'abord au duc Charles, le rencontra et le défit entièrement près de Thann, le 15 octobre; puis il revint à son camp, menacé par Goetz et par Lamboy. L'attaque des Impériaux eut lieu le 23 octobre. Ils emportèrent deux redoutes défendues par les weimariens. Le désordre commençait à se mettre dans les assiégeants quand Turenne et Guébriant arrivèrent, et, après un combat vigoureux dans lequel ils firent des prodiges, l'ennemi recula.

Les Impériaux, repoussés, repassèrent le Rhin et tentèrent une diversion sur Ensisheim, ville de la haute Alsace, sur la rivière d'Ill, d'où ils auraient pu incommoder l'armée de Weimar. Turenne quitta avec ses troupes le gros de l'armée, surprit les ennemis dans leur camp même, les battit et les dispersa.

A son retour, le duc de Weimar le chargea d'attaquer un fort détaché, le ravelin de Reinach, situé sur le bras principal du Rhin, qui donnait aux assiégés l'espérance d'être ravitaillés et secourus par le fleuve. Turenne l'attaqua avec quatre cents hommes, fit briser à trois endroits différents les palissades à coups de hache et l'emporta d'assaut.

Brisach se rendit enfin, le 17 décembre, après sept mois d'une défense héroïque. Le commandant Ueinach ne capitula que quand la uarnison eut man^é son dernier morceau de pain. « Dans les derniers temps du siège, la disette qui désolait la ville était telle, que Reinach fut obligé de faire mettre des gardes à l'enlrée des cimetières pour empêcher qu'on ne déterrât les morts'. » Turenne écrivait à sa mère, le 18 décembre : <r On va porter à la cour la nouvelle de la prise de Brisach. On y est entré aujourd'hui. La moitié de ceux de dedans sont morts de faim. »

La prise de Brisach était un grand succès, et elle eut un immense retentissement. Elle compensait des désastres dont l'Espagne avait été le théâtre, cette année, pour les armées françaises. Richelieu en sentait si bien l'importance, qu'il essayait de ranimer le P. Joseph, l'agent secret le plus intelligent et le plus dévoué qu'il eût employé, le confident de sa politique, en lui criant pendant son agonie : « Père Joseph , Brisach est à nous, d

Pendant toute cette campagne, Turenne fut miné par des fièvres intermittentes. Après avoir été, pendant les mois de septembre et d'octobre, « retenu assez longtemps à Colmar par une fièvre fort changeante ^ j> il était encore, à la fin de décembre, <r incommodé de la fièvre quarte, qui demeurait réglée. » Il n'en fit pas moins son service avec courage, et il s'acquit l'estime toute particulière du duc de Weimar, qui rendit de lui le témoignage le plus flatteur à Richelieu; aussi, lorsqu'il vint à la cour après la fin de la campagne, le cardinal le combla d'éloges, lui demanda son amitié, et, désireux d'attacher à ses intérêts un jeune homme d'une si grande valeur et de tant d'avenir, lui offrit, disent Raguenet et Ramsay, la main d'une de ses parentes. Selon ses biographes, Turenne refusa en motivant ce refus sur sa religion. « Le vicomte de Turenne, dit Raguenet, appréhendant que la dilférence de rehgion ne mît quelque obstacle à l'étroite union qui devait être entre lui et une personne avec qui il contracterait un pareil engagement, le dit franchement au cardinal de Richelieu, et lui fit entendre avec tant de bonne foi ce qui lui faisait peine en cela, que le cardinal goûta ses raisons. Il trouva même un caractère d'honnête homme dans ce procédé; de sorte que, bien loin de s'offenser de son refus, il l'en estima davantage et continua à lui marquer sa confiance en l'employant aux affaires les plus difficiles. »

Je n'ai rien trouvé dans la correspondance de Turenne qui vienne à l'appui de cette allégation, sauf peut-être un passage bien vague d'une lettre de Turenne à sa mère, en date du 16 avril iCS^, bien antérieure par conséquent à l'époque à laquelle nous sommes arrivés. I M. le cardinal, me parlant du mariage de mon frère, dit que le roi

' Piiffendorf.

■i Turenne à sa mi-re, 23 septembre et 17 octobre.

avait consenti et qu'il fallait le pardonner à l'amour. Ensuite de cela, il me dit qu'il voulait avoir soin de me marier. » Il n'y aurait d'ailleurs rien d'étonnant à ce que Richelieu, qui jusqu'à la fin de sa vie chercha à consolider sa fortune, ait pensé à s'assurer le concours de Turenne.

