CHAPITRE XII
Avènement d'Achmet H. — Conspiration contre Kiuperli. — Sa mort. — Guerres. — Un faux prophète. — Mort d'Achmet II. — Mustapha II monte sur le trône. — Diverses exécutions. — Expédition de Chio. — Succès du prince Eugène contre les Turcs. — Traité de Carlowitz. — Murmures contre la paix. — Le mufti et ses cruautés; sa ridicule tyrannie. — Révolte des soldats. — Us font la loi au sultan. — Achmet III monte sur le trône. — 11 proscrit tous ceux qui l'ont élevé au pouvoir. — Trouble et perplexité du sultan. — Charles XII chez.les Turcs. — Étranges vizirs. — Pierre le Grand à la merci des Turcs. — Intrigues de Poniatowski en faveur de Charles XII. — Il sort du territoire turc. — Guerre contre Venise. — Les Turcs recouvrent la Morée. — Les Allemands déclarent la guerre aux Ottomans. — Déroute des Turcs à Péterwaradin et devant Belgrade. — Paix. — Congrès de Passarowitz. — Murmures du peuple à propos de la paix. — Incendie à Constantinople. — Affaires des Grecs et des Latins. — Recouvrement du saint Sépulcre par les Français. — Ambassade en France. — Troubles en Perse. — Pierre le Grand en profite pour s'agrandir. — Paix avec la Russie. — Aschraf , usurpateur du trône de Perse. — Thamas Kouli-Kan. — Son origine ; ses premiers succès. — Mort d' Aschraf. — Plaisirs du sultan. — Révolte contre Achmet 111. — Il est déposé.
La première action d'Achmet II fut d'aller visiter Maho met IV dans sa prison ; le nouvel empereur trouva ce faible prince pénétré de crainte. Par un juste retour sur
lui-même, Mahomet, qui avait plusieurs fois tenté de faire périr ses frères, attendait la mort pour lui et ses enfants. Mais Achmet, aussi incapable de gouverner que ses deux prédécesseurs, était plus humain qu'eux : sa visite n'avait point d'autre objet que de rassurer son frère.
Par le conseil de Kiuperli, Achmet alla habiter Andrinople; là, de nouveaux soldats accoururent en grand nombre de toutes les provinces de l'empire ottoman pour s'enrôler sous les drapeaux du grand vizir, que la conquête toute récente de Belgrade faisait regarder comme le sauveur de sa patrie. Tandis que Kiuperli était occupé du bien public, l'envie faisait des efforts pour le renverser ; il sut non-seulement les anéantir, mais encore en tirer une éclatante vengeance. Puis il partit pour la Hongrie, dans le dessein de mériter de plus en plus la faveur du peuple et l'amour des soldats ; il était à la tète de cent mille hommes de troupes choisies. Le succès de la dernière campagne avait enflé le courage des chefs et des soldats, tellement que les Turcs se croyaient invincibles sous Kiuperli ; mais dès la première bataille , ce général tomba enseveli au milieu de la victoire qui s'était d'abord décidée pour les armes ottomanes, et qui peu après changea si brusquement, que, défaits à leur tour, les Turcs laissèrent vingt -huit mille hommes sur le champ de bataille, tandis que le reste fuyait devant le prince de Bade et les Allemands (1103-1691). La mort de Kiuperli avait entraîné la perte d'une campagne qui promettait d'être brillante. Il ne se fit rien de considérable cette année, ni de la part des Polonais, ni de celle des Vénitiens. Tous ces peuples s'attendaient à la paix générale, que les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande s'étaient chargés de négocier, mais que l'ambassadeur de France traversait, en présentant toujours la diversion du roi son maître comme un moyen infaillible d'obtenir une paix glorieuse.
Arabaji-Pacha fut élevé à la dignité de grand vizir. Ce ministre n'avait ni les talents ni le caractère de son prédécesseur. Son extrême avidité donna l'exemple de la déprédation à tous ceux qui avaient quelque part au gouvernement. Son incapacité fut bientôt reconnue, et il ne tarda pas à être déposé ; Turposchi, pacha de Diarbekir, lui succéda. Il s'occupa tout d'abord sérieusement de conclure la paix ; mais l'ambassadeur de France fit échouer ses projets, et la guerre reprit son cours, d'une manière languissante, il est vrai, car le vizir ne voulait que gagner du temps et poursuivait toujours ses rêves de paix. Il ne put les réaliser, ayant été déposé au bout de quelques mois par suite des intrigues du mufti, jaloux de son autorité.
Bujulki-Mustapha, qui avait commandé les troupes en Hongrie dans la campagne précédente, reçut les sceaux de l'empire. Le sultan et tous les musulmans conçurent les plus grandes espérances pour la prospérité de leurs armes, parce qu'il venait de naître deux princes jumeaux. Cet événement, assez commun dans la nature, arrivait pour la première fois dans la maison ottomane ; tout l'uléma voulut le regarder comme le présage assuré de quelque grande victoire. Les réjouissances durèrent plusieurs jours, avec une pompe et une vivacité dont il y avait eu peu d'exemples. La joie des Turcs a presque toujours quelque chose de sauvage; ils insultèrent dans les rues d'Andrinople les ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande, qu'ils savaient avoir travaillé à la paix. La mort de Mahomet IV, qui arriva au milieu de toutes ces fêtes (1105-1603), n'en interrompit point le cours; ce prince avait bien mérité, pendant son long règne, l'oubli dans lequel il fut enseveli, même avant sa mort : on remarque d'ailleurs que la vénération des musulmans pour la race de leurs souverains se porte toujours tout entière sur le prince régnant, et que les
autres disparaissent tout à fait du souvenir des peuples.
Tandis que le nouveau grand vizir assemblait ses troupes dans les plaines d' Andrinople et qu'il en faisait la revue, il lui arrivait des secours sur lesquels il n'avait * pas compté, mais qu'on paraissait vouloir lui vendre trop cher. Un émir effendi nommé Misric, mollah ou grand juge de la ville de Brousse, poète enthousiaste et fourbe tout à la fois, ayant rassemblé au moyen de ses prédications fanatiques quatre mille prosélytes auxquels il promettait la gloire de ce monde, présage infaillible de celle du paradis, imagina de les conduire à Andrinople pour les offrir au sultan comme des soldats seuls dignes, par la pureté de leurs mœurs et par le feu de leur zèle, de combattre les infidèles, ennemis de l'empire ottoman. La marche de ces fanatiques fut aussi préjudiciable aux pays par lesquels ils passèrent, que pénible pour euxmêmes ; car leur prophète ne leur ayant point amassé de provisions et ne pouvant leur fournir aucune paie, ils étaient réduits à dérober leur subsistance au nom du Dieu des armées, qui n'avait mis dans leurs mains que des bâtons, dont ils assommaient ceux qui osaient leur résister. Quelquefois ils n'étaient pas les plus forts, et comme il leur était défendu de prendre autre chose que des vivres, même d'en prendre plus que le besoin du moment en exigeait, ils étaient souvent réduits à la plus affreuse misère : tellement que, de plus de quatre mille hommes partis de Brousse, trois mille seulement arrivèrent à Andrinople, Dieu ayant rejeté tous les autres, disait Misric, par les glaives sous lesquels ils étaient tombés, ou par la faim qui les avait fait périr le long de la route.
Le prophète fut reçu à Andrinople, ainsi que sa troupe, avec une curiosité avide ; lui et ses principaux disciples remplirent bientôt toutes les chaires des mosquées. Le peuple accourait pour entendre médire du gouvernement,
ainsi que des mœurs ou de la doctrine de l'uléma. Les péchés des grands étaient, à entendre ces missionnaires guerriers, la cause de tous les malheurs de la patrie. Il fallait, au lieu des vizirs et des pachas prévaricateurs, au lieu de ces janissaires noircis de crimes, des chefs . et des soldats aussi purs que braves; alors les infidèles tomberaient par milliers sous les coups des serviteurs de Dieu. Les trois mille prosélytes qui avaient déjà souffert tant de fatigues, joints* au petit nombre qui serait, trouvé digne de les seconder, devaient venger l'empire ottoman et lui rendre son ancienne splendeur, pourvu qu'on résolût de punir ceux qui avaient attiré sur lui la colère céleste. Enfin ces fanatiques excitaient le peuple à une révolte déclarée ; ils voulaient mettre leur prophète à la place du vizir et à la place du mufti tout ensemble.
Le chef de la religion et celui de l'État comprirent qu'il pouvait être dangereux de vouer au supplice ceux que le peuple écoutait avec tant d'avidité ; ils craignirent les effets de la persécution , qui presque toujours attise le feu qu'elle veut éteindre. Comme ils avaient des émissaires qui leur rendaient un compte exact de tout ce que Misric avançait dans ses prédications, ils profitèrent adroitement de ce qu'il avait dit un jour, que tous les musulmans étaient obligés d'obéir à leur empereur, parce que le sang ottoman était de droit divin sur le trône. Sommé de paraître devant le sultan, le prophète crut devoir donner l'exemple de l'obéissance qu'il venait de prêcher. Mais à peine fut-il en la puissance du bostangi-bachi, qu'on le fit sortir d'Andrinople, en lui disant que, s'il ne travaillait pas à disperser ses prosélytes, on trouverait le moyen de le faire périr en secret. Misric, atterré par cette menace, n'osa jamais reparaître, quoiqu'une tempête violente, qui abattit le même jour plusieurs tentes du camp et même plusieurs maisons de la ville, passât pour un prodige en faveur de sa mission.
m HISTOIRE
A. peu près dans le même temps, Constaritinople fût désolée par un violent incendie qui dévora toutes les maisons en bois, si nombreuses dans cette capitale : en moins de deux jours, un quart de la ville fut réduit en cendres. Mais un malheur de ce genre, quelque terrible qu'il soit, n'a pas à Constantinople toute la gravité qu'il aurait ailleurs; les habitations n'y sont pas d'une grande valeur, et, le bois étant très-commun dans la Turquie d'Europe, le désastre est bientôt réparé.
