‹ Histoire de Turquie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 1 sur 29 · TOURS · texte numérisé non relu

TOURS

A d MA ME ET €'% IMPRIMEURS - LIBRAIRES

M DCGC LIX

L'histoire de Turquie, comme celle de Russie, est à peine connue, ou plutôt elle est mal connue. Presque tous ceux qui ont entrepris de l'écrire se sont laissé éblouir par le prestige qui s'attache aux choses qu'on n'aperçoit que de loin. Seul, ou à peu

près seul, De Hammer, à notre époque, a bien saisi le caractère de la nation ottomane, et en racontant son passé il a fait pressentir l'avenir qui lui est réservé. Mais De Hammer a consacré dix-huit volumes aux annales de l'Empire d'Orient ; encore ne commence-t-il qu'à l'avènement d'Othman au trône (4300 de l'ère chrétienne), et il s'arrête à l'année 1777. Malgré le mérite de son travail, on peut donc le dire incomplet.

La Turquie, en effet, ne peut être connue qu'autant que l'origine même de la religion qui en est la base sera éclaircie, qu'autant qu'on pourra embrasser d'un coup d'œil rapide l'histoire des califes ou successeurs du Prophète, auxquels ont enfin succédé à leur tour les sultans de la race d'Othman. Mais ce n'est pas tout, cette histoire doit être conduite jusqu'à nos jours, pour qu'on puisse bien apprécier comment Abdul-Medjid continue les tentatives de régénération commencées par son père, le fameux Mahmoud, et surtout le véritable sujet de la guerre actuelle.

Nous avons essayé de raconter tout cela en un seul volume : nous osons espérer que nous avons réussi , non pas à donner une histoire détaillée ( chose impossible), mais un tableau fidèle de toutes les révolutions que ce vaste empire a éprouvées depuis Mahomet jusqu'en 1855.

Près de douze siècles se déroulent à nos yeux en un volume : panorama plein d'intérêt, mais aussi d'horreur!

Dans quelques pages finales, nous avons tenté de formuler nos impressions et de caractériser le courant dans lequel la Turquie se trouve de plus en plus emportée. Loin de nous la moindre prétention de

AVANT -PROPOS. â

prédire l'avenir réservé à l'empire d'Orient : nous avons seulement cru qu'il pourrait y avoir quelque intérêt à réunir dans une appréciation dernière les faits nombreux, et cependant toujours à peu près identiques, qui remplissent cette histoire.

Ç'a été un dur labeur que celui-là. Il fallait, en effet, tirer la vérité du milieu d'une foule de contradictions, parfois même d'erreurs. Avons-nous réussi ? Nous ne voulons ni ne pouvons trop nous en flatter : au moins avons -nous fait tous nos efforts pour nous tenir le plus près possible de la vérité.

Plus qu'aucune autre histoire, celle de Turquie est difficile à écrire : il existe peu de documents originaux publiés, et ceux que nous possédons sont trop souvent empreints du caractère hyperbolique qui semble être le propre des annalistes orientaux. Nous avons dû alors nous rattacher aux travaux les plus consciencieux des écrivains européens, tels que Démétrius Cantimir, Mayer, Ricaut, Mouradjad'Ohsson, Guer, Mignot, De la Croix, Salaberry, Alix, et surtout De Hammer, pour ne citer que quelques noms des plus connus.

Notre travail se divise en cinq livres, subdivisés eux-mêmes en chapitres, au nombre de treize en

tout Dans une introduction historique, nous faisons connaître Mahomet et les califes ses successeurs, jusqu'à l'avènement d'Othman .

Dire beaucoup, dire tout en un volume, tel a été notre dessein : puissions-nous avoir réussi !

Charles Barthélémy (de Paris).

mahomet et les califes ses successeurs, jusqu'a l*avénement d'otiiman, fondateur de l'empire d'orient.

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Les Arabes, peuple ancien, dont Ismaël fut le père, avaient perdu par degrés l'idée du vrai Dieu. L'ignorance les' avait conduits à la superstition, et la superstition à Fidolâtrie. Soumis à l'empire de leurs sens, d'abord ils adorèrent les astres, auxquels seuls ils croyaient devoir les richesses de la terre ; bientôt ils se firent des idoles aussi grossières que leurs arts. Quand Mahomet parut, ce n'était qu'une nation ignorante : d'immenses déserts et la mer, en la séparant des autres peuples, l'avaient dérobée à l'avidité des conquérants, ou soustraite à leur domination. Alors le monde presque entier était plongé dans la barbarie; le christianisme s'efforçait par tous les moyens possibles d'adoucir les mœurs de ses enfants; des sectes, des hérésies déchiraient le sein de l'Église. Les Juifs, répandus ça et là, également méprisés de toutes les nations chez lesquelles ils allaient s'enrichir, possédaient encore quelques bourgades sur les confins de l'Arabie. Les Égyptiens, les Grecs et les Romains, successivement la lumière ou l'effroi de l'univers, n'étaient plus que des barbares, « et s'il y avait des peuples libres sur la terre, dit un

« historien moderne, c'est que personne n'avait eu assez « de courage ni assez de talent pour les asservir. »

Tel était surtout l'état de l'Arabie lorsqu'on vit s'élever l'empire de Mahomet, ou plutôt l'empire des califes. Le faux prophète ne fit qu'en poser les premiers fondements. Son audace fut aidée par des mains encore plus habiles que les siennes ; elles donnèrent à cet édifice les dimensions et la solidité nécessaires pour qu'il pût s'élever et durer.

Mahomet (1), né à la Mecque (le 5 mai de l'année 570 de l'ère chrétienne) de parents pauvres, quoique considérés parmi les premiers de sa tribu, perdit son père et sa mère dès sa plus tendre enfance. Il avait reçu de la nature des grâces extérieures, un grand courage, une ambition démesurée ; mais la pauvreté le força de cher-

cher sa vie en conduisant des caravanes. Il servit d'abord plusieurs maîtres parmi ses compatriotes; enfin il se fixa chez une riche veuve nommée Cadisja, qui en fit bientôt son époux. Mahomet avait alors vingt-cinq ans. Il devint en peu de temps un des habitants les plus aisés de la Mecque. Jusqu'à l'âge de quarante ans, il ne parut occupé que de son commerce, du bonheur et de la fortune de sa bienfaitrice. Son ambition grandit dans l'obscurité. Il était, dit-on, sans instruction; mais assurément il ne manquait pas de génie. Il prétendit asservir son pays. Ses ancêtres avaient été à la tète du sénat de la Mecque ; un de ses oncles paternels y était encore le chef de sa tribu. Mahomet n'aurait pas été satisfait du premier rang au milieu d'un peuple d'égaux; il voulait des sujets, disons plus, des esclaves.

Un Juif avec lequel il eut de fréquents entretiens, un

(1) Son vrai nom est Mohammed; nous disons, par corruption, Mahomet.

moine nestorien chassé de son cloître, que Mahomet rencontra dans ses courses en Syrie, lui persuadèrent de 'soumettre les hommes par l'opinion, et de fonder une religion à la Mecque. Mahomet avait beaucoup d'audace ; ses compagnons inventèrent; il se chargea d'exécuter. Nourri dans la plus profonde ignorance, il osa tout à coup se dire un prophète ; ses maîtres, qui paraissaient être ses disciples, formèrent un mélange confus de christianisme et de judaïsme; ils jetèrent quelques étincelles de vérités dans un abîme de ténèbres; ils convinrent d'annoncer un Dieu éternel, incorporel, infini, source de toute perfection et de toute justice, un Dieu rémunérateur et vengeur, à ces grossiers idolâtres qui n'avaient su se faire que des dieux insensibles et sourds.

Mahomet et ses complices comptèrent beaucoup sur les droits que l'évidence a sur tous les hommes ; mais ils ne prétendaient user de la vérité que pour tromper plus sûrement. Un culte simple et pur n'aurait pas porté l'imposteur sur le trône; il voulait être roi, législateur et prophète; il fallait donc enchaîner par le merveilleux. Son Juif lui fournit toutes les rêveries du Talmud ; de plus, il lui persuada de feindre des révélations, des extases, des entretiens avec Dieu. Moïse et le Christ avaient été, disait-il, des prophètes envoyés tour à tour pour éclairer les hommes; mais les hommes avaient abandonné leurs voies. Mahomet, prophète plus grand qu'eux, affectait une mission plus étendue ; il venait annoncer de plus grandes vérités. Il était important de séduire; l'imposteur ouvrit à ses prosélytes un paradis de délices.

Le Coran (1), que tous les musulmans croient le seul

(1) On dit ordinairement rAlcomn; il faut dire le Coran ou Alcoran

simplement [al, le ou la; Coran s livre ou écriture par excellence).

livre divin, ne fut composé ni par la même main, ni dans le même temps. Le désordre et l'inégalité qui y régnent, un mélange perpétuel de maximes et de faits qui se combattent, prouvent que les circonstances et les besoins différents donnèrent lieu à chaque chapitre. Toutes les fois qu'il fallait ou prévenir quelque contradiction ou remédier à quelque désavantage , on disait que Fange Gabriel venait d'apporter un ordre exprès de Dieu. Le recueil complet de ces chapitres ne fut fait qu'après la mort de Mahomet.

Cependant la mission du Prophète se manifestait par degrés. Sa femme, ses parents, ses esclaves furent ses premiers disciples. Mais Mahomet éprouva d'abord dans le sein de sa patrie les persécutions qui attendent tous les novateurs. Il se disait l'envoyé de Dieu, l'organe de sa puissance. Des républicains n'avaient garde de reconnaître un maître plus absolu que les plus puissants potentats. Ce fut bien pis lorsqu'il prétendit avoir eu, comme Moïse, des entretiens avec Dieu; lorsqu'il voulut débiter à ses nouveaux disciples la relation de son prétendu voyage dans les sept cieux. Cette absurde fiction, faite, selon Mahomet et ses amis, pour lui donner parmi les Mecquois tous les caractères de législateur et d'envoyé de Dieu, indigna d'abord le petit nombre des sages, qui ne virent que de pitoyables puérilités dans une fable aussi mal ourdie ; mais elle révolta bien plus encore la multitude, amoureuse de sa liberté, que le prophète attaquait, et de l'idolâtrie, qu'il voulait renverser. En effet, il créait des anges à soixante-douze tètes, dans la bouche de chacun desquels se trouvaient soixante-douze langues, qui parlaient toutes ensemble chacune soixante-douze idiomes différents; un esprit céleste sous une forme humaine,

d'une si prodigieuse grandeur, que la distance d'un seul œil à l'autre était de quatre-vingt-dix journées de chemin; un coq dont les pattes posaient sur le second ciel, et qui cachait sa tête dans le troisième, à cinq cents journées de distance l'un de l'autre , et dont le chant se faisait entendre de toutes les créatures vivantes, excepté des hommes. Tant de merveilles de cette nature auraient enchanté des idolâtres ignorants et enthousiastes, si d'autres absurdités , plus anciennement respectées , n'avaient pas été contredites par celles-ci.