Au commencement de 1639, de tristes nouvelles ne cessaient d'arriver d'Italie, où commandait le cardinal de la Valette. L'Empereur venait de faire publier un décret par lequel il cassait le testament du duc Victor-Amédée, déclarait la duchesse de Savoie déchue de la régence et de la tutelle de ses enfants, et déhait ses sujets du serment de fidélité. La duchesse Christine, sœur de Louis XllI, que soutenait la France, n'était pas aimée de son peuple. Presque tout le Piémont se souleva contre elle, et quand le prince Thomas, son beau -frère, fut revenu de Flandre pour prendre le commandement des Espagnols, les revers se succédèrent rapidement, bien que Turenne eût été envoyé en Piémont à la fin d'avril pour seconder le cardinal. Les villes de Ghiers, Moncalier, Yvrée, s'étaient déclarées pour le prince Thomas, qui s'empara presque sans coup férir de Verrue, de Verceil, de Goni et de plusieurs autres places importantes. La ville de Turin tomba même en son pouvoir; la citadelle heureusement résista, et la Valette put soutenir et renforcer à temps la garnison qu'elle renfermait. La situation devenait grave, lorsqu'une trêve fut signée le 14 août; elle devait durer jusqu'au 2i octobre. Le 17 septembre, le cardinal de la Valette vint à .mourir; le comte d'Ilarcourt fut désigné pour lui succéder et vint se mettre à la tête de l'armée. C'était un homme d'un grand mérite, entreprenant, actif et résolu, qui possédait la confiance et l'estime du soldat; il était secondé par Plessis-Praslin , Turenne et Lamothe-IIoudancourt, tous trois braves et habiles.

A l'expiration de la trêve, les troupes, pleines d'ardeur, demandaient à marcher à l'ennemi. On attaqua et on prit Ghiers, poste très important pour maintenir les communications entre Ghivas et la citadelle de Turin; mais les Espagnols, qui avaient deux fois plus de troupes que le comte d'Ilarcourt, se saisirent de tous les passages et lui coupèrent les vivres. <r On consomma tous les vivres pendant le séjour qu'on fit à Ghiers, » de sorte qu'il fallut se résoudre à quitter celte ville, « qu'on eût bien voulu garder pendant l'hiver; les ennemis, opiniâtres à nous en faire sortir, nous y réduisirent par la faim', i Le comte d'Ilarcourt, obligé de décamper, le fit avec toute la diligence et tout le secret possibles; mais l'ennemi, qui avait un espion dans chaque habitant, fut vite informé de son mouvement.

Arrivé à un petit village nommé la Route, où se trouvait un pont sur un petit cours d'eau, la Santena, passage très important parce que seul

1 Mémoires du maréchal du Plesscs.

il ouvrait la route de Carignan, où les Français voulaient se retirer en quartiers d'hiver, le comte d'IIarcourt fut attaqué en tête et en queue, le '^20 novembre. 11 repoussa partout un ennemi double en nombre, le mit en pleine déroule, et passa sans encombre.

Les Espagnols furent si étonnés de leur défaite, que Leganez lit dire au comte d'IIarcourt, par un trompette qui venait négocier l'échange de quelques prisonniers, que, s'il était roi de France, il lui ferait couper la tète pour avoir hasardé une bataille contre une armée beaucoup plus forte que la sienne; à quoi le comte d'IIarcourt répondit avec esprit et raison que, s'il était roi d'Espagne, il ferait couper la tète au marquis de Leganez pour s'être laissé battre par une armée beaucoup plus faible que la sienne.

Les biographes de Turenne prétendent que c'est à lui seul que doit revenir tout l'honneur de ce remarquable combat. Cette appréciation nous paraît fort partiale et peu fondée. Le comte de Lamothe-Houdancourt, d'après ses Mémoires et d'après le témoignage de plusieurs historiens, eut une très grande part à cette victoire. Du Plessis-Praslin, dans ses Mémoires, ne parle pas de ses collègues. « Le comte du Plessis, dit-il seulement, eut sa part avec beaucoup d'avantage, de bonheur et de distinction au combat général de la Route. Ce fut lui qui conseilla au comte d'IIarcourt défaire repasser le ruisseau de la Route à l'artillerie, qui était déjà au delà. » Laissons au comte d'Harcourt l'honneur de celte victoire. Il fut admirablement secondé par ses lieutenants, qui tous trois rivalisèrent de courage et d'habileté; mais son succès résulta de l'ensemble des opérations; il serait injuste de l'attribuer aux avantages partiels obtenus par un seul de ses généraux.

La campagne finie, le comte d'Harcourt se rendit à Pignerol pour y passer l'hiver, et laissa le commandement de l'armée à Turenne. Le jeune officier prit quelques petites places, Busca, Dronero (13 janvier), qui resserraient trop l'armée, et qui pouvaient à un moment donné gêner ses mouvements ou empêcher l'arrivée des convois; puis il donna tous ses soins au ravitaillement de la citadelle de Turin.

Au printemps de 1C40, le comte d'IIarcourt reprit la campagne et débuta par une action d'éclat. Le marquis de Leganez, avec vingt mille hommes, assiégeait Casai; cette ville appartenait au jeune duc de Mantoue, notre allié, et il importait au plus haut point aux succès de nos armes et à la considération de la France en Italie de le secourir sans délai. Le comte d'IIarcourt, qui ne disposait que de dix mille hommes, accourut au secours de la place. Cet habile et audacieux général donna le commandement de la cavalerie à Turenne, divisa son infanterie en trois corps, et lança intrépidement ses troupes à l'attaque des retranchements des assiégeants. La lutte fut acharnée. Trois fois le corps du comte du Plessis-Praslin fut repoussé , trois fois aussi la cavalerie de Turenne dut céder devant la résistance obstinée de

deux régiments espagnols qui se firent hacher; enfin une dernière attaque décida de l'issue du combat. Turenne prit l'ennemi à revers, força les lignes, et alla donner la main aux marquis Ville et Pianeze, qui commandaient l'une des trois colonnes d'attaque et qui y pénétrèrent également. Dès lors tout plia, et, malgré la supériorité numérique des Espagnols, une véritable déroute commença. Leurs chefs, Garracène, Serra et Carlo délia Gatta, firent d'héroïques efforts pour ramener leurs troupes ou tout au moins pour couvrir la retraite; mais les Espagnols s'enfuirent en désordre, les uns à Stura, les autres à Frascinel. L'armée française, inférieure en nombre de près de moitié, prit douze canons, six mortiers, dix-huit cents hommes, vingt-quatre drapeaux, presque tout le bagage, et même les papiers de Leganez. Le 3 mai, Turenne annonce à sa mère qu'on vient de gagner une bataille sur le marquis de Leganez, et que ce général a perdu plus de cinq mille hommes, « tous Espagnols naturels ». Il n'oublie qu'une chose, c'est que c'était en grande partie à sa bravoure et à sa ténacité qu'on devait la victoire, et que c'était lui qui était entré le premier dans les lignes ennemies.

Après ce succès, on tint sur les opérations à entreprendre un conseil de guerre dans lequel le siège de Turin fut décidé. Gette entreprise était d'une excessive témérité, et la majeure partie des officiers généraux s'y montrait opposée. Ils soutenaient qu'on ne pouvait, sans courir les risques les plus sérieux, faire avec dix mille hommes le siège d'une place où il y en avait douze mille, et qui pouvait être secourue par Leganez, qui avait encore une armée de quinze mille combattants. Turenne, d'accord avec le comte d'Harcourt, soutint qu'il valait mieux s'exposer à un revers que de perdre sans combat la citadelle de Turin, que la famine obligerait à se rendre. Le comte d'Harcourt, qui aimait les partis audacieux, marcha aussitôt sur Turin , s'empara de toutes les positions avantageuses, et fit commencer les travaux d'usage.

Leganez voyait sans déplaisir f entreprise du comte d'Harcourt; il la considérait comme si déraisonnable, qu'il croyait y trouver une occasion sûre de se venger de l'échec de Gasal. Il fit prévenir le prince Thomas, renfermé à Turin, qu'il marchait à son secours, et lui écrivit que cette fois le comte d'Harcourt ne lui échapperait pas. Il engageait les dames de Turin à louer des fenêtres sur la grande rue pour voir Gadet la Perle* passer prisonnier. Il grossit son armée des garnisons de la plupart des villes du Milanais, et parvint ainsi à réunir dix-huit mille hommes. Il s'approcha de Turin par la rive du Pô opposée à celle qu'occupaient les Français, et vint essayer de passer ce fleuve à Turin. Les ponts étaient si bien gardés, qu'il renonça à son projet et dis-

1 On désignait le comte d'Harcourt sous ce sobriquet, parce fju'il était fils cadet de Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, et qu'il portait ordinairement une grosse perle en pendant d'oreille.

parut. Soupçonnant qu'il essayerait de passer à Moncalier, au-dessus de Turin , le comte d'Harcourt y envoya Turenne avec un fort détachement; mais, malgré toute sa diligence, le jeune capitaine n'y arriva qu'après Leganez. Cinq mille Espagnols environ avaient déjà passé le pont, et se retranchaient dans les maisons du village et les fermes avoisinantes, pendant que le reste de l'armée effectuait son passage.

Turenne attaque sans attendre un moment. Ses soldais fatigués arrivent devant un ruisseau gonllé par les pluies et hésitent. Une minute peut tout perdre; Turenne se jette à l'eau le premier, ses hommes le suivent, attaquent et prennent une à une les maisons fortifiées. Les Espagnols qui en sont chassés refluent vers le pont, encombrent les routes; le passage est interrompu. A force d'eftbrts, Turenne arrive entin à la tète du pont; il y met le feu, et, délivré de toute inquiétude, il accule et précipite dans le fleuve les ennemis qui ne veulent pas se rendre.

Leganez, étonné de cet acte de vigueur, confia son armée à Carlo délia Gatta, sous prétexte d'aller organiser de nouvelles troupes. Turenne, qui connaissait la haute capacité militaire de son nouvel adversaire, redoubla de vigilance et d'activité, et fit si bien surveiller les rives du fleuve, qu'il l'empêcha de jeter un pont ou de passer à gué; mais défia Gatta réussit à s'emparer de quelques iles qui pouvaient lui faciliter les moyens de jeter un pont. Turenne voulut l'en déloger; il l'attaqua avec vigueur, mais dans le combat, le 2 juin, U reçut un coup de mousquet à l'épaule droite et fut obligé de se faire porter à Pignerol pour y être soigné. 11 ne revint que le H jufilet.

Leganez, arrivé à Moncalier avec des renforts, y passa le Pô avec ses troupes, et vint attaquer le comte d'Harcourt dans son camp.

Le siège présenta alors un spectacle extraordinaire : la citadelle, qu'occupaient les Français commandés par M. de Couvonges, était assiégée par le prince Thomas, maître de la ville; ce prince, était lui-même assiégé par l'armée française, qu'assiégeait à son tour, dans ses lignes ce circonvallation, l'armée espagnole commandée par le marquis de Leganez.

Pendant l'absence de Turenne, une vigoureuse sortie du prince Thomas, combinée avec une attaque de Leganez contre les lignes françaises, eut un résultat favorable aux Espagnols. Délia Gatta put entrer dans Turin avec douze cents chevaux, mille hommes d'infanterie et un convoi de vivres. Leganez s'occupa à couper nos convois et y réussit si bien, que la disette pénétra dans le camp français. Turenne, remis de sa blessure, amena à l'armée qui assiégeait Turin un important renfort et un grand convoi de vivres et de munitions, que Leganez essaya vainement d'arrêter. L'arrivée d'un convoi était un grand avantage pour nous; car, de son côté, le prince Thomas était réduit dans Turin à une aussi grande disette de vivres que les Français, et l'avantage devait rester

à celui qui pourrait faire durer le plus longtemps ses approvisionnements. Le marquis de Leganez, après avoir à maintes reprises, à la tête des troupes espagnoles , essayé vainement de forcer les lignes françaises pour entrer dans la place, cherchait tous les moyens, même les plus incertains ou les plus dangereux, de procurer des vivres aux habitants. « Par ses ordres, on remplissait de farine des bombes que ses batteries lançaient ensuite dans la place par- dessus le camp des Français; les assiégés les visitaient avec soin. Un jour on en ouvre une; elle était remplie de cailles grasses qu'un Espagnol de l'armée de Leganez envoyait, avec un billet, à une dame de ses amies qui se trouvait renfermée dans la ville. C'est probablement l'unique fois qu'on ait eu l'occasion d'envoyer un présent de gibier dans une bombe, et de nourir de cailles grasses des gens qui n'avaient pas de pain^ »

Le moyen d'ailleurs était plus original que pratique. Une partie des bombes restait en chemin et profitait aux Français. Leganez renonça bientôt à cet expédient, qui lui avait été conseillé, dit- on, par un ingénieur nommé Francesco Zignoni , et qui était en somme aussi utile aux assiégeants qu'aux assiégés. Le prince Thomas, après avoir fait quelques nouvelles tentatives qui restèrent infructueuses pour percer les lignes françaises dans plusieurs sorties où il perdit beaucoup de monde, se vit réduit à la dernière extrémité; il demanda à capituler et se rendit le 17 septembre. Leganez repassa le Pô avec ses troupes, la duchesse de Savoie rentra à Turin le 48 novembre, et le comte d'Harcourt, couvert de gloire par cette belle campagne, retourna en France, laissant l'armée sous le commandement de Turenne.

Après avoir permis à ses troupes de se refaire pendant quelques mois, Turenne reprit la campagne vers la fin de février. En dix jours il s'empara de Montecalvo (5 mars); puis il passa le Pô et vint, le 5 avril, attaquer Yvrée, où se trouvaient les magasins du prince Thomas, Prévoyant bien que ce général ne manquerait pas d'accourir au secours de la ville, il poussa avec une activité extraordinaire les travaux du siège, établit ses lignes et les couvrit de forts retranchements. Le prince Thomas vint en effet; mais, après avoir examiné le camp de Turenne, il le trouva si bien défendu, qu'il renonça à l'attaquer. Pour faire diversion, il alla alors assiéger Chivas, à quatre lieues de Turin. Sur ces entrefaites le comte d'Harcourt revint, le 19 avril, reprendre possession de son commandement. A son arrivée, cédant aux sollicitations des habitants de Chivas, qui le suppliaient de les délivrer, il lit donner à Vvrée un assaut prématuré qui ne réussit pas , leva le siège et se rendit à Chivas. Le prince Thomas, dont l'unique objectif avait été de dégager Yvrée, se retira aussitôt sans combattre au delà du Pô. Le comte d'Harcourt aurait pu revenir à Yvrée et en poursuivre le siège; mais cet ha-

* F. Baiiioio, Essai sur les mœurs et les usages du xvii» siècle, pour servir d'introduction aux Mémoires de Brienne,

bile capitaine préféra renoncer aux projets de Turenne, soit qu'il eût reçu d'autres ordres de la cour, soit qu'il eût préparé un autre plan de campagne, soit enfin, comme on l'a prétendu, que la réputation toujours croissante de son jeune lieutenant commençât à lui donner de l'ombrage. Il alla assiéger Ceva et Mondovi, qu'il emporta rapidement, et Coni, dont le siège l'ut long et meurtrier (80 juillet-12 septembre). Après la prise de cette ville et quelques combats sans grande importance, les deux armées prirent, d'un commun accord, leurs quartiers d'hiver avant l'époque ordinaire. Bien que blessé dans son amourpropre par les procédés du comte d'IIarcourt, Turenne n'en avait pas moins continué à servir sous ses ordres avec dévouement et fidélité; mais Richelieu, voyant qu'il y avait dès lors rivalité entre ces deux hommes, jugea qu'il serait utile à l'Etat de les employer séparément à l'avenir.

Tandis que Turenne se signalait en Ita'.ie, son frère, par amitié pour le comte de Soissons, s'engageait dans une aventure qui devait l'amener à prendre, avec l'appui des Espagnols, les armes contre la France.

En 1635, Richelieu avait knl proposer au comte de Soissons d'épouser la comtesse de Combalet, sa nièce. Le comte avait refusé avec un mépris peu déguisé. Richelieu, irrité, le traita fort mal, et en 1636, lors de l'invasion de la Picardie, ne lui donna qu'un petit corps d'armée. Le comte de Soissons s'employa dès lors à réunir les grands qui cherchaient à renverser le ministre ou même à s'en débarrasser par l'assassinat, et il ourdit un complot qui faillit réussir et qui n'échoua que par l'irrésolution du duc d'Orléans. Les conjurés tinrent un instant le ministre au milieu d'eux. Prêts à frapper, ils attendaient le signal que Gaston leur chef devait donner. Ils attendirent vainement. Comme toujours, et heureusement cette fois, le cœur manqua au moment décisif à cet homme pusillanime, qui n'avait d'énergie et de volonté ni pour le bien ni pour le mal. Le complot éventé, le comte de Soissons pensa à se mettre en sûreté, et se réfugia à Sedan auprès de son ami. Le duc de Bouillon écrivit au cardinal, et supplia le roi <r de ne pas trouver mauvais qu'il donnât retraite à un prince de son sang qui croyait n'avoir rien fait qui pût déplaire à Sa Majesté* d.

Le roi et le cardinal autorisèrent le duc de Bouillon à garder son ami à Sedan pendant quatre ans.

Le comte de Soissons, au lieu de « conserver au roi une fidélité inviolable D , comme il l'avait juré sur les saints Évangiles devant un aumônier de Louis Xlll envoyé exprès à Sedan pour recevoir son serment , employa le temps de son exil à rallier autour de lui les mécontents, — et ils étaient nombreux, — les exilés, tous les ennemis du cardinal; il se lia de plus en plus étroitement avec son hôte, et lorsque le cardinal,

• Mémoires de Langlade.

irrité de nouveau de son atlitude, exigea, les quatre ans révolus, son éloignement de la ville de Sedan, qu'il voyait devenir peu à peu l'asile de tous les factieux, et dont il disait que <r c'était une autre la Rochelle qu'il fallait raser jusqu'aux fondements' > , le duc de Bouillon refusa de chasser son hôte. Richelieu fit cesser le payement des sommes que Henri IV et Louis XI II s'étaient engagés à fournir pour l'entretien de la garnison de Sedan. Le duc entra alors en révolte ouverte. Il appela à lui le duc de Guise, ennemi acharné de Richelieu, leva une armée de réfugiés, et écouta les propositions que lui faisait l'Espagne de le défendre contre Richelieu. Il signa un traité avec le cardinal infant, agissant ;tu nom du roi d'Fspagne, et avec l'archiduc Léopold-Guillaume, agissant au nom de l'Empereur. Chacun d'eux promettait un corps de sept mill-j hommes; ils devaient se réunir à Sedan. Les Espagnols devaient en outre fournir deux cent mille écus; mais ils ne tinrent pas leurs engagements; ils ne donnèrent qu'une partie de la somme et n'envoyèrent aucune troupe. L'Empereur, fidèle à sa parole, envoya le général Lamboy avec les sept mille hommes qu'il devait fournir.

Peu de temps après la signature du Irailé, les trois princes révoltés publiaient un manifeste où ils prenaient le nom de princes de la Paix. C'était un faclum très violent contre le cardinal de Richelieu. Ils s'imaginaient que les populations, mécontentes, se soulèveraient à leur appel; mais, bien que le pays murmurât contre les édits bursaux et la domination du cardinal, nul ne prit ouvertement parti pour les rebelles. Richelieu envoya le maréchal de Châlillon avec dix mille hommes contre Sedan, et donna l'ordre au maréchal de la Meilleraie de pénétrer avec son armée dans les Flandres, pour empêcher le cardinal infant d'envoyer à Sedan les secours promis.

Le général Lamboy réunit son armée à celle des princes et marcha contre les Français, campés auprès de Sedan, entre le village de Chaumont et le bois de la Mariée. Dès le début de la bataille une terreur panique s'empara de l'armée royale. Le maréchal de Châtillon perdit toute son infanterie et la plupart de ses principaux officiers; mais le comte de Soissons périt dans l'action, sans qu'on ait jamais pu savoir exactement par qui ni à quel moment il fut tué. Il avait reçu un coup de pistolet dans la tète ((3 juillet).

Le duc de Bouillon fit connaître aux Espagnols la mort du comte de Soissons et la victoire de la Marfée, et réclama les secours promis. On lui adressa des compliments sur son succès, mais pas un homme. Le duc se préparait à continuer la lutte avec l'aide de Lamboy, quand ce général lui-même reçut l'ordre de le quitter pour se réunir au cardinal infant. Le duc de Bouillon sentit alors la nécessité de se soumettre et songea à s'accommoder avec le cardinal. Puységur étant venu à Sedan pour trai-

1 Ramsay, Histoire de Tureime.

ter de la rançon des prisonniers , le duc le chargea de négocier un arrangement pour lui. Arrivé à la cour, Puységur en parla d'abord avec le sieur Desnoyers, qui lui dit: « Mon cher enfant, M. de Bouillon est un homme qui vous trompera. — Je suis sûr du contraire, lui dit Puységur. — Il nous a déjà trompés treize fois, reprit Desnoyers. — 11 prétend, répondit Puységur, que la cour l'a trompé quatorze. » Une difficulté arrêtait toutes les négociations. Le roi, et le cardinal surtout, voulaient absolument que l'on fît le procès au cadavre du comte de Soissons, qui était à Sedan, et, dans ces conditions, le duc se refusait à le livrer.

Puységur représenta au roi que Dieu semblait l'avoir assez vengé du comte de Soissons en permettant qu'il fût tué au milieu des siens; qu'il était prince du sang, son filleul, qu'il portait son nom, et que ce serait un Bourbon que Ton condamnerait à être traîné sur la claie. Le roi céda et permit que le comte fût inhumé à Gaillon , lieu de sépulture ordinaire de sa famille, avec des honneurs convenables.

Richelieu avait réuni une armée de vingt-cinq mille hommes pour venger l'échec de la Mariée; mais le duc de Bouillon rendit ces préparatifs inutiles en venant, le 3 août, trouver le roi à Mézières, où il obtint son pardon avec des conditions très favorables. Il conservait tous les privilèges qu'il possédait avant la guerre : l'indépendance de Sedan était garantie, les poursuites entamées contre lui et le comte de Soissons étaient arrêtées , toutes les personnes qui avaient pris parti pour lui étaient rétablies dans leurs biens et recevaient une amnistie entière, à l'exception du baron de Bec et du duc de Guise.

Le favori du roi, le grand écuyer Cinq -Mars, s'entremit avec beaucoup de zèle en sa faveur. Ce fut un grand malheur pour le duc de Bouillon. Le favori haïssait le cardinal et cherchait les moyens de se venger. En obligeant le duc, il avait en vue de se ménager un auxiliaire , et l'année suivante il réussit, en effet, à l'entraîner dans sa célèbre conspiration.

Arrivé à la cour par l'entremise de Richelieu, qui comptait s'en servir comme d'un instrument pour gouverner son maître, Cinq-Mars, jeune, ambitieux, se fatigua de la tutelle de son protecteur, et ne recula pas devant une aUiance avec l'Espagne et la perspective d'un assassinat pour se défaire du cardinal. 11 s'efforça de grouper en un faisceau compact les animosités excitées par le premier ministre; ce complot faillit réussir. Le duc de Bouillon par reconnaissance, le duc d'Orléans par ambition, de Thou et quelques jeunes seigneurs par amitié pour lui et par haine pour le ministre, se liguèrent avec lui. Leur conspiration se trama d'abord dans le plus profond secret. Fontrailles, ami de Cinq-Mars, était allé à Madrid conclure un traité secret avec le comte d'Ûlivarès, et personne n'avait eu le moindre soupçon de son voyage.

Aux termes de ce traité, dès que le duc d'Orléans se trouverait dans

une « place de sûreté » que l'on devait désigner après la ratification du traité, dans une contre-lettre qui y serait jointe, le roi d'Espagne fournirait de l'argent et des soldats. Le but que l'on se proposait était de « faire une juste paix entre les deux couronnes de France et d'Espagne, pour leur bien commun et pour celui de la chrétienté d . Deux seigneurs, ff qui ne devaient être nommés qu'après la signature du traité, devaient recevoir de l'Empereur des patentes de maréchaux de camp ».

Le duc de Bouillon était parti pour prendre le commandement de l'armée d'Italie, qui lui avait été confié. Richelieu était à Tarascon, affaibli par la maladie, rempli d'inquiétude; son énergie paraissait faiblir. Cinq-Mars auprès du roi était en pleine faveur; la conspiration allait réussir, quand le cardinal , par un moyen resté inconnu , eut connaissance du traité secret conclu avec l'Espagne , ainsi que de la contrelettre qui désignait Sedan comme la place de sûreté, le duc de Bouillon et Cinq-Mars comme les deux seigneurs dont il était question dans l'acte même.

Le moribond revint à la vie. Le secrétaire d'Etat Ghavigny se rend immédiatement auprès du roi, malade lui-même à Narbonne, avec une copie du traité. Le cardinal s'assure de Cinq -Mars et de de Thou ; le duc de Bouillon est arrêté, le 21 juin, à Casai, et le procès s'instruit.

Le duc de Bouillon , renfermé d'abord à Pignerol , puis transféré à Pierre -Encise, se croyait perdu. Il fut sauvé par les instances de la landgrave de Hesse, celles de Turenne, par l'énergie de sa femme, qui s'enferma dans Sedan, l'approvisionna, y réunit une armée, et déclara qu'elle livrerait la ville aux Espagnols si l'on faisait mourir son mari ; et surtout par l'intervention du prince d'Orange, qui envoya le comte d'Estrades, ministre de France en Hollande, auprès du cardinal et du roi pour sauver la vie à son neveu. D'Estrades fut "reçu en audience par le roi à Livry, et insista, au nom du prince d'Orange, sur les services rendus à la France par la famille du coupable ; il laissa entrevoir que , si la grâce du duc était refusée , le prince d'Orange pourrait par ressentiment entrer en arrangements avec l'Espagne. Le roi fit appeler Chavigny et Desnoyers, et s'enferma avec eux dans son cabinet. Après une délibération qui dura deux heures entières, les deux secrétaires d'État se retirèrent. Le roi fit rappeler d'Estrades, et lui dit qu'en considération du prince d'Orange il accordait la vie au duc de Bouillon.

On connaît la lâcheté de Gaston, qui, saisi de peur, vendit ses complices pour se tirer d'affaire, et le sort fatal de Cinq-Mars et du jeune de Thou. Le jour même de l'exécution des conjurés, le duc de Bouillon écrivit au cardinal une lettre très soumise , mais très digne, pour proposer <r de remettre dans quinze jours au plus tard, sans autre condition que celle de la vie et de la liberté, le château et la ville de Sedan entre les mains du roi pour être inséparablement unis à la couronne...,

ne prétendant lairc aiiriin marclié, mais se soumettre enlièrement aux volontés du roi et à celles de Son Eminence. d

Richelieu chargea Mazarin de terminer l'afîaire. Par une convention datée du IT» septembre, il fut arrêté qu'aussitôt que la ville de Sedan serait entre les mains du roi, on donnerait des ordres pour faire sortir le duc de Bouillon du château de Pierre Encise. Fabert fut nommé gouverneur de Sedan , et Mazarin alla prendre possession de cette ville, où les troupes du roi entrèrent le :^0 septembre. La duchesse douairière de Bouillon, mère de Turenne, était morte pendant que celte allaire se négociait à Lyon ; elle n'eut pas la douleur de voir l'abaissement de sa maison , dont elle soutenait les privilèges avec un orgueil passionné. Le roi accorda au duc de Bouillon des lettres d'abolition qui furent expédiées avant la lin de septembre, mais qui ne furent enregistrées au parlement que le lendemain de la mort de Uichelieu, le 5 décembre. On avait promis au duc des dédommagements pour la perte de son domaine; Mazarin mit dix ans à régler cette question.

Turenne servit cette année en Espagne, sous les ordres du maréchal de la Meilleraye, avec un nouveau titre, celui de lieutenant général, qui lui fut conféré au mois de mars 164:2 , et non pas en 1638 ou 1639 , comme l'ont dit la plupart de ses biographes. Ce grade, nouvellement créé, prenait place entre celui de maréchal de camp et celui de maréchal de France. Il était au camp, devant Perpignan, quand il apprit l'arrestation de son frère. « Je n'ai jamais , en ma vie, eu nouvelle qui m'ait touché aussi sensiblement que celle-là, » écrit- il à sa sœur le 3 juillet. Le duc de Bouillon « ne lui avait jamais témoigné qu'il eût aucune part avec M. le Grand »; mais Turenne, qui en avait été vaguement informé à la cour, avait « prié son frère cent fois qu'il prît garde à lui, et qu'il ne fit nulle chose qui pût donner soupçon î. Il resta absolument en dehors de cette affaire. La faveur et le crédit qu'il devait à ses talents militaires et à sa loyauté n'en reçurent aucune atteinte.

Perpignan se rendit après cinq mois de siège, le 0 septembre. L'arsenal était des mieux fournis qu'il y eut alors en Europe. On y trouva de quoi armer vingt mille hommes, cent canons et de la poudre en quantité. CoUioures et Salces ayant été prises, la conquête du Boussillon était achevée, et cette province définitivement rattachée à la France.

La caippagne finie, Turenne revint à Paris. Il résulte d'une quittance datée du 10 octobre 1041 et portant sa signature, qui est conservée à la Bibliothèque nationale , que son traitement s'élevait à six cents livres par mois. C'était là pour lui, cadet de famille, une ressource importante ; mais les entreprises téméraires ds son frère aîné , le chef de sa maison, ayant compromis leurs affaires, il se trouva dans une situation gênée. « Ma chère sœur, écrit-il le 7 février 1643 à M"*^ de Bouillon, si vous pouviez faire quelques ventes de bois, cela m'accommoderait extrêmement, car je suis obligé d'emprunter de l'argent pour vivre et de le

prendre à intérêt, qui est une chose que vous savez qui incommode fort. y> Et le 28 mars : « Je n'ai pas besoin de grande rhétorique pour vous persuader que vous me ferez très grand plaisir si vous pouvez m'envoyer de l'argent de ce pays où vous êtes. »

Louis XIII « prenait occasion sur la religion à témoigner qu'il ne voulait rien faire » pour Turenne. (Même lettre.) Sa mort vint permettre à Turenne de prévoir quelque changement dans sa situation. Il était en fort bons termes avec Anne d'Autriche ; aussi écrivait-il à sa sœur en lui annonçant la mort du roi : « Je crois que le temps viendra auquel on pourra être en quelque considération '. » (16 mai 1643.)

Quelques jours après, en effet, le 30 mai , il fait savoir à sa sœur que la reine lui a commandé d'aller en Italie « et assuré qu'il serait maréchal de France à la fin de la campagne... », et il ajoute : « C'est sans lui en avoir parlé; au contraire, j'ai dit partout que je ne demanderais jamais rien si on ne donnait satisfaction à mon frère. » Le duc de Bouillon, (( qui voyait la reine et Monsieur tout-puissants, et qui avait perdu Sedan pour l'amour d'eux d , voulait « trouver jour pour y entrer. La reine avait toute sorte de bonne volonté », et elle aurait peut-être fini par céder si Mazarin <r ne lui avait fait la chose de si grand préjudice à l'État, qu'elle n'y osa rien faire ^ ».

Turenne se rendit en Italie, où la situation s'était modifiée. Les Espagnols, se voyant obligés de rappeler des troupes en Catalogne, mettaient, en dépit des traités, garnison dans toutes les villes conquises du Milanais et du Piémont. Le prince Thomas, irrité de ce manque de foi, se rapprocha de la France et rompit bientôt ouvertement avec l'Espagne. Il reçut de la régente des lettres patentes de général des armées du roi en Italie ; mais la cour de France ne faisait pas encore grand fond sur un dévouement d'aussi fraîche date, et désirait avoir à côté du prince un homme sur qui l'on put absolument compter. Turenne fut désigné. II devait € commander son corps à part, tout en prenant les ordres du prince Thomas^ i>. Le prince le reçut avec satisfaction, et dès son arrivée les opérations commencèrent.

Les alliés mirent avec grand fracas le siège devant Alexandrie. Ce n'était qu'une feinte. Turenne négligea ses lignes, laissa de grands

1 Tureime, dans la conversation et dans ses écrits, employait souvent, en parlant de lui, le pronom indéfini o«. Nous aurons souvent occasion de remarquer cette forme singulière. Elle a frappé tous ceux qui le connaissent, et ceux qui ont lu sa correspondance et ses Mé moires. Bussy-Rabutin en fait mention dans le remarquable portrait qu'il a laissé de Turenne. « Il s'était fait des matières de parler toutes particulières. Pour satisfaire à cette passion, quand il avait commencé un discours par : «Je ne sais si j'oserais vous dire, » il en disait des merveilles; et, parce que cela lui paraissait choquer la modestie qu'il aft'ectait si fort , il disait , par exemple , en parlant de lui : « Je vous assure que quand on était jeune on faisait fort bien cela. » 11 se traitait à la troisième personne, ajoute le caustique et peu juste lieutenant de Turenne, afin de pouvoir se louer comme il aurait fait de quelque autre. »

' Turenne à sa sœur, 30 mai 1643.

3 Id., 30 mai 1643.

i643 CHAPITRE I 53

intervalles entre ses quartiers, et les Espagnols jetèrent facilement dans la ville assiégée de nombreux renforts tirés presque tous de Trino, forte ville de Piémont, que les alliés avaient dessein d'attaquer. Le stratagème ayant réussi, l'armée quitte Alexandrie, se porte rapidement sur Trino, l'investit et la prend au bout de six semaines (24 septembre).

Le 7 septembre, Turenne avait été rappelé à Paris par Ma/.arin. Le siège fini , il revint et reçut l'avis qu'il était nommé maréchal de France.

Il fut reçu le 1G novembre suivant : «r Cet après-dîner, M. le vicomte de Turenne fut reçu maréchal de France, et, ayant demandé à être reçu comme prince d'Allemagne pour pouvoir précéder tous les autres maréchaux, il fut refusé, attendu la minorité du roi'. »

On fit dans la même promotion deux maréchaux de France, huguenots tous deux : Gassion et Turenne. Le premier était un brillant officier de fortune, dont la nomination enchanta l'armée; « l'autre était le vicomte de Turenne, qu'on ne connaissait encore que comme un excellent officier et qu'on allait bientôt connaître comme un grand homme ^ d

Bien qu'il n'eût encore que trente-deux ans, Turenne était mûr pour le commandement. Il avait déjà servi dix-neuf ans, et il avait emprunté aux difterents généraux sous lesquels il avait servi leurs qualités dominantes. « Il disait qu'il tenait du prince Henri d'Orange, son onde, les principes de bien choisir un camp, d'attaquer une place selon les règles, de former de loin un projet et de n'en rien faire paraître qu'au moment de l'exécution. En parlant du duc de Weimar, il disait que de rien ce général faisait toutes choses et ne s'enorgueillissait point de ses succès ; que lorsqu'il avait du malheur, il ne songeait pas tant à se plaindre qu'à s'en relever. Il avait remarqué, sous le cardinal de la Valette, que pour être agréable aux militaires il fallait, en arrivant à l'armée, renoncer aux fausses délicatesses de la cour, à la galanterie, aux amusements du bel esprit et vivre avec les officiers à leur mode, sans façon et sans affectation. Il fut confirmé, en voyant la conduite du comte d'Harcourt, dans la grande maxime de César, que de toutes les vertus militaires la diligence et l'expédition sont les plus essentielles, et qu'elles entraînent ordinairement le succès quand elles sont accompagnées de circonspection et de prudence ^ d

1 Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson.

* H. .Martin , Histoire de France. ^ Rainsay, Hintoire de Turenne.

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