La campagne de 1693 fut tardive et peu importante ; elle se termina par la déposition du grand vizir, qui depuis son avènement était en butte aux attaques du mufti et d'autres ennemis non moins puissants et jaloux de son autorité. Tarabolus -Ah -Pacha, nommé successeur de Bujulki, ne songea point à la paix, et les armées demeurèrent en observation pendant l'année suivante (1106- 1694). Bientôt après le sultan mourut (1695), en désignant Mustapha, son neveu, pour lui succéder.
Achmet II avait cinquante ans, et en avait régné quatre, si c'est régner que de demeurer, étant sur le trône, dans cette déplorable indifférence pour le bien comme pour le mal qui caractérise l'histoire de tant d'empereurs ottomans, avant et depuis lui.
Malgré les intrigues du mufti et du grand vizir, qui tentèrent de mettre sur le trône Ibrahim, fils d' Achmet, enfant de trois ans à peine, pour gouverner sous son nom, Mustapha II prit la place qui lui appartenait, et commença par déclarer hautement qu'il commanderait ses armées dans la campagne suivante. Ce prince, alors âgé de trente -trois ans, avait une figure imposante et un caractère absolu. Le refus du présent aux janissaires, qui avait occasionné plusieurs fois des séditions, ne produisit aucune sensation à son avènement. Le premier soin de Mustapha fut de faire sortir sa mère du vieux sérail, où elle languissait depuis la déposition de Mahomet IV, et de
l'attirer à Andrinople pour l'y faire jouir des honneurs et du crédit attachés à l'état de la sultane validé (1) . Tous les courtisans qui avaient été chers à Mahomet IV furent rappelés de leur exil ; Ehnas-Pacha, favori de ce prince, fut tiré de l'île de Mitylène, pour jouir de la confiance et de la faveur de son fils, qui le fit nischangi (secrétaire d'État), en attendant qu'il pût l'élever plus haut.
Mustapha n'assembla pas son armée de si bonne heure saus de fortes raisons : il voulait connaître l'esprit des troupes ; et pour atteindre ce but, à l'exemple de quelquesuns de ses prédécesseurs, il marchait déguisé daus le camp, s'entretenant familièrement avec ceux qu'il rencontrait, tant sur la discipline militaire que sur tous les abus qui pouvaient exister dans le gouvernement. Ces conversations lui procurèrent bien des éclaircissements. Il fit à l'instant déposer le mufti et le kislar-agasi (chef des eunuques noirs), dont on lui avait signalé les iniquités ; la confiscation de leurs biens mai acquis et des richesses scandaleuses de la sultane Fatima, lui rapporta la valeur de vingt millions, en argent et en pierreries. Puis il éleva à la dignité de mufti Fezula-Effendi, qui avait été son précepteur, et il fit kislar-agasi l'eunuque noir qui l'avait averti de la mort d'Achmet : il lui devait le sceptre et peut-être la vie. Le sultan ne s'en tint pas à ces changements : le grand vizir, plus coupable à ses yeux que ceux qui venaient d'être déposés, passait pour être plus riche qu'eux trois. 11 le fit mettre à mort, et sa fortune vint encore grossir le trésor public. Elmas- Pacha fut fait grand vizir. La jeunesse de ce nouveau ministre, à peine âgé de trente ans, fit murmurer tout bas les vieux pachas ; mais la fierté de Mustapha et les soins qu'il paraissait vouloir donner aux affaires publiques, imposaient également au divan et aux troupes. On ne peut
(1) Ou sultane mère.
refuser à Mustapha le mérite d'avoir aimé Tordre, et d'avoir cherché des hommes dignes de commander.
Mezzomorto, pirate de Tunis, proposa contre les Vénitiens l'expédition de Chio, et se chargea de son exécution, qui, ayant été couronnée par le succès, lui valut la charge de capitan-pacha (1106-1695). Malgré cet honneur bien acquis, on ne put jamais déterminer Mezzomorto à quitter Thabit de matelot, sous lequel il parut toujours au divan comme sur ses vaisseaux. Il répondait à ceux qui voulaient l'engager à se vêtir plus convenablement : « Si les capitans-pachas mes prédécesseurs n'avaient jamais porté que cet habit, que vous méprisez, la marine de l'empereur serait en meilleur état; et au lieu de reprendre ce qu'ils ont perdu, comme je viens de faire, j'aurais fait des conquêtes nouvelles. » Depuis Mezzomorto les capitans-pachas ont toujours porté Thabit de matelot, mais composé de riches étoffes et de fourrures précieuses.
Mustapha se mit à la tête de son armée peu après la nouvelle de la prise de Chio; il n'avait que quarante-cinq mille hommes sous ses ordres. Frédéric -Auguste, électeur de Saxe, général des Allemands, n'en avait pas autant, mais ils étaient braves et bien disciplinés. Les Turcs, qui connaissaient mal la tactique, furent toujours défaits dans cette campagne, malgré la présence et les exemples de leur sultan. Si Mustapha ne remporta aucun avantage, Frédéric- Auguste ne fit pas la moindre conquête, et Pierre le Grand échoua devant Azof. L'année suivante, quoique assez heureuse pour les Ottomans, le fut encore plus pour les Allemands, et surtout pour les Russes, qui s'emparèrent d'Azof ; cette conquête leur ouvrit le commerce de la mer Noire.
Ayant appris par sa propre expérience, dans deux combats différents, combien il était important de maintenir l'ordre dans les bataillons, de les faire marcher et tirer ensemble, et de faire d'un groupe de soldats une machine
mouvante, obéissant à la voix ou au geste, toujours imposante pour l'ennemi, Mustapha s'efforça, pendant le premier hiver qu'il passa à Constantinople, de faire apprendre la tactique aux janissaires; mais ce fut en vain : jamais ni les janissaires, ni les autres corps ne connurent ces évolutions qui ont valu aux troupes bien disciplinées le gain de tant de batailles.
La paix qui se négociait entre la France et les puissances confédérées, et qui fut conclue en 1699, donna aux ambassadeurs d'Angleterre et de Hollande l'occasion de renouveler leurs efforts pour la faire accepter aussi par les Turcs. Mais Mustapha, sans vouloir rien écouter, redoubla ses efforts pour s'opposer à la maison d'Autriche, quoiqu'elle fût plus formidable que jamais, puisqu'elle pouvait disposer de toutes ses forces contre l'empire ottoman. Le sultan mit en campagne une armée nombreuse, qu'il commanda lui-même. Sa présomption fut punie d'une manière terrible : il fut toujours battu, et se vit enfin réduit à fuir, déguisé et presque seul. Il fallut alors songer à demander la paix, dont les bases et les articles furent discutés à Carlowitz, et réglés le 26 janvier 1698. L'empereur Léopold convint d'une trêve avec les Turcs pour l'espace de vingt-cinq ans. Le czar ne voulut accorder aux Ottomans qu'un armistice de deux années.
Aussitôt après la conclusion de la paix, acquise à de dures conditions, Mustapha se retira au palais de Karischtiran, situé entre Constantinople et Andrinople, résidence agréable et convenable j>our la chasse. Mahomet IV y avait bâti une maison de plaisance. Le séjour de son fils dans cet endroit, où Mahomet s'était abandonné si longtemps à l'oisiveté et aux plaisirs, fit murmurer le peuple, qui' blâmait tout haut cette paix achetée au prix des plus belles provinces. On se plaignait de ce prince, qui d'abord avait donné les plus grandes espérances, mais que l'amour du repos, de lâchasse et de la débauche, arrachait depuis
• Diaitizec — - offle
DE TURQUIE. 33t
seul imposteur ; il persista dans tout ce qu'il avait mandé précédemment, ajoutant que le mal empirait, et que peutêtre il ne serait plus temps d'y remédier lorsqu'on voudrait l'entreprendre. Cette lettre fut remise au sultan par un officier du sérail qui n'était pas ami du vizir. L'espion, mandé devant son maître, balbutia, et enfin, menacé du dernier supplice, avoua tout; ce qui n'empêcha pas sa mort, et la déposition du ministre, son oncle. Seul, le mufti, que l'espion n'avait point accusé, conserva la vie et sa dignité.
Le mufti, qui, depuis que Mustapha s'était dégoûté de la guerre, avait pris sur son maître beaucoup d'ascendant, lui désigna pour grand vizir Daltaban, qui, étant pacha de Bosnie, avait eu la gloire de tenir tête au prince Eugène. Ce pacha était le seul qui se fût fait quelque réputation dans la dernière guerre; et ses premiers exploits en Asie lui avaient acquis un tel degré de faveur, que les efforts de plus d'un ennemi n'avaient fait qu'augmenter son crédit. Il blâma la paix de Carlowitz, et se brouilla avec le mufti, qui n'était pas de son avis. On vit pour la seconde fois un grand vizir, en lutte avec tous ses adversaires, exciter les soldats contre le gouvernement, et chercher l'appui des troupes contre le sultan et ses favoris. 11 lutta vainement; sa mort était résolue, et il périt bientôt (1113-1701). Le peuple et les soldats murmurèrent à la nouvelle de cette iniquité. Le mufti abusait chaque jour de plus en plus de sa faveur, et ses créatures, jeunes gens pour la plupart, contribuaient par leurs imprudences à * justifier les regrets que le peuple exprimait de la mort du grand vizir.