Quoi qu'il en soit, les plus zélés disciples de Mahomet furent bientôt chassés de la Mecque et s'enfuirent à Yatreb ou Médine, ville d'Arabie, à soixante -dix lieues de la Mecque. La famille du Prophète le soutint encore quelque temps dans sa patrie. Médine était remplie de Juifs et de chrétiens qui y avaient quelque autorité. Ceux-ci, apprenant qu'il y avait un homme persécute à la Mecque pour avoir voulu renverser les idoles et annoncé un Dieu infini, incorporel, qui récompense les bonnes actions et qui punit les mauvaises ; pour avoir dit que Jésus était l'envoyé deDieu,nlsde Marie toujours vierge; ils crurent, ou plutôt ils espérèrent trouver un appui du christianisme dans celui qui ne songeait qu'à le renverser^ Plusieurs Médinois accoururent à la Mecque, où Mahomet était toléré avec peine par le crédit de quelques parents puissants qui, sans le croire un prophète, protégeaient son imposture. C'est en faveur de ces chrétiens abusés qu'on voit les louanges du christianisme dans les premiers chapitres du Coran. Mahomet inventa le jeûne du Ramadan, pour imiter le carême des chrétiens, comme il avait emprunté des Juifs, ou même des Arabes qui en avaient l'usage, la circoncision, le don de la dime, qu'il

appliqua aux pauvres, et l'abstinence de la chair de porc.

Mahomet fit bientôt des prosélytes de ces amateurs de la nouveauté qui connaissaient bien peu la religion de leurs pères. Plusieurs chrétiens de Médine lui prêtèrent serment comme à l'envoyé de Dieu et à leur légitime monarque. Dès lors l'imposteur voulut réunir le sacerdoce et l'empire ; il crut que les deux glaives auraient plus de force dans une même main. Le dévouement de ses sectaires suscita la haine desMecquois, qui virent avec effroi une monarchie s'élever parmi eux sur les fondements du fanatisme; ils attentèrent à la vie de Mahomet, devenu % trop puissant pour qu'on pût le punir comme un criminel ordinaire. La maison du Prophète fut investie; il s'enfuit, laissant AU, son cousin et un de ses premiers disciples, dans la chambre où les Mecquois pensaient le surprendre. Plusieurs partis poursuivirent le Prophète hors des murs de la Mecque. Caché dans une caverne sur le chemin de Médine,* il prétendit depuis avoir échappé par un miracle à la recherche de ses ennemis. La tradition dit qu'au milieu d'une forêt épaisse et antique, des arbres sortireut de terre tout à coup pour étendre leurs rameaux sur l'entrée de la retraite du Prophète ; que des toiles d'araignée pendantes à ces arbres persuadèrent à ceux qui le cherchaient, sans doute négligents ou crédules, que nul homme n'avait passé en cet endroit depuis longtemps. C'étaient là les prodiges que l'imposteur pensait opposer à ceux qui lui demandaient des preuves surnaturelles de sa mission; mais il sut bientôt en fournir de plus convaincantes. Son parti grossit à Médine; il réduisit à main armée cette ville, dans laquelle il n'avait paru d'abord demander qu'une retraite. 11 exigeait de ses

INTRODUCTION HISTORIQUE. ii

prosélytes le serment solennel d'étendre par le feu et par le fer la foi musulmane ou Y Islamisme (1) .

Mahomet, établi dans Médine, y bâtit une mosquée (2) , et donna une forme au culte qu'il voulait fonder. Luimême expliquait sa loi; il prononçait tous les jours des prières publiques. Après avoir combattu les Arabes du dehors qui se réunissaient en troupes contre lui, après avoir donné l'exemple du carnage contre les caravanes qu'il attendait près les murs de Médine, il retournait dans la mosquée ; il bénissait le peuple de ses mains sanglantes ; il l'exhortait à massacrer les infidèles, pour offrir des sacrifices agréables au Seigneur. Deux dogmes souvent répétés par le prophète contribuèrent à rendre ses soldats redoutables. Le premier est que personne, selon le Coran, ne peut fuir sa destinée ; toute prédestination est invincible, et l'homme qui ne doit pas mourir à une certaine heure, serait en vain accablé d'une grêle de traits par une armée entière ; celui au contraire dont le terme fatal est arrivé n'évitera jamais la mort par aucune précaution efficace. Ainsi les véritables musulmans abusent du principe de la prescience de Dieu, et ne se croient pas plus en danger à la bataille la plus meurtrière que dans un festin ou dans leur lit. Le second motif de courage est la promesse solennelle du Prophète, que tous ceux qui mourront les armes à la main contre les infidèles (3) seront martyrs et admis dans le paradis de délices, de quelques crimes qu'ils aient pu se noircir. Des hommes fortement préoccupés de pareilles erreurs ne pouvaient

être qu'invincibles. Les successeurs de Mahomet profi-

(1) Ce mot signifie en arabe la vraie foi, \i) Temple des Turcs. (3) Ou giaours, chiens.

tèrent bien plus que lui de ce sanguinaire enthousiasme qui élevait des soldats féroces au rang d'apôtres et de martyrs, et qui contraignait tous ceux que la persuasion ne pouvait gagner.

Mahomet avait perdu Cadisja , sa femme , avant sa sortie de la Mecque. Il donna la seule fille qui lui restait d'elle en mariage à son cousin Ali. Elle se nommait Fatmé. C'est d'elle qu'est sortie cette nombreuse postérité d'hommes que l'on nomme tous émirs, et qui seuls, dans les pays mahométans, portent le turban vert, comme descendants du prophète.

Une des lois de Mahomet des plus essentielles et des plus transgressées, c'est la privation totale de vin. Son usage était plus dangereux en Arabie que dans un autre climat. Les Arabes, plus susceptibles de l'ivresse par la chaleur de leur sang et par la violence de la liqueur, plus capiteuse qu'en aucun autre pays, se livraient sans réserve à un plaisir qui presque toujours leur était funeste. L'ivrognerie devait nuire à la subordination, l'essence du mahométisme,et à cette gravité extérieure que le Prophète exigeait de ses sectaires. Ceux qui ont recueilli les principaux traits de la vie de Mahomet racontent que, passant par un village de l'Arabie, le Prophète vit une assemblée de paysans échauffés par le vin qui célébraient une noce; ils paraissaient tous de la plus grande gaieté et de la meilleure intelligence ; ils riaient, ils s'embrassaient. La joie, la concorde de ces bonnes gens fixèrent les regards de Mahomet, qui s'amusa quelque temps de ce spectacle; mais le soir du même jour, en repassant par cet endroit, il vit la terre couverte de sang, et il apprit que cette allégresse s'était tournée en querelle, qu'il en avait coûté la vie à plusieurs, et que ces gens si gais et

si paisibles étaient devenus ennemis irréconciliables. Dès cet instant, dit- on, Mahomet résolut de défendre l'usage du vin à tous ses prosélytes. Afin de donner plus de poids à cette loi, il fallut raconter des absurdités qui pour les Arabes étaient des merveilles. C'est avec les contes du Coran et des armées nombreuses qu'on a subjugué tant de millions d'hommes, et soumis tant d'empires.

Depuis Thégire (1 ) , c'est-à-dire depuis la fuite à Médine , Mahomet ne songea plus qu'à étendre sa loi par la force des aimes. Importuné de toutes les objections dont on * l'accablait, il dit à ses disciples qu'il était venu non pour disputer, mais pour combattre; que la puissance de Dieu qu'il annonçait devait être manifestée par le courage de ses ministres et par de rapides succès. Les armes du Prophète furent plus puissantes que ses prédications. Tous ses néophytes devenaient des soldats. L'espoir d'un riche butin ou d'une éternité de délices rangea bientôt un grand peuple sous ses enseignes. L'imposteur se rendit formidable à ses compatriotes de la Mecque. Après bien du sang répandu, bien des villes soumises, les Mecquois conclurent une trêve de dix ans, pendant laquelle il serait libre au Prophète de venir sans armes en pèlerinage dans leur temple. Ce temple, qu'une vieille tradition disait avoir été bâti par Ismaël , était révéré universellement ; on y vénérait surtout une pierre noire que les anges avaient, dit-on, apportée blanche pour entrer dans cet édifice, et

(1) Cette ère des musulmans commence au vendredi 16 juillet 622. Leur année est de douze mois lunaires, et a trois cent cinquante-quatre jours huit heures quarante-huit minutes ; ainsi trente-trois de nos années en font trente-quatre plus six jours des leurs. C'est cette nouvelle ère. qui a rendu le vendredi le jour solennel de la semaine chez les musulmans, comme le dimanche chez les chrétiens, et le samedi chez les Juifs. Ce choix, d'ailleurs, s'accordait avec l'usage des Arabes de faire leurs assemblées ce jour-là.

que les péchés des hommes avaient noircie. Quoique par succession de temps le temple de la Mecque eût été rempli d'idoles, Mahomet, qui se disait envoyé, non pour établir une loi nouvelle, mais pour réformer celle que les idolâtres avaient corrompue, voulut honorer de plus en plus l'édifice vénéré depuis si longtemps. Il y fit un pèlerinage, sacrifia soixante-trois chameaux, suivant les années de sa vie, lesquels joints à trente-sept qui furent immolés par AU, firent le nombre de cent. 11 y pratiqua des cérémonies extérieures qui devinrent autant de préceptes pour ses disciples. Il ordonna que chaque musulman visiterait le temple de la Mecque au moins une fois dans sa vie (1) .

Le soin que Mahomet prenait de faire de la Mecque le siège de sa nouvelle religion devait persuader aux habitants de cette ville qu'il ne négligerait rien pour s'en emparer. Ses armes devenaient de plus en plus formidables, et lorsqu'il succombait, ce qui arrivait rarement, Mahomet attribuait ces revers aux péchés des soldats, toujours lavés par le sang qu'ils répandaient, mais qui lui faisaient perdre ses avantages. Il dut à cette persuasion, et encore plus à la faiblesse et à la division des Arabes, les conquêtes rapides qu'il fit en moins de dix ans en Arabie. Les princes voisins, qui avaient formé de petites souverainetés des débris de l'empire romain, étaient presque tous chrétiens; ou ils se soumettaient à son autorité, ou ils recherchaient son alliance. Il imposait une taxe personnelle sur chacun de leurs sujets qui n'embrassaient pas la foi musulmane.

Dans le cours de ses conquêtes, l'imposteur pensa perdre la vie par un accident qui devait le dévoiler à tous ses

(1) Ce temple était nommé la Caaba, qui ( en arabe) signifie carré, à cause de sa forme.

sectaires. Dans une ville nouvellement conquise, une jeune fille dont Mahomet avait fait mourir le frère entreprit de le venger; elle servit au Prophète une épaule de mouton imprégnée d'un poison subtil. Averti, non par la science divine, mais par le mauvais goût du mets qu'on lui présentait, Mahomet rejeta ce qu'il en avait pris; mais il ne put prévenir toutes les impressions du poison qui s'était glissé dans ses veines , et qui lui causa des convulsions violentes. La coupable avoua la vérité, disant qu'elle avait voulu connaître si Mahomet était prophète, ou n'était qu'un imposteur. On la livra aux parents d'un jeune homme qui, ayant mangé de ce mets plus que Mahomet, était mort aussitôt. Ils vengèrent dans le sang de l'homicide la perte de leur fils. Mais le Prophète ne revint jamais bien de cette prétendue épreuve; il traîna encore trois ans une vie languissante, sans que son ambition fût ralentie, sans être moins vigilant, moins intrépide, moins hypocrite ni inoins voluptueux.

Les Mecquois voulurent pendant la trêve secourir une ville dont les soldats de Mahomet formaient le siège. Celui-ci se hâta d'armer contre eux, regardant la trêve comme rompue. Ses troupes augmentaient chaque jour, soit par l'espoir du butin, soit par la persuasion, soit par la crainte. Il devint (630 avant J.-C, 8 de l'hégire) le souverain despotique de sa ville natale, dont il avait été chassé quelques années auparavant. Maître de ce temple fameux, si vénéré par ses prosélytes, il brisa les idoles qui y étaient en grand nombre, et prétendit rendre au sanctuaire d'un Dieu unique sa pureté primitive, en y faisant débiter toutes les rêveries du Coran, et les signes absurdes de sa mission.

Mahomet aurait été bientôt souverain de toute l'Arabie

si son exemple n'avait pas suscité deux autres imposteurs, prophètes, guerriers, législateurs comme lui, qui songèrent à profiter de la faiblesse des Arabes et de leur goût pour la nouveauté. Molozéima et Alasvaad, tous les deux musulmans, tentèrent dans le même temps, et chacun dans des provinces éloignées, de soumettre le peuple en leur propre nom, et de lui donner des lois différentes. Ces deux entreprises, faites par deux hommes braves et lettrés, troublèrent les derniers jours de Mahomet, et ébranlèrent son trône. L'impression du poison qu'il n'avait pu effacer faisait, après trois ans, des progrès rapides. Il envoya ses lieutenants contre des rivaux trop redoutables, et, avant sa mort, il sévit délivré de l'un d'eux. Alasvaad, tralii par sa femme et par ses proches, qui le vendirent à Mahomet, fut assassiné dans sa propre maison. Mais le renversement de Molozéima, plus à craindre, et qui déjà s'était emparé de quelques villes de l'Arabie, était réservé au premier successeur de Mahomet.

Enfin, le Prophète mourut, l'an 1 1 de l'hégire, le 633 e de Jésus-Christ, à Médine, dont il avait fait le siège de sa puissance : il était âgé de plus de soixante-trois ans, et il avait trompé, combattu et régné vingt -trois ans dans presque toute l'Arabie. Les biographes de Mahomet, en publiant ses impostures, ont trop vanté son génie. Les circonstances le servirent puissamment; il dut sans doute beaucoup à son audace, à sa patience dans les travaux, à ses talents pour la guerre : mais, s'il fut le fondateur du puissant empire des califes et d'une religion étendue, ceux qui mirent le Coran dans sa bouche et les armes dans ses mains, qui combinèrent jusqu'où l'on pouvait compter sur la crédulité des Arabes, qui leur montrèrent quelques vérités pour accréditer mille erreurs, furent plus

utiles à la gloire de Mahomet que son ignorance , son incontinence et sa sévérité ne lui furent nuisibles. Les plus grands succès du mahométisme ne vinrent qu'après la mort du Prophète. Il avait combattu pour s'emparer de quelques villes : ses successeurs asservirent des provinces et des royaumes, et la loi musulmane fut d'autant plus respectée , que son auteur n'étalait plus aux yeux du peuple le scandale d'une conduite qu'il avait souvent fallu excuser.

Mahomet fut enterré avec beaucoup de pompe, dans la ville même où il était mort. La visite de son tombeau est encore le pèlerinage le plus célèbre parmi les musulmans, après le pèlerinage de la Mecque.

lie sceptre semblait appartenir à Ali, le plus proche parent du Prophète, son unique gendre, son plus ancien disciple, celui qui le premier avait exposé sa vie pour défendre celle de son maître. Mais Ayesa, fille d'Abubekre, et une des femmes de Mahomet, qui avait eu à se plaindre d'Ali en plusieurs circonstances, saisit l'occasion de se venger. Dans les derniers moments du Prophète, elle le détermina à charger Abubekre, son père, du soin des prières publiques et des fonctions du sacerdoce, que Mahomet avait toujours accomplies lui-même jusqu'alors. Après sa mort, Ayesa et ses amis s'efforcèrent de persuader au peuple que le choix du Prophète désignait Abubekre pour son successeur. Cette opinion s'accrédita; les plus zélés partisans d' Ayesa prêtèrent serment à son père, sans attendre un consentement unanime. Omar et ses amis se déclarèrent aussi pour Abubekre : en moins de deux jours, tous les Médinois et tous les étrangers qui étaient dans la ville se rangèrent sous les étendards d'Abubekre; on le nomma calife (ce titre en arabe signifie

iS INTRODUCTION HISTORIQUE.

vicaire). Ali lui-même souscrivit depuis à ce choix; il reconnut son rival pour maître. Mais par la suite ses sectateurs regardèrent cette élection et les deux qui la suivirent comme autant d'usurpations. C'est encore le fondement d'un grand schisme parmi les musulmans. Les Persans et plusieurs autres peuples regardent Ali comme le successeur immédiat du Prophète.

Abubekre sut se servir des deux glaives que Mahomet avait laissés dans ses maius ; il recueillit avec soin les chapitres du Coran, épars çà et là, que le Prophète semblait avoir abandonnés aussitôt qu'ils avaient produit l'effet qu'il en attendait. Le calife les rangea comme on les voit encore, sans ordre chronologique et sans analogie de matière. Les Arabes étaient incapables de cette méthode. La confusion qui règne dans chacun de ces chapitres se trouve aussi dans leur agencement. Ce livre, plein d'images hardies , de préceptes sages , d'histoires puériles , d'idées fausses , annonce que diverses mains l'ont écrit , et que ses auteurs ont songé à éblouir des enthousiastes plutôt qu'à éclairer des hommes. Abubekre, pour accréditer de plus en plus sa religion, voulut recueillir la mémoire des paroles et faits remarquables de MahomeU Ce livre, après le Coran , le plus respecté parmi les musulmans , est appelé la Sunna.

De quelque gloire que le Prophète eût joui pendant sa vie , ses successeurs surent le faire bien plus grand après sa mort. Le seul nom de Mahomet portait dans le cœur de tous ses sectaires une véhémence, un courage qui les rendait invincibles. Abubekre, en rappelant aux musulmans qu'ils avaient entendu la voix du Prophète dans cette même chaire où il leur parlait, en faisait autant de héros. Avec ce précieux enthousiasme, il écrasa le parti

INTRODUCTION HlSTORîQUÉ. Î9

de Molozéima, le dernier rival de son maître ; il acheva de soumettre l'Arabie; il conquit le royaume d'Irak et la Syrie jusque par delà Damas ; il défit plusieurs armées nombreuses de l'empereur Héraclius. Abubekre ne régna que deux ans et quatre mois. Pendant ce court espace il soumit plus de pays à la loi musulmane que son fondateur n'avait fait durant toute sa vie. L'empire des califes, déjà formidable aux Grecs et à toute l'Asie, passa sans contradiction dans les mains d'Omar, qu' Abubekre choisit à sa mort pour lui succéder. Celui-ci joignit au titre de calife celui de commandeur des croyants, que ses successeurs gardèrent.

Le nouveau calife vit croître sous son règne la puissance musulmane; il ne parut point à la tête des armées. Content des fonctions de la chaire et du trône , et tranquille à Médine , il donnait des lois à tout son empire , tandis que ses généraux conquéraient la Palestine, le reste de la Syrie, toute TÉgypte, Tripoli d'Afrique et son territoire, une grande partie du pays de Barka, du Korasan , de l'Arménie et de la Perse. Personne ne sut mieux qu'Omar profiter de l'obéissance aveugle que les musulmans avaient vouée à leurs califes. Les généraux qu'Omar dépossédait à la tète des plus nombreuses armées , baisaient respectueusement l'ordre venu de Médine, et devenaient les lieutenants de leurs successeurs. Le calife, bien persuadé que l'ignorance et l'erreur pourraient seules entretenir ce dévouement, ordonna de brûler la fameuse bibliothèque d'Alexandrie , qui devait sa fondation aux Ptolémées. « Si ces livres , disait Omar, démentent le Coran et la Sunna , il faut les anéantir ; s'ils y sont conformes, qu'avons-nous besoin d'eux? Notre loi nous suffit. » Après dix ans de règne, Omar mourut assassiné par

un esclave dont il avait refusé d'écouler les plaintes. Le meurtrier se tua lui-même pour éviter une mort plus cruelle. Omar n'expira qu'après trois jours écoulés depuis sa blessure, refusant de désigner son successeur. Mais il remit son droit à six compagnons du Prophète qui vivaient encore autour de lui. Ali était de ce nombre; il fit de vains efforts auprès des cinq autres électeurs pour obtenir d'eux ce qu'il croyait être son héritage. Les ennemis qu'Ayesa lui avait suscités, la vénération que les musulmans marquaient à la veuve du Prophète et à la fille de leur premier calife, écartèrent encore une fois de la chaire de Mahomet celui de tous ses disciples qui avait le mieux servi son maître. Ali se réunit malgré lui aux cinq qui lui refusaient la suprême puissance , pour la déférer à Othman, comme lui compagnon du Prophète, mais qu'Omar avait déclaré indigne du califat à tous ceux qui lui avaient proposé de le choisir.

Othman imita son prédécesseur en ce qu'il ne parut point à la tète des armées. Ses généraux achevèrent la conquête du Korasan et de la Perse ; ils renversèrent ce trône , et firent mourir le dernier de ses rois ; ils s'emparèrent de l'île de Rhodes ; ils entrèrent dans la Nubie; ils soutinrent une guerre contre l'empereur des Grecs et le chassèrent d'Alexandrie, qu'il avait reprise. Mais tandis qu'ils reculaient les bornes de l'empire, le calife se laissait aller à une honteuse mollesse et à tous les excès du gouvernement despotique. Au lieu d'imiter ses prédécesseurs, qui menaient une vie simple et frugale, et distribuaient tous les vendredis le fond du trésor aux musulmans, ne se réservant pour eux, par jour, qu'environ vingt-quatre sous de notre monnaie, Othman dépossédait les gouverneurs de province établis par Omar, par Abubekre et par

Mahomet même, pour placer ses flatteurs, auxquels il prodiguait des trésors fruits des conquêtes que ni lui ni eux n'avaient faites.

Cette conduite suscita des mécontents qui en peu de temps devinrent des rebelles. On sema la sédition dans toutes les provinces de l'empire. Les Arabes vinrent en grand nombre camper près de Médine, d'où ils envoyèrent leurs chefs vers le calife pour lui signifier qu'il eût à rétablir les gouverneurs dépossédés, à chasser ses favoris, ou à déposer le sceptre. Le malheureux calife, tout tremblant, obéit à des rebelles qu'il eût fallu réprimer; il monta en chaire, promit de réformer sa conduite, déposa les gouverneurs qui déplaisaient, et nomma les chefs de la sédition aux places qu'il faisait vaquer. Cette condescendance parut rétablir le calme, les révoltés se dissipèrent, chacun se disposant à jouir du fruit de la rébellion. Mais l'intrigante Ayesa entreprit de devenir une seconde fois l'épouse du commandeur des croyants.

Ayesa voulut mettre sur le trône un jeune homme appelé Télha; elle corrompit le secrétaire d'Othman; ils fabriquèrent ensemble des lettres revêtues du sceau de Mahomet et adressées aux gouverneurs dépossédés, qui portaient en substance que, loin qu'ils dussent obéir aux prétendues lettres de déposition, Othman leur ordonnait de se saisir de ceux qui voudraient leur succéder, de leur faire couper les pieds et les mains, et de les faire empaler. On fît en sorte que ces faux ordres fussent surpris par ceux qui paraissaient devoir en être les victimes. La main du secrétaire , le sceau qu'il y avait apposé , ne leur permettant pas de douter de la vérité de ces lettres , ils retournent furieux à Médine , soulèvent le peuple une seconde fois, pénètrent dans la maison du calife, et le

percent de coups sans vouloir l'entendre. Son corps demeura trois jours sans sépulture dans l'endroit où il avait été frappé, puis il fut enfoui sans qu'on daignât lui rendre le moindre honneur. Il avait régné près de douze ans , et était âgé de quatre-vingt-deux ans quand il fit cette fin malheureuse. Avant l'assassinat du calife, Ayesa était partie pour la Mecque, afin de détourner les soupçons qui pouvaient tomber sur elle. Cette précaution nuisit à ses desseins.

A peine Othman était mort, que tous les yeux se tournèrent vers Ali. Son grand courage, une connaissance parfaite du Coran, une vieillesse exempte de faiblesse et d'infirmités le rendaient vénérable à tous les Médinois. Ses amis publiaient qu'il aurait dû être le premier successeur du Prophète. L'âge avait modéré l'ambition d'Ali; il résista quelque temps avant de monter sur la chaire des califes ; mais il parut se rendre aux vœux unanimes des Médinois. Télha lui-même , entraîné par le torrent , prêta au nouveau calife le serment accoutumé qu'il se promettait bien d'enfreindre ; et aussitôt après il s'enfuit à la Mecque, portant à la veuve de Mahomet la tunique ensanglantée du calife Othman. Cette femme artificieuse voulut paraître venger un crime dont elle était le véritable auteur; on la nommait la mère des croyants : elle abusa de son crédit sur le peuple pour faire juger Ali l'assassin d'Othman. La fatale tunique fut exposée dans le temple de la Mecque comme étendard de la rébellion ; on la porta même à Damas , où le gouverneur de Syrie, zélé serviteur d'Othman , fit les plus grands efforts contre Ali , qu'il croyait être l'assassin de son maître.

Cependant Ayesa , capable de tout entreprendre pour Télha , songeait à s'emparer de l'Arabie ; elle assembla

précipitamment des soldats qui pensèrent marcher à une victoire certaine sous la conduite de la mère des croyants. Elle écrivit à tous les gouverneurs qu'ils eussent à reconnaître la voix de Mahomet. Quelques-uns, à la vue de pareils ordres , tombèrent le visage contre terre ; d'autres, fidèles à leurs serments, se déclarèrent pour le calife élu ; enfin Y Arabie vit en peu de temps deux armées prêtes à déchirer cet empire devenu si formidable. Ayesa , marchant à la tète de la sienne dans une espèce de litière couverte que portait un chameau , voulut s'emparer de Pasra, l'une des plus fortes places de l'Irak. Ali accourut pour la défendre, les armées se rencontrèrent , et malgré la médiation des chefs la bataille fut engagée. Depuis longtemps on n'en avait point vu de plus meurtrière; le chameau d' Ayesa la portait partout où sa présence pouvait animer les soldats ; bientôt le pavillon de sa litière fut couvert de dards , et son chameau tomba sous les coups dont il était criblé ; Télha périt auprès de sa bienfaitrice. Après la plus vigoureuse résistance, l'armée d' Ayesa fut taillée en pièces : elle-même étant tombée dans les mains du calife, celui-ci respecta la veuve de son maître , mais il la condamna à l'obscurité commune à toutes les femmes musulmanes. Ayesa passa le reste de sa vie servie et enfermée comme le devait être la femme de Mahomet.

Cette victoire soumit au calife l'Arabie, l'Irak, l'Égypte et la Perse. Mais Moavie , gouverneur de Damas , avait assemblé une armée en Syrie ; il croyait toujours , ou il feignait de croire Ali l'assassin de son maître Othman , qui était aussi son cousin germain ; tous deux descendaient d'Ommias, oncle de Mahomet. Sous ce prétexte il se fit déclarer calife, promettant, disait-il, d'abattre

l'usurpateur; il séduisit môme le gouverneur de la Palestine, et se préparait à entrer en Arabie, quand Ali, nouvellement vainqueur d'Ayesa , apprit qu'il était temps de s'opposer à un ennemi plus formidable. Quatre-vingt-dix mille hommes marchèrent sous ses ordres , et joignirent à Saffein, sur les confins de l'Arabie, l'armée de Moavie, plus nombreuse encore. Dans plusieurs petits combats de troupes détachées, les armes d'Ali eurent toujours l'avantage. Enfin le brave calife fit proposer à son adversaire, pour épargner le sang musulman, de vider leur querelle corps à corps , et de n'abandonner le sceptre qu'avec la vie. Malgré la vieillesse d'Ali , sa valeur était redoutée; Moavie répondit à son lieutenant Amru , qui le pressait d'accepter un défi qu'il ne pouvait éluder sans déshonneur : « Vous êtes donc certain de devenir calife à ma place? »

AU, indigné de la lâcheté de son adversaire, brûlait de donner bataille ; il y disposa ses troupes , et comme il était près d'attaquer le camp de Moavie, on en vit sortir les chefs portant des exemplaires du Coran au bout de leurs lances, et les présentant aux soldats d'Ali comme gages d'union et de sauvegarde. Le calife voulait charger ces hypocrites avec vigueur, mais son armée refusa de le suivre, tous s'écrièrent : « Nous ne combattrons pas contre la loi de. Dieu. » 11 fallut faire retraite, et bientôt des députés de Moavie parurent dans le camp d'Ali; ils venaient proposer de remettre à deux arbitres choisis dans chacune des deux armées la décision de la querelle. Comme les chefs du parti d'Ali le pressaient de prononcer : <c Je n'ai rien à décider, s'écria-t-il , au milieu d'une armée qui a refusé de m'obéir; c'est à vous d'achever votre ouvrage. » Moavie ayant nommé un arbitre ,

quelques soldats d'Ali en nommèrent un autre sans la participation du calife. 11 promit ensuite de s'en rapporter à sa décision. Les deux partis établirent de concert un endroit de franchise où la conférence devait avoir lieu , et les califes se retirèrent avec la plus grande partie de leurs troupes, Ali à Cufa, Moavie à Damas. Amru, arbitre choisi par le parti de Moavie, persuada à l'arbitre d'Ali qu'il fallait que chacun déposât publiquement son calife, afin que l'élection qu'ils feraient ensuite de concert fût plus libre et plus respectée. L'arbitre arabe étant monté sur un tribunal élevé dans la place, que remplissait un grand peuple : « Je dépose, dit-il, Ali du califat, comme j'ôte cet anneau de mon doigt. » Alors l'arbitre syrien occupant la place du premier : « Vous avez entendu, dit-il, à baute voix, qu'Ali vient d'être déposé au nom des Arabes; je le dépose aussi au nom des Syriens. Puisque le califat est vacant, j'y nomme Moavie, et je le revêts de la puissance souveraine, comme je mets cet anneau à mon doigt. » Les Arabes, trompés, protestèrent à grands cris contre cette ruse , et les deux partis se séparèrent plus divisés que jamais.

Tandis qu'on trahissait la cause d'Ali à Saffein , ce calife était occupé à calmer une sédition près de Cufa. Les mêmes soldats qui avaient refusé de combattre contre le Coran faisaient un crime à leur maître d'avoir abandonné au jugement des hommes ce qui devait, disaient-ils, être jugé par Dieu seul. Au nombre de treize mille ils s'emparèrent d'une ville de l'Arabie appelée Naarvan , déclarant qu'ils ne reconnaîtraient plus Ali pour calife, s'il ne désavouait pas les arbitres qu'il avait laissés à Saffein. Ali avait donné sa parole, il ne crut pas devoir la rétracter; il marcha contre les rebelles au lieu de leur répondre.

Arrivé près de Naarvan, il plaça le Coran au bout d'une pique à la vue de la ville, publiant qu'il ferait grâce à tous les soldats qui se rendraient sous cette enseigne ; qu'au contraire ceux qui persisteraient dans la révolte seraient passés au fil de l'épée. Dans ces temps de trouble et de ferveur, le Coran, comme on Ta déjà vu, était plus respecté que les califes. Neuf mille séditieux se réunirent à ce qu'ils regardaient comme le signe de leur foi, et Ali, étant facilement entré dans la ville, mal fortifiée, fit égorger ce qui y restait de transfuges sans en épargner un seul.

Ce fut après cette victoire, ou plutôt après ce carnage, qu'il apprit ce qui s'était passé à Safîein ; il sut encore que l'Égypte s'était rendue à Moavie par la négligence et par la mauvaise administration de ses gouverneurs , et qu'Amru , ce même arbitre qui avait tenté de dépouiller Ali du califat pour en revêtir son maître, était entré paisiblement en Égypte, prétendant la gouverner au nom de Moavie. L'Arabie n'était pas plus tranquille que les autres contrées de l'empire de Mahomet. Moavie envoya ravager plusieurs cantons de l'Yémen, qui en fait partie. Les musulmans, qui pensaient toujours combattre pour leur loi , était plus cruels encore envers leurs frères égarés qu'envers ceux qu'ils nommaient infidèles. Tant de sang versé suscita des assassins qui crurent délivrer leur patrie en arrachant la vie à ses oppresseurs. Trois hommes complices de plusieurs autres prirent, l'un le chemin deCufa pour aller assassiner Ali, l'autre celui de Damas pour faire subir le même sort à Moavie, le troisième celui du Caire pour frapper Amru. Moavie ne reçut qu'une blessure dont il ne mourut pas; Amru étant malade le jour que celui qui voulait le tuer se mit en devoir de le faire,

l'assassin perça un autre iman (1) qui prononçait la prière publique au lieu d'Amru. Ali seul périt; il fut frappé dans la mosquée. D'abord la blessure ne parut pas mortelle; mais on connut bientôt que le fer était empoisonné. Le calife ordonna qu'après qu'il serait expiré on tuerait son meurtrier d'un seul coup.

Ali mourut âgé de soixante-treize ans, la quarantième année de l'hégire, après un règne de quatre ans et dix mois. Il avait plus de connaissances, d'élévation et de génie, qu'aucun de ses prédécesseurs; mais il fut plus malheureux qu'eux tous. Les Persans et plusieurs autres peuples musulmans, qui suivent encore aujourd'hui la secte d'Ali, pensent qu'il est le premier successeur légitime de Mahomet; ils traitent d'usurpateurs les trois premiers califes; ils n'admettent point la Sunna (dépôt des anciennes traditions relatives à Mahomet), et ils élèvent la mémoire d'Ali presque aussi haut que celle du Prophète. Assan son fils fut proclamé d'une voix unanime dans Cufa; mais il n'avait ni la force ni l'ambition nécessaires pour affermir le trône que Moavie avait ébranlé. Dès les premiers jours de son règne les révoltés firent de nouveaux efforts ; il fallut envoyer contre eux des troupes sur les confins de l'Arabie. Le paisible Assan regrettait déjà tout le sang qu'on allait verser, et il prêchait dans la mosquée de Cufa la soumission et la concorde, tandis que Moavie, à la tète d'une armée formidable, promettait les délices du paradis à ceux qui vaincraient les prétendus assassins d'Othman, ou qui mourraient les armes à la main contre eux. Les belliqueux Arabes conçurent du mépris pour un prince avare du sang des hommes. Assan

(1) Prêtre de la loi musulmane

connut bientôt qu'ils se lassaient de sa douceur et de ses efforts pour la paix : profondément découragé, il ne songea qu'à se dépouiller d'une dignité si étrangère à ses mœurs. Contre le gré de tous les partisans de la maison d'Ali, il fit demandera Moavie une pension annuelle pour sa vie, qu'il alla cacher à Médine dans l'obscurité et dans la pratique de la bienfaisance.

L'implacable Moavie, seul possesseur du trône, aussi ambitieux pour sa maison que pour lui-même, brûlait d'y fixer le califat. L'accord entre Assan et lui portait qu'après la mort de Moavie la dignité de calife rentrerait dans la maison d'Ali. La mort d'Assan, qui n'avait point encore d'enfants, fut résolue, et sa femme se chargea de l'empoisonner. Dès que le calife se crut paisible possesseur du trône, il exécuta le projet de le fixer dans sa maison. Iésid son fils fut déclaré son successeur, et même son collègue. Presque tous les musulmans lui prêtèrent le serment qu'on n'avait fait jusqu'alors qu'au calife régnant. Mais Oséin, fils d'Ali et petit-fils du Prophète par sa mère, n'avait pas pour l'empire la même aversion que son frère Assan ; et lorsque après dix-neuf ans de règne le redoutable Moavie eut laissé toute l'autorité à Iésid son fils, Oséin se prépara à disputer au successeur de l'usurpateur ce qu'il croyait être le patrimoine de ses pères.

Tout l'empire était soumis à Iésid, excepté la Mecque et Médine, que les partisans de la maison d'Ali avaient fait déclarer pour Oséin. Ce prince espéra s'emparer aussi de Cufa, qui avait été la résidence de son père et de son frère. Mais, lorsqu'il parut devant cette ville, il rencontra une armée qui venait le combattre, au lieu d'un peuple soumis qu'il croyait devoir accourir au-devant de son maître légitime. Oséin n'avait avec lui que cent cinquante

hommes, et ses ennemis étaient au nombre de six mille : on ne lui laissa que le choix de reconnaître le calife lésid ou de tenir tète à un adversaire si redoutable. Oséin avait à sa suite ses frères, ses sœurs, ses femmes, ses deux fils en bas âge , toute l'espérance de la maison d'Ali. Il ne voulut que vendre le plus cher possible sa vie ; mais malgré la plus vigoureuse résistance, il périt avec dix-sept de ses parents, et avec presque tous ses soldats. Ses sœurs, quelques-unes de ses femmes et ses deux enfants, nommés Ali et Amru, lui survécurent : on les traîna en captivité à Damas. Iésid respecta les jours de la famille de son en- . nemi : sa clémence parut d'autant plus grande, que la haine des fils d'Oséin se manifestait à toute heure. Iésid, ayant vu le petit Amru, second fils d'Oséin, qui querellait son fils, enfant du même âge, dit en riant au jeune Amru : « Voudrais-tu te battre avec mon fils? — Volontiers, répondit l'enfant avec vivacité; fais-nous donner à chacun un couteau. » Ce jeune lion promettait déjà aux ennemis de son père toute la haine qui a si violemment éclaté depuis entre les partisans d'Ali et ceux de Mahomet. Mais ces dispositions ne changèrent rien à la conduite d'Iésid, qui traita constamment la famille d'Oséin comme les âmes généreuses doivent traiter les infortunés. Cette générosité irrita ses ennemis : aussitôt que la famille d'Ali fut de retour à Médine, le peuple, tout plein de la mémoire d'Oséin, crut devoir secouer le joug des califes ommiades. Ils ne pouvaient mettre à leur tête ni Ali ni Amru, qui n'étaient encore que des enfants: ils choisirent Abdallah , fils de Zobéir, de la famille des Ashemites, dont était le premier calife Ali, et ayant prononcé solennellement la déposition d" Iésid, ils chassèrent tout ce qui tenait dans la ville pour la famille des Ommiades, et prirent des me-

sures afin que les plus grandes villes de l'Arabie suivissent l'exemple de Médine.

Abdallah marcha vers la Mecque sans beaucoup d'obstacles. Iésid apprit cette révolte à Damas ; il envoya aussitôt en Arabie une armée nombreuse, qui ramena beaucoup de rebelles : seule Médine lui résista constamment. Après trois mois de siège, elle fut enfin prise et saccagée. Le soldat vainqueur ne respecta que la famille d'Ali, selon l'ordre qu'il en avait reçu d'Iésid. Ce succès enhardit le général de l'armée syrienne : il voulut aller assiéger le calife arabe, qui était alors dans la Mecque; mais comme il en approchait, il apprit la mort de son maître Iésid, et il retourna dans sa patrie (684 de J.-C, 64 de l'hégire). Si Ton vit depuis deux califes dans l'empire de Mahomet, cette division doit être imputée à la mauvaise conduite d'Abdallah, qui fit tous ses efforts pour éloigner de lui les Syriens, prêts à se jeter dans ses bras.

Aussitôt après la mort d 1 Iésid, on avait élu calife Moavie II, son fils : ce prince abdiqua six semaines après pour se renfermer daus la retraite, disant qu'il ne voulait pas tenir davantage un sceptre usurpé sur Ali et sur Oséin. Les Syriens, furieux de ce reproche, s'en vengèrent, dit-on, sur le précepteur de ce prince, qu'ils accusèrent de lui avoir inspiré des sentiments si modérés. Cet homme fut enterré vif par le peuple. Moavie II mourut à Damas très- peu de temps après sa retraite. Alors tous les yeux se retournèrent vers Abdallah : les principaux Syriens , sentant tout l'avantage qu'il y aurait à réunir pour jamais les forces de l'empire musulman, étaient prêts à déterminer le peuple pour le calife arabe, lorsqu'on apprit qu'Abdallah avait fait égorger tout ce qui restait à la Mecque de la famille d'Ommias et des serviteurs qu'elle y

INTRODUCTION HISTORIQUE. frl

avait en grand nombre, et que les cruautés qu'il exerçait tous les jours n'avaient ni motifs ni mesures.

Les Syriens renoncèrent bientôt au projet de placer ce barbare sur le trône. Mervan, de la race d'Ommias, qui le premier avait proposé de se soumettre à Abdallah, fut élu calife à Damas à la place de Moavie II ; mais Abdallah se maintint toujours en Arabie, malgré le sang qu'il y versait. Mervan ne régna que dix mois. Abdalmalec, son fils et son successeur, dès les premiers jours de son exaltation, ordonna que le pèlerinage que les Syriens avaient fait jusqu'alors à la Mecque aurait lieu à l'avenir à Jérusalem. Abdalmalec ne voulait pas que les États de sou ennemi fussent enrichis des sommes immenses que ses sujets portaient chaque année à la Mecque.

Quoique Fempire de Mahomet parût être partagé entre les Ommiades et les Alides, les enfants d'Ali vivaient dans l'obscurité à Médine , tandis qu'Abdallah, leur parent éloigné, usurpait le trône qu'il avait paru d'abord ne défendre que pour eux. Mahomet et ses frères, petits-fils d'Oséin (car l'histoire ne parle plus de ses fils), descendaient en ligne directe du fondateur de la loi musulmane par Fatmé, sa fille unique, épouse d'Ali 1 er . Des droits si certains au califat inquiétèrent Abdallah, quoique celui qui pouvait les faire valoir parût n'y pas penser. Le calife régnant prétendit exiger du jeune Mahomet un serment de fidélité, que le descendant du Prophète était trop fier pour prêter à personne. Abdallah fit au même instant emprisonner tous les Alides, ne leur donnant que peu de jours pour se soumettre ou pour se résoudre à mourir. Des musulmans fidèles à la mémoire d'Ali s'assemblèrent en grand nombre : leur chef, nommé Matar, souleva la Mecque et plusieurs villes d'Arabie. Abdallah fut réduit

à négocier, et les Alides sortirent de leur captivité le jour même qu'Abdallah avait fixé pour demander leurs tètes s'ils persistaient à refuser le serment. Cette faction, assez forte pour faire respecter les descendants du Prophète, ne le fut pas assez pour leur rendre le trône; la nécessité de défendre l'Arabie contre les entreprises d'Abdalmalec, calife de Syrie, réunit bientôt tous les Arabes sous l'autorité de leur calife Abdallah, et les intérêts de la maison d'Ali cédèrent à la cause commune. Mais les efforts d'Abdallah ne firent (pie précipiter sa chute. Il périt dans un combat, après avoir perdu Médine et la Mecque. Ses généraux voulurent en vain défendre l'Irak, Abdalmalec soumit à un même sceptre tous ceux qui n'avaient qu'une même foi; et tandis que les descendants de Mahomet étaient réduits à une humble condition, on ne connut plus qu'un calife, usurpateur de l'empire que le faux Prophète avait fondé.

Il y eut plusieurs guerres entre Constantinople et les musulmans sous le calife Abdalmalec ; mais comme nous ne nous sommes proposé, dans ces quelques pages, que de faire rapidement l'histoire de la religion mahométane, origine et fondement de l'empire ottoman, il nous suffira de dire qu' Abdalmalec s'empara de Carthage et de toute l'Afrique proprement dite, et que ces conquêtes ne se réalisèrent pas sans verser beaucoup de sang.

Abdalmalec mourut après vingt et un ans d'un règne plus brillant que juste. Plus qu'aucun autre calife il fonda sa puissance sur la crainte et sur les châtiments ; il appauvrit, il dépeupla les pays qu'il avait ajoutés à l'empire, et l'accroissement qu'il donna à ce grand corps diminua sensiblement sa substance et ses forces.

Walid I er succéda sans contestation à son père Abdal-

malec. Ce fut sous lui que le ressentiment du comte Julien, cruellement offensé par Rodrigue, roi d'Espagne, soumit aux musulmans le royaume le plus florissant qui fût alors dans toute la chrétienté. Le fougueux Julien punit sa patrie des fautes de son maître ; il appela les musulmans d'Afrique dans la partie d'Espagne qu'il gouvernait. Musa, qui commandait pour le calife en Afrique, envoya des troupes au comte Julien. En moins de trois ans les musulmans défirent l'armée de Rodrigue, lui ôtèrent la vie, et se rendirent les maîtres de tout son royaume. Depuis, les barbares, révoltés contre leur chef, formèrent autant d'États en Espagne qu'il y avait de gouverneurs; mais ils n'avaient pu en chasser tout à fait les chrétiens. Ceux-ci, d'abord retirés dans les montagnes des Asturies, disputèrent leur ancienne patrie aux musulmans pendant plus de sept cents ans avec une fortune inégale et des succès assez lents, et ils n'achevèrent de détruire en Espagne l'empire de Mahomet qu'à la fin du xv e siècle, sous Ferdinand V et Isabelle.

Depuis Walid I er , huit califes de la race des Ommiades occupèrent le trône pendant environ trente années : ce furent Soliman 1 er , Omar II, Iésid II, Hesam, Walid II, Iésid III, Ibrahim et Mervan II. Nous nous dispensons de parler des sept premiers, parce que nous n'avons rien trouvé dans leur règne qui intéresse la religion musulmane.

Un empire fondé seulement sur la force doit céder tôt ou tard à une force supérieure. Les Syriens, les Égyptiens , et surtout les Arabes, se lassèrent enfin d'obéir à des usurpateurs dont le trône nageait dans des flots de sang. La première année du règne de Mervan, prince très-cruel, les peuples se soulevèrent à Émèse, à Alexandrie, à Cufa,

D'abord le calife fut partout vainqueur et partout inexorable; les musulmans, consternés, se demandaient entre eux pourquoi ils obéissaient à ces maîtres sanguinaires, tandis que la race de leur Prophète gémissait comme eux dans l'oppression. Mais les Alides étant tombés dans l'obscurité, n'attirèrent pas leurs regards. Les Abbassides, issus d'Abbas, cousin de Mahomet, petit-fils comme Ali de son aïeul paternel, étaient devenus puissants par des richesses immenses qu'ils devaient au commerce et au peu d'attention que jusque-là les Ommiades avaient fait à eux. Ceux de la maison d'Abbas n'étaient pas, comme les Alides, enfants de la fille du fondateur des musulmans; mais le peuple, ébloui de leurs richesses, respectait en eux le sang de son Prophète beaucoup plus que dans les rejetons d'Ali. Le chef de cette race fortunée, nommé Mahomet, était déjà parvenu à une vieillesse avancée : il ne lui restait que trois fils d'une famille nombreuse ; il les montrait aux musulmans comme les soutiens de leur foi, les restaurateurs de leur empire et les maîtres légitimes que Dieu leur avait destinés. Une multitude de mécontents accourut à Moloïma, séjour de Mahomet; ils prêtèrent serment à cet émir, qui mourut peu de jours après, laissant Ibrahim, son fils aîné, à la tête de cette grande entreprise. La révolte bien préparée se manifesta en même temps dans le Korasan, en Arabie, en Égypte, en Syrie, en Mésopotamie. Presque partout le parti des Abbassides fut vainqueur; mais leur chef succomba au milieu de ses succès.

Abul-Abbas, second fils de Mahomet, fut proclamé à Cufa, et se mit en devoir de venger la mort de son frère. Une armée qui restait à Mervan II dans l'Irak fut taillée en pièces par le gouverneur de cette province, nommé

Moslem .Mervan lui-même fut vaincu par ce même Moslem à la tète d'un autre corps, sa dernière ressource. 11 s'enfuit en Syrie, et se présenta sans escorte aux portes de Damas, qu'il ne put se faire ouvrir : l'infortuné calife se retira en Kgypte, où la mort l'attendait. Les habitants de Busirlair. l'ayant reçu avec un respect perfide, le tuèrent dans leur mosquée, et portèrent sa tète à Abul-Abbas. Ainsi finit (750-132) la dynastie de ces sanguinaires Ommiades qui avaient usurpé la puissance souveraine sur la maison de Mahomet, et qui presque tous s'étaient servis de son nom et de son sceptre pour opprimer ses descendants. Du reste les califes abbassides ne versèrent pas moins de sang que leurs prédécesseurs : la puissance de ces princes ne pouvait être établie que par la force. Tout semblait promettre un règne paisible au vainqueur de Mervan, lorsque les Alides, tirés de leur obscurité par des mécontents, et même par ce qui restait de partisans des Ommiades qui avaient perdu leurs parents et leurs biens , tentèrent de réveiller les droits de la maison d'Ali.

Le général Moslem rassembla une armée, gagna une bataille sanglante à Calcidène en Syrie, et remporta plusieurs autres avantages. Trois descendants d'Ali payèrent de leur tète cette nouvelle tentative. Moslem , après avoir \aiucu les sujets du calife, combattit avec le même succès les Grecs qui vinrent faire des irruptions dans l'Arménie. Le califat d' Abul-Abbas n'est remarquable que par les victoires nombreuses que Moslem remporta. Ce prince régna quatre ans; l'histoire dit peu de chose de sa personne.

Almansor, son frère et son successeur, commença son règne par faire étrangler sur un très -léger soupçon Moslem , qui avait eu des succès si constauts , et qui , si l'on eu croit les historiens arabes , avait fait passer six

3ff INTRODUCTION HISTORIQUE.

cent mille hommes au fil de l'épée pour la cause des Abbassides. Les habitants d'Hasémie, ville où le calife faisait sa résidence, indignés contre ce prince ingrat, se révoltèrent et tentèrent de lui ôter la vie. Almansor punit les rebelles , et fit mourir avec eux plusieurs Alides qu'il crut ou qu'il feignit de croire les auteurs de la sédition. Cet événement détermina Almansor à changer le siège de l'empire; il jeta les fondements d'une ville dans l'Irak babylonien , sur les confins de la Perse, à une journée de l'ancienne Babylone. Cette nouvelle cité fut appelée Bagdad, du nom d'un ermitage trouvé sur son terrain. L'entreprise fut exécutée avec assez de promptitude , malgré les troubles qui agitèrent l'empire pendant tout le règne d' Almansor ; car uu Mahomet de la maison d'Ali fut déclaré calife à Médine. Almansor, sans quitter sa ville naissante, envoya une armée en Arabie. L'infortuné Mahomet fut pris et décapité dans Médine même, où il avait prétendu régner. Ibrahim, son frère, périt aussi en voulant le venger. Bagdad fut achevée en moins de six années; les successeurs d' Almansor l'augmentèrent beaucoup dans la suite.

Mahadi, fils et successeur d' Almansor, vit naître, dès son avènement au trône, une secte capable de renverser à jamais le califat. Un Arabe appelé Mokanna , encouragé par l'exemple de Mahomet , voulut comme lui fonder une religion; il contrefit l'inspiré, il publia que l'esprit de Dieu résidait en lui; il proposa des préceptes nouveaux, et confirma sa mission par de faux miracles. Les peuples, avides de merveilleux, accoururent en foule sur les pas du nouveau prophète, qui, plus indulgent que le premier, permettait l'usage du vin et n'astreignait pas à tant de prières. Plusieurs villes d'Arabie lui ouvrir

rent leurs portes. L'enthousiasme fit bientôt des soldats; l'empire de Mahomet faillit être détruit par les mêmes moyens qui l'avaient élevé. Mahadi sut s'opposer efficacement à ces progrès rapides. Les prétendus miracles que llmposteur publiait sans cesse ne le rendirent pas le plus fort , il fut battu plusieurs fois. Enfin , s'étant réfugié avec quelques soldats dans un petit poste qu'il n'espérait pas pouvoir défendre longtemps , il fit boire à tous ses compagnons du vin empoisonné, puis il mit le feu à sa retraite avec tant de précaution , que les musulmans ne purent l'éteindre qu'après que tous les cadavres des soldats et Mokanna lui-même furent consumés. Ce fanatique avait prédit qu'il ressusciterait ; ses disciples attendirent longtemps ce nouveau miracle. Mais Mokanna avait tellement affermi leur crédulité, que sa secte se perpétua dans toute l'Arabie et dura près de deux siècles après lui.

Un autre sectaire s'éleva dans le même temps. Abu- Anifah , l'un des plus célèbres docteurs sunnites , vécut sous Mahadi. Il eut quelques opinions particulières sur différents points du Coran , opinions depuis admises par tous les Ottomans; mais, loin d'inquiéter son souverain, il ne fit que confirmer ses disciples dans l'obéissance qu'il croyait due au successeur de Mahomet. Abu-Anifah prêchait la concorde el la paix , même le pardon des injures , et il pria publiquement pour ses persécuteurs. Cette morale, quoique établie par plusieurs passages du Coran , devait paraître bien nouvelle à des hommes qui n'avaient connu jusqu'alors d'autre loi, d'autre vertu, d'autre gloire que celle de la force. Mahadi , ou plutôt Aaron-al- Raschid , son second fils , remporta de grands avantages sur les Grecs. Ce jeune prince, plein de valeur et de

prudence , fit la guerre à la tète d'une belle armée avec taut de succès, qu'il contraignit l'impératrice Irène à devenir tributaire des musulmans.

Maliadi , pénétré d'admiration pour les talents et les qualités supérieures d'Aaron-al-Raschid , voulut le déclarer son successeur immédiat; mais ce prinee ne consentit jamais à régner au préjudice de son frère aîné, Musa; cependant il jouit du califat plus tôt qu'il ne devait l'espérer. Après un règne de onze ans, Mahadi ayant été empoisouné par une de ses femmes , et son successeur n'étant pas alors avec lui , Aaron-al-Rascbid reçut le serment des peuples pour son frère. Musa, à peine sur le trône, vit les Alides prêts à le lui disputer. Oséin , leur chef , se fit proclamer calife à Médine à la mort de Maliadi. Aussitôt il leva des troupes en publiant dans toute l'Arabie qu'il donnerait la liberté aux esclaves qui viendraient s'enrôler sous ses drapeaux. Ce moyen lui procura bientôt une armée nombreuse, mais peu aguerrie , qu'Aaron-al-Raschid n'eut pas de peine à vaincre , et qui fut dissipée promptement. Tandis qu'Aaron-al- Raschid servait son frère avec tant de succès, l'ingrat Musa songeait à le priver de la succession au trône qui lui appartenait à tant de titres ; il prétendit faire déclarer Jaafar sou fils, quoique encore enfant, héritier présomptif du califat, contrairement à la loi qui déférait le sceptre au prince le plus âgé de sa race; et, sur la résistance qu'il éprouva de la part du visir et de tous les principaux officiers, il résolut de se défaire d'eux tous, et d'Aaron-al- Haschid lui-même, qu'il ne pouvait espérer de vaincre que par trahison. Un crime empêcha un autre crime. A la suite de paroles très-vives échangées entre Musa et sa mère Kiasaran, au sujet de l'abus qu'elle faisait de sou

INTRODUCTION IUSTOMQUE.

autorité, et à la suite des menaces de mort que Musa fit à sa mère, celle-ci, résolue à se défaire de son fils, le fit empoisonner le jour même qu'il avait le dessein de faire étrangler son frère.

Àaron-al-Raschid commença son règne par acquitter un vœu qu'il avait fait pendant sa disgrâce, d'aller à pied en pèlerinage à la Mecque. Les peuples s'empressaient en foule sur son passage, tendant de riches tapis et jonchant la terre de fleurs sous ses pas. Le nouveau calife s'empressa de faire sortir les musulmans de l'ignorance profonde dans laquelle ils avaient croupi jusqu'alors , et qui leur avait été tant recommandée par les compagnons du Prophète. 11 appela de tous les pays des savants pour traduire en arabe et en syriaque des livres de philosophie et d'astronomie qu'il avait achetés des chrétiens. Il aimait surtout la poésie, et récompensait magnifiquement ceux qui faisaient des vers; il encouragea aussi la médecine, jusque-là qu'il restitua aux chrétiens toutes les églises d'Égypteque ses prédécesseurs leur avaient ôtées, parce que Balathianus , médecin consommé et patriarche d'Alexandrie, avait guéri l'une de ses femmes d'une maladie mortelle.

L'amour des lettres ne ralentit point dans le calife son ardeur pour la guerre. Les Alides firent sous son règne de nouvelles tentatives pour recouvrer l'Arabie. Taia, le chef de cette maison, fut désarmé, mais Aaron lui laissa la vie ainsi qu'à ses dix-huit fils. Nicéphore, successeur d'Irène, ayant refusé au calife le tribut qu'il avait imposé à cette princesse, Aaron pénétra dans les terres de la domination des Grecs jusqu'à Héraclée, dont il forma le siège, et il contraignit l'empereur Nicéphore d'acheter la paix par un nouvel impôt.

Aaron donna le gouvernement de l'Afrique occidentale à Ibrahim, fils d'Aglab. Voilà l'origine de la dynastie des Aglabites, qui devint souveraine d'Afrique sous les califes suivants; car, pendant son règne , Raschid sut contenir tous les gouverneurs des provinces. Aucun prince musulman ne fut plus absolu que lui, ni plus ponctuellement obéi, jusqu'aux dernières limites de ses États. Il mourut après un règne de vingt-trois ans, redouté et chéri de tous ses sujets. Ancine, son fds et son successeur, n'hérita ni de ses talents, ni de ses vertus, ni de sa prospérité.

L'empire de Mahomet devait être bientôt partagé. La division des sectes précéda celle des provinces ; l'esprit de dispute et de controverse se glissa en même temps que l'amour des lettres parmi ces grossiers musulmans, qui pendant si longtemps n'avaient connu que leurs armes et le texte de leur loi. Sous Ancine, sous Almamon et leurs successeurs, on disputa pour savoir si le Coran avait été créé, ou s'il était de toute éternité avec Dieu. Cette discussion exerça d'abord la subtilité des nouveaux philosophes, et finit par exciter des persécutions. Les califes, avec le plus grand nombre, adoptèrent la création du Coran ; ils poursuivirent ceux de la secte opposée, et l'on vit répondre par le fer et par le feu à des arguments qui embarrassaient la raison. Un docteur sunnite, amené devant le calife Almamon, lui dit un jour que Mahomet avait affirmé plusieurs fois par serment qu'il n'avait pas composé le Coran, mais que ses chapitres étaient descendus du ciel un à un en différents temps , comme il les avait annoncés au peuple : « Or, continuait le docteur, puisque ces écrits sortent de la main de la Divinité, pour laquelle il n'y a point de succession de

temps, ils doivent être éternels comme elle; au moins vous ne pouvez savoir ni quand ils ont été créés, ni s'ils « ont été créés, puisque Dieu est invariable, et qu'il a pensé de toute éternité ce qu'il a écrit dans ce livre saint. » Le calife n'osait pas nier Fautorité de Mahomet; mais comme il se servait mieux de son cimeterre que de son esprit, il finit la dispute d'un seul coup en tranchant la tète à son adversaire. La persécution* augmenta le nombre des sectaires. L'opinion du Coran incréé a été embrassée par tous les sunnites; les Persans, qui forment la secte des shiites, tiennent seuls pour l'opinion contraire. Almamon poussa si loin son zèle pour la croyance du Coran créé, qu'il ne voulut pas que l'on comprit tes musulmans qui admettaient le Coran incréé dans un échange de prisonniers fait avec les Grecs. Ce prince mourut après quatre ans de règne.

Motamasem, huitième calife abbasside, confia le premier la garde de sa personne à des étrangers, se défiant de ses propres sujets. 11 soudoya un corps nombreux de Turcs ou Turcomans, peuple féroce et belliqueux, venu de la Scythie ; il les attacha au service de ses successeurs, qui dans la suite éprouvèrent de cette horde de barbares plus que Motamasem n'avait pu craindre de ses Arabes. En effet, les califes s'endormirent bientôt dans la mollesse, et les Turcs, attentifs, saisirent les rênes du gouvernement tant par la confiance que par la force. D'abord ils embrassèrent l'islamisme; puis leurs chefs, admis dans la famiharité des califes, causèrent des troubles entre les princes de cette maison, détruisant les uns par les autres.ïlss'approprièrentles gouvernements que lesfaibles califes confiaient à ces dangereux serviteurs dans la vue de les éloigner. Le Korasan,le Kervan, la Mésopotamie, la

Syrie devinrent autant de souverainetés démembrées de celle des califes; TÉgypte fut aussi perdue et reconquise. Sous Moktader, dix-septième Abbasside, le sort de la

maison d'Ali fut changé (908-286). Mahadi-Obdeilhah,' chef de cette race illustre et malheureuse, ayant rassemblé un parti considérable, sut chasser de F Afrique les usurpateurs appelés Aglabites, et se placer sur le trône de Kervan; il établit le siège de son empire à Rakkadda; il prit le surnom de Mahadi, et devint le fondateur de la dynastie des Fatimites (du nom de Fatiné, femme d'Ali et fille unique du Prophète]. Mahadi fut appelé, ainsi que le calife arabe, commandeur des croyants. 11 fonda la loi des shiites , ainsi que sa nouvelle puissance, avec beaucoup de sagesse et de succès, parcourant toutes ses provinces à la tète d'une armée qui ne trouvait pas l'occasion de combattre; il alla même eu Sicile, où les Aglabites avaient fait quelques conquêtes, et il parut partout plutôt un prince qui succède à ses droits légitimes qu'un conquérant qui se fait redouter. Un rival tel que Mahadi devait plus inquiéter le calife arabe qu'aucun de ceux qui avaient usurpé la souveraineté dans leurs gouvernements. Mahadi, calife, s'était déjà emparé de plusieurs places importantes de TKgypte. Cependant cette extrémité n'arracha point Moktader à sa mollesse; il opposa Muuès, un de ses plus habiles généraux, aux entreprises de Mahadi; et, taudis que tous ces guerriers turcs et arabes combattaient pour la gloire des Abbassides, Moktader s'applaudissait d'avoir envoyé contre ses ennemis des lions par lesquels il craignait tous les jours lui-même d'être déchiré. Apres une guerre longue et sanglante, Mahadi succomba; le général arabe vainquit les Africains en bataille rangée, et ceux-ci ne songèrent

plus qu'à défendre leur propre pays de6 incursions du vainqueur. Mahomet-Obdeilhah se réfugia dans sa capitale; mais Moez, son quatrième successeur, s'empara de l'Égypte (969-358) et y établit le siège de son empire.

Ce Munès, si redoutable au calife fatiraite, le fut bien plus encore au calife arabe qu'il avait défendu. Moktader ne voulut pas lui donner à 6a cour le crédit que méritaient ses importants services. Ce guerrier, irrité, crut le calife indigne du trône ; il communiqua ses sentiments à tous les guerriers qui, après avoir partagé ses dangers et sa gloire en Egypte, se voyaient comme lui négligés et oubliés à la cour de Ragdad. Il investit le palais avec eux, se rendit maître de la personne du calife et de tout son entourage, et montra au peuple comme souverain, Mahomet surnommé Kaher, frère du calife déposé. (Jette révolution ne se fit pas sans verser beaucoup de sang. Munès fut même contraint d'immoler l'ancien calife à la sûreté de son nouveau maître et à la sienne. Kaher ne se montra pas plus digne du trône que celui qu'il avait remplacé. Ce même Munès qui l'avait fait calife, honteux de son ouvrage, ne songea plus qu'à le détruire. Mais la conjuration fut découverte au moment même où elle était près d'éclater; Munès et ses complices, déjà armés et en état de se faire craindre, ne se rendirent que sur la foi d'un traité qui leur conseryait leur liberté et leurs biens; le calife l'accorda facilement, et l'enfreignit plus facilement encore. La tète de Munès, tué par trahison, et celles de quelques chefs furent exposées dès le surlendemain sur diverses places publiques de Bagdad. Ce spectacle produisit un effet contraire à celui que le calife en avait attendu : son manque de foi, sa cruauté indiguèrent de plus en plus la milice et le peuple; le

sang des premiers conspirateurs en suscita un plus grand nombre. Les Turcs assiégèrent le palais, et tirèrent leur calife du sommeil où la débauche l'avait plongé, pour le traîner en prison; ils lui crevèrent les yeux, et le contraignirent, à force de mauvais traitements, de prononcer son abdication. Kaher avait régne moins d'un an; quoiqu'en si peu de temps il eût répandu des flots de sang, on ne le fit point mourir. Après plusieurs années de captivité, Mothaki, l'un de ses successeurs, lui rendit la liberté; mais il fut, dit-on, réduit à une telle misère, qu'il demanda l'aumône jusqu'à la fin de ses jours à la porte d'une mosquée.

Rhadi-Billah , fils de Moktader, l'aîné des princes abbassides, fut tiré de la prison dans laquelle Kaher, son oncle, l'avait confiné. Ce prince monta sur le trône l'an 322 de l'hégire (944 de Jésus-Christ). Il acheva de perdre l'autorité des califes, déjà si chancelante. Les gouverneurs de provinces, devenus héréditaires, non -seulement méconnurent les ordres de Rhadi, mais même lui refusèrent les sommes annuelles auxquelles les derniers califes s'étaient réduits par degrés, et qui avaient fait des souverains tributaires de ceux qui dans l'origine n'étaient que des officiers amovibles. Quatorze souverains, parmi lesquels le calife fatimite était le plus puissant, avaient réduit le califat arabe au territoire qui environnait sa capitale. La puissance du successeur de Mahomet était bornée aux choses de la religion, à quelques décisions sur les points de doctrine, à de vains honneurs que le calife fatimite, prétendant avec plus de raison à la succession de Mahomet, lui refusa toujours. Rhadi ne sut pas même user de l'autorité qui lui restait dans Bagdad. Ce sceptre, si faible qu'il fût, devint trop

pesant pour ses mains. Un visir chargé de rendre compte au calife de toutes les affaires importantes, et de faire exécuter ses décisions, ne suffisait pas à la mollesse ou même à Pincapacité de Rbadi. Le seul acte de souveraineté absolue qu'il osa faire pendant son règne fut de s'en dépouiller. Il créa un officier entre lui et le visir, qui, chargé de tout le poids du gouvernement, devint le véritable monarque. Ce nouveau maître fut nommé émir-al-omra , c'est-à-dire, en arabe, émir des émirs 9 ou prince des princes. Le calife, pour se débarrasser entièrement de toute espèce de soin, permit à l'émir-al-omra de prononcer les prières publiques dans la grande mosquée et dans la chaire de Mahomet, fonction jusqu'alors indispensablement réservée au calife, dans laquelle ni Mahomet ni aucun de ses successeurs ne s'étaient jamais fait suppléer. Ebn-Baïck, premier émir-al-omra, avilit en même temps et sa nouvelle autorité et le califat même, en achetant la paix du général des Karmates, prince d'Aïr, le plus redouté, quoique le plus petit des souverains mahométans. Le commandeur des croyants se soumit à un tribut eu faveur de ce prince, qui n'était, à proprement parler, qu'un chef de brigands. Depuis ce temps la dignité de calife perdit toute sa puissance. Mais comme l'empire de Mahomet paraissait fondé principalement sur le Coran, les usurpateurs des différentes provinces, qui d'abord n'avaient formé toutes ensemble qu'un même État, prirent encore longtemps, pour la forme, l'investiture de ce prétendu chef, qui se disait le successeur du Prophète.

Mahomet avait encore en Égypte un autre successeur, descendu de sa fille Fatmé, qui donnait aussi des investitures aux princes ses voisins, et qui dans la suite fut

4ft INTRODUCTION HISTORIQUE.

réduit aux fonctions du sacerdoce, comme le calife de Bagdad. Mais celui-ci gémit, beaucoup plus tôt que son concurrent, sous le joug de l'usurpation. Les érairs-alomra déposèrent le commandeur des croyants autant de fois que l'intérêt ou le caprice leur en fit naître l'envie. Cette nouvelle dignité, quoique formée des débris du califat, parut si importante dans l'empire de Mahomet, que, vers Tannée 450 de l'hégire (1078 de Jésus-Christ), sous le calife Kaiembar-lllah, Trogrudbek, petit -fils de Seljioud, fondateur de la dynastie des Seljoucides, conquérant de l'Irak, de la Mésopotamie, de l'Anatolie et de plusieurs autres provinces, après avoir vaincu i'émir-alomra, voulut être émir-al-omra lui-même, afin de partager avec le calife le droit d'être nommé dans les prières publiques, de monter dans la chaire de Mahomet, enfin pour se voir associé au sacerdoce, que tous les musulmans regardaient encore comme la source et l'appui du pouvoir souverain.

Le nouveau lieutenant protégea puissamment le calife abbasside. Monstaser-Billah, calife d'Égypte, était parvenu à chasser son concurrent de Bagdad, et s'était fait reconnaître dans presque toute l'Arabie pour le seul commandeur des croyants. Trogrudbek parcourut ces provinces à la tète d'une armée nombreuse; il vainquit en plusieurs rencontres ceux qui s'obstinaient à nommer Monstaser-Billah chef de la religion. 11 ramena Kaiembar-Illah à Bagdad, où lui-même orna le triomphe du calife en tenant les rênes de sa mule dans une entrée publique, et replaça ce prince sur la chaire de Mahomet, d'où on l'avait fait descendre. Pour prix de ce service, Trogrudbek prétendit épouser la fille de Kaiembar-Jllah. Le fier calife refusa d abord de mêler le sang des Abbas-

sides au sang des Turcs, qu'il regardait comme des barbares. Trogrudbek, irrité, investit le palais du commandeur des croyants et jura de n'y laisser entrer et de n'en laisser sortir personne, jusqu'à ce que le calife eût consenti à le faire son gendre. Kaiembar accorda par faiblesse ce qu'il avait refusé par orgueil. Trogrudbek conduisit sa nouvelle épouse à Ral, dans l'Irak persique, où il avait établi le siège de ses États, et il laissa un gouverneur dans la résidence des califes.

Nous n'entreprendrons point de raconter toutes les guerres qui s'élevèrent entre les usurpateurs de l'empire de Mahomet. Nous arrêtons ce rapide précis de l'histoire de leur religion au moment où leur puissance a fini. Depuis Trogrudbek, le califat ne fut plus qu'un vain titre. Les Turcs-Seljoucides déchirèrent cet empire pour en ravir les débris. Nous avons essayé seulement de faire connaître la religion musulmane; de dire quelle puissance elle avait communiquée à ses ministres, comment ses ministres l'ont perdue, comment l'opinion a cédé à la force, comment enfin les princes turcs ont usurpé le sceptre, qui n'avait jusque-là jamais été séparé du Coran. Nous ne parlerons ni des croisades, dont on sait l'histoire, ni des conquêtes de Saladin, venu de Perse pour renverser le trône des califes fatimites, en s'emparant de Tlîgypte, après avoir fait étrangler Adhud, le dernier d'entre eux, et pour arracher aux croisés, dans la Palestine , le prix de tout le sang qu'ils y avaient versé ( 1 171-549); ni de Gengiskan, venu du fond de la Corée pour soumettre la moitié de l'univers et détruire ces Turcs qui avaient asservi les successeurs de Mahomet. Ces grands événements méritent une histoire détaillée, entreprise pour eux seuls, et elle existe.

Nous remarquerons seulement que, depuis le calife Kaiembar, onze princes de la maison des Abbassides languirent successivement à Bagdad sur la chaire de Mahomet ; qu'ils n'y conservèrent pas même l'apparence du pouvoir; que le dernier de ces pontifes ayant paru vouloir secouer le joug des Mogols, le prince Houlagoukan, petit -fils de Gengis, saccagea Bagdad , et fit perdre au calife son titre et la vie (656 de l'hégire, 1278 de Jésus- Christ). Depuis cette époque, il n'y eut plus de calife à Bagdad. Saladin avait détruit les califes fatimites en Ëgypte. Bibars, sultan d'Égypte, trois ans après la destruction du calife de Bagdad, recueillit une branche des Abbassides qui exista et qui conserva ce titre jusqu'à la conquête de l'figypte par Sélim (1517 de Jésus-Christ, 895 de l'hégire). Mais ces califes sans aucune ombre de pouvoir étaient sujets de princes qui recevaient d'eux l'investiture, parce que les prétendus successeurs de Mahomet, eu donnant aux peuples l'exemple de la soumission, semblaient rendre plus sainte l'autorité de leurs maîtres.

Ce fut dans cet état de choses que se fonda l'empire aujourd'hui connu sous les diverses dénominations d'Empire de Turquie, Ottoman ou d'Orient : de Turquie, du nom de la nation à laquelle appartenait son premier sultan ; Ottoman, à cause d'Othman, son fondateur; enfin d'Orient, en raison même de sa situation.

PREMTERE PARTIE

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