CHAPITRE XIII
Mahmoud I er . — Osman III. — Mustapha III. — Abdul-Haraid. — Décadence de l'empire ottoman sous le règne de ces quatre sultans. — Sélim III. — Essais de réforme avortés. — Mustapha IV ne fait que passer sur le trône. — Mahmoud II. — Son caractère énergique. — Ses réformes. — Malheurs des Turcs dans leurs guerres contre la Russie. — Destruction des janissaires. — Insurrection de la Grèce. — Abdul-Medjid monte sur le trône. — II poursuit les réformes entreprises par son père. — Charte turque de 1839. — Motif de la guerre actuelle. — Considérations générales.
A partir du règne de Mahmoud I er , la décadence de l'empire ottoman marche à grands pas, pour ne plus s'arrêter : la biographie de ce prince et celle de ses successeurs, Osman, Mustapha et Abdul-Amid, ayant fort peu d'intérêt, nous les résumons en quelques pages, ne réservant des détails un peu plus étendus qu'à Sélim III et à Mahmoud H. Ce sultan est le prédécesseur du souverain actuel, Abdul-Medjid, au règne duquel s'arrête cette histoire.
Mahmoud I er , fils de Mustapha H, fut à l'âge trentequatre ans placé sur le trône ottoman (le 16 octobre 1730), par le fameux Patrona-Kalil, qui venait d'en faire descendre Achmet III, oncle du nouveau sultan. La première année de son règne fut marquée par le châtiment des principaux chefs des rebelles ; mais les troubles intérieurs n'en continuèrent pas moins jusqu'en 1733. Alors Mahmoud, qui l'année précédente avait conclu la paix avec le roi de Perse, fut obligée de recommencer la gurre contre le célèbre usurpateur Thamas-Kouli-Kan, qui, vaincu par
le \izir Topal-Osman, si justement illustre par ses succès militaires, son courage, sa sagesse et ses vertus, le défît à son tour, et remporta plusieurs avantages signalés sur les Ottomans. L'année 1734 fut marquée par la guerre que les sultans commencèrent avec les czars de Russie, et qui se continue encore de nos jours. Le congrès de 1737, tenu à Niemirow, ne l'interrompit qu'un instant. Les Russes prirent Oczakof et Kinbourn la même année. Les impériaux se joignirent à eux et entrèrent dans la Valachie. La paix fut conclue en 1736 avec la Perse; en 1739 avec les Allemands, qui rendirent Belgrade; et bientôt après avec la Russie, qui accéda au traité, mais ne restitua qu'une partie de ses conquêtes, entre autres Oczakof, après en avoir démoli les fortifications. Une nouvelle guerre contre la Perse, en 1743, fut encore désavantageuse aux Turcs, qui furent obligés de faire la paix avec Nadir-Schah.
Le sultan ne prenait aucune part à ces événements : il se reposait sur ses ministres du soin de gouverner, et s'en remettait à sa mère et au kislar-aga du choix de ses vizirs. Mahmoud ne s'occupait que d'amusements et de plaisirs : les pierreries, les porcelaines et les bijoux faisaient ses délices ; il aimait le faste , et n'en était pas moins enclin à l'avidité et à l'avarice. Des mouvements populaires annoncèrent le mécontentement général : les favoris du prince, qui abusaient de sa confiance et de sa faiblesse, furent sacrifiés, et les plaintes cessèrent.
Le caractère doux de Mahmoud le faisait aimer personnellement; son règne ne fut marqué par aucun grand événement, et sa vie fut moins remarquable que sa mort. Ce prince était depuis longtemps attaqué d'un mal qui l'empêchait de monter à cheval. Contraint par la douleur de rester dans le sérail , on ne le voyait plus aller à la mosquée le vendredi, selon l'usage immémorial des sul- * tans. Le peuple commençait à murmurer et à craindre
qu'on ne lui cachât la mort de son maître. Mahmoud fit un effort pour se montrer, et fut victime de son zèle religieux et de sa condescendance politique à une obligation d'usage. Il se rendit à la mosquée le vendredi 13 décembre 1754 (1168 de l'hégire), et expira sur son cheval au moment où il rentrait dans le sérail. Il avait régné vingt- quatre années, et mourut à l'âge de cinquante-huit ans.
Osman III, vingt -cinquième sultan ottoman, fils de Mustapha II, succéda à son frère Mahmoud I er , en 1754. Son règne fut court et marqué par l'incapacité, l'indécision et la cruauté. Il changea continuellement de grands vizirs, et ne discerna jamais ni les bons ni les mauvais conseils. Fidèle par un instinct féroce à la politique sanguinaire qui conseille aux sultans de se défaire de ceux de leurs proches que les vœux du peuple semblent appeler au trône, il fit empoisonner deux princes, fils d'Ach met III, dont l'existence lui faisait ombrage, et dont il redoutait les éminentes qualités. Le seul événement du règne d'Osman III fut la défaite et le pillage de la caravane de la Mecque par les Arabes, en 1757.
Après avoir déposé ou fait mettre à mort six grands vizirs et autant de caïmacans, l'imbécile et féroce Osman III mourut presque subitement, au bout de trois années de règne, en 1757. Sa mort sauva la vie et procura le trône à son cousin Mustapha III; elle conserva les sceaux au célèbre Raghib-Méhémet-Pacha, qui était à la veille de les perdre.
Mustapha III, l'atné des enfants du sultan Achmet III, succéda en 1757 à son cousin Osman III. Pendant vingtsept années d'intervalle depuis le détrônement d' Achmet jusqu'à la mort d'Osman, Mustapha avait vécu renfermé, placé entre l'ennui et l'inquiétude, frappé sans cesse de la crainte de voir le poison terminer ses jours. Les grands de l'empire le crurent faible, et se flattèrent de gouverner
sous son nom ; le peuple espéra qu'il serait prodigue : les uns et les autres se trompaient. « Loin d'imiter la faiblesse de mon prédécesseur, dit-il au grand vizir luimême le jour de son intronisation, je conserverai mes ministres tant que je serai content de leurs services ; s'ils le méritent, je les punirai. » Comme il passait devant les casernes des janissaires, après avoir ceint le cimeterre à la mosquée d'Eïoub, on lui présenta le sorbet, suivant l'usage. « Camarades, dit -il aux commandants en leur rendant la coupe, s'il plaît à Dieu nous le boirons ensemble, au printemps prochain, sous lès murs de Bender. » Ce caractère guerrier plaisait à des soldats que dix-huit ans de paix indignaient depuis trop longtemps. Cependant le grand vizir Raghib- Pacha, qui obtint toute la confiance de Mustapha III, et qui la méritait, lui suggéra des dispositions plus pacifiques, qui, dans les circonstances où était l'Europe, ne convenaient ni à la gloire ni à l'intérêt de l'empire ottoman.
11 s'occupa d'abord de réformes économiques, supprima plusieurs emplois inutiles, diminua le luxe du sérail, renouvela les lois somptuaires et les anciennes ordonnances sur le costume obligatoire des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Ce ne fut qu'en 1768 que la Porte ouvrit les yeux, et commença à se mêler de la révolution de Pologne, de la querelle des Russes et des Polonais. La mort du grand vizir Raghib -Pacha laissa éclater la guerre entre les cours.de Saint-Pétersbourg et de Constantinople. Mustapha prit les armes en 1769 ; il aurait dû commencer à combattre dès Tannée 1763. La première campagne, entreprise sous de fâcheux auspices, aboutit pour le sultan à la perte de Choczim, de la Moldavie et d'une partie de laValachie; celle de 1770 fut encore plus désastreuse : elle fut signalée par la terrible bataille navale de Tchesmé, près de l'île de Scio, par l'incendie de la flotte ottomane, la défaite du kan de
Crimée sur le Pruth, la déroute de Tannée du grand vizir à l'embouchure de cette rivière, et par la perte de Bender, de la Bessarabie et de plusieurs îles de l'Archipel. Dans le même temps, l'Albanie et la Morée, excitées par les Russes tentaient de se soulever ; Ali-Beg s'emparait de l'Égypte et la dérobait à la domination du sultan ; le scheik Dhaher régnait en prince indépendant sur une partie de la Syrie, et les Turcs disputaient avec peine le Danube à leurs ennemis. En 1771, la Crimée tomba au pouvoir des Russes ; enfin en 1772, sous la médiation de l'empereur et du roi de Prusse, le congrès de Focziani fut convoqué et rompu presque aussitôt ; des conférences à Bukharest n'eurent pas plus de succès. La guerre continua, et la campagne de 1773 procura quelques avantages aux Ottomans.
Le courage de Mustapha n'était pas abattu ; ce prince avait le projet de se mettre à la tête de ses armées ; mais ses forces physiques ne répondirent pas à la vigueur de son caractère. A la fin de 1773, sa santé s'affaiblit visiblement ; il fit appeler Abdul-Hamid, son frère et son successeur, lui recommanda son fils Sélim, devenu depuis Sélim III, et mourut le 21 janvier 1774, âgé de cinquante-huit ans.
Mustapha était né avec un jugement sain, un cœur droit, et ses mœurs étaient austères ; il s'était instruit dans sa prison par l'étude de l'histoire et des lois ; il avait une élocution facile, mais un esprit médiocre. L'incapacité de ses généraux fut la seule cause de ses revers ; il n'eut pas de grands talents, mais du zèle et de bonnes intentions. Dans des circonstances moins difficiles, elles eussent suffi pour opérer de grandes choses : cette gloire fut refusée au règne de Mustapha III. Ce fût sous lui que la Russie inspira aux Grecs cet esprit d'indépendance, ces principes de liberté qu'ils portèrent depuis jusqu'à l'exaltation, et qui, s'il eût triomphé, eût put amener de grand*
changements dans le système politique de l'Europe.
Abdul-Hamid, le dernier des cinq fils d'Achmet III, parvint au trône en 1774, après la mort de son frère aîné Mustapha III. Il était né le 20 mai 1725. Tiré de prison pour porter le sceptre, dans un âge qui touchait à la vieillesse, Une montra ni courage ni activité. Agé de cinquante ans, il eu avait passé quarante-quatre dans le vieux sérail , où son occupation ordinaire était de faire des arcs et des flèches. Il s'en fallait de beaucoup qu'un tel caractère convînt aux circonstances difficiles au milieu desquelles il était appelé à régner, et jamais l'empire ottoman n'éprouva plus d'humiliations.
Mustapha III avait commencé les préparatifs de la guerre contre la Russie; son successeur, ami de la paix, mais jaloux de l'honneur de son trône, ordonna des préparatifs immenses : ses armées, sous les ordres du grand vizir Mussum-Oglou, furent portées à quatre cent mille combattants ; mais la discipline et la valeur des Russes triomphèrent partout du nombre et de l'ignorance de leurs ennemis. Les Turcs, déjà battus par les généraux Soltikow, Kamensky et Souwarof, furent enfermés dans leur camp de Schumla, par les manœuvres savantes du feld-maréchal Romanzof, et le vizir, séparé de ses détachements et de ses magasins, ne pouvant ni se retirer, ni combattre, ni recevoir des secours, fut réduit à demander la paix. Les préliminaires en furent signés à Kainardji, sur un tambour, par le feld-maréchal Romanzof et le lieutenant du grand vizir; Mussum-Oglou feignant d'être malade, pour éviter la honte de se trouver en présence de son vainqueur. Ce traité humiliant fut conclu dans le mois de juillet 1774.
La Porte reconnut l'indépendance des Petits Tartares, et toutes les mers de l'empire ottoman furent ouvertes au commerce russe : tant d'avantages n'empêchèrent pas le cabinet de Saint-Pétersbourg de faire, pendant plu-
sieurs années, une guerre sourde au malheureux Abdul- Hamid. Les généraux russes envahirent la Crimée ; le divan, consterné, qui souffrait sans se plaindre leurs empiétements frauduleux, osa à peine murmurer contre cette agression publique. Abdul-Hamid voyait la décadence de son empire; il en gémissait, et ne pouvait la prévenir ni l'arrêter. Enfin, en 1787, excité par les conseils et les promesses de Y Angleterre, il déclara de nouveau la guerre à la Russie ; mais il était trop tard ; la Crimée était déjà mise au rang des provinces de Catherine II. En vain le roi de Suède Gustave III fit en faveur des Ottomans une diversion puissante; les armées turques ne combattirent pas sans honneur contre celles de l'Autriche, que l'empereur Joseph II avait réunies aux forces de Catherine : mais la fortune et l'audace du prince Potemkin neutralisèrent ces premiers efforts. Toutes les provinces turques au delà du Danube furent conquises ; Choczim et Oczakof tombèrent au pouvoir des Russes, et l'Orient parut menacé d'une grande révolution.
Abdul-Hamid mourut le 7 avril 1789, au milieu des préparatifs d'une nouvelle campagne, laissant à son neveu Sélim, fils de Mustapha III, un empire affaibli par des pertes irréparables, des ministres lâches et corrompus, des pachas révoltés, des armées sans discipline, des généraux sans talents et sans expérience. C'est avec de pareils moyens et sous d'aussi tristes auspices que ce jeune prince monta sur le trône, pour en être précipité seize ans après par une catastrophe encore plus funeste.
Sous le règne d' Abdul-Hamid, la Russie parvint à s'ouvrir le chemin du Bosphore ; elle dut ce triomphe non -seulement à l'adresse et aux intrigues de Catherine II, mais encore aux grands progrès que fit la nation russe dans l'art militaire, tandis que les Ottomans restaient stationnaires au milieu du mouvement général ;
car malgré les intentions d' Abdul-Hamid et l'aide que lui prêtèrent les officiers français appelés à Constantinople, les soldats musulmans ne purent se former à la tactique et à la discipline européennes. La répugnance des janissaires pour ces innovations était si forte, qu'elle occasionna, dans la dernière guerre, une émeute qui faillit coûter la vie au grand vizir Jusuf-Pacha. Ce ministre ayant voulu ranger l'infanterie ottomane sur trois lignes et la faire manœuvrer comme nos troupes, Tindocile milice s'y prêta d'assez mauvaise grâce, pendant quelques heures, dans l'espoir d'une gratification ; mais ces évolutions n'ayant été suivies d'aucune distribution d'argent, un soulèvement eut lieu, et l'imprudent Jusuf fut obligé de se dérober à la fureur des soldats, qui ne se calmèrent que lorsqu'on leur eut compté un million deux cent mille livres.
C'est à cette obstination du peuple de Mahomet à ne jamais sortir des habitudes et de la routine léguées par ses ancêtres, qu'il faut attribuer les funestes et nombreux désastres qui l'ont accablé sous les derniers sultans, et qui lui ont fait perdre cette supériorité sur les nations chrétiennes, que lui avaient acquise son fanatisme religieux et guerrier et le brillant courage de ses premiers chefs.
Sélim III, vingt-huitième empereur des Turcs, était fils unique du sultan Mustapha III ; il naquit le 24 décembre 1761. Mustapha III n'avait point d'enfant mâle à cette époque, et Abdul-Hamid, son seul frère, n'était pas encore père. Aussi la naissance de Sélim, qui promettait un héritier à l'empire ottoman, excita une joie universelle. Elle fut célébrée par des fêtes très-brillantes, qui durèrent dix jours, et où la licence du peuple offrit dans ses caprices une image en quelque sorte des antiques saturnales. A la mort de Mustapha III, arrivée le 21 janvier 1774, Abdul-Hamid lui succéda; et quoique Sélim fût
enfermé dans le sérail, son oncle lui laissa une si grande liberté et lui montra tant d'affection, que cette conduite le rendit cher à tous les musulmans. En 1774, Sélim tomba dangereusement malade, et la consternation se répandit parmi le peuple, dont il était le seul espoir. 11 se rétablit; et il avait à peine quatorze ans que, rougissant déjà des affronts accumulés sur l'empire qu'il était appelé à gouverner un jour, et indigné de la faiblesse de son oncle et de la corruption des ministres ottomans, il rêvait la régénération de son pays et les beaux jours d'Amurat et de Mahomet II.
Enfermé depuis son enfance dans l'intérieur du sérail, où il n'avait lu que le Coran et peut-être quelques annales peu véridiques, imbu de fausses notions, sans aucune relation au dehors, ce prince avait puisé des idées élevées dans une sorte de testament politique que Mustapha avait écrit pour l'instruction de son fils, et dans lequel ce prince, instruit par le malheur, après avoir passé en revue les principaux événements de son règne, découvrait à Sélim les vices primitifs de la constitution, les abus qui s'y étaient introduits, les réformes à opérer, etc. Pénétré de respect pour la mémoire de son père, et se flattant d'être plus heureux que lui, Sélim voulait en faire son modèle. Il était encouragé dans ce projet par sa mère, femme d'un grand sens, et par le docteur Lorenzo, chirurgien italien, qui avait gagné sa confiance.
Le dessein de Sélim était de se mettre à la tête des armées pour combattre les ennemis de l'empire. Il s'irritait de son ignorance, et aspirait ardemment à s'instruire. Toutes ses questions décelaient une âme agitée par de vastes projets et de violents désirs. Pour se préparer au rôle qu'il se croyait appelé à jouer, Sélim entretenait du fond de sa retraite une correspondance suivie avec d'anciens serviteurs de Mustapha III, avec quelques
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grands personnages, et même avec plusieurs membres île l'administration de son oncle. Les renseignements qu'il parvint ainsi à recueillir lui paraissant insuffisants, il manifesta, au commencement de 1786, l'intention bien prononcée d'en obtenir de la France, et il écrivit au comte de Choiseul, alors ambassadeur à Constantinople, pour demander qu'Isaac-Bey, son confident, pût se rendre secrètement à Paris afin d'y puiser, sur les diverses parties de l'administration, des lumières qu'il était impossible d'acquérir en Turquie. Tout fut conclu comme le désirait Sélim; Isaac-Bey partit pour la France, en septembre de la même année, et il remit à Louis XYI une lettre du jeune prince son maître. Cette correspondance n'éprouva que peu d'interruption jusqu'à l'avénement de Sélim au trône. Le roi, le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, et après lui le comte de Montmorin, et Ruffin, célèbre diplomate français, étaient seuls initiés au secret.
Sélim traitait dans ses lettres les plus hautes questions de la politique, et montrait de bonnes et grandes vues pour l'avenir. De prétendues prophéties adroitement répandues par sa mère lui promettaient les plus brillantes destinées; et le peuple, qui y ajoutait une entière foi, était persuadé qu'il vengerait l'honneur des armes musulmanes. Cette prévention en faveur du jeune prince aurait pu lui être fatale sous un empereur moins débonnaire qu'Abdul-Hamid : quoique ce dernier le redoutât, et qu'il craignît surtout l'inconstance et le mécontentement d'une nation toujours prête à demander un nouveau maître, il se borna à tenir son neveu plus à l'étroit, et à le soumettre à une surveillance plus sévère.
Mais ces mesures de précaution n'eurent pas de suite, et Sélim put entretenir ses relations et se livrer sans trop de contrainte aux exercices du corps dans lesquels il excellait. U montait supérieurement à cheval, maniait très-
bien le sabre, et s'amusait dans sa retraite à essayer sur des animaux la force de son bras.
Le 7 avril 1789, Abdul-Hamid mourut, et Sélim,dans sa vingt-huitième année, monta sur le trône. Le jour de son couronnemeut, le feu ayant pris près de l'arsenal, le nouveau sultan sortit précipitamment du sérail, et n'ayant point trouvé sa felouque sur le rivage, il se jeta dans le premier bateau-qu'il trouva. Le capitan-pacha lui présenta un cheval au débarquement; et comme on avançait un marchepied, suivant l'usage, il le repoussa, sauta légèrement en selle, donna les ordres les plus rigoureux, et déclara qu'il punirait de mort celui de 6es ministres qui serait convaincu d'avoir reçu le plus léger présent.
A son inauguration , qui eut lieu le 1 3 avril, avec la plus grande pompe, tous les musulmans montrèrent un vif enthousiasme. Outre l'argent jeté au peuple, Sélim fit rendre la liberté aux débiteurs insolvables, et leurs créanciers reçurent trente pour cent sur son trésor privé. Il rappela presque tous les exilés, révoqua Tordre qui avait été donné sous le règne précédent de porter la vaisselle à la monnaie, et, comme les plus illustres de ses devanciers, il sortait tous les jours sous divers déguisements pour s'assurer si la police était bien faite : il voulait, en un mot, tout voir par lui-même.
A la mort d' Abdul-Hamid, les Turcs soutenaient une guerre désastreuse contre l'Autriche et la Russie : ils venaient d'essuyer de grands revers, et de perdre l'importante place d'Oczakof (décembre 1788), que les Russes avaient emportée d'assaut après avoir battu complètement la flotte ottomane. Sélim, qui à son avènement au trône avait conservé les ministres de son faible prédécesseur, voulut accomplir les promesses qu'il avait faites lorsqu'il était captif dans le fond du sérail. Il ordonna de nombreuses levées, et annonça hautement son intention de diriger lui-même ses troupes. A cette nouvelle, l'ardeur
guerrière des musulmans, que les revers avaient abattue, se ranima un instant; mais le conseil d'État détourna Sélim de son généreux projet, sous le spécieux prétexte que la guerre avait été entreprise, avant lui, sous de fâcheux auspices. Quelles que fussent les causes de l'inaction de Sélim , que le peuple attribuait à son indolence et à son amour pour les plaisirs plutôt qu'à la force des motifs qu'on avait fait valoir à ses yeux, il se montra au fond très -opposé à la paix, et voulut à tout prix ravoir la Crimée, qu'Abdul-Hamid avait cédée aux Russes par le traité de Kainardji (21 juillet 1774). Il poussa jusqu'à la déraison ses projets de vengeance et de conquêtes, et refusa d'écouter les sages avis de la France, pour se livrer entièrement aux conseils intéressés de l'Angleterre, de la P russe et de la Suède, qui le poussaient à la guerre. La diversion de cette dernière puissance, à laquelle la Turquie et l'Angleterre fournissaient des subsides depuis le traité du 12 juillet 1788, alarma un instant la Russie, mais ne produisit pas le moindre résultat.
Mahmoud, pacha de Scutari, depuis longtemps en rébellion ouverte, venait de rentrer dans l'obéissance et de réunir ses Albanais aux troupes du pacha de Bosnie, lorsque le brave Hassan, capitan -pacha, ayant attaqué près de Focziani, en Moldavie, l'armée combinée des Russes et des Autrichiens, commandée par Souvarof et par le prince de Cobourg, fut battu complètement, le 21 juillet 1789. Le grand vizir, voulant rétablir l'honneur des armes musulmanes, marcha à la tête de cent mille hommes contre les Allemands, qui se trouvaient alors séparés de Souvarof; mais les Russes rejoignirent leurs alliés près de Rimnick, au moment où la bataille s'engagea. Les Turcs essuyèrent une défaite encore plus désastreuse, et les débris de leur armée furent trop heureux de pouvoir repasser le Danube.
Le prince de Cobourg entra immédiatement en Vala-
chie, s'empara de Bukharest, où il établit ses quartiers d'hiver, tandis que Laudon réduisait Belgrade. Bientôt toute la Servie fut au pouvoir des Autrichiens. Du côte du Danube les Turcs furent encore plus malheureux, et virent tomber successivement au pouvoir des Russes, Bender, Akerman, la province d'Oczakof, la Moldavie, la Bessarabie, etc. Galatz fut réduite en cendres, et Ismaïi, principale forteresse des Turcs sur le Danube, se vit menacée.
Les succès des ennemis de la Porte éveillèrent la jalousie de l'Angleterre, et alarmèrent la Prusse et la Pologne. La première de ces puissances, voulant opérer une diversion, commanda un armement maritime; et le roi de Prusse conclut avec la Porte, le 31 janvier 1790, un traité d'alliance offensive et défensive, par lequel il s'engageait à déclarer, dès le printemps suivant, la guerre à l'Autriche et à la Russie, et à ne déposer les armes qu'après que la Turquie aurait obtenu une paix honorable et une sûreté parfaite sur terre et sur mer. La mort de Joseph II et le caractère pacifique de Léopold II, son successeur, firent disparaître les obstacles qui pouvaient exister du côté de l'Autriche. Par la convention de Reichenbach, conclue le 27 juillet suivant avec la Prusse, Léopold accorda un armistice à la Porte, et signa a?ec elle, au mois de septembre 1790, sous la médiation de la Prusse, de l'Angleterre et des états généraux, des préliminaires qui furent convertis en une paix définitivement conclue à Szistowa, le 4 août 1791. Cette paix fut fort honorable pour la Porte, puisqu'elle recouvra Belgrade et toutes les autres places conquises par les Autrichiens, à l'exception de Choczim, qui resta en dépôt dans leurs mains jusqu'à la conclusion de la paix avec la Russie ; la rivière de Czerma fut adoptée pour limite des deux empires.
La Russie continua seule de faire la guerre, et ses géné-
raux Polenkim, Repnin et Souvarof ajoutèrent de nouveaux succès à ceux qu'ils avaient déjà obtenus. Là défaite sanglante de Rimnick avait répandu la consternation à Constantinople; le mécontentement public ne s'était pas seulement exbalé en murmures : des incendies multipliés avaient fait disparaître plusieurs quartiers de cette capitale. Quoique effrayé de ces sinistres avertissements au point de ne plus oser sortir de son palais, le sultan ne s'était pas laissé abattre, et il avait ordonné de nouvelles levées. La paix que le roi de Suède conclut séparément à Verulac, le 14 août 1790, avec la Russie, embarrassa Sélim ; et la perte de l'importante forteresse d'Ismaïl, que les Russes prirent d'assaut le 22 décembre suivant, et où trente-trois mille musulmans perdirent la vie, vint mettre le comble à ses terreurs ; il se crut obligé, pour apaiser le peuple, de sacrifier l'intrépide Hassan- Pacha, son grand vizir.
Le prince Repnin venait de repousser Jussuf-Pacha, qui avait été rappelé au viziriat; et la place de Varna, grenier de Constantinople et des armées ottomanes, était menacée de nouveau , lorsque, par suite de la crainte qu'inspiraient les événements qui se passaient en France, l'Angleterre et la Prusse s'interposèrent entre la Russie et la Turquie ; les négociations ouvertes à Galatz au mois d'août 1791 amenèrent, le 9 janvier de l'année suivante, le traité définitif de Jassi. Par ce traité, celui de Kainardji et les stipulations antérieures furent confirmés. L'impératrice rendit toutes ses conquêtes, à l'exception d'Oczakof et du territoire situé entre le Bog et le Dniester, où l'on vit bientôt s'élever la ville d'Odessa.
Les fêtes brillantes par lesquelles on célébra dans Constantinople une paix à laquelle on ne s'était pas attendu, furent attristées par les nouvelles fâcheuses qu'on reçut de plusieurs provinces. Toute la Syrie s'était révoltée, l'Égypte était en proie aux chefs insoumis des mameluks,
et les frontières orientales menacées d'un côté par les Persans, et de l'autre par le pacha d'Anape; enfin la Porte avait été obligée de faire marcher contre les Tartares de Grimée, mécontents de la cession de leur pays, des troupes qui furent d'abord battues, mais qui obligèrent enfin les révoltés à se soumettre à leur nouveau souverain.
Sélim résolut de garder une exacte neutralité entre la France devenue république, et les puissances coalisées contre elle. Cédant néanmoins aux vives instances des cours de Vienne, de Saint-Pétersbourg et de Berlin, il manifesta hautement le déplaisir que lui causait le remplacement du comte de Choiseul-Gouffier par M. de Sémonville, et refusa formellement de recevoir ce dernier comme ambassadeur (octobre 1792) . Il permit cependant au sieur Descordes de se rendre à Constantinople en qualité d'envoyé extraordinaire de la république française; mais, persistant dans la neutralité qu'il avait prise pour règle de conduite, il refusa également d'écouter les représentations des puissances coalisées et celles de la France, qui cherchaient, chacune de leur côté, à lui faire conclure une alliance offensive et défensive. Les relations étaient cependant loin d'être amicales entre la Porte et la Russie * la première élevait de nouvelles prétentions, et Ton s'attendait même en Turquie à une prochaine rupture. Sélim, méprisant les menaces hautaines du ministre russe, répondit négativement sur tous les points; et après de longues et vives discussions, la Russie parut se désister de ses prétentions au moyen d'une indemnité qui lui fut payée par la Porte.
Quelque peu de confiance qu'inspirât à Sélim le gouvernement révolutionnaire qui dirigeait la France, comme il était convaincu que cette puissance, la plus ancienne et la plus fidèle alliée de l'empire ottoman, ne pouvait pas être son ennemie, il se rapprocha d'elle, témoignant le désir d'avoir à Constantinople des ouvriers français qui
creuseraient un bassin dans le port de sa capitale pour la construction des vaisseaux, ainsi que des sous-officiers instructeurs, des lamineurs, des fondeurs de bombes, des officiers de terre et de mer, et des artistes de tout genre de la même nation; on s'empressa de les lui envoyer. Une compagnie d'artillerie légère devait même se rendre en Turquie; elle était déjà à Toulon; mais une croisière anglaise qui bloquait le port empêcha qu'elle ne pût arriver par mer; une partie s'y rendit par terre avec beaucoup de difficulté.
Au mois de février 1794, une troupe nombreuse de brigands, qui désolaient depuis quelque temps les environs d'Andrinople, menacèrent d'incendier et de piller cette ville, qui fut obligée de se racheter en leur payant trente mille piastres. Des troubles plus graves éclatèrent sur les bords du Danube. Passwan-Oglou, depuis lors si fameux, avait levé l'étendard de la révolte; il s'était déjà emparé d'Orsowa et de Tirlowa, et menaçait la Servie et la Valachie. Akir-Pacha dissipa facilement les brigands qui infestaient la Bulgarie et la Roumélie; mais ses succès contre les rebelles du Danube ayant été suivis de revers, il fut destitué. Ses successeurs ne furent pas plus heureux. Passwan-Oglou, tantôt vainqueur , tantôt vaincu , n'en persista pas moins dans sa révolte, et la Porte fut obligée de lui reconnaître une autorité presque indépendante.
Au mois de juillet 1798, une flotte française portant trente -six mille hommes de troupes commandées par Bonaparte, envahit TÉgypte, sans aucune provocation de la part de la Turquie. Nous ne décrirons pas les diverses actions de cette campagne mémorable, le temps et l'espace nous manquent également pour ce récit. Il nous suffira de rappeler qu'après avoir obtenu d'éclatants succès, les Français ne purent résister aux efforts des Turcs soutenus par les Anglais, et qu'ils évacuèrent l'Égypte au mois d'octobre 1800.
Lorsque la nouvelle de l'envahissement inattendu de cette province importante fut parvenue à Constantinople, les Turcs se montrèrent vivement irrités de cette violation du droit des gens. Le divan refusa cependant de céder aux instigations de l'Angleterre, qui le pressait de déclarer la guerre à la France ; ce ne fut qu'après la confirmation de la défaite de la flotte française à Aboukir qu'il fit éclater son ressentiment. Ruffin, chargé d'affaires de France, fut enfermé aux Sept-Tours avec la légation; tous les Français qui se trouvaient dans l'empire ottoman furent arrêtés, et leurs propriétés confisquées. La Porte publia, le 9 septembre 1798, un manifeste pour justifier ces mesures et motiver sa déclaration de guerre. Elle s'allia étroitement avec la Russie, l'Angleterre et le roi des Deux-Siciles , et se trouva ainsi faire partie de la seconde coalition. Par une note du 30 octobre 1799, elle permit aux Anglais de naviguer librement dans la mer Noire, concession qu'elle accorda plus tard aux Prussiens (17 juillet 1806).
La conquête des îles vénitiennes de Corfou, Zante, Céphalonie, Sainte-Maure, Ithaque, Paxo et Cérigo, sur les Français, qui s'en étaient emparés en 1797, ayant été complétée le 1 er mars 1799 par les flottes turque et russe, étonnées de voir leurs pavillons réunis , les deux gouvernements conclurent à Constantinople, le 21 mars 1800, une convention qui fit de ces lies un État indépendant, quoique soumis à la souveraineté ottomane, sous le nom de république des Sept-Iles.
Lorsque Bonaparte eut, à son retour d'Égypte, pris les rênes du gouvernement français, un rapprochement s'effectua entre la Turquie et la France, et, le 25 juin 1802, un traité de paix définitif fut signé entre ces deux puissances. Ce traité était postérieur de trois mois à celui d'Amiens, qui avait rétabli la bonne intelligence entre la France et l'Angleterre. Elle ne régna pas longtemps, et '
.l'ambition de ces deux puissances fit bientôt éclater la guerre, qui n'avait été, pour ainsi dire, que suspendue. Trop d'éléments de discorde et de troubles affligeaient alors la Turquie pour que Sélim pût se mêler des querelles de ses alliés; aussi conserva-t-il sa neutralité. Il voulait d'ailleurs profiter de l'état de paix dans lequel se trouvait son empire pour commencer, ou plutôt pour compléter les réformes qu'il avait méditées même avant de monter sur le trône. Les conseils des officiers français que leur gouvernement avait envoyés à Constantinople, l'avaient mis à portée de faire établir des fonderies de canons, et de créer des canonniers exercés à l'européenne, une artillerie légère et un petit corps d'infanterie armée de baïonnettes. Il résolut de faire de ce dernier corps, que Hussein- Pacha avait pris à son service, et qui s'était signalé par sa bravoure et par sa docilité au siège de Saint- Jeand'Acre (1799), le noyau d'une milice que son projet était d'opposer aux janissaires, turbulents et indisciplinés. Les dispositions favorables que le peupla de Constantinople avait montrées pour ces soldats à leur retour d'Égypte, firent croire au sultan qu'il pourrait en former un corps particulier, lui assurer une solde régulière et perfectionner son organisation. Ce projet hardi, fortement soutenu par le mufti Véli-Zadeh-Effendi, compagnon d'enfance de Sélim, et par Hussein-Pacha, fut mis à exécution en 1802; et un firman ordonna la formation d'un corps composé d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie à l'européenne : il reçut définitivement le nom de nizamdgèdid (de nouvelle ordonnance). Ces nouveaux soldats ayant justifié les espérances qu'ils avaient d'abord fait concevoir, Sélim, pour en augmenter le nombre, rendit au mois de mars 1805 un firman qui ordonnait de choisir dans les villes et dans les principaux villages de la Turquie d'Europe, parmi les janissaires et les jeunes gens, les plus forts et les mieux constitués, pour être incorporés
dans les nizam-djèdittes. La fermentation qu'excita cet ordre prématuré, et la résistance qu'éprouva son exécution , forcèrent le sultan de la renvoyer à des temps plus favorables. Mais reprenons Tordre des faits.
Quelque temps après le renouvellement des hostilités entre la France et l'Angleterre, une insulte faite à M ma de Tamara, femme de l'ambassadeur russe , et l'assassinat de deux capitaines de vaisseau de cette nation, avaient donné sujet de craindre une rupture; le divan fit des excuses, dont le czar se contenta. Le divan se trouva un peu embarrassé lorsque le général Brune, ambassadeur de France à Constantinople, lui eut notifié (18 juin 1804), que le premier consul Bonaparte venait de prendre le titre d'empereur, et demandait que ce titre lui fût reconnu et donné par la Porte. L'hésitation de la Turquie provenait des menaces que la Russie lui avait faites, par l'organe de M. d'Italinski, de lui déclarer la guerre si elle cédait au désir de l'empereur Napoléon. La Porte traîna cette négociation en longueur et fit naître tant de difficultés, que Brune sortit de Constantinople le 13 décembre 1804, et se rendit à Kiatchnia, où il attendit encore quelques jours, d'après les instances du divan ; mais, ne recevant que des assurances vagues, il quitta définitivement la Turquie, laissant un chargé d'affaires dans sa capitale. Ce ne fut qu'au mois de janvier 1806 que la Porte, en apprenant les victoires des Français, céda aux instances de Ruffin, qui à cette époque représentait la France, et accorda le titre qu'on lui avait vainement demandé de reconnaître. L'influence que ces victoires et le penchant de Sélim donnaient à cette puissance se faisait vivement sentir. Le 29 octobre 1805, Ruffin avait obtenu pour elle un tarif de douanes plus avantageux que celui des autres nations, et l'on n'avait tenu aucun compte du mécontentement des Russes et des Anglais. L'occupation de Raguse par les troupes fran-
çaises n'avait fait qu'une impression momentanée sur le divan ; et le nouvel ambassadeur de France, Sébastiani, arrivé à Constantinople le 10 août 1806, était parvenu à faire décider qu'aucun Grec ou Arménien ne pourrait être naturalisé Russe ou de toute autre nation, et que les naturalisations qui avaient eu lieu depuis quatre ans seraient annulées. Ces mesures, dirigées évidemment contre la Russie, furent suivies de la destitution de deux liospodars qui lui étaient dévoués, et qui furent remplacés par des partisans de la France.
L'ambassadeur russe à Constantinople témoigna un profond mécontentement de cette violation du traité de Jassy, et ses menaces équivalaient presque à une déclaration de guerre. Arbuthnot, ministre d'Angleterre, déjà irrité de ce que la Porte avait refusé de renouveler le traité d'alliance de 1798, se joignit à M. d'Italinski, et annonça qu'une flotte de sa nation allait appuyer la déclaration de la Russie. La Porte, qui sentait sa faiblesse, était résolue à céder; mais Sébastiani et Ruffin surent si bien s'emparer de l'esprit du divan, que, malgré la présence de la flotte anglaise, la Porte se décida à déclarer la guerre à la Russie, en apprenant que les armées de cette puissance avaient envabi la Moldavie et la Valachie.
A cette époque, tout semblait présager la dissolution de l'empire ottoman. L'autorité du sultan était méconnue partout. Des bandes de brigands armés désolaient les provinces voisines de la capitale. Les habitants d'Andrinople, excités et soutenus par les janissaires, avaient refusé de recevoir dans leurs murs les nizam-dgédittes. Sélim, pour calmer l'irritation des esprits, avait été obligé de faire rentrer ces nouvelles troupes dans leurs anciens cantonnements, et de remplacer presque tout son ministère. D'un autre côté, Paswan-Oglou était en pleine révolte. Ali agissait en souverain indépendant dans son pachalik de Janina. Les Serviens, sous la conduite de
Czerni- George, avaient repris les armes, et menaçaient de s'emparer de Sabatz et de Belgrade. Djezzar, pacha de Saint -Jean -d'Acre, n'avait de sujet que le nom; et les wahabis, après avoir été un instant chassés de la Mecque et de Médine, venaient de reconquérir ces deux villes et dominaient sur l'Arabie. Enfin l'autorité de la Porte était méconnue dans l'Égypte, déchirée par la guerre civile.
Telle était la situation de la Turquie, lorsque l'escadre combinée anglaise et russe se présenta devant les Dardanelles (janvier 1807). Rien n'était préparé pour la résistance ; les fortifications tombaient en ruines ; l'entrée du port, si facile à défendre, n'était pas en état; et le sultan avait de justes motifs de craindre pour la sûreté de Constantinople et de sa personne. En apprenant qu'Arbuthnot s'était embarqué à bord d'une frégate anglaise, le divan, effrayé, cherchait à renouer des négociations avec lui. Sébastiani et Ruffin encouragèrent Sélim à faire une noble résistance, sans cesser pour cela de négocier.
Dès le 20 février 1807, neuf vaisseaux anglais avaient passé les Dardanelles et se trouvaient devant la pointe du sérail. La consternation était à son comble, lorsque des officiers de génie et d'artillerie français, qu'on avait détachés de l'armée du général Marmont en Dalmatie, arrivèrent à Constantinople et aidèrent les Turcs à presser leurs préparatifs de défense, tandis que les ministres ottomans prolongeaient les négociations, d'après les conseils de l'ambassadeur de France. Les réponses des ministres turcs, d'abord incertaines et évasives, prenaient un ton fier et menaçant à mesure que les travaux avançaient. Enfin le 1 er mars, lorsqu'ils furent terminés et que Constantinople se trouva dans un état de défense respectable, le sultan fit déclarer à l'ambassadeur anglais qu'on ne traiterait qu'après que l'escadre aurait repassé les Dardanelles : ce qu'elle fut obligée d'effectuer.
A peine Sélim était -il délivré de l'escadre anglaise, qu'une mesure imprudente et mal concertée le précipita du trône. Il avait envoyé à Scutari, dans les châteaux du Bosphore et dans ceux des Dardanelles, des vêtements faits suivant l'ordonnance du nizam-dgédid, avec l'ordre d'en habiller les janissaires et les autres troupes. Une révolte générale des soldats répondit instantanément à cette mesure, et étant entrés dans Constantinople, conduits par Cabacki-Oglou, homme obscur, ils s'établirent sur la place de l'Atmeidan, lieu ordinaire des réunions du peuple, et demandèrent insolemment la déposition de Sélim. Le sultan, justement effrayé, n'osait pas sortir du sérail; le nouveau mufti, accompagné des principaux ulémas, se présenta alors devant Mustapha, fils d'Abdul- Hamid, lui annonça qu'il était choisi par le peuple pour occuper la place de son cousin, et le conduisit d'abord à la mosquée, et ensuite au sérail, où il s'était introduit avec trois cents janissaires, et avait lu à Sélim sa sentence de déposition. Cependant, grâce au dévouement de Baralctar, pacha de Buchuk, l'infortuné sultan pouvait espérer de remonter sur le trône, si Mustapha n'eût donné Tordre de l'étrangler. Ce crime fut consommé le 28 juillet 1808.
Ainsi périt Sélim, pour avoir tenté de régénérer sa nation et de secouer le joug des janissaires et des ulémas. « Avec d'heureuses qualités et de bonnes intentions (dit un biographe moderne), il échoua dans cette entreprise, qui eût replacé la Turquie au premier rang des puissances, à peu près comme la destruction des strélitz avait donné à Pierre le Grand, un siècle auparavant, les moyens de fonder la puissance russe. »
Mustapha IY, vingt -neuvième empereur ottoman, fils aîné du sultan Abdul-Hamid, fut tiré du vieux sérail et porté au trône, le 29 mai 1807. La mort de quelques ministres et des chefs de la nouvelle milice des nizam-
dgédittes, ayant apaisé les janissaires, la tranquillité fut bientôt rétablie à Constantinople ; mais l'insurrection gagna les provinces. Le grand vizir , qui commandait l'armée de Valachie contre les Russes, et qui venait d'obtenir quelques succès, fut massacré par les séditieux. Le pacha de Bagdad fut assassiné par son kiaïa, que la Porte lui donna pour successeur. Les pachas de Damas et de Tripoli se firent la guerre. Celui d'Alep fut chassé par les janissaires. Les wahabis, maîtres des deux villes saintes en Arabie, continuaient leurs progrès sur les frontières de la Syrie, et s'emparaient d'Anah sur l'Euphrate. Les Russes attaquaient l'empire ottoman en Égypte, battaient en Asie le pacha d'Erzeroum, et secondaient les efforts des Serviens, qui marchaient sous les ordres du fameux Czerni- George, pour recouvrer leur indépendance.
Telle était la situation des affaires lorsque Mustapha IV fut proclamé sultan. Il publia un firman pour renouveler la déclaration de guerre contre la Russie. Il promit de rétablir les anciens usages, les anciennes limites de l'empire, supprima les nouveaux impôts, abolit toutes les institutions de Sélim, et détruisit même l'imprimerie de Scutari. Quelques événements heureux signalèrent le court règne de ce sultan. Le capitan-pacha Seid-Ali combattit avec avantage la flotte russe de l'amiral Siniawin, près de Ténédos, et mérita les éloges, les distinctions et le surnom de ghazy (vainqueur des infidèles), que lui donna son souverain dans une audience solennelle. La paix de Tilsitt et la médiation de la France amenèrent la conclusion d'un armistice, qui fut signé le 24 août entre la Russie et la Porte ottomane, et d'un second entre cette dernière puissance et les Serviens. Les Anglais, qui sous le règne de Sélim avaient forcé l'entrée des Dardanelles et menacé les murs du sérail, et qui, deux mois avant la chute de ce prince, s'étaient emparés
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d'Alexandrie, échouèrent sous Mustapha en voulant renouveler leur première expédition. Lord Paget, leur ambassadeur, ne réussit pas mieux dans sa négociation pour obtenir que l'Egypte fût remise aux Anglais pendant tout le temps qu'ils seraient en guerre avec la France. Leurs troupes, taillées en pièces par le caïmacan Méhémet-Ali (depuis gouverneur de TÉgypte), dans une tentative qu'elles firent sur Rosette , furent bloquées dans Alexandrie par ce pacha, qui les contraignit de capituler et de rendre cette ville, où il entra le 22 septembre.
Malgré ces succès, malgré la sévérité que déploya Mustapha pour réprimer les insolentes prétentions des janissaires, malgré les mesures qu'il prit, à l'exemple de Sélim, pour leur opposer un nouveau corps de troupes disciplinées à l'européenne, mais habillées à la turque, il éprouva le même sort que son prédécesseur.
Sélim avait encore de nombreux partisans ; Baïrakdar, pacha de Rudschuk, commandant l'armée d'observation sur le Danube, était leur chef secret. A la tête de ses troupes, et avec celles du grand vizir Tcheleby-Mustapha, il marcha sur Constantinople, y entra le 28 juillet 1808, et fit prononcer la déposition du sultan, en demandant Sélim, dont il ignorait la mort. A la vue du cadavre de son maître, sa fureur s'accroît; ses soldats la partagent et jurent de venger ce lâche assassinat. Mustapha est enfermé dans le cachot même de Sélim, et Mahmoud II, frère du sultan qu'on vient de renverser, est nommé à sa place.
Mahmoud II, né en 1785 (1199 de l'hégire), était, comme nous l'avons dit, fils d'Abdul-Hamid; il avait à peine vingt-trois ans, lorsqu'une révolution sanglante le fit succéder, en 1808, à son frère aîné Mustapha IV. Lorsque Baïrakdar le proclama sultan, Mahmoud avait jusqu'alors langui dans l'obscurité du sérail, où il avait passé sa première jeunesse, n'ayant d'autres distractions
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que Pétude des littératures turque et persane, qu'il posséda toute sa vie d'une manière supérieure. Mais il lui était réservé de recevoir, quelque temps avant son élévation, les leçons d'un souverain qui avait passé par beaucoup d'épreuves.
Devenu le compagnon de captivité de son jeune cousin, Sélim l'avait pris en affection, et, lui révélant la cause de ses malheurs, l'avait initié à sa haine contre les janissaires, ainsi qu'à ses projets de réforme; enfin il avait déposé dans l'esprit de son élève des germes que le temps devait mûrir et développer. Mahmoud avait une àme fortement trempée, et l'on put facilement juger, au début de son règne, que le nouveau sultan avait une volonté ardente et impérieuse, que n'arrêteraient ni les obstacles, ni les périls.
L'empire se trouvait dans une des crises les plus dangereuses qu'il eût traversées depuis sa fondation. A Constantinople, Mahmoud avait à redouter également le parti de Mustapha et celui de Sélim, qui tour à tour soulevaient les janissaires et paralysaient Faction du pouvoir. Dans les provinces de l'Asie, en Europe, l'autorité du souverain existait à peine. Le plus grand nombre des pachas, profitant des embarras où les luttes avec la France et la Russie avaient précipité l'empire ottoman, étaient parvenus à se rendre presque indépendants.
Au milieu de tant de difficultés, le jeune sultan, voulant se donner le temps d'étudier sa position et endormir les ressentiments, nomma Baïrakdar grand vizir, et le laissa gouverner en son nom. Reprenant alors avec plus d'activité tous les plans de Sélim, le ministre réformateur voulut réorganiser à la fois toutes les parties de l'administration. 11 essaya d'établir les impôts suivant le mode européen; il augmenta la nouvelle milice des nizam-dgédittes, força les janissaires à se soumettre au joug de la discipline ; enfin il sévit rigoureusement contre
quelques pachas qui avaient manifesté des vues d'indépendance.
Dans le premier moment, la crainte fît tout plier sous sa volonté; mais bientôt, son orgueil, son insolence, accrurent le nombre des mécontents. Le 14 novembre 1808, comme il se rendait chez le grand mufti, il ordonna à son escorte de repousser la foule qui se pressait sur son passage. Aussitôt l'insurrection éclata; et cet homme, ordinairement si audacieux, manquant alors de résolution, se réfugia dans sa demeure, où le feu mis aux maisons voisines se communiqua bientôt et l'asphyxia. Les rebelles voulaient rétablir Mustapha IV : ce fut son arrêt de mort, et Mahmoud le fit étrangler surle-champ.
L'insurrection dura deux jours, pendant lesquels tout un quartier de Constantinople devint la proie des flammes. Enfin Mahmoud triompha, et, délivré par cette catastrophe d'un vizir trop puissant, il parut s'occuper du gouvernement beaucoup plus qu'il n'avait fait jusqu'alors. Fidèle sur un point seulement aux usages de ses aïeux, il fit égorger un de ses neveux; et ce fut ainsi qu'il resta dernier et unique rejeton de la race du Prophète.
Il reprit avec courage le système de réforme qui venait de coûter si cher à son ministre, et dans cette longue et terrible lutte qu'il ne cessa de soutenir pendant tout son règne, il déploya un courage, un caractère vraiment extraordinaires. Dans ses projets contre des voisins ambitieux, le jeune sultan n'obtint pas les mêmes avantages que dans ses réformes politiques ; il essuya, au contraire, des revers irréparables.
La guerre s'était rallumée avec la Russie, dont les intrigues incessantes entretenaient toujours l'insurrection parmi les Serviens, les Grecs et d'autres peuples sujets de la Turquie. L'alliance de la France, longtemps sincère
et profitable, s'était singulièrement refroidie, et elle avait presque entièrement cessé après le traité de Tilsitt, où Napoléon et Alexandre s'étaient partagé le monde, et où la Turquie était notoirement devenue le lot du czar. Mahmoud ne se fit point illusion sur Pavenir qui lui semblait réservé ; mais il ne s'en effraya pas non plus, et se mit sous la protection de l'Angleterre, seule puissance alors qui eût conservé son indépendance, et qui eût un véritable intérêt à soutenir l'empire ottoman. Le Bosphore fut ouvert aux flottes britanniques, et sur la mer du • moins l'ambition de la Russie fut suffisamment réprimée. Mais il n'en fut pas de même sur le continent, où le sultan éprouva de nombreux échecs. Indigné des conditions humiliantes que l'orgueilleuse Russie lui imposait, il rappela ses plénipotentiaires, et la guerre recommença avec une nouvelle furie ; mais les revers se renouvelèrent bientôt ; les Turcs perdirent leur plus importante position, et furent complètement battus à Silistrie.
Alors survinrent de la part de Napoléon des propositions de médiation que rejeta Mahmoud, encore indigné des secrètes conventions de Tilsitt, qu'il ne pouvait ignorer. La guerre fut donc continuée, et cette nouvelle campagne devint plus funeste encore pour les Turcs que celle qui l'avait précédée ; ils perdirent Schumla, ville importante, située à l'entrée du Balkan, et que pour cette raison l'on a surnommée les Thermopyles de l'empire ottoman. Vaincus et refoulés dans ces défilés, que n'avaient jamais franchis les ennemis du Croissant, voyant le chemin de leur capitale ouvert, les musulmans crurent à une ruine certaine. Mahmoud seul ne parut pas épouvanté, et, le Russe Kamenskoi ayant répondu par des prétentions exorbitantes à la demande d'une suspension d'armes, le sultan ordonna que les hostilités continuassent. Ses troupes essuyèrent de nouveaux revers ; mais quand les Russes, attaqués par Napoléon, furent contraints de retirer des
rives du Danube une partie de leurs forces , les Turcs recouvrèrent la plupart des provinces perdues. Les Russes, affaiblis par la nécessité de résister aux Français, tout prêts d'envahir leur pays, signèrent, le 16 mai 1812, à des conditions fort avantageuses, mais qu'ils avaient durement refusées Tannée précédente, un traité de paix dont Mahmoud se montra d'abord très-mécontent. Il refusa de le ratifier, mais il l'accepta enfin. Par ce traité, qui devint si funeste à la France, puisqu'elle put avec raison lui attribuer, au moins en partie, ses désastres de Moscou, la Russie obtint, malgré la fâcheuse position où elle se trouvait, la Moldavie, la Bessarabie au delà du Pruth, avec les citadelles au nord du Dniester vers les bouches du Danube, et les défilés du Caucase ; mais les Serviens rentrèrent sous la domination du sultan, et ce prince fut pour plusieurs années à l'abri des attaques de son plus formidable ennemi. En somme, Napoléon fut celui qui eut le plus à se plaindre des conventions de ce traité.
Mahmoud profita de cette paix pour assurer de plus en plus son pouvoir auprès des pachas de Widin , de Roumélie , de Damas et de Bagdad, qui à plusieurs reprises avaient profité de la faiblesse et des désordres de l'empire pour se rendre indépendants. Il acheva ensuite la ruine d'un ennemi bien plus redoutable encore, le pacha de Janina. Mais, en tombant, ce terrible pacha fit à Fempire turc une plaie bien profonde ; il lui légua le soulèvement, la révolution de la Grèce, qui, depuis longtemps opprimée, fatiguée du joug ottoman, depuis longtemps excitée en secret par de puissants voisins, n'attendait qu'un signal pour éclater. Ali-Pacha lui donna ce signal, et lui offrit un point d'appui, un premier moyen de résistance. Mahmoud avait tout prévu, et il avait senti dès le commencement combien il lui importait d'anéantir un pareil ennemi. Ce fut dans cette pensée, qu'après une lutte de plusieurs
années, où la ruse et la duplicité eurent plus de part que la force ouverte, le sultan finit par écraser son ennemi d'un seul coup.
Mais en l'écrasant ainsi, il ne put extirper complètement les germes de rébellion et d'indépendance que le pacha avait semés dans tout son voisinage. A l'exemple de celui-ci, à son appel, toute la Grèce s'était armée; elle attaqua sur tous les points ses cruels oppresseurs, et pendant six ans, une population de sept cent mille âmes lutta contre toutes les forces de l'empire turc. A la voix du christianisme et de l'humanité, au bruit des cruautés qui dès le commencement souillèrent cette horrible guerre, l'Europe s'émut, et pour la première fois on vit les cabinets de France, d'Angleterre et de Russie, toujours si divisés, réunir leurs eiforts pour arracher un peuple chrétien à la destruction, et lui rendre son antique indépendance. Cette redoutable coalition n'effraya pas le sultan, et il se flatta de lui résister avec ses propres moyens et ceux du pacha d'Égypte, qu'il n'avait pas seulement contraint de reconnaître sa puissance et de lui payer un tribut, mais dont il avait encore fait un allié fort utile dans de pareilles circonstances. Méhémet-Ali envoya au secours du sultan, sous les ordres de son fils Ibrahim, sa flotte et ses armées. Mais la lutte était trop inégale; les troupes musulmanes essuyèrent des échecs considérables à Cassandra, aux Thermopyles et à Tripoli tza, qui devint le siège de l'insurrection. La bataille de Navarin, où la flotte turco-égyptienne eut l'imprudence de se mesurer avec les forces navales des trois puissances coalisées, anéantit la marine turque; et un traité que Mahmoud fut contraint d'accepter (6 juillet 1827) posa les bases de l'indépendance grecque.
Cette époque est une des plus critiques, des plus uéfastes de ce long règne; mais c'est aussi celle où, sans contredit, ce prince se montra le plus digne du trône, par
son courage et sa fermeté. Chose remarquable, ce fut précisément au plus fort de sa lutte avec les Grecs et toutes les provinces occidentales qu'il accomplit son projet de réforme le plus important, celui de la destruction des janissaires. Brisant avec toutes les traditions musulmanes, il changea lui-même de costume, dépouilla le turban et se vêtit à l'européenne. Dans le même temps, il créa de nouveaux corps de troupes à la manière des Européens, les soumit aux mêmes manœuvres, aux mêmes exercices, et souvent il voulut les diriger en personne.
Tant d'innovations et de réformes exécutées coup sur coup excitèrent un grand mécontentement et une vive surprise parmi les vieux musulmans. Plusieurs chefs des janissaires, ceux mêmes qui avaient pris des premiers l'engagement de soutenir le projet du gouvernement, y étaient opposés en secret, et se concertèrent pour le faire échouer. Dans la nuit du 15 juin 1826, les conjurés se rendirent en foule au cirque ; un détachement alla attaquer l'aga des janissaires; mais, ne l'ayant pas trouvé chez lui, les soldats brisèrent les portes et les fenêtres de l'hôtel à coups de fusil, et y mirent le feu. Des sousofficiers parcoururent les quartiers du château des Sept- Tours, repaire de tous les vices de Constantinople, pour y chercher des complices. Ils firent de nombreuses recrues, et bientôt la rébellion présenta une masse imposante. Ils demandaient à grands cris la tête de ceux qui avaient conseillé la nouvelle ordonnance relative aux troupes. Instruit de cette prétention, le grand vizir fait dire aux révoltés qu'il ne souffrira point que le nouveau système soit renversé, et qu'il va employer la force pour les réduire.
La population et les troupes accourent pour défendre le sultan, et marchent aux rebelles, qui s'étaient resserrés dans le cirque, après en avoir fermé les issues et les avoir barricadée avec de grosses pierres. Bientôt les soldats
fidèles à Mahmoud cernent ce quartier, siège constant des révoltes des janissaires. Avant de commencer l'attaque, Ibrahim-Aga tenta à diverses reprises de décider les janissaires à rentrer dans le devoir, en leur promettant le pardon du sultan ; mais ils ne répondirent que par des huées. Les pachas ordonnèrent alors de faire feu, et à l'instant les assaillants pénétrèrent dans la place; les janissaires ne songèrent plus qu'à se sauver, et tous se réfugièrent dans leur caserne. Un soldat saisit une mèche enflammée, et mit le feu à ce bâtimeut : bientôt cet édifice et tous les rebelles qu'il renfermait devinrent la proie des flammes, et des volées de mitraille achevèrent l'œuvre de destruction commencée par l'incendie . La nouvelle de l'anéantissement des mutins fut reçue avec des transports de joie par le sultan, ses ministres et toute la population.
Le 1 6 juin, un firman prononça l'abolition de la redoutable milice, sa régénération sous un autre nom et une autre forme, et la tranquillité fut rétablie dans Constantinople. Ainsi fut accomplie en quelques jours l'œuvre de destruction des janissaires, de ces insolents prétoriens qui, depuis plusieurs siècles, faisaient trembler leurs maîtres et s'étaient arrogé le droit de les déposer. On s'est livré à beaucoup d'exagérations sur le nombre d'individus de cette milice qui périrent en cette occasion ; cependant on peut le porter, sans crainte de trop s'écarter de la vérité, à six mille tués dans l'action, brûlés dans les casernes ou exécutés les jours suivants. En outre, quinze mille environ furent exilés en Asie.
Mahmoud ne s'arrêta point dans la route des améliorations qu'il jugeait nécessaires au bien de l'État. Les corps de cavalerie connus sous les noms de spahis, etc., n'étaient pas moins dangereux que les janissaires, dont ils avaient souvent partagé les révoltes : ils furent également abolis. Quant aux autres milices, elles ne furent
pas détruites, mais simplement réorganisées selon les nouvelles ordonnances, et soumises à l'instruction européenne. Ainsi furent accomplies les grandes réformes conçues par Mahmoud; ainsi il fut démontré qu'avec du courage et de la persévérance, un souverain peut toujours surmonter, dans sou empire, les plus grandes difficultés. Heureux si, à l'extérieur, d'autres obstacles ne l'eussent pas environné. Mais il semblait aveuglé à cet égard; il ne comptait jamais ses ennemis, et il semblait vouloir les combattre tous à la fois.
Ce fut dans un des moments les plus critiques de son règne qu'il ne craignit pas de faire à la Russie la plus intempestive des proclamations , en adressant positivement un appel au patriotisme de tous ses sujets, dans le but de combattre les ennemis du Croissant. Le czar Nicolas, qui n'attendait qu'un prétexte, ne laissa point échapper celui-là, et il se hâta de déclarer la guerre au sultan. De toutes les guerres que l'empire turc a soutenues contre les Russes, on peut dire que celle de 1829 fut la plus funeste. Après les batailles de Silistrie et de Schumla , les Ottomans essuyèrent encore un revers considérable à Kaletschwa. L'armée russe passa les défilés du Balkan et s'empara d'Andrinople. Le péril fut si grand, que, pour la première fois, on vit Mahmoud tomber dans rabattement et le désespoir.
Par le traité d'Andrinople (2 septembre 1829), il souscrivit à tout ce qu'on exigea de lui : à l'indépendance de la Grèce, à la perte de la Moldavie et de la Valachie tout entière. Il céda en même temps les îles situées à l'embouchure du Danube, abandonna la rive droite de ce fleuve jusqu'à la distance de six lieues; enfin il perdit en Asie de superbes contrées, et deux cents lieues de côtes sur la mer Noire. Un article de ce traité sans doute plus humiliant encore, fut de payer au czar un tribut de cent dix millions. Ainsi dépouillé de ses plus belles provinces,
sans armée et sans trésor, l'empire ottoman parut tout près de s'anéantir. Mahmoud perdit même bientôt sa flotte, qu'un amiral qui le trahissait conduisit au pacha d'Égypte, devenu son ennemi. Bien plus, Méhémet-Ali, déjà maître de la flotte de Mahmoud, dirigea une armée contre Constantinople, sous les ordres de son fils Ibrahim. La marche de celte armée à travers la Syrie ne fut qu'une suite de triomphes pour les Égyptiens, et la bataille de Koniah (21 décembre 1832), où les troupes de Mahmoud ne soutinrent pas un instant le choc de l'ennemi, livra à celui-ci toute l'Anatolie, et lui ouvrit le chemin de la capitale.
Mahmoud se trouva alors dans la crise la plus affreuse, et il n'en sortit qu'en signant les traités de Koniah et d'Unkiar-Skelessi, qui furent conclus, comme celui d'Andrinople, sous la médiation des puissances européennes. Par le premier de ces traités il abandonna à Méhémet-Ali l'investiture delà Syrie et de l'Ile de Candie; par le second il aliéna son indépendance, en consacrant l'intervention de la Russie dans les affaires intérieures de l'empire, et en plaçant les Dardanelles sous l'action immédiate de sa politique.
Depuis cette époque, pendant six années, il fut dévoré de chagrins, de regrets; et cependant il retrouva assez d'énergie pour réorganiser son armée, reconstruire sa flotte, détruite à Navarin et vendue à Alexandrie. Il allait encore tenter les chances de la guerre, quand la mort vint arrêter son bras. Cette mort apporta de grands changements à la situation de l'empire : si elle affligea quelques personnes, elle réjouit le plus grand nombre des musulmans, dont il avait méprisé tous les préjugés, attaqué toutes les croyances.
Le fils ainé de Mahmoud, qui était le vingt-unième de ses enfants, Abdul-Medjid, lui succéda dans sa seizième année (1839). Avant de mourir, Mahmoud lui avait re-
commandé, ainsi qu'à tous les membres du conseil spécial de régence qu'il donnait au jeune prince, de poursuivre avec persévérance et fermeté Fexécution de ses plans de réforme.
Ce monarque vraiment extraordinaire, et sans contredit l'un des plus dignes et des plus courageux qui aient gouverné les Turcs, avait sans cesse à la bouche cette belle maxime : « Pensez à ce que vous devez faire, pour ne pas vous repentir de ce que vous aurez fait. » Heureux s'il eût constamment suivi cette règle de conduite, et si ses passions indomptées eussent démenti moins souvent celte maxime vraiment royale.
Abdul-Medjid voulut aller plus loin que son père dans la voie des réformes. Mahmoud s'était plus attaché, dans ses tentatives de rénovation, à la surface qu'au fond même de la société caduque qu'il voulait régénérer.
Trois mois après être monté sur le trône, le jeune sultan promulguait le hatti-schérif de Gulhané, qui est la charte de l'empire ottoman.
Le 3 novembre 1839 fut le jour fixé pour la lecture de cette charte, destinée à faire époque dans l'histoire de la civilisation. Une vaste plaine située dans l'intérieur du sérail et attenant au kiosque de Gulhané ( pavillon des Roses), reçut les représentants de toutes les puissances européennes, le prince de Join ville, qui se trouvait à Constantinople, les ministres, les pachas gouverneurs des . provinces, les généraux de premier rang, les corps des ulémas, les patriarches de toutes les communautés religieuses, des rajas (1), et enfin une foule immense de peuple. Quelques compagnies de différentes armes, rangées à distance, formaient un grand carré; la cavalerie de la garde couvrait les ailes. Une acclamation trois fois
(1) Ou rajahs. Sous ce nom sont compris tous les membres non musulmans de l'empire ottoman.
répétée annonça l'arrivée du sultan, qui prit place au second étage du kiosque.
Voici la traduction fidèle de cet acte, dont on parle chaque jour, et qui n'est connu que par des fragments et des à peu près.
« Tout le monde sait que dans les premiers temps de la monarchie ottomane les préceptes du glorieux Coran et les lois de l'empire étaient une règle toujours honorée. En conséquence l'empire croissait en force et en grandeur, et tous ses sujets sans exception avaient acquis au plus haut degré l'aisance et la prospérité.
« Depuis cent cinquante ans, une succession d'accidents et de causes diverses ont fait qu'on a cessé de se conformer au code sacré des lois et aux règlements qui en découlent ; et la force et la prospérité intérieures se sont changées en faiblesse et en appauvrissement. C'est qu'en effet un empire perd toute stabilité quand il cesse d'observer les lois.
« Ces considérations sont sans cesse présentes à notre esprit, et, depuis le jour de notre avènement au trône, la pensée du bien public, de l'amélioration de l'état des provinces et du soulagement des peuples n'a cessé de nous occuper uniquement. Or, si l'on considère la position géographique des provinces ottomanes, la fertilité du sol, l'aptitude et l'intelligence des habitants, on demeurera convaincu qu'en s'appliquant à trouver les moyens efficaces, le résultat qu'avec le secours de Dieu nous espérons atteindre, peut être obtenu dans l'espace de quelques années.
« Ainsi donc, plein de confiance dans le secours du Très-Haut, appuyé sur l'intercession de notre Prophète, nous jugeons convenable de chercher, par des institutions nouvelles, à procurer aux provinces qui composent l'empire ottoman le bienfait d'une bonne administration.
« Ces institutions doivent porter principalement sur trois points :
« 1° Les garanties qui assurent à nos sujets une parfaite sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune;
« 2° Un mode régulier d'asseoir et de prélever les impôts ;
« 3° Un mode également régulier pour la levée des soldats et la durée de leur service.
« En effet, la vie et l'honneur ne sont-ils pas les biens les plus précieux qui existent? Quel homme, quel que soit l'éloignement que son caractère lui impose pour la violence, pourra s'empêcher d'y avoir recours et de nuire par là au gouvernement et au pays, si sa vie et son honneur sont mis en danger? Si, au contraire, il jouit à cet égard d'une sécurité parfaite, il ne s'écartera pas des voies de la loyauté, et tous ses actes concourront au bien du gouvernement et de ses frères.
« S'il y a absence de sécurité à l'égard de la fortune, tout le monde reste froid à la voix du prince et de la patrie ; personne ne s'occupe du progrès de la fortune publique, absorbé qu'il est par ses propres inquiétudes. Si, au contraire, le citoyen possède avec confiance ses propriétés de toute nature, alors, plein d'ardeur pour ses affaires, dont il cherche à étendre le cercle afin d'étendre celui de ses jouissances, il sent chaque jour redoubler en son cœur l'amour du prince et de la patrie, le dévouement à son pays, et ces sentiments deviennent en lui la source des actions les plus louables.
« Quant à l'assiette régulière et fixe des impôts, il est très -important de régler cette matière; car l'État, qui pour la défense de son territoire est obligé à des dépenses diverses, ne peut se procurer l'argent nécessaire pour ses armées et autres services, que par les contributions levées sur ses sujets.
« Quoique, grâce à Dieu, ceux de notre empire soient pour quelque temps délivrés du fléau des monopoles, regardés mal à propos autrefois comme une source de revenus, un usage funeste subsiste encore, qui ne peut avoir évidemment que des conséquences désastreuses : c'est celui des concessions vénales connues sous le nom d'Ittizam.
« Dans ce système, l'administration civile et financière d'une localité est livrée à l'arbitraire d'un seul homme, c'est-à-dire quelquefois à la main de fer des passions les plus violentes et les plus cupides ; car si ce fermier n'est pas bon, il n'aura d'autre soin que celui de son propre avantage.
« 11 est donc nécessaire que désormais chaque membre de la société ottomane soit taxé pour une quantité d'impôt déterminée, en raison de sa fortune et de ses facultés, et que rien au delà ne puisse être exigé de lui.
« Il faut aussi que des lois spéciales fixent et limitent les dépenses de nos armées de terre et de mer.
« Bien que, comme nous l'avons dit, la défense du pays soit une chose importante, et que ce soit un devoir pour tous les habitants de fournir des soldats à cette fin, il est nécessaire d'établir des lois pour régler le contingent que devra fournir chaque localité, selon les nécessités du moment, et pour réduire à quatre à cinq ans le temps du service militaire. Car c'est à la fois faire une chose injuste et porter un coup mortel à l'agriculture et à l'industrie du pays, que de prendre, sans égard à la population respective des lieux, dans l'un plus, dans l'autre moins d'hommes qu'ils n'en peuvent fournir; de même que c'est réduire les soldats au désespoir, et contribuer à la dépopulation du pays, que de les retenir toute leur vie au service.
« En résumé, sans les diverses lois dont on vient de voir la nécessité, il n'y a pour l'empire ni force, ni ri-
chesse, ni bonheur, ni tranquillité; il doit, au contraire, les attendre de l'existence de ces lois nouvelles.
« C est pourquoi désormais la cause de tout prévenu sera jugée publiquement , conformément à notre loi divine, après enquête et examen; et tant qu'un jugement régulier ne sera point prononcé, personne ne pourra, secrètement ou publiquement, faire périr une autre personne par le poison ou tout autre supplice.
« Il ne sera permis à personne de porter atteinte à l'honneur de qui que ce soit.
• Chacun possédera ses propriétés de toute nature et en disposera avec. la plus entière liberté, sans que personne puisse y porter obstacle : ainsi, par exemple, les héritiers innocents d'un criminel ne seront point privés de leurs droits légaux, et les biens du criminel ne seront point confisqués.
« Ces concessions impériales s'étendent à tous mes sujets, de quelque religion ou secte qu'ils puissent être ; ils en jouiront sans exception .
« Une sécurité parfaite est donc accordée par nous aux habitants de l'empire dans leur vie, leur honneur et leur fortune, ainsi que l'exige le texte sacré de notre loi.
« Quant aux autres points, comme ils doivent être réglés par le concours d'opinions éclairées, notre conseil de justice (augmenté de nouveaux membres, autant qu'il sera nécessaire), auquel se réuniront, à certains jours que nous déterminerons, nos ministres et les notables de l'empire, s'assemblera à l'effet d'établir des lois réglementaires sur ces points de la sécurité de la vie et de la fortune, et sur celui de l'assiette des impôts.
« Les lois concernant la régularisation du service militaire seront débattues au conseil militaire tenant séance au palais du séraskier. Dès qu'une loi sera terminée, elle nous sera présentée; et afin qu'elle soit à jamais valable
et exécutoire, nous la confirmerons de notre sanction , que nous écrirons en tête de notre main impériale.
« Comme ces présentes institutions n'ont pour but que défaire refleurir la religion, le gouvernement, la nation et l'empire, nous nous engageons à ne rien faire qui y soit contraire.
« En gage de notre promesse, nous voulons, après les avoir déposées dans la salle qui renferme le manteau glorieux du Prophète, en présence de tous les ulémas et grands de l'empire, faire serment par le nom de Dieu, et faire jurer ensuite les ulémas et les grands de l'empire.
« Après cela, celui des ulémas ou des grands de l'empire, ou toute autre personne que ce soit, qui violerait ces institutions, subira, sans qu'on ait égard au rang, à la considération et au crédit de personne, la peine correspondant à sa faute bien constatée. Un code pénal sera rédigé à cet effet.
« Comme tous les fonctionnaires de l'empire reçoivent aujourd'hui un traitement convenable, et qu'on régularisera les appointements de ceux dont les fonctions ne sont pas encore suffisamment rétribuées, une loi rigoureuse sera portée contre le trafic de la faveur et des charges (richvet), que la loi divine réprouve, et qui est une des principales causes de la décadence de l'empire.
« Les dispositions ci-dessus arrêtées étant une altération et une rénovation complète des anciens usages, ce rescrit impérial sera publié à Constantinople et dans tous les lieux de notre empire, et devra être communiqué officiellement à tous les ambassadeurs des puissances amies résidant à Constantinople, pour qu'ils soient témoins de l'octroi de ces institutions, qui, s'il plaît à Dieu, dureront à jamais.
« Sur ce, que Dieu très-haut nous ait tous en sa sainte et digne garde !
m HISTOIRE
« Que ceux qui feront un acte contraire aux présentes institutions soient l'objet de la malédiction divine, et privés pour toujours de toute espèce de bonheur 1 »
Il nous reste à exposer maintenant en quelques mots la question qui a été le sujet de la guerre actuelle.
Les catholiques romains et les grecs schismatiques se disputent, depuis des siècles, la possession des Lieux Saints, consacrés par les souvenirs de la vie et de la mort du Christ. A qui devaient s'adresser les réclamations des Pères de la Terre -Sainte et des catholiques, sinon à la France, dont la garantie, consacrée par les capitulations, sauvegardait les droits de l'Église latine ? Les empiétements des grecs, plus nombreux et soutenus par la Russie, ne s'arrêtaient pas. Le général Aupick adressa, le 28 mai 1850, au nom de la France, les premières réclamations à la Porte. En 1852, la Porte annonçait à M. deLavalette, successeur du général Aupick, que l'entrée par la grande porte de Bethléem et le droit d'officier dans la chapelle du tombeau de la Vierge seraient accordés aux latins; par compensation, la Porte donnait aux grecs le droit d'officier dans la mosquée appelée coupole de l'Ascension, privilège qui jusque-là avait exclusivement appartenu aux latins.
C'est sur cette question, si simple eu elle-même, que la Russie a basé tout son échafaudage de récriminations contre la France et le gouvernement du sultan. Quelques faibles avantages auxquels ils avaient droit avaient été accordés aux latins, dont le nombre ne s'élève pas à plus de deux cent mille. Le czar voulut profiter des concessions faites aux latins pour s'attribuer en Orient une sorte de royauté sacerdotale qui se serait étendue sur douze millions de grecs, sujets du sultan.' On sait le reste. Le prince Menschikoff vint à Constantinople, le Pruth fut franchi, Abdul-Medjid en appela à son bou
droit et à son épée, et la Russie, qui croyait qu'elle aurait facilement raison de l'empire ottoman, dont elle convoite les dépouilles, se trouva en face de la France et de l'Angleterre.
Le sultan Abdul-Medjid a maintenant trente et un ans. Achèvera-t-il l'œuvre entreprise par son père : la régénération de la Turquie? Nous ne le croyons pas. Si toutes les promesses de la constitution de 1839 avaient été remplies, la Turquie serait transfigurée à l'heure qu'il est; de toutes les races éparses sur le territoire ottoman, il se serait formé un seul peuple; malheureusement un firman, une loi, un décret ou une charte, ne suffisent pas pour changer les mœurs, les habitudes, et surtout les passions humaines. La véritable civilisation, celle de l'intelligence par le cœur, ne s'improvise pas. Un peuple ne se régénère pas parce qu'il change de costume ; il ne devient pas français, par exemple, parce qu'il adopte notre uniforme, nos armes, notre discipline militaire.
D'ailleurs le temps manque à la Turquie; elle arrive trop tard au banquet de la civilisation : elle n'a pas de traditions véritables, et sans les traditions un peuple n'a ni présent, ni avenir. Fondé par le sabre, l'empire ottoman sera tué par la légalité, qu'il emprunte aux nations modernes, et qui vient renverser les seules bases sur lesquelles il se fonde depuis Mahomet.
La guerre actuelle, quel qu'en soit le résultat militaire ou politique, est une guerre toute de civilisation. Déjà elle a eu pour but d'élargir le cercle des libertés octroyées aux chrétiens de toutes les sectes qui forment la majorité de la population de l'empire ottoman. Les musulmans ne sont plus que trois millions d'hommes ; et les chrétiens, leurs sujets, sont plus de douze millions. La liberté leur ouvre déjà les yeux; leurs droits reconnus doublent leurs forces; ils se comptent, et dans un avenir très- prochain
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ils achèveront d'annihiler le peu de prestige qui s'attache encore à leurs anciens maîtres.
Les Turcs ne sont pas mûrs pour la civilisation : en perdant leur fanatisme et leur croyance à la fatalité, leur seule providence, ils ont tout perdu. Ils ne se relèveront plus. Le catholicisme seul, s'il pouvait les pénétrer et les convertir, sauvegarderait peut-être encore les derniers jours qui lèur sont comptés. Ce divin flambeau luira-t-il à leurs regards ; les détournera-t-il de l'abîme où ils sont entraînés malgré tous leurs efforts? C'est là le secret de Dieu.
Longtemps l'effroi du monde chrétien, les Turcs sont aujourd'hui contraints de réclamer son appui : quel aveu de leur faiblesse et de leur décadence !
Ce vaste empire n'offre pas l'image d'un peuple issu du même père : c'est un composé hybride de toutes sortes de races qui n'ont jamais pu se mêler et se fondre. Et puis la Turquie a toujours vécu au sein des plus étranges anomalies : le pouvoir y a été entre les mains de tous et de personne. Quel corps, quelle classe de la société y représenta jamais l'autorité? Nous n'y trouvons ni clergé, ni noblesse, ni bourgeoisie, ni peuple : rien qu'une multitude de pâles esclaves, courbés aux pieds d'un sultan incapable pour le bien, puissant seulement pour le mal. L'autorité retombe alors aux mains de paryenus, souvent indignes du rang où le caprice les a fait monter, ou de renégats dont la fidélité plus que douteuse n'est cependant jamais suspectée.
Chef des corps et des âmes, le sultan fait et défait les muftis, représentants de la religion musulmane. Comme nul n'est intéressé à la chose publique, non-seulement par des vues inorales et patriotiques, mais même par un intérêt purement matériel, il s'ensuit aussi que ce pays est celui du caprice, dans la plus large et trop souvent la plus horrible acception de ce mot.
L'histoire des Turcs est un tissu de cruautés, de révoltes, d'intrigues, de guerres intestines ou étrangères, souvent les deux en môme temps. Arrivé à la dernière page de ces annales, il semble qu'on recommence un mauvais rêve pour la seconde fois : on marche, mais sans avancer. Le progrès semble un mot inconnu dans cette langue, et la fatalité qui plane sur ce malheureux peuple souille chaque page de son histoire de crimes de tous genres, dont le seul énoncé révolte l'imagination du lecteur.
Il a manqué et il manque à la Turquie ce qui a fait la force des pays catholiques, ce qui les conserve debout au milieu des tourmentes modernes : le principe d'autorité fondé sur une religion véritablement divine, et qui, repoussant le pouvoir brutal, ne relève que du sentiment de la justice éternelle et incréée de Dieu, dont, même à son insu, la société catholique du xix e siècle est pleine, comme d'un suc nourricier qui ne s'épuisera jamais.
Le monde catholique est dans la main de Dieu; le monde voué à l'hérésie, au schisme ou à la loi brutale du sabre, est dans la main des hommes. Fragile comme tout ce qui ne relève que de l'homme abandonné à lui-même, il nous offre l'affligeant spectacle d'une histoire telle que celle de la Russie ou de la Turquie.
Essayer de constituer l'ordre avec des éléments invétérés de désordre, avec le désordre même, voilà ce que tente le sultan actuel. La Turquie succombera avant d'avoir pu résoudre ce problème, qui n'a pas de solution.