Si dans un empire despotique il est rare que les hommes vieillis dans les emplois n'abusent pas de la faveur, des jeunes gens sans expérience et presque sans éducation, qui se voyaient au faîte des grandeurs, ne devaient regarder ceux qui leur étaient soumis que comme les ins-
truments de leur autorité et les esclaves de leurs caprices. Le mollah de Jérusalem rendait tous les jours des ordonnances extravagantes, dont le pacha n'osait empêcher l'exécution, parce qu'il craignait le crédit du mufti, qui avait une complaisance aveugle à son égard. Un jour que l'aboiement de quelques chiens avait troublé le sommeil du mollah , il ordonna, qu'on tuât tous ces animaux, à Jérusalem et dans les environs. Cette sentence attaquait directement le texte du Coran, qui veut qu'on prenne soin des animaux domestiques, et qui défend de tuer aucune bête, si elle n'est malfaisante ou nécessaire à la nourriture de l'homme. Les Turcs, en général, aiment beaucoup les chiens, et se font un devoir de charité de les nourrir. La condamnation que le mollah venait de prononcer suscita une émeute dans la ville. Peut-être aussi le pacha mécontent n'avait-il pas peu contribué à l'exciter; mais tout pliait devant l'autorité du mufti. Il envoya d'Andrinople un fetfa qui approuvait la conduite de son fils pour cette occasion seulement, sans qu'il fût permis à l'avenir de tuer les chiens.
Cet événement ne fit qu'enhardir le jeune mollah, qui peu de mois après rendit une nouvelle ordonnance, tout aussi absurde et encore plus dure que la première. Les mouches incommodaient beaucoup dans Jérusalem pendant les chaleurs de l'été. Le pontife magistrat décida que chaque artisan apporterait chaque jour quarante de ces insectes enfilés, sous peine d'une assez grosse amende; et il fit exécuter avec beaucoup de sévérité cette ridicule sentence. Tous les artisans étaient contraints de quitter leur travail pour attraper des mouches, et les plaintes recommencèrent contre le fils du mufti. Ces tyranniques puérilités avaient rempli tous les soldats et le peuple d'Asie d'indignation contre le gouvernement.
Enfin la révolte, qui couvait sourdement, éclata, et les
janissaires en furent les chefs; victimes d'une injustice du caïmacan, qui retardait leur paie, ils s'écriaient : « Nommons des ministres à la place des imbéciles, des fous et des fripons qui font taut de mal ! » Unis au peuple, ils déposèrent les magistrats en place et en nommèrent de nouveaux. Il est à remarquer que, dans cette convulsion d'un gouvernement despotique, il n'y eut pas une goutte de sang répandue. On pilla les maisons des fonctionnaires déchus, et avec leurs biens saisis on paya les troupes. A la nouvelle de cette révolte, Mustapha envoya son armée pour dissiper les insurgés; mais l'éloquence et l'autorité du nouveau mufti désarmèrent ces hommes, dont une grande partie passa dans son camp, taudis que les autres allaient engager leurs camarades à eu faire autant. Alors le sultan, voyant que toute résistance était inutile, prit le parti de parlementer avec les chefs des rebelles, dont il reconnut les pouvoirs, et auxquels il livra les têtes qu'ils lui demandaient. Plus les insurgés virent que le sultan fléchissait, plus ils devinrent intraitables. Les bassesses auxquelles ce prince s'était déterminé pour conserver le sceptre, furent précisément ce qui le fit tomber de ses mains.
Il n'avait que des enfants en bas âge; son frère Achmet, héritier du trône d'après la loi, était gardé dans le sérail d'Andrinople. Les rebelles lui écrivirent pour l'inviter à monter sur le trône; la lettre ayant été interceptée et portée à Mustapha, ce prince épargna aux insurgés le crime d'attenter à sa vie ou à sa liberté, en proclamant lui-même son frère. Mustapha descendit du trône le 24 août 1702 ; il avait quarante ans, et en avait régné un peu plus de sept. Il mourut l'année qui suivit sa déposition. Ses commencements avaient donné de grandes espérances; mais en peu de temps il se montra très -différent de lui-même. La confiance aveugle qu'il avait vouée au mufti Fezula énerva son âme, le voua à l'ignorance, et fit
un monarque faible et timide de celui qui avait paru d'abord sage et magnanime.
Achmet III était âgé de trente-six ans lorsqu'il parvint au trône. Grâce aux soins de la sultane mère et à l'humanité de son prédécesseur, sa prison n'avait pas été si étroite qu'il n'y eût trouvé les moyens d'acquérir un assez grand nombre de connaissances. 11 avait lu tout ce qui peut se lire dans la langue turque ; il avait eu la société de quelques eunuques blancs, même de quelques effendis qui l'avaient entretenu souvent des derniers troubles et des faits les plus connus de l'histoire ottomane. Ce fut sans doute dans ces conversations qu'il acquit les premières notions de la politique, et qu'il apprit à dissimuler avec ceux qu'il voulait punir. Achmet avait lié une étroite amitié avec le sélictar-aga (porte-épée), nommé Assan. Aussitôt qu'il se vit sur le trône, il nomma ce favori pacha du banc, et lui donna une de ses sœurs en mariage. Lorsque plusieurs mois eurent consolidé sa puissance, il réfléchit avec son beau-frère aux moyens de punir les conjurés, pour ôter dans l'avenir aux grands officiers de la Porte la tentation de déposer leur souverain. D'abord, sous différents prétextes, il dispersa tous les corps des janissaires et des spahis; puis il déposa le vizir, le mufti, et proscrivit tous ceux qui l'avaient mis sur le trône. Assan, nommé grand vizir, fut l'instrument de toutes ces proscriptions; il versa le sang des conjurés, sans autre précaution que de faire toutes les exécutions dans les villes où il les avait dispersés. Les nouvelles de ces massacres, réitérés et commis presque toujours par surprise, remplirent de terreur tous ceux qui se sentaient coupables et même ceux qui étaient innocents. Cependant, comme aucun des soldats qui composaient alors la garnison de Constantinople n'avait trempé dans la conjuration, ils ne songeaient pas à se préserver d'un danger qui n'existait pas pour eux. Les soldats qu'on avait distribués dans
les autres villes se trouvaient en trop petit nombre dans chacune d'elles pour qu'il leur fût possible de former une autre conspiration. On a évalué à quatorze mille le nombre des proscrits. Pendant six mois il parut tous les jours des listes de soldats et d'officiers étranglés ou jetés dans la mer.
Ce sanguinaire vizir aurait enfin excité par tant de cruautés la révolte qu'il voulait éteindre, si une querelle domestique ne l'eût bientôt écarté du gouvernement. Il fut déposé et envoyé pacha au Caire, et les sceaux furent confiés à Caïa-Lili, qui avait été quelque temps calmacan, gouverneur de Constantinople, et dont le sultan avait entendu vanter l'administration. Le nouveau vizir détestait les chrétiens ; étant calmacan , il avait prétendu les astreindre à ne porter que des habits d'une étoffe grossière avec quelque marque distinclive, et il avait condamné à de grosses amendes ceux qui avaieut osé contrevenir à cette dure loi. C'était un grand mérite auprès des dévots musulmans, et, pour dire la vérité, c'était le seul mérite de Caïa-Lili. Son iucapacité parut au grand jour dans 4a première place de l'empire, qu'il n'occupa que trois mois, et dont il fut dépossédé par le cri général. Jl fut privé des sceaux, et envoyé en exil dans une île de l'archipel. Le baltagi-bachi Méhémet le remplaça.
Achmet, pendant les premières années de son règne, éprouva continuellement la crainte d'être déposé; les exemples de Mustapha son frère, et de son père Mahomet IV, étaient toujours présents à sa pensée. Quoique la paix profonde dont jouissait l'empire ottoman rendît l'administration assez facile, et que la nation, fatiguée des secousses qu'elle avait éprouvées, parût goûter un repos qui lui était si nécessaire , Achmet ne pouvait voir quelques soldats ou quelques effeudis assemblés sans supposer des complots ou des conjurations. Tout le sang qu'il avait versé pour punir la déposition de son frère et pour aifer-
mir le sceptre dans les mains du souverain légitime, ne le rassurait pas sur l'avenir. Enfin Achmet éprouvait sur son trône la crainte et l'anxiété qui sont le partage des tyrans. Il renouvela l'ordonnance qui prescrivait aux soldats, et même aux bourgeois, de ne pas marcher plus de quatre ensemble dans les rues. Les contrevenants étaient exposés à de rudes bastonnades ; bien plus, quelques-uns fureut mis à mort sur des soupçons assez mal fondés. Le sultan, toujours occupé d'idées effrayantes, manda un jour le mufti et quelques mollahs des plus accrédités, pour leur demander l'explication d'un songe. Il avait vu, disait-il, son palais embrasé, et comme il faisait de vains efforts pour éteindre ce terrible incendie, et que luimême allait devenir la proie des flammes, la frayeur l'avait réveillé. « Grand prince, lui répondit le mufti, calmez l'inquiétude qui vous agite ; cessez de verser du sang et de vous remplir de crainte, vous ferez alors des rêves moins effrayants. »
Cependant toute l'Europe enviait à la Turquie la paix dont elle jouissait (1117,20-1705,8). Le roi de Suède, Charles XII, venait d'arracher le sceptre de Pologne des mains d'Auguste, électeur de Saxe, pour le donner à Stanislas Leczinski. 11 menaçait Pierre le Grand, protecteur d'Auguste. D'un autre côté, la succession d'Espagne armait l'Autriche contre la France. L'Angleterre et la Hollande s'étaient unies aux Autrichiens; et la France, à qui l'année 1705 fut funeste, avait besoin de susciter une diversion puissante à des ennemis que cette confédération rendait très-formidables. Quelque intérêt que pût avoir Achmet de créer des ennemis à l'Autriche, il ne consentit à aucune démarche susceptible de rompre la paix, qu'il croyait lui être fort nécessaire ; le kan des Tartares ayant fait les plus vives instances pour qu'il lui fût permis de déclarer la guerre aux Russes au moment où Charles XII venait de les battre, le sultan le déposa et
confia le trône de Crimée à son frère, plus docile et plus pacifique que lui.
Le grand vizir fut dépossédé après seize mois de ministère, sans qu'on ait bien su la cause de cette disgrâce. On ne voit du reste, pendant plusieurs années dans l'empire ottoman, rien qui soit digne d'être remarqué. Le souverain, trop adonné aux plaisirs, abuse du loisir et de l'abondance qu'une longue paix lui procure. Tcbourlouli-Ali, • successeur de Méhémet, prend sur son maître l'ascendant qu'un ministre habile ne peut manquer d'obtenir sur un monarque oisif et voluptueux. Il ne voulait pas la guerre plus qu Achmet, et il résista constamment aux instances de l'ambassadeur de France, qui sous différents prétextes prétendait toujours armer la Porte contre Joseph, successeur de son père Léopold. Ce fut pendant le ministère de Tchourlouli que l'empire ottoman donna l'hospitalité à deux souverains d'Europe, Charles XII, roi de Suède, et Stanislas, que celui-ci avait placé sur le trône de Pologne (1 122-1709). Par un de ces revers qui ont parfois abattu les plus grands conquérants, le roi de Suède, après avoir détrôné Auguste, roi de Pologne; après avoir repoussé les Russes jusque dans leur pays, et répondu à Pierre le Grand, qui demandait humblement la paix, qu'il traiterait avec lui dans les murs de Moscou, Charles XII fut battu près de Pultawa, ville située à l'extrémité orientale de l'Ukraine. Son armée avait été ruinée par le rigoureux hiver de 1709. Blessé à cette bataille et forcé de fuir presque seul, il se réfugia en Turquie, aux environs de Bender. Malgré l'accueil honorable que le sultan lui avait fait, Charles Xll n'était qu'un captif traité avec distinction ; cependant il concevait le dessein d'armer l'empire ottoman contre ses ennemis ; il se flattait de ramener la Pologne sous le joug et de soumettre la Russie. Celui qui le servit le plus dans ces vastes projets fut le comte Poniatowski. 11 alla à Constantinople sans mission et se rendit
bientôt nécessaire au roi, agréable à la Porte, et enfin dangereux au grand vizir même. Une Juive qui approchait souvent la sultane mère ne cessait de lui raconter les exploits de Charles XII, et la charmait par ses récits. La sultane, pleine d'admiration pour ce héros, prenait hautement son parti dans le sérail. Elle ne rappelait que son lion. « Quand voulez -vous donc, disait -elle parfois au sultan son fils, aider mon lion à dévorer le czar? »
Cependant beaucoup de Polonais, de Suédois ou de Cosaques échappés les uns après les autres des mains des Russes, étaient venus trouver le roi de Suède à Bender; ils étaient au nombre de dix-huit cents, et étaient tous nourris, eux et leurs chevaux, aux frais du sultan. Le roi voulut camper auprès de Bender, au lieu de demeurer dans la ville. Le seraskier (général) Jussuf-Pacha lui fit dresser une tente magnifique, et en fournit à tous les seigneurs de sa suite. Quelque temps après, le prince se fit bâtir une maison en cet endroit. Ses officiers suivirent son exemple; les soldats dressèrent des baraques : de sorte que ce camp devint bientôt une petite ville. Charles reprit ses exercices ordinaires; toujours levé avant le soleil, il lassait trois chevaux par jour et faisait manœuvrer ses soldats. Pour tout amusement, il jouait quelquefois aux échecs. Si les petites choses peignent les hommes , il est à propos de remarquer qu'il faisait toujours marcher le roi à ce jeu; il s'en servait plus que des autres pièces, et par là il perdait toutes les parties.
Beaucoup d'étrangers accouraient de Constantinople pour le voir. Les Turcs, les Tartares du voisinage venaient en foule; tous l'honoraient et l'admiraient. Ils brûlaient d'impatience de marcher avec lui à la conquête de la Russie. Un jour, le grand vizir dit à Poniatowski : « Je prendrai votre roi d'une main et une épée de l'autre, et je le mènerai à Moscou à la tête de deux cent mille hommes. » Mais il changea bientôt d'avis. Charles ne
pouvait que négocier, le czar pouvait donner de l'argent; il en donna, et ce fut de celui même de Charles qu'il se servit ; la caisse militaire prise à Pultawa fournit de nouvelles armes contre le vaincu. 11 ne fut plus alors question de faire la guerre aux Russes. Le crédit du czar fut toutpuissant à la Porte; elle accorda à son envoyé des honneurs dont les ministres moscovites n'avaient point encore joui à Constantinople. Le grand vizir ne savait rien refuser à un prince qui demandait en donnant des millions.
Charles, abandonné par le sultan et le grand vizir, vaincu par l'argent du czar en Turquie, comme il l'avait été par ses armes en Ukraine, se voyait trompé, dédaigné par la Porte, presque prisonnier parmi les Tartares. Sa suite commençait à désespérer; lui seul tint ferme, et ne parut pas abattu un moment. Poniatowski, qui avait déjà osé faire présenter au sultan un mémoire contre le vizir, conçut alors le hardi dessein de le faire déposer. Il savait que ce ministre déplaisait à la sultane mère , que le kislar-aga, chef des eunuques noirs, et l'aga des janissaires le haïssaient; il les excita tous trois à parler contre lui. Poniatowski n'eût jamais réussi, et l'idée seule de ce projet insensé lui eût coûté la vie, si une puissance plus forte que toutes celles qui étaient dans ses intérêts, n'eût porté le dernier coup à la fortune du grand vizir Tchourlouli.
Achmet III avait un jeune favori qui depuis gouverna l'empire ottoman. Son nom était Ali-Coumourgi; sa naissance n'était guère différente de celle de Tchourlouli. Il était fils d'un porteur de charbon, comme son nom l'indique; car coumour en turc veut dire charbon. Achmet II, oncle d' Achmet m, ayant rencontré dans un bois près d'Andrinople Coumourgi encore enfant, le fit conduire dans son palais; il plut à Mustapha, fils aîné de Mahomet IV. Achmet III en fit son favori ; il avait alors
la charge de sélictar-aga. Son extrême jeunesse ne lui permettait pas de prétendre à l'emploi de grand vizir; mais il avait l'ambition d'en faire. La faction de Suède ne put jamais gagner l'esprit de ce favori ; il ne fut en aucun temps l'ami de Charles, ni d'aucun prince chrétien, ni d'aucun de leurs ministres. Il servit pourtant le roi de Suède sans le vouloir, en s' unissant avec la sultane mère et les grands officiers de la Porte pour faire tomber Tchourlouli, qu'ils haïssaient tous. On dépouilla celui-ci de sa dignité et de ses richesses, et il fut relégué à CafFa dans la Tartarie-Crimée.
Numan Kiuperli, petit-fils du grand Kiuperli qui prit Candie, le remplaça. C'était un homme d'une vertu inflexible, scrupuleux observateur de la loi. Il opposait souvent la justice aux volontés du sultan ; il ne voulut point entendre parler de la guerre contre le czar, qu'il traitait d'injuste et d'inutile. Mais le même attachement à sa loi lui fit respecter les devoirs de l'hospitalité envers le roi de Suède. Poniatowski négocia plus que jamais avec ce ministre, et acquit dans cette négociation une supériorité que l'or des Russes ne pouvait plus lui disputer auprès d'un vizir incorruptible. La faction russe crut que la seule ressource pour elle était d'empoisonner un ennemi si dangereux. On gagna un de ses domestiques, qui devait lui donner du poison dans son café. Le crime fut découvert avant l'exécution, le poison fut trouvé entre les mains du domestique, dans une fiole qui fut remise au sultan. L'empoisonneur fut jugé en plein divan et condamné aux galères, la justice des Turcs ne punissant jamais de mort les crimes qui n'ont pas été exécutés.
Charles XII, toujours persuadé qu'il réussirait à faire déclarer le sultan contre la Russie, n'accepta aucune des propositions qui tendaient à un retour paisible dans ses États. Il ne cessait de représenter aux Turcs comme formidable ce même czar qu'il avait si longtemps méprisé.
Ses émissaires insinuaient sans cesse que Pierre le Grand voulait se rendre maître de la navigation de la mer Noire ; qu'après avoir subjugué les Cosaques, il en voulait à la Tartarie-Crimée. Tantôt ses représentations animaient la Porte; tantôt les ministres russes en détruisaient Feffet. Cependant tous les ennemis de Charles XÏI attaquaient ses États; et Stanislas, roi de Pologne, qu'il avait si puissamment protégé, cédait le trône à son compétiteur Frédéric-Auguste, électeur de Saxe.
Le grand vizir Kiuperli, qui s'opposait aux desseins du roi de Suède, fut déposé après deux mois de ministère; sa rigide probité fut Tunique cause de sa chute. Son prédécesseur ne payait point les janissaires avec l'argent du trésor impérial, mais avec celui qu'il faisait rentrer par ses extorsions; Kiuperli les paya de l'argent du trésor. Âchmet lui reprocha alors de préférer l'intérêt de ses sujets à celui de l'empereur. « Ton prédécesseur Tchourlouli, disait-il, savait bien trouver le moyen de payer mes troupes. » Kiuperli répondit : « S'il avait l'art d'enrichir Ta Hautesse par des rapines, c'est un art que je me fais gloire d'ignorer. » Ce vizir ne paya point sa hardiesse de sa tète ; la vraie vertu se fait parfois respecter lors même qu'elle déplaît : on lui permit de se retirer dans l'île de Négrepont. Le sultan fit alors revenir d'Alep Baltagi- Méhémet, pacha de Syrie, qui avait déjà été grand vizir avant Tchourlouli. A son retour à Constantinople, il trouva le parti du roi de Suède dominant dans le sérail. La sultane mère, Ali-Coumourgi, favori du sultan, le kislar-aga et l'aga des janissaires voulaient la guerre contre le czar. Achmet y était déterminé; le premier ordre qu'il donna au grand vizir fut d'aller combattre les Russes avec deux cent mille hommes. Méhémet n'avait jamais fait la guerre; il dit au sultan, en recevant de sa main un sabre garni de pierreries : « Ta Hautesse sait que j'ai été accoutumé à manier une hache pour
fendre du bois (1), et non une épée pour commander des armées. Je tâcherai de te bien servir; mais si je ne réussis pas, souviens-toi que je t'ai supplié de ne me le point imputer. » Le sultan Fassura de son amitié , et le vizir se prépara à obéir (1 123-171 1).
Le kan des Tartares de Crimée reçut ordre de se tenir prêt avec quarante mille hommes de ses sujets. Ce prince, gagné par les présents et par les intrigues du roi de Suède, obtint d'abord que le rendez -vous des troupes serait à Bender, sous les yeux de Charles XII, afin de lui marquer mieux que c'était pour lui qu'on faisait la guerre. Mais le nouveau vizir . n'ayant pas les mêmes engagements, ne voulait pas flatter à ce point un monarque étranger ; il changea Tordre , et ce fut dans les plaines d'Andrinople que s'assembla cette grande armée, qui de là marcha vers le Danube et la Bessarabie. Le czar, selon toutes les apparences, devait vaincre le grand vizir; mais il fit la même faute avec les Turcs que Charles XII avait commise avec lui, il méprisa trop son ennemi. A la nouvelle de l'armement des Turcs, il quitta Moscou, et il assembla sur les frontières de la Pologne quatre-vingt mille hommes de ses troupes. Avec cette armée, il prit son chemin par la Moldavie et la Valachie. La Moldavie était gouvernée alors par le prince Cantimir, Grec d'origine et doué de grands talents. Il devait toute sa fortune à la Porte; mais à peine avait- il reçu l'investiture de sa principauté, qu'il trahit le sultan, son bienfaiteur, pour le czar, dont il espérait davantage. Il se flattait que le vainqueur de Charles XII triompherait aisément d'un
(t) Baltagi est le nom des esclaves du sérail employés à couper le bois pour l'usage des princes du sang ottoman et des sultanes : ce mot vient de boita, cognée, en turc. Le vizir Méhémet avait été baltagi dans sa jeunesse, et en avait toujours retenu le nom, selon la coutume des Turcs, qui prennent sans rougir le nom de leur première profession, ou de celle de leur père, ou du lieu de leur naissance.
vizir peu estimé, qui n'avait jamais fait la guerre, et qui avait choisi pour sonkiaïa (ou lieutenant) l'intendant des douanes de Turquie. Pierre le Grand s'avança sur le bord septentrional du Pruth, près de Jassi, capitale de la Moldavie. L'armée turque, de son côté, fit tant de diligence, qu'elle parut bientôt en présence des Russes, la rivière de Pruth entre deux.
Pierre le Grand, sûr du prince de Moldavie, ne s'attendait pas que les Moldaves dussent lui manquer. Mais souvent le prince et les sujets ont des intérêts très-différents; ceux-ci aimaient la domination turque, qui n'est jamais fatale qu'aux grands, et qui affecte de la douceur pour les peuples tributaires; ils redoutaient surtout les Russes, qui les avaient toujours traités avec inhumanité. Ils portèrent toutes leurs provisions à l'armée ottomane ; les entrepreneurs qui s'étaient engagés à fournir des vivres aux Russes, exécutèrent avec le grand vizir le marché même qu'ils avaient fait avec le czar. Les Yalaques, voisins de Moldaves, montrèrent aux Turcs la même affection, tant l'ancienne idée de la barbarie moscovite avait aliéné tous les esprits. Le czar, ainsi trompé dans ses espérances, peut-être trop légèrement' fondées, vit tout à coup son armée sans vivres et sans fourrages. Les soldats désertaient par troupes, et bientôt cette armée se trouva réduite à moins de trente mille hommes près de périr de misère.
Cependant les Turcs passent la rivière, enferment les Russes, et forment devant eux un camp retranché. Il était surprenant que le czar ne disputât point le passage de la rivière, ou du moins qu'il ne réparât pas cette faute en livrant bataille aux Turcs immédiatement après le passage, au lieu de leur donner le temps de faire périr son armée de faim et de fatigue. Il semble que ce prince fit dans cette campagne tout ce qu'il fallait pour être perdu. Il se trouva sans provisions, ayant le Pruth derrière lui,
cent cinquante mille Turcs devant lui et quarante mille Tartares qui le harcelaient continuellement à droite et à gauche. Dans cette extrémité il dit publiquement : « Me voilà au moins aussi mal que mon frère Charles Tétait à Pultawa. » En effet, la perte du czar semblait inévitable ; après beaucoup de pertes et de marches ruineuses, Pierre, poussé vers le Pruth, n'avait pour tous retranchements que des chevaux de frise et des chariots. Quelques troupes' de janissaires et de spahis vinrent fondre sur son armée, si mal retranchée; mais ils attaquèrent en désordre, et les Russes se défendirent avec une vigueur que leur donnèrent la présence de leur prince et le désespoir. Les Turcs furent deux fois repoussés. Cependant cet avantage n'était rien moins que décisif pour le czar; il ne savait comment sortir du péril auquel il se trouvait exposé, lorsque Catherine, sa femme, parvint à le faire consentir â demander la paix aux Turcs.
Le vizir exigea d'abord que le czar se rendît avec toute son armée à discrétion. Mais l'envoyé russe répondit que son maître allait l'attaquer dans un quart d'heure, et que les Russes périraient jusqu'au dernier plutôt que de subir des conditions si infâmes. Méhémet-Baltagi n'était point guerrier, il voyait que les janissaires avaient été repoussés la veille ; il crut faire assez pour le sultan de conclure une paix avantageuse. Il exigea que les Russes rendissent Azof ; qu'ils brûlassent les galères qui étaient dans ce port; qu'ils démolissent des citadelles importantes bâties sur la mer Noire, et que tout le canon et les munitions de ces forteresses demeurassent au Grand Seigneur ; que le czar retirât ses troupes de la Pologne ; qu'il n'inquétàt plus le petit nombre de Cosaques qui étaient sous la protection des Polonais, ni ceux qui dépendaient de la Turquie, et qu'il payât dorénavant aux Tartares quarante mille sequins par an, tribut imposé depuis longtemps, mais dont le czar avait affranchi son pays. A ces condi-
tions, Pierre le Grand eut la liberté de se retirer avec son armée, son canon, son artillerie, ses drapeaux, son bagage.
Mais au moment où les Russes levaient le camp, arrive Charles XH, impatient de combattre et de voir son ennemi entre ses mains; il avait couru plus de cinquante lieues achevai, depuis Bender jusque près de Jassi. En apprenant que la paix venait d'être conclue avec le czar, Charles, outré de colère, va droit à la tente du grand vizir; il lui reproche, avec un visage enflammé, le traité qu'il vient de conclure. « N'avais-tu pas, lui dit-il, toute l'armée russe en ton pouvoir? Ne dépendait-il pas de toi d'amener le czar prisonnier à Constantinople? » Le Turc, poussé à bout, répondit sèchement : « Et qui gouvernerait son empire en son absence? Il ne faut pas que tous les rois soient hors de chez eux. » Charles répliqua par un sourire d'indignation, remonta sur-le-champ à cheval et retourna à Bender le désespoir dans le cœur. En arrivant, il trouva son petit camp et tout le logement inondé des eaux du Dniester; il se retira à quelques milles, près d'un village nommé Varnitza; et comme s'il avait eu un secret pressentiment de ce qui devait lui arriver, il fit bâtir en cet endroit une large maison de pierres, capable au besoin de soutenir un assaut pendant quelques heures. Il en construisit aussi deux autres, l'une pour sa chancellerie, l'autre pour son favori Grothusen.
Le sérail était alors plus rempli que jamais d'intrigues et de factions. Ces cabales font toujours tomber à Constantinople plus d'une tête : il en coûta la vie à l'ancien vizir Chourlouli, et à Osman, lieutenant de Baltagi-Méhémet, qui était le principal auteur de la paix du Pruth, et qui depuis cette paix avait obtenu une charge considérable à la Porte. Baltagi-Méhémet fut relégué dans l'île de Lemnos, où il mourut trois ans après. A ce grand vizir succéda Jussuf , mais ce ne fut qu'un fantôme de ministre ; le
jeune sélictar Ali-Coumourgi l'avait élevé à ce poste difficile eu attendant qu'il pût y arriver lui-même. La politique de la cour ottomane parut toute changée dès les premiers jours de ce viziriat; les plénipotentiaires du czar qui restaient à Constantinople, et comme ministres et comme otages, y furent mieux traités que jamais; le grand vizir confirma avec eux la paix du Pruth. L'Angleterre et la Hollande, qui paraissaient neutres dans les liaisons secrètes qui se formaient à Constantinople avec le czar, ne Tétaient pas; le nouveau commerce que Pierre le Grand avait ouvert dans Saint-Pétersbourg attirait l'attention de ces deux nations commerçantes (1124-1712). Une des conditions de cette nouvelle amitié fut qu'on ferait quitter à Charles XII sur-le-champ les terres de l'empire turc; soit que le czar espérât se saisir de sa personne sur les chemins, soit qu'il crût Charles moins redoutable dans ses États qu'en Turquie, où il était sur le point d'armer les forces ottomanes contre la Russie.
Vainement Charles s'obstinait à rester près de Bender, ne voulant rien entendre aux propositions qu'on lui faisait de la part du sultan de le ramener dans ses États; enfin, sur son refus formel, et voyant qu'il se fortifiait dans sa maison, l'on fit marcher dix mille hommes, tant turcs que tartares, contre ce héros. Avec une poignée d'hommes, Charles tint longtemps en échec ses ennemis; il tua de sa main vingt janissaires. Fait prisonnier avec les siens, l'infortune n'abattit pas son âme. Au moment où le roi de Suède était ramené de force dans ses États, Stanislas, roi de Pologne, était arrêté sur le territoire turc, et on l'incarcérait à Bender : le malheur le frappait en même temps que celui qui l'avait élevé sur le trône. Dans cet intervalle, plusieurs vizirs avaient été tour à tour élevés et déposés.
L'année 1 7 1 4 vit commencer la guerre contre les Vénitiens pour le recouvrement de la Morée , dont Cou-
rhourgi, alors grand vizir, suggéra l'idée au sultan. Grâce à l'extrême faiblesse de la république, la conquête de la Morée fut l'affaire d'une seule campagne (1127-1715). A cette nouvelle, l'empereur d'Allemagne, Charles VI, cédant enfin aux instances des Vénitiens, leur promit des secours puissants. Il fit signifier au sultan, que si le 15 mai (1716) au plus tard on ne voyait pas arriver sur les frontières de Hongrie un ministre ottoman chargé de la promesse du Grand Seigneur d'accepter la médiation de l'empereur Charles VI entre Venise et lui, l'empereur d'Allemagne était déterminé à déclarer la guerre à la Porte. Le divan avait déjà fait de grands préparatifs; le grand vizir se mit à la tète de cent cinquante mille hommes, quoiqu'il n'eût jamais commandé, ni même servi dans les emplois subalternes. Mais la faveur et la prospérité de Coumourgi lui avaient persuadé que rien ne pouvait lui résister. Le capitan- pacha partit avec la flotte pour tenter la conquête de l'île de Corfou. Cette guerre fut entreprise malgré l'uléma; les effendis de la cour disaient assez haut qu'on enfreignait un traité solennel, auquel les Allemands n'avaient point manqué; que Dieu ne bénirait pas des armes dirigées contre une nation qui n'avait pas mérité d'être regardée comme ennemie.
L'armée turque et l'armée allemande se rencontrèrent à Péterwaradin.. Le présomptueux Coumourgi brûlait d'en venir aux mains avec le prince Eugène; et ce grand général, qui ne commandait que quatre -vingt mille hommes, ne se sentait pas pour cela disposé à éviter le combat ; les Turcs n étaient ni aussi bien disciplinés, ni aussi bien conduits que ses Allemands. Lorsqu'on vantait à Coumourgi les talents, l'expérience du prince Eugène, il répondait, le feu dans les yeux : « Je deviendrai meilleur général que lui à ses dépens. » Les deux armées ayant marché droit l'une à l'autre, les pre-
mières hostilités eurent lieu à Carlowitz, précisément à l'endroit où la paix avait été si solennellement jurée, dix- sept ans auparavant. Les Turcs furent enfoncés dès le premier choc, et ne purent jamais se rallier; ayant à leur tête des généraux sans expérience, ignorant et dédaignant toute tactique, ils n'opposèrent qu'une valeur inconsidérée à la science d'Eugène et à la fermeté germanique. Le grand vizir et presque tous les pachas et agas qui commandaient sous ses ordres, y périrent, et les troupes abandonnèrent le champ de bataille lorsqu'elles n'entendirent plus la voix de leurs chefs. Bientôt après, et avant que les Turcs eussent pris un parti quelconque, le prince Eugène s'empara de Temeswar, après un siège terrible de plus de deux mois; cette importante conquête détermina la Yalachie à se soumettre à la domination de Charles VI. Les Turcs ne furent pas plus heureux contre la république de Venise ; cependant, malgré leurs revers, ils résolurent de continuer la guerre. L'année 1717 fut aussi malheureuse pour eux; ils perdirent Belgrade, le boulevard des États ottomans, contre l'invincible prince Eugène. Toutes ces nouvelles, parvenues à Andrinople, convainquirent enfin le sultan de la nécessité de faire la paix à quelque prix que ce pût être. On entama donc des négociations avec les Allemands, malgré les réclamations du mufti, qui fut déposé (1130-1718).
Les Turcs auraient bien voulu séparer la cause des Allemands de celle des Vénitiens ; ils auraient fait une paix plus avantageuse avec chacune des deux nations ; mais le prince Eugène répondit que Sa Majesté Impériale n'entendrait à aucune proposition que conjointement avec la république, son alliée, à laquelle il fallait rendre la plus stricte justice. De plus, Charles VI demandait non-seulement Belgrade et Temeswar, dont il faisait déjà augmenter les fortifications; mais il voulait encore que,
pour le dédommager des frais de la guerre, on lui abandonnât la Bosnie et la Servie sur la droite du Danube, et la Yalachie, depuis la Moldau jusqu'au Dniester; enfin qu'on rendît la Morée aux Vénitiens. Achmet III s'abandonna alors au plus vif désespoir, protestant qu'il perdrait plutôt la couronne que de consentir à une paix qui flétrirait à jamais son règne.
Malgré le découragement général, il s'en fallait que l'empire ottoman fût réduit aux dernières extrémités, comme les Allemands et la plupart des sujets de la Porte le supposaient. Achmet, prince avide, avait recueilli et possédait beaucoup d'argent; mais il ne pouvait se résoudre à le dépenser; il aimait l'or plus comme un métal précieux que comme un moyen d'étendre sa puissance, de subjuguer les hommes et de porter remède à des malheurs imprévus. Achmet remplissait des vases de cristal de toutes sortes de monnaies d'or et d'argent, il les faisait ranger sur des tablettes dans ses appartements secrets, et il jouissait avec une stupide admiration de la vue de toutes ces richesses, tandis que les ennemis de son trône détruisaient ses soldats et lui ravissaient des provinces Le nouveau grand vizir Ibrahim, qui n'avait su plaire à son maître qu'en flattant ses caprices, se serait bien gardé de briser l'idole qu'il encensait. Persuadé d'ailleurs qu'il fallait montrer des ressources aux impériaux pour en obtenir des conditions supportables, et qu'il n'aurait la paix qu'en se montrant prêt à la guerre, il imagina de mettre un impôt sur la vanité des hommes. Des titres de séraskiers, de pachas de différents ordres, d'agas (chefs) dans tous les corps militaires, furent créés et vendus à ceux qui se trouvèrent assez riches pour les payer. Quoique l'élévation soit chez les Turcs sujette à des chutes plus fréquentes et plus cruelles que chez les autres peuples, la soif des grandeurs n'y est ni moins commune ni moins ardente qu'ailleurs.
Ceux d'entre les musulmans qui veulent l'excuser disent quelle Prophète a décidé que les justes tiendraient dans l'autre vie le même rang qu'ils auront occupé dans celleci ; et les musulmans abusent du dogme de la prédestination jusqu'à croire que la prudence humaine ne peut rien sur l'avenir, que les jours de chacun sont comptés, et que dans aucun cas on ne peut ni prolonger ni conserver sa vie. Les dignités nouvellement créées furent acquises aux prix que le grand vizir avait voulu y mettre ; les sommes qui en provinrent servirent à lever des troupes et à réparer les malheurs de la dernière campagne.
Charles VI se montra plus traitable; d'ailleurs, ni l'Angleterre, ni la Hollande, ni la France n'auraient consenti à ce que les Turcs fussent relégués dans l'Asie, comme Charles VI avait paru l'espérer. L'équilibre européen exigeait qu'on entretînt cette barrière contre l'ambition de la maison d'Autriche , accusée autrefois d'avoir prétendu à la monarchie universelle. Huit conférences eurent lieu à Passarowitz, entre les représentants de Charles VI et de Venise, et ceux de la Porte, de l'Angleterre et de la Hollande ; il fut enfin arrêté que chaque puissance garderait ce qu'elle possédait au moment de la signature du traité. Quelque désavantageuse que cette paix parût être pour les Turcs, ils recouvraient la Morée, province beaucoup plus riche que les pays de Belgrade et de Temeswar, et ils prévenaient le découragement de leurs troupes, sur lesquelles les Autrichiens avaient pris un ascendant qui pouvait durer longtemps.
Les troupes, découragées, voyaient finir la guerre avec plaisir; mais tous les vrais musulmans regrettaient les barrières de l'empire ottoman. Ils disaient que les impôts dont on avait accablé le commerce depuis plusieurs années, auraient dû garantir leur pays de cette honte; qu'une paix défavorable, en avilissant la nation aux yeux de ses ennemis et de ses voisins, ne pouvait qu'al-
lumer des guerres encore plus sanglantes. Le traité de Passarowitz commença à inspirer du mépris pour le règne d'Achmet. Un nouveau malheur, qui affligea bientôt après Constantinople, ne fit qu'augmenter le mécontentement. Le feu prit dans le quartier des Juifs. Par une loi aussi insensée qu'injurieuse, il était défendu tant aux chrétiens qu'aux Juifs d'apporter aucun secours aux incendies dans les maisons qu'ils n'habitaient pas. Des hommes préposés pour éteindre le feu ne s'y portèrent qu'avec beaucoup de lenteur, parce que, disaient-ils, c'étaient seulement les biens et les maisons des infidèles qui brûlaient. Au bout de quelques heures, le vent, s'étant élevé tout à coup, propagea l'incendie avec tant de furie, qu'en moins de deux jours le quart des maisons de Constantinople fut réduit en cendres (1719-1721), malgré les soins tardifs des Turcs, qui furent ainsi punis de leur inhumanité. Ce sinistre, ayant ruiné un grand nombre d'artisans, de marchands et même de bourgeois riches, et les ayant plongés dans la dernière misère, ils environ nèrent le sérail pendant plusieurs jours pour demander au sultan des secours que l'état de tant de malheureux rendait indispensables. Mais Achmet, tranquille au fond de son harem, jouissait de la vue de ses vases pleins d'or, qui se multipliaient chaque jour, sans penser aux fléaux que la détresse de son peuple pouvait accumuler sur sa tète. Ces émeutes furent la première cause de la chute d'Achmet.
Le grand vizir Ibrahim ne manquait ni de bonnes intentions, ni même de vues ; s'il n'avait pas été soumis à l'avidité et aux caprices de son maître, il aurait pu bien gouverner. Au milieu de la paix, il s'occupa beaucoup de l'administration de la justice. Il s'élevait au-dessus des préjugés de sa nation jusqu'à protéger les chrétiens catholiques contre les chrétiens grecs schismatiques, leurs plus grands ennemis. Il nous faut entrer dans
quelques détails à cet égard pour bien faire comprendre le service que le grand vizir rendit aux églises catholiques. Les grecs schismatiques sujets de l'empire ottoman reçoivent de leur souverain des patriarches, des archevêques, desévêques qui paient chèrement ces dignités au sultan. L'Église grecque schématique diffère de l'Église catholique ou universelle, non-seulement par plusieurs dogmes et par l'institution de ses prélats, mais même par une vénalité autorisée chez elle, et que les catholiques appellent simonie. Tout se paie chez les grecs schismatiques, jusqu'à l'entrée des églises ; et ces sommes, que les prélats et les autres pasteurs reportent au souverain, soit pour obtenir de meilleurs sièges, soit pour que l'exercice public de leur rite soit toléré, forment un impôt trèslourd pour les chrétiens grecs. Souvent ceux-ci, mécontents de l'avidité de leur clergé, prêtent l'oreille aux instructions des pasteurs catholiques, dont le zèle n'est point mercenaire, et qui leur apportent le dépôt de la foi sans mélange d'erreurs, de superstitions ni de simonie. Les prélats grecs schismatiques ne souffrent qu'impatiemment ce qu'ils appellent apostasie. Au lieu d'entrer dans des disputes théologiques contre leurs adversaires, ils se plaignent au grand vizir, et surtout au mufti, charge plus particulièrement de ce qui regarde tant l'islamisme que les religions étrangères.
Sous le règne de Mustapha II, ils firent entendre que si les catholiques leur enlevaient les diocésains qui avaient payé jusque alors les instructions et les sacrements, ils ne seraient plus en état de fournir au trésor du sultan les sommes qu'on exigeait d'eux. Ils ajoutèrent que ces grecs, nés sujets du Grand Seigneur, cessaient de le reconnaître pour leur maître aussitôt qu'ils se soumettaient au pape, prince étranger, qui, disaient-ils, usurpe la souveraineté sur tous ceux de sa religion. Les Turcs ne comprennent pas la distinction des deux puissances, qui chez les catho-
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liques fait également la base de la puissance souveraine et celle de 'l'autorité des pasteurs. Mahomet a voulu, au contraire, que le souverain fût en même temps le premier chef de la religion, « parce que, dit le Coran, il ne peut y avoir qu'un seul représentant de la Divinité dans tous les pays qui ne sont pas séparés par des mers ou par des empires infidèles. » C'est d'après ce principe que le sultan, non-seulement dépose le mufti, mais encore élève et dépose à son gré le kan des Tartares et tous les autres souverains ses tributaires.
Le mufti Fezula, qui fut tout-puissant sous le règne de Mustapha II, rendit un fetfa en vertu duquel le sultan défendait, sous peine de la vie, à tout chrétien grec schismatique de fréquenter les églises catholiques. L'ambassadeur de France, dont le premier devoir à la Porte est de protéger la religion au nom de son maître, s'éleva vivement contre cette rigueur. Il démontra que l'intérêt de l'empire ottoman était de laisser la liberté de conscience à ses sujets qui, n'étant pas musulmans, ne devaient pas dépendre du mufti, et qu'on regardait comme les meilleurs cultivateurs et les plus habiles négociants de toutes les terres du sultan : car les chrétiens grecs et latins, ne pouvant ni porter les armes, ni occuper aucune charge, ni entrer dans l'uléma, et les rentiers étant absolument inconnus chez les Turcs, il faut nécessairement que tout ce qui n'est pas musulman cultive la terre ou s'adonne au commerce. C'est aux sujets de l'empire qu'on appelle giaours (chiens) que l'Asie doit l'abondance qui y règne, et les Échelles leur opulence et leur circulation.
Tant que Mustapha demeura sur le trône, les grecs qui embrassaient le rite latin furent persécutés, et les réclamations de l'ambassadeur de France furent d'autant moins entendues, qu'il n'y avait d'engagement formel de tolérer la religion catholique que pour les sujets des couronnes étrangères, et que ce ministre n'avait pas un droh
spécial de protéger les sujets du sultan. Mais lorsque Achmet III eut succédé à son frère et qu'Ibrahim eut acquis la confiance du monarque, ce vizir, qui comprenait ce que la politique et la raison exigeaient de lui, n'osa pas abroger la décision du dernier empereur, de peur de révolter l'uléma; toutefois il en empêcha l'effet, et il accorda dans tous les cas aux catholiques et aux grecs une protection constante contre la tyrannie des papas ou pasteurs schismatiques.
Le marquis de Ttonac, alors ambassadeur de France, profita des bonnes dispositions de ce ministre pour obtenir une justice qu'on refusait depuis bien longtemps à ses prédécesseurs et à lui-même. Les grecs schismatiques s'étaient emparés de l'église du Saint -Sépulcre, malgré la possession constante des latins depuis le temps des croisades; et nos pèlerins étaient obligés non-seulement d'unir leurs prières à celles des schismatiques, mais encore de payer très-cher la faculté d'adorer le Seigneur dans le lieu de sa sépulture, après l'avoir déjà achetée par beaucoup de fatigues et de dangers. Louis XIV avait sollicité longtemps le recouvrement du saint sépulcre, sans avoir jamais pu l'obtenir. Quoiqu'on n'eût pas osé refuser précisément à la puissance la plus amie de la Porte ce qui était de droit strict, l'argent des grecs avait excité les oppositions des muftis, et retardé la décision des grands vizirs, qui depuis trente ans tergiversaient. Le marquis de Bonac, ayant entamé cette négociation, appuya ses sollicitations par beaucoup de raisons et de plaintes ; et Ibrahim, qui sentait le besoin que la Porte aurait tôt ou tard de la France, se fit un mérite auprès de l'ambassadeur de la justice qu'il ne pouvait lui refuser. Le premier acte de propriété que les latins firent au saint sépulcre fut d'en réparer la voûte, conformément à la décision qui le leur permettait.
Le divan crut avoir accordé à la France un témoignage
d'estime et de bienveillance si distingué, qu'on décida que cet arrêt serait porté à Louis XV par un ambassadeur . extraordinaire. Méhémet-Effendi, qui avait traité la paix à Passarowitz avec les Autrichiens et Venise, vint en France pour remplir cette fonction. Le choix d'un tel négociateur, le plus habile qui fût dans l'empire ottoman, avait encore un autre but : celui de se plaindre des chevaliers de Malte, dont les galères avaient fait un grand nombre de prises sur les Turcs depuis plusieurs années, et d'obtenir que ces guerriers, que le sultan supposait sujets de la France, cessassent leurs courses. Mais, à Versailles, on répondit à Méhémet-Effendi ce que le marquis de Bonac lui avait déjà dit tant de fois, à savoir : que les chevaliers de Malte, souverains sur leur rocher, avaient tous les rois pour protecteurs sans en reconnaître aucun pour maître, et qu'il était de la politique et du devoir de cet ordre de ne faire aucune paix avec les musulmans.
Tout le fruit que Méhémet-Effendi rapporta de son ambassade se réduisit à des présents pour son maître, et à des plans des châteaux et des jardins de Versailles et de Fontainebleau, dont le sultan tâcha d'imiter quelques détails dans son sérail de Darud-Pacha et dans celui des Miroirs, deux maisons de plaisance qu'il aimait plus que toutes les autres. Méhémet-Effendi, amateur des lettres, amena encore de France quelques imprimeurs qui firent à Gonstantinople une édition du Coran, une autre de la Sunna, une autre d'une grammaire turque; mais ces ouvriers, qui auraient pu être si utiles à un peuple susceptible de s'éclairer, furent bientôt contraints de se dérober à la fureur de sept à huit mille copistes, qui n'ont pas d'autre profession à Gonstantinople et dans les autres grandes villes, et dont le travail lent et incorrect ne peut communiquer qu'un très -petit nombre de connaissances et un plus grand nombre d'erreurs. Tous les
musulmans regardent comme un devoir de conserver un Coran et une Sunna. Quelques historiens et quelques poètes, dont le style aussi enflé que métaphorique eét presque inintelligible, composent du reste toute la littérature des Turcs. Un de ces manuscrits est chez eux un objet très-précieux, mais dont peu de personnes peuvent faire usage ; car si Ton en excepte les membres de l'uléma, le nombre des Turcs qui savent lire est très-restreint, même à Constantinople, où Ton écrit moins dans toute une année que dans un seul jour à Paris (1).
Les Turcs jouissaient depuis quatre ans des douceurs de la paix, lorsque les troubles de la Perse excitèrent tout à la fois la cupidité des Russes et la leur (1135-1722). Ces guerres intestines étaient venues de la mollesse des sophis, et du peu de soins qu'ils donnaient au gouvernement de leur empire. Cha-Hussein, plus fainéant encore que ses prédécesseurs, abandonnait tout à fait les rênes du gouvernement à ceux qui n'avaient surpris sa confiance que pour la trahir indignement. Le czar, à l'affût de tout ce qui pouvait contribuer à agrandir ses États, publia qu'il allait prendre en main la cause dusophi, dont il était l'allié, et qui avait été obligé de fuir devant le Tartare Mir-Mamout, usurpateur de sa couronne. Ce n'était qu'un prétexte ; Pierre le Grand ne voulait que subjuguer les brigands dont il avait à se plaindre, et s'emparer des provinces qui étaient à sa convenance : le Daghestan et le Chirvan, qui bordent la mer Caspienne. Ces succès alarmèrent vivement les Turcs, qui trouvaient Pierre un voisin déjà trop redoutable. Cependant Achmet ne voulait pas la guerre, et son grand vizir la craignait autant que lui. Les murmures des soldats et du peuple,
(1) Depuis leur création ( 1727 ) jusqu'en 1830, les presses ottomaues n'ont mis au jour que quatre-vingt-dix-sept ouvrages, tant originaux que traduits.
indignés de cette lâcheté, obligèrent enfin Ibrahim à faire des préparatifs. À la nouvelle de cet armement, le czar, qui redoutait les suites d'une campagne qui pouvait ou lui enlever ses conquêtes ou l'empêcher de les affermir, implora la médiation de l'ambassadeur de France pour maintenir sa paix avec la Porte. Cependant on ne parlait à Constantinople que de guerre contre la Russie (1136- 1724). Les Turcs avaient déjà commencé les hostilités contre cet empire. Malgré quelques avantages, peu décisifs du reste, quoique les Ottomans les fissent sonner bien haut, Àchmet consentit à traiter avec le czar, et en peu de temps un accord fut signé entre la Porte et la Russie.
Le plus grand désordre continuait à régner en Perse : l'usurpateur Mir-Mamout, après avoir fait mettre à mort presque tous les fils de Cha-Hussein, venait d'être égorgé par Aschraf, son lieutenant. Ce dernier commença son règne par le supplice de tous ceux qui l'avaient élevé sur le trône. Ses cruautés lui aliénèrent bientôt ses nouveaux sujets, et les Turcs, profitant de la division de la Perse, entrèrent dans ce malheureux pays, qu'ils mirent à feu et à sang. Cependant Pierre le Grand venait de mourir (1138-1726); sa veuve, demeurée sur son trône parla volonté de ce prince, avait été trop occupée de s'y maintenir pour songer à remplir tous les articles du traité conclu avec les Turcs sous la médiation de l'ambassadeur de France. Elle n'avait point envoyé de troupes sur le bord de la mer Caspienne ; les Ottomans avaient profité de cette inaction pour empiéter sur la ligne qui devait être tirée entre les conquêtes présentes ou à venir des deux puissances. Les Russes réclamèrent en vain l'accomplissement de cette convention : le marquis d'Andresel, successeur de M. de Bonac, avait reçu des ordres de Versailles, non-seulement pour suspendre la médiation entamée par son prédécesseur, mais encore pour desservir les Russes à la Porte de tout son pouvoir. Ce changement
de la cour de France venait de la certitude qu'on y avait acquise que la czarine avait contracté une alliance secrète avec Pempereur d'Allemagne.
Ces circonstances animaient les Turcs; ils ne parlaient que de conquêtes. Le générai Achmet- Pacha menaçait Ispahan; Aschraf, qui s'y était fortifié, sut corrompre les soldats envoyés contre lui, et, ayant grossi son armée des déserteurs turcs, il battit en plusieurs rencontres Achmet- Pacha. Sur ces entrefaites, une révolte qui éclata au Caire et à Smyrne répandit l'inquiétude au sein du divan, et décida le sultan à faire la paix avec les Persans. Par suite de ce traité, Aschraf fut reconnu roi dû pays qu'il avait usurpé ou conquis. Bientôt après, les troubles du Caire et de Smyrne furent apaisés par le grand vizir, qui fit périr un grand nombre des coupables, malgré l'amnistie générale qu'il avait promise. Cette rébellion, qui n'eut pas pour le moment de suites plus fâcheuses, laissa des traces profondes dans le cœur de tous ceux qui haïssaient le grand vizir. Cependant la paix qu'il avait ménagée avec Aschraf était une des plus glorieuses que les Ottomans eussent jamais faite avec la Perse ; car elle accordait à la Porte la propriété d'une grande partie de ce vaste royaume, et la supériorité avouée sur presque tout le reste.
Cette prospérité fut bientôt éclipsée par un phénomène dont personne ne connaissait l'origine, et qu'aucune des puissances qui occupaient le théâtre du monde n'avait pu ni craindre,ni espérer (1 H 1-1 728). Aschraf, presque aussi content du nouveau traité que les Turcs, songeait à recouvrer les États persans envahis par la Russie, lorsqu'il apprit que Cha-Thamas, fils aîné de Cha-Hussein, qu'il avait cru depuis plus d'un an réfugié dans le creux de quelque rocher, s'était emparé, à la tête de vingt mille hommes, de Masched, une des principales villes du Korassan; qu'il avait saisi, pour payer ses troupes, toutes
les richesses de cette cité, que la superstition des Persans, ou plutôt la politique du sophi Abbas, au commencement du xvii c siècle, avait établie l'émule de la Mecque; que cette armée, assemblée comme par miracle, avait recouvré tout le Korassan, et que la conquête de cette grande province ne lui avait coûté que la peine de la parcourir. Ce n'était pas aux talents de Cha-Thamas qu'il fallait attribuer de si étonnants succès. Digne tils de Cha-Ilussein, il serait mort dans les ténèbres ou dans l'esclavage, si la Providence ne lui avait suscité un vengeur dans la personne de Nadir-Ali-Gagatir, si célèbre depuis sous le nom de Thamas-Kouli Kan.
Cet homme, un de ceux que les siècles produisent rarement, fut dévoré dès sa première jeunesse de l'ambition des conquêtes. 11 était le fils d'un de ces riches pasteurs du Korassan qui conservent encore dans quelques coins de l'Asie les mœurs que nous attribuons exclusivement à l'antiquité la plus reculée. Le jeune Nadir, qui n'était pas né pour cette vie oisive, vendit à Masched, tout près de son domicile, sept cents moutons dont son père lui avait confié la garde. Avec cet argent il assembla une troupe de brigands, et se mit à piller les caravanes qui arrivaient à Masched. Ce métier ne pouvait pas satisfaire l'avidité de Nadir. Après sept ans de brigandages, las de dépouiller des pèlerins sans défense, il proposa aux compagnons de ses exploits, que sa réputation avait multipliés jusqu'au nombre de cinq mille, de faire une guerre plus glorieuse, et de prendre des villes au profit du sophi, qu'on avait si injustement détrôné. Cette ouverture ayant été saisie avec avidité, Thamas- Kouli-Kan offrit au fils de son maître tout à la fois ses richesses, ses talents et ses soldats. Aschraf se réveilla de son assoupissement quand il apprit que Cha-Thamas lui avait déjà ravi deux provinces. 11 tenta de s'opposer à Nadir; mais il fut battu dès la première fois et forcé de
fuir. Depuis lors Nadir changea son nom en celui de Thamas - Kouli - Kan , qui signifie en persan esclave de Thamas.
Cependant Kouli -Kan, après avoir enrichi son armée de la dépouille des fuyards, persuada à Cha -Thamas de demeurer à Téhéran, soit qu'il voulût disposer plus absolument des troupes, soit qu'il songeât déjà à détacher les soldats du maître que lui-même avait choisi. Aschraf l'attendait, espérant réparer la honte de sa dernière défaite; mais la seconde bataille, tout aussi malheureuse que la première, obligea son armée de fuir une seconde fois. Thamas-Kouli-Kan fut reçu le lendemain à Ispahan comme le libérateur de la patrie; et peu de jours après Cha-Thamas y fit une entrée triomphante. Il apprit avec douleur que son père avait été égorgé par les ordres d' Aschraf, au moment où le tyran était sorti dlspahan. Toