‹ Histoire de Turquie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Origine des Turcs Oltomans. — Othinau. — Ses exploits. — Sa mort. — Son fils Orcan loi succède.— Prise de Nicée el de Nicomédie. — Créatiou des janissaires.— Premières descentes des Ottomans en Europe. — Exploits de Soliman. — Prise de Gallipoli. — Mort d'Orcan et de Soliman. — Système monacal des Turcs. — Origine du titre de pacha.

C'est dans les siècles les plus reculés qu'il faut chercher l'origine des Turcs , d'où descend la race actuelle des Ottomans.

Turc, que cette nation reconnaît elle-même pour sou premier chef, est, tout nous le prouve, le Targilaos d'Hérodote (1), et le Thoyorma de la sainte Écriture (2). Quelques peuples se sont donné le nom de Turcs sans y avoir aucun droit; d'autres, au contraire, issus réellement de cette tribu , ont adopté diverses dénominations qui ne révèlent en rien leur origine. Les historiens tatares

(l) Hérodote, iv, 5.

■±) Genèse, x, 3. « Les lils de Gomer (tils de Japhet, troisième fils de Nué) fuient Asceuez, Riphat et Thogonna.»

HfSTOIKE

et mogols ont cru ennoblir leur nation en la faisant descendre au septième degré de Tatare et de 3/ofjoh qu'ils supposent frères et descendants de Turc, fils de Japhet , tandis que les Ottomans, qui sont vraiment Turcs, répudient ce nOm comme vil et dégradant , et ne le donnent qu'à des hordes nomades et à des peuples barbares : à l'exemple des Grecs et des Romains , qui flétrissaient de Tépithète générale de Scythe tout homme qui n'était pas né Grec ou Romain.

Les Ottomans descendent des Turcs Ogusiens. Chassés des bords de la mer Caspienne, leur séjour, par des guerres intestines, ils s'étaient réfugiés chez les Turcs Seljoucides, maîtres d'Ieouium : ils ont enfin pris le nom d'Ottomans, d'Osman ou Otliman , le premier de leurs chefs qui soit devenu souverain. Jusque-là leur histoire est confondue avec celle des autres Turcs : ce n'est qu'à cette époque qu'elle leur devient particulière.

Pendant un siècle, l'univers connu avait été troublé par des émigrations prodigieuses. Les nations s'étaient , pour ainsi dire, précipitées les unes sur les autres. La meilleure partie de l'Asie était demeurée aux descendants de Gengiskan. Houlagou , l'un d'entre eux , tributaire de son frère Nagou, le grand kan des Tartares, possédait toute la Perse. ïl avait fait mourir le dernier des califes , et détruit ce litre ou du moins cette puissance pour jamais. L'empire grec, réduit à la ville de Constantinople et à quelques parties de la Thrace, de la Macédoine, de la Thessalie et de la Bithynie, se ressentait des croisades , du schisme, de l'usurpation des Latins, de tant de guerres intestines ou étrangères, après lesquelles les anciens maîtres étaient enfin remontés sur leur trône ébranlé.

Le royaume des Seljoucides d'Iconium , subjugué comme toutes les autres possessions des Turcs , s'était éteint avec Mazoud II, son dernier maître. Enfin l'empire de Mahomet, cimenté par tant de sang et de victoires,

avait succombé à des forces plus meurtrières. S'il restait encore quelques petits souverains musulmans dans un coin de 1 Asie , c'étaient ceux que les conquérants mogols n'avaient pas jugés dignes de leurs coups.

En effet , après la dissolution du royaume d'Iconium , quelques serviteurs des derniers sultans cherchèrent leur sûreté dans des montagnes escarpées. Aussitôt que les vainqueurs se furent retirés , ces nouveaux émirs vinrent disputer aux Grecs quelques anciennes possessions dévastées. On compte cinq de ces émirs ou capitaines, qui, après s'être approprié en commun tout le pays plat de l' Asie-Mineure, se le partagèrent afin de conquérir chacun de leur côté les villes fortes et les villes maritimes qu'y possédaient encore les Grecs.

Osman ou Othman , fils de Trogrul , qui avait servi utilement le dernier sultan d'iconium , fut un des plu» \ aillants. La Bithyuie, qui s'étend te long des côtes de ltf mer Noire jusqu'à la Propontide, avait formé son gouvernement sous ces souverains : elle devint son partage après leur destruction.

Les gouverneurs ou princes grecs , jaloux d'Othmau , qu'ils regardaient déjà comme un dangereux voisin , résolurent de s'en défaire par trahison. L'un d'eux , possesseur du château de Jarissar, invita Othman aux noces de sa fille , ainsi que tous les seigneurs des alentours, Turcs et Grecs. Othman , averti que cette fête devait lui être funeste, résolut cependant de s'y rendre. Il pria le gouverneur du château de Belejiki, futur gendre et complice du traître gouverneur de Jarissar, de recevoir dans son fort ses femmes et ses meubles les plus précieux, sous prétexte qu'étant en guerre avec un autre voisin, il craignait que cet ennemi ne vînt pendant la fête ravager Carachisar, lieu de sa résidence.

Le gouverneur de Belejiki accueillit cette proposition avec empressement. Othman envoya chez ce traître qua-

rante jeunes guerriers déguisés en femmes et couverte «le longs voiles, avec des torches, et des armes renfermées dans des coffres. La fête devait avoir lieu dans une plaine , près du château de Belejiki. Othman s'y rendit au jour fixé avec une suite peu nombreuse , après avoir aposté cent hommes des plus braves, en embuscade, dans un bois voisiu de l'endroit du festin. Lorsque tous les invités furent réunis, on vit sortir des flammes et une épaisse fumée du château, auquel les prétendues femmes d'Othman avaient mis le feu. Le gouverneur et son beau-père, accourus pour l'éteindre , furent chargés vigoureusement par les cent hommes embusqués , qui les massacrèrent eux et tous leurs partisans.

Dans la même journée, Othman eut le temps de s'emparer des châteaux de Belejiki et de Jarissar : ce dernier appartenait au père de la fiancée. Othman donna cette jeune fille à son fils Orcan , qui avait partagé avec lui le péril et la gloire de sa conquête. La jeune esclave devint l'épouse d'Orcan, et fut mère du sultan Amurat I er .

On peut fixer le commencement de la puissance ottomane vers l'an 700 de l'hégire (1322 de Jésus-Christ). Son fondateur sut employer utilement les moyens de Tétendre. L'empire de Mahomet avait grandi par l'enthousiasme et par la plus sévère discipline; Othman observa les mêmes maximes , et suivit une semblable ligne de conduite dans le petit pays où il commençait à être craint. 11 s'annonça comme l'envoyé de Dieu pour faire triompher l'islamisme, affaibli par Gengiskan et ses successeurs. Othman donnait aux idolâtres et aux Grecs le choix d'embrasser la religion de Mahomet, ou de lui payer un tribut. A la tète de quelques soldats excités par l'espoir ou du butin ou du martyre, il conquit lconium sur les Tartares, qui le possédaient depuis la mort du dernier sultan, et il arracha peu à peu aux Grecs presque toute la Bithynie.

La dhision qui s'était mise entre les deux Audroiiie,

* DE TURQUIK. 33

\ \ J . l'aïeul et le petit-fils, tandis qu'ils régnaient ensemble à Constantinople, leur ôta les moyens de s'opposer à des progrès qui annonçaient déjà la chute de cet empire autrefois si puissant. D'ailleurs l'aversion mutuelle des chrétiens grecs et latins servait leurs communs ennemis.

La valeur et la politique d'Othman lui procurèreut bientôt des succès plus éclatants. La rapidité de ses conquêtes, dans des pays qui n'étaient pas défendus, a trompé les historiens, qui ont cru qu'il avait été d'abord un puissant souverain.

Il sut également profiter de la discorde et de la paix. Au lieu de faire un grand carnage desTartares vagabonds, selon la façon de combattre des Orientaux , il donna des chaînes à tous les vaincus qui voulurent sauver leurs jours; puis il leur offrit des terres et la liberté s'ils voulaient embrasser sa religion. D'autres brigands tartares se rangèrent sous ses lois, et c'est ainsi qu'Othman fonda une nation toute militaire.

Les premiers sujets de l'empire ottoman furent des soldats aveuglément dociles à la voix de leur chef. Othman justifiait cette puissance absolue, ce droit incontesté de vie et de mort , par l'autorité du Coran et par l'exemple de Dieu, dont les souverains sont l'image. « De même que l'Ktre suprême possède une puissance sans bornes, disait-il, ainsi celui qui le représente sur la terre doit être aussi despote que lui. »

C'était le grand argument de Mahomet , argument invincible , auquel ses sectaires n'avaient point appris à répondre.

D'après t es priucipes, quoique Othman n'ait jamais porté le titre d'empereur ni même celui de sultan, il ne laissa pas de fonder solidement la puissance future de sa race. En annonçant a ses sujets un Dieu rémunérateur et vengeur, eu leur persuadant (pie le souverain était l'organe par lequel Dieu leur manifestait ses volontés , il leur

inspira pour la famille de leurs maîtres un dévouement tel, qu'il a toujours fait depuis partie essentielle de l'espèce de culte que les Ottomans rendent à la Divinité. Ils pensent encore de nos jours que la maison d'Othman ne finira qu'avec leur empire, qui lui-même doit durer autant que le monde.

Quoique les empereurs ottomans ne soient pas, comme l'avaient été les califes, successeurs immédiats de Maho- .met et première pontifes , cependant leur personne n'en est pas moins sacrée, leurs ordres n'en sont pas moins regardés comme émanés du Ciel , à moins qu'ils ne contredisent formellement les préceptes du Coran.

L'obéissance aveugle, qui se propage de degrés en degrés , fait que l'autorité des derniers officiers de l'empire est aussi absolue quecel'e du chef suprême de l'État.

Orcan , fils d'Othman , prince aussi vaillant que son père, tenta le siège de Brousse, capitale de la Bithynie, et eut le bonheur de s'emparer de cette place importante, qui avait résisté à Othman. La mort surprit Othman lorsqu'il se disposait à transférer la capitale de ses États à Brousse : il était âgé de soixante-dix ans, et en avait régné vingt-sept (726-1348) (1).

Conformément à sa dernière volonté, Othman fut enseveli dans l'oratoire du château de Brousse. On y a montré aux pèlerins étrangers, jusqu'au commencement du xix e siècle, un chapelet de bois aux grains énormes, qu'on disait être celui d'Othman , et dont la vue entretenait parmi le peuple un profond sentiment de respect pour la mémoire de ce prince. Ce monument historique devint la proie des flammes lors du grand incendie qui ravagea le château et la ville de Brousse au commencement de ce siècle. Le sabre et le drapeau qu'Othman avait reçus au moment de son investiture sont toujours conservés, à ce

(1) Disons une fois pour toutes que h première date indique toujours l'année depuis l'hégire, et la seconde , l'année de Jésus-Christ.

qu'on assure, dans le trésor de l'empire. Le sabre est à double pointe et à dos flamboyant, mais non à double tranchant , comme celui du calife Omar. L'image de ce glaive à deux pointes, dont une menace l'Orient et l'autre l'Occident, fut introduite dans les sceaux des pachas de l'empire, et on la voit encore de nos jours briller argentée sur le pavillon rouge du capitan-pacha êu grand amiral de la flotte ottomane.

La personne d'Othman offrait une particularité assez bixarre : ses bras tombaient au-dessous de ses genoux. En Orient cette conformation est de bon augure chez les princes, depuis qu'un des plus puissants rois de l'ancienne Perse, Àrdeschir (YArtaxerce des Grecs et YAssuèrus de l'Écriture sainte), fut surnommé Longue-Main et donna naissance au proverbe : Les rois ont les bras longs.

À un courage indomptable Othman joignait de grandes vues, et cet esprit entreprenant qui est le caractère particulier de tous les fondateurs de puissants empires. On ne saurait lui refuser les qualités morales qui constituent la vertu, et l'on peut invoquer à l'appui de cette opinion le respect dont les Orientaux entourent sa mémoire : respect si général et si profond , que toutes les fois qu'un nouveau souverain monte sur le trône, le peuple lui souhaite la bouté d'Othman.

Ourkan ou Orcan avait trente-cinq ans lorsqu'il succéda à son père. Il monta sur le trône avec un grand éclat : dès son avènement il introduisit dans sa cour le faste et la magnificence, et il se fit nommer sultan. Ce titre, plus imposant que celui d'émir, commençait à convenir à l'étendue du pays qu'Orcan avait à gouverner, et dont il se promettait bien de reculer les bornes. Il décora de vastes édifices Brousse, la nouvelle capitale de ses États; il y établit des mosquées , des hôpitaux, des marchés publics; enfin tout ce qui convenait au siège d'un puissant empire.

Le premier soin d'Orcan fut d'offrir le partage du pou-

voir à son frère Alaeddin, à qui l'empire ottoman doit ses premières institutions jmlitiques et administratives. Mais Alaeddin, respectant la dernière volonté de son père, qui avait reconnu Urcau pour son seul héritier, refusa même d'accepter la moitié des troupeaux de son frère, et ne demanda pour tout bien qu'un village situé dans la vallée de Keté près de Brousse. « Puisque tu ne veux pas, lui dit alors Orcau, prendre les chevaux, les vaches et les brebis que je t'offre, sois le pasteur de mes peuples, c'està-dire vizir. » Alaeddin accepta, et partagea avec le sultan le poids des affaires de l'empire : ainsi avaient fait Aaron et Moïse, si l'on en croit les Orientaux. Le mot vizir (ou mieux icèzir), en langue ottomane, veut dire portefaix, et cette signification révèle la nature des fonctions du premier ministre des Ottomans , qui est revêtu par le souverain régnant d'un pouvoir absolu dont il a seul la responsabilité. Mais l'autorité d'Alaeddin était beaucoup moins étendue que ne le fut celle des grands vizirs ses successeurs, étranger au métier des armes, il ne s'occupa que des besoins de l'empire et en affermit les bases par de sages institutions, tandis qu'Orcan en étendait incessamment les limites par de nouvelles conquêtes.

Le nouveau sultan, fermement persuadé que des armées dociles à la voix de leur chef seraient le plus grand instrument de sa puissance , s'efforça de perfectionner la discipline militaire que son père avait établie. 11 fixa le premier une solde journalière pour l'infanterie, qui jusque-là n'avait été payée que par le pillage et par l'espoir du paradis grossier de Mahomet.

(!e fut alors qu'un parent d'Orcau (1) lui présenta un projet qui prouve l'étude qu'il avait faite du cœur humain, et la perfidie de sa politique. 11 proposa de créer une armée tonte composée d'enfants chrétiens qu'on forcerait

1 > Il se nommait Kara-Khalil Tschendereli.

à embrasser l'islamisme. Selon lui, les vaincus étaient de droit les esclaves des vainqueurs , qui en cette qualité devenaient les maîtres légitimes de leurs biens, de leurs femmes et de leurs enfants. En convertissant ces derniers par quelque moyen que ce fût , et eu les enrôlant dans les cadres de l'armée, on travaillerait, disait-il, à leur bonheur spirituel et temporel , puisque, d'après le Coran, tous les enfants apportent en naissant des dispositions à V islamisme. Enfin il prétendait que former une armée d'enfants chrétiens ce serait encourager le reste des infidèles à se faire musulmans, et que la nouvelle troupe se recruterait infailliblement non-seulement des enfants des peuples vaincus, mais encore d'une foule de chrétiens, qui, unis aux convertis par les liens du sang ou de l'amitié, et séduits par les récompenses promises aux apostats , ne tarderaient pas à abandonner leur propre patrie pour se joindre à eux.

L'histoire du despotisme militaire n'offre que ce seul exemple de la démoralisation adoptée pour base d'une institution. Les Turcs seuls ont offert le spectacle d'une armée dont l'élite était composée d'hommes qui pour échapper à l'esclavage n'avaient eu d'autre ressource que de s'expatrier à jamais, d'abandonner leurs familles et leurs croyances religieuses, et de porter les armes contre leurs propres frères.

Ainsi fut orgairisée l'institution des janissaires : infernale politique, « conception mille fois plus terrible dans ses conséquences pour la tranquillité de l'Europe, que ne pouvait l'être alors l'invention de la poudre à canon par Schwartz (1). »

Soumis à des chefs inflexibles, les jeunes janissaires apprenaient de bonne heure à obéir et à supporter la fatigue et la faim ; un avancement certain était la réeom-

(l) J. de Hauimcr, HUtoire de l'Empire Ottoman, t. 1, p. 143.

pense de leur docilité et de leur courage. Aussi les victoires signalées que la nouvelle troupe remporta en Europe et en Asie ne tardèrent pas à justifier les prévisions de son créateur. Elle adopta pour coiffure le bonnet de feutre blanc du derviche Hadji-Begtasch , fondateur d'un ordre très-répandu dans l'empire ottoman ; voici à quelle occasion. Orcan, accompagné de quelques-uns des nouveaux renégats, se rendit un jour chez Hadji-Begtasch pour lui demander avec sa bénédiction un étendard et un nom pour la nouvelle milice. Le scheîkh posa la manche de son manteau sur la tète d'un des soldats , de manière qu'elle pendît par derrière jusque sur son dos, puis il prononça d'un ton inspiré ces paroles prophétiques : « La milice que vous venez de créer s'appellera Yeni-Tscheri (nouvelle troupe) (1) ; sa figure sera blanche et luisante, son bras redoutable, son sabre tranchant et sa flèche acérée. Elle sera victorieuse dans tous les combats , et ne reviendra jamais que triomphante. »

En mémoire de cette bénédiction, le bonnet de feutre blanc des janissaires fut augmenté par derrière d'un morceau d'étoffe, souvenir de la manche du derviche, et orné d'une cuiller de bois, au lieu de l'espèce de pompon qu'il portait auparavant.

Comme la paie allouée à la nouvelle troupe était trèsélevée et sa nourriture plus abondante que celle des autres corps , les noms de ses officiers furent tous empruntés aux divers emplois de la cuisine : ainsi le colonel de la chambrée, c'est-à-dire du régiment , fut appelé tschorbadji-baschi (premier faiseur de soupe). Après lui, les officiers les plus élevés en grade furent nommés, l'un aschtschi-baschi (premier cuisinier), l'autre sakka-baschi (premier porteur d'eau ), etc.

L'objet le plus sacré du régiment , celui qui répondait

(1) Cest du mot yeni-tscheri altéré, qu'on a fait janissaire.

aux drapeaux de nos armées, était la marmite, autour de laquelle on s'assemblait non -seulement pour manger, mais même pour tenir conseil. Ces derniers usages sont restés en vigueur pendant près de cinq cents ans et jusqu'à nos jours.

Les janissaires dans l'origine n'étaient que mille, mais tous les ans on forçait mille autres jeunes chrétiens faits prisonniers en bas âge à embrasser l'islamisme et l'état militaire. Lorsque le nombre des prisonniers n'était pas suffisant, on complétait les enrôlements en temps de paix aux dépens des chrétiens sujets du sultan, parmi lesquels on prenait indistinctement. Cet usage se maintint jusqu'au règne de Mahomet IV (xvu e siècle). Depuis, ce corps d'élite se recruta exclusivement parmi les enfants des janissaires (1) et parmi les indigènes; aussi c'est de cette époque que date sa décadence; elle est allée toujours croissant jusqu'à notre siècle, qui a vu cette redoutable milice dispersée et anéantie.

Les historiens ottomans s'accordent à louer la sagesse et la piété du fondateur de cette institution. Ils disent qu'elle a fourni tant de conquérants à l'univers et tant de bienheureux au ciel, que, dans la supposition où pendant trois siècles on n'aurait levé annuellement que les mille chrétiens proscrits , on en aurait toujours délivré trois cent mille des tourments de l'enfer. Mais comme le nombre des janissaires s'élevait à douze cents du temps de Mahomet II (xv e siècle), à vingt mille sous Soliman ( xvi e siècle), et à quarante mille sous Mahomet IV, il en résulte que cinq cent mille jeunes chrétiens au moins ont été convertis par le glaive et sacrifiés par le fanatisme religieux au despotisme militaire.

Les Ottomans qui possédaient des terres ou d'autres richesses fruits de la guerre et de la victoire, furent des-

(1) Il étaient presque tous mariés.

tinés à la cavalerie; ils formèrent le corps des spahis (!) , qui subsiste encore aujourd'hui.

Avec des troupes sinon plus courageuses, au moins plus nombreuses et mieux disciplinées que celles de son père , Orcan vainquit l'empereur des Grecs, Andronie, qui avait passé. la mer pour s'opposer aux incursions des Turcs. Après avoir battu ce prince en plusieurs rencontres, nonseulement il le contraignit à une prompte retraite, mais de plus il s'empara de Nicomédie (727-1349), et devint ainsi souverain du territoire qui l'environnait , et qui s'étendait assez loin.

De toutes les conquêtes d'Orcau, Nieée lut celle qui lui coûta le plus de temps et le plus de soldats. Il demeura deux ans devant cette place, qui lut défendue avec plus de constance que les Grecs n'en avaient montré depuis longtemps. Lorsque la brèche fut enfin ouverte dans les murs de cette ville, les assiégés demandèrent pour toute grâce la liberté de se retirer à Coustantinople. Orcan uon-seulcment la leur accorda , mais même permit à ceux qui voulurent s'en aller d'emporter tout ce qui leur appartenait. Cette générosité retint à Nicée beaucoup de citoyens, qui , dans l'espoir d'être gouvernés avec justice , continuèrent d'habiter leur patrie en payant tribut au vainqueur (730-1352).

Jusqu'alors Orcan n'avait fait la guerre qu'aux Grecs : pénétré des maximes d'Othman son père, il prétendait ou du moins il publiait que les musulmans ne devaient point tourner leurs armes les uns contre les autres, et que le glaive d'un vrai croyant ne devait jamais se teindre que du sang des infidèles. Ce préjugé donnait du courage aux soldats, et leur montrait le sultan comme un ministre des décrets de Dieu; mais il semblait aussi interdire à Orcan l'espoir de régner jamais sur ces pays voisins du

1) Cavaliers proprement dits.

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sién, que des émirs musulmans tenaient des débris de l'empire seljoucide. Les enfants des émirs qui avaient partagé l'Anatolie avec Othman, avaient fait entre eux de nouveaux partages qui affaiblissaient leur puissance. Cette division des forces musulmanes offrait un beau champ à l'avidité d'Orcan : il obtint par la fraude ce qu'il Posait ravir par la violence. Devenu le plus puissant des princes musulmans, il se fit proclamer tuteur de plusieurs jeunes émirs, sous les noms desquels il gouverna pendant leur vie; après leur mort, il se déclara maître absolu de leurs Ktats, et soutint ses prétentions par les armes (736-1358).

Ainsi maître de 1* Anatolie propre et des bords de la mer qui sépare l'Asie de l'Europe, Orcan brûlait de pénétrer dans cette riche partie du monde pour y attaquer les Grecs qu'il avait déjà vaincus sur son territoire.

Soliman, fils d'Orcan, jeune guerrier plein d'ambition et de courage , était encore plus désireux de conquêtes que son père; mais les Ottomans, accoutumés jusqu'alors à faire la guerre déterre, n'avaient ni vaisseaux, ni pilotes, ni constructeurs ; ils manquaient même de barques pour la pèche. Sans se laisser arrêter par ces obstacles, Soliman tenta ce que l'homme de mer le plus expérimenté aurait cru impraticable. Depuis que le sultan s'était rendu maître de tous les bords de la mer, l'empereur avait fait un décret qui défendait, sous peine de mort, de mettre aucun vaisseau, ni même la moindre barque sur le Bosphore de ïhrace, ni sur le détroit de (ïallipoli ; il espérait que cette barrière serait toujours impénétrable aux efforts d'Orcan. Soliman, ayant fait une partie de chasse, arriva par un beau clair de lune jusque sur les bords du détroit, à la tète de quatre-vingts hommes déterminés ; il fit former trois radeaux de planches légères , attachées sur du liégc et des vessies de bœuf gonflées et liées par le col, et il se risqua ainsi que son escorte à faire cinq lieues de mer sur ces frêles embarcations, à l'aide de longs bâtons

qui leur servaient de rames et même de gouvernail.

Cette entreprise si téméraire réussit au delà de l'espoir de Soliman. 11 arrive sans le moindre accident au pied du château d'Harmi en Europe. La nuit et la lune le favorisaient. Il rencontre un paysan qui dès le point du jour allait au travail. Cet homme, enchaîné par la crainte et gagné par l'or, introduit le prince turc par un souterrain dans le château d'Harmi (1) . 11 n'y avait point de garnison dans cette place , que les Grecs croyaient suffisamment défendue par la mer; tout y était encore enseveli dans un profond sommeil. Soliman s'empare du château, et ayant assemblé les principaux habitants, il parvient, par les discours les plus flatteurs et pur les promesses les plus magnifiques, à persuader à ces Grecs, tous pilotes ou matelots, d'ailleurs très-peu attachés à leur prince, de prendre les navires qu'ils avaient dans deux petits ports voisins, et de les conduire à l'autre bord du détroit pour embarquer quatre mille Turcs qui y attendaient Soliman.

Quelques jours après , Gallipoli , la clef de l'Europe , tombait au pouvoir des Ottomans, après une assez longue résistance de la part des Grecs (758-1380 ) .

Vers ce temps, de nouvelles dissensions troublaient Constantinople. Cantacuzène, tuteur de l'empereur Paléologue, ayant tenté de s'emparer du pouvoir souverain, avait réussi à le diviser. Anne, mère de Paléologue, cherchait des protecteurs pour son jeune fils : elle demanda du secours à Orcan. Cantacuzène, de son côté, fit les mêmes démarches auprès du sultan. Celui-ci ne voulait que des conquêtes; il aima mieux s'allier à l'usurpateur qui déchirait les restes de l'empire, qu'au maître légitime qui avait intérêt à le conserver. Orcan envoya donc à Cantacuzène des secours qui contribuèrent largement à ruiner le pays, caries généraux turcs démantelaient toutes les places qu'ils

(1) L'ancienne Sestos.

prenaient au nom du prince grec. Sous prétexte de servir leur allié, ils dévastèrent la Thrace autant qu'ils purent; ils voulaient et l'affaiblir et en tirer du butin.

Cantacuzène , pour confirmer cette alliance , qu'il pensait lui devoir être très-utile, donna sa fille Théodore en mariage à Orcan, qui l'épousa avec une grande pompe. Peu de temps après ce mariage la paix fut conclue entre Paléologue et Cantacuzène, à la condition qu'ils partageraient entre eux l'autorité. Mais l'empire grec ne fut pas longtemps paisible. La discorde entre Cantacuzène et Paléologue s'étant réveillée , celui-ci engagea dans sa querelle les Serviens et les Bulgares, et Cantacuzène eut recours à son gendre, qui lui envoya vingt mille hommes sous le commandement de son fils Soliman. Jïattu en toute circonstance, Paléologue consterné envoya des ambassadeurs et des présents considérables à ce redoutable ennemi , pour rengager à demeurer neutre. Soliman le promit , et repassa la mer sans rendre à Paléologue ni à Cantacuzène les places qu'il avait prises à l'empire grec.

Peu de temps après, un horrible tremblement de terre ayant ravagé plusieurs villes de la Thrace, les soldats et les citoyens, effrayés de la chute des édifices, les abandonnèrent pour chercher leur sûreté dans la plaine. Soliman, ardent à profiter de toutes les circonstances, repasse dans cette province, entre dans toutes les villes que le tremblement de terre avait rendues désertes, y met de nouvelles garnisons, et s'empresse de réparer les brèches, sans tenir compte des réclamations de Cantacuzène.

Ensuite Soliman courut étendre ses États vers l'Orient; il prit sur les Tartares les villes d'Ancyre et de Cratée. A son retour, il trouva que Cantacuzène s'était renfermé dans un cloître, et que Matthieu son fils occupait son troue. Malgré les promesses que Paléologue avait faites à son collègue, au moment de l'abdication de celui-ci, de vivre en paix avec son fils, la concorde entre les deux empereurs

grecs ne fut pas de longue durée. Bientôt Matthieu réclama les dangereux secours de ces Turcs dont son père avait eu tant de raisons de se plaindre.

Cinq mille hommes quOrcau lui envoya comme renfort , après avoir pillé tout le pays par lequel ils avaient passé, donnèrent aux troupes de Matthieu l'exemple de fuir dans une bataille engagée près Miilippes, où ce prince fut fait prisonnier. Le malheureux empereur ayant abdiqué pour recouvrer la liberté, Orcan ne songea plus qu'à s'emparer à force ouverte du reste de la Thrace, dont il avait déjà usurpé une grande partie.

Orcan fit alors passer la mer à ses deux fils atnés , Soliman et A mural, ( .es princes entrèrent dans toutes les places qui s'offrirent sur leur roule, montrant partout encore plus de cruauté que de vaillance, massacrant sans pitié tout ce qui ne cédait pas à la première attaque. Cette manière de faire la guerre, inconnue en Europe, y jeta l'épouvante. Les guerriers européens se piquaient de générosité à l'égard des vaincus. Les Grecs surtout se faisaient un devoir de respecter la vie des hommes.

Malgré sa férocité, A murât cherchait des sujets; il repassa la mer aux approches de l'automne , ramenant en Asie plus d'esclaves que de soldats. 11 les destinait à repeupler les pays que ses pères avaient dévastés. Mais le despotisme, encore plus destructeur qu'une férocité passagère, a rendu toutes ces transmigrations inutiles. Les provinces ottomanes ressemblent toujours à des contrées ravagées; les Arabes parcourent impunément celles d'Asie, en rançonnant les voyageurs et les caravanes. Les villes opulentes de l'antiquité, Athènes, Sparte, Ephèse, Antioche, et tant d'autres, sont éclipsées sous leur splendeur passée ; les décombres de leurs somptueux édifices couvrent leur place : ce sont de misérables cabanes, bâtie? à l'écart de ces ruines, qui portent leurs noms fameux.

Cependant Soliman faisait le siège d'Andrinople, dont

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il se rendit maître au bout de neuf mois. Mais il ne jouit que quelques années du fruit de ses conquêtes. Un jour qu'il chassait des oies sauvages , non loin d'Andrinople , il voulut suivre au galop le vol de son faucon , et tomba si rudement de cheval, qu'il expira à l'instant même (760-1382).

Orcan, son père, vivement affligé de sa perte, ne lui survécut que d'un an ; il mourut âgé de soixante-dix ans, après en avoir régné trente-cinq (761-1383). Ce prince dut ses plus grands succès à son fils Soliman, à qui il avait appris à vaincre et à tromper comme lui. La fraude et la cruauté composèrent toute sa politique; il n'en fallait pas davantage contre des ennemis timides et divisés. Sous Orcan , l'État des Turcs prit une force nouvelle; on put dès lors facilement prévoir sa grandeur future par les progrès qu'il avait déjà faits. Orcan établit dans l'intérieur de ses États plus d'ordre qu'on n'en devait attendre d'un prince injuste et d'un peuple barbare ; mais les cœurs les moins droits veulent la justice dans ceux qu'ils gouvernent ; ils savent qu'aucune société ne peut subsister sans son secours.

C'est ici le lieu, avant de terminer ce chapitre, de tracer un aperçu rapide de ce qu'on peut appeler le système monacal des Turcs, système qui influa si puissamment, dès son origine, sur les institutions fondamentales de l'empire ottoman.

Dès le règne d'Orcan, les moines musulmans formaient une communauté plus puissante et plus redoutable que ne le fut plus tard le corps constitué des légistes (ouléma), Mahomet avait dit : « Point de moines dans l'islamisme.» Cette volonté du Prophète aurait dû suffire pour prévenir toute imitation du monachisme indien et grec ; mais le penchant des Arabes pour la vie solitaire et contemplative leur fit bientôt oublier ce précepte, et cette autre parole du Côran : « La pauvreté fait ma gloire, » fut, trente ans

après la mort de Mahomet , l'argument sur lequel s'appuyèrent ses sectateurs pour fonder de nombreux monastères. Depuis , les ordres des fakirs (pauvres) et des derwischs ( seuils de porte ) se sont tellement multipliés dans l'Arabie, la Turquie et la Perse, qu'on en compte jusqu'à soixante -douze, outre un nombre égal de sectes hérétiques. Mais ce chiffre a été singulièrement exagéré; il n'y a réellement que trente-six ordres religieux. Sur ces trente-six , douze sont antérieurs à la fondation de l'empire ottoman; les vingt- quatre autres ont été institués depuis le commencement du xiv e siècle jusque vers le milieu du xvm*.

Trente-sept ans après la fuite du Prophète, l'archange Gabriel apparut à Ouweïs , et lui ordonna au nom du Seigneur de renoncer au monde et de se vouer à la pénitence. En l'honneur du Prophète, qui avait perdu deux dents à la bataille d'Ohod , Ouweïs se les fît toutes arracher, et exigea de ses disciples le même sacrifice : on comprend qu'il ne dut faire qu'un petit nombre de prosélytes, même parmi les fanatiques de l'Arabie. D'autres scheïkhs suivirent l'exemple d'Ouweïs et fondèrent divers ordres, en adoptant toutefois des règles moins sévères. L'ordre des Roufaïs, ainsi appelé du nom de son fondateur Seïd- Ahmet-Roufaï ( mort en 578-1 200 ) , est le plus connu des Européens qui ont visité Constantinople. Les membres de cette communauté de fanatiques passent leur vie à se torturer de mille manières et à se donner en spectacle au public. Ils font des tours d'adresse, avalent des lames de sabre et du feu, s'exposent aux flammes sans se brûler, et dansent en prenant les poses les plus grotesques et en faisant les plus hideuses contorsions. La vie de ces religieux, qui rappellent les anciens prêtres étrusques du soleil , est un long martyre, un supplice de tous les instants, auquel ils ne résisteraient pas si Fexaltation morale ne redoublait leur énergie et leurs forces physiques. Ils

font remonter l'origine de leurs mystères à Inder-Baba- Reden, qui, disent-ils, vécut cinq cents ans avant et après le Prophète. Cet être mystérieux, qui habita d'abord la Syrie, ptiis les gorges du Taurus, connaissait les vertus de tous les arbres et de toutes les plantes, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope. C'est lui qui importa parmi les musulmans l'opiat de haschisché, espèce de breuvage enivrant dont faisaient usage les satellites du Vieux de la Montagne, et qui leur fit donner le nom de haschischin, changé par les Européens en celui d'assassins.

Sans nommer ici par ordre tous les autres fondateurs d'ordres religieux , rappelons, à cause de l'intérêt tout particulier qui s'attache à son nom , Eboul-Hassan-Schazeli ou Schaedeli (mort en 656-1257), qui le premier découvrit les vertus du café moka, et qui pour cette raison est devenu le patron des cafetiers, comme Ouweïs est celui des dentistes, Baba-Reden celui des jardiniers et des botanistes, et Hadji-Begtasch celui des janissaires.

À la prise de Boulaïr, le derviche Mewlewi donna son bonnet à Soliman comme présage de la victoire, et ce bonnet fut jusqu'à Mahomet II la coiffure des princes ottomans. L'ordre des Mewlewi acquit une grande importance lorsque Koniah , siège de ses scheïkhs et tombeau de son fondateur et de sa famille, fut réunie à l'empire ; lorsque l'étude de la littérature et de la poésie persanes , à laquelle se livraient ses disciples, eut attiré sur eux l'attention de tout le monde oriental, et que la doctrine des sofis, dont Djelaleddin était l'organe le plus éloquent, eut pénétré dans tous les rangs de la société mahométane, depuis la cellule de l'anachorète jusqu'au cabinet de l'homme d'État. Aussi l'ordre des Mewlewi doit être considéré comme la représentation du corps entier deseffendis ou employés des chancelleries ottomanes, de même que l'ordre des Begtaschi est le noyau de la confrérie militaire des janissaires. De tous les ordres nés avant la fondation

de l'empire ottoman, celui des Mewlewi est le plus généralement respecté.

Tels sont les plus célèbres des douze ordres religieux dont l'organisation est antérieure à l'origine de l'empire ottoman. Il nous reste à dire quelques mots de ceux qui furent institués pendant le règue d'Orcan, c'est-à-dire des Nakschbendi (719-1319), des Sàdi (736-1336), et des Begtasclii ( 759-1359 ) ; les autres seront mentionnés dans le cours de cette histoire , suivant l'ordre chronologique de leur fondation (1).

Comme tous les janissaires étaient incorporés à l'ordre des Begtaschi, ils formaient une confrérie militaire dont tous les membres étaient à la fois moines et soldats.

Les Sàdi ne sont autre chose que des jongleurs, connus par leur art d'apprivoiser les serpents et parleur merveilleuse incombustibilité ; ce sont les psylles de l'antiquité.

L'ordre des Nakschbendi, ainsi que les Bestami et les Begtaschi, font remonter leur doctrine jusqu'à Abubekre, beau-père du Prophète. Toutes les doctrines des autres communautés viennent d'Ali , son gendre.

Parmi tous ces hommes voués à la vie contemplative, plusieurs se sont illustrés par les inspirations de leur génie poétique ; mais le plus célèbre est le Persan Djami, dont la renommée a éclipsé celle de tous les autres poètes du même pays. D'ordinaire, chaque scheïkh fondateur d'un ordre est censé être entouré de quatre disciples auxquels il lègue l'héritage de sa doctrine et qu'il charge de

(1) Les Turcs datent de l'hégire, et les chrétiens de la naissance de Jésus-Christ. Les historiens orientaux, peu soucieux d'une exacte chronologie , observeut assez mal le système des dates, et plus d'une fois les écrivains étrangers à leur nation , mettant les faits des annales d'Orient en regard de ceux des annales de l'Europe , il en résulte une divergence assez notable entre les dates turques et les dates européennes. Voulant et devant respecter le système primordial des Orientaux (si fautif qu'il puisse être), nous l'exposons tel quel, en le redressant par le système européen. Cette remarque s'applique à tout le cours de cet ouvrage.

propager après lui sa parole sainte : réminiscence des quatre califes successeurs du Prophète.

L'ordre des Nakschbendi est le plus vénéré à cause de son ancienneté.

Celui des Begtaschi avait cela de remarquable , que le scheîkh qui le dirigeait était en même temps colonel du 99* régiment, et que huit de ses derviches, établis dans les casernes des janissaires, y priaient jour et nuit pour la prospérité de l'empire et le succès des armes de leurs compagnons, qui se disent de la famille d'Had ji-Begtasch .

L'histoire a conservé les noms des trois savants qui les premiers portèrent, avec le frère d'Orcan , Alaeddin, et son fils Soliman , le titre de pacha ou p a se ha. Quoique ce titre soit généralement connu en Europe, il est peu de personnes qui en sachent la véritable signification et l'étymologie. Pascha est une contraction des deux mots persans paï et schah, et signifie pied du schah ( ou du souverain). C'est une tradition d'une ancienne institution de Cyrus, dont parle Xénophon. Ce monarque, considérant les fonctionnaires de son royaume comme en partie identifiés avec sa personne , leur avait donné les noms des différents membres de son corps , suivant le rapport qu'ils avaient avec leurs fonctions. Ainsi les officiers préposés à l'administration intérieure étaient ses yeux; les agents de police, ses oreilles; les percepteurs des impôts, ses mains; les soldats, ses pieds, les juges ou organes de la loi, sa langue. Enfin les sens avaient servi à désigner les hautes fonctions de l'État, telles que les ministères de l'intérieur, de la police, des finances, de la guerre et de la justice.

Le titre de pascha n'est qu'une réminiscence de cette institution tout allégorique, réminiscence qui ne manque pas de justesse; car les paschas, en qualité de gouverneurs, de vizirs et de généraux, sont, pour ainsi dire, les pieds du souverain.

HISTOIKK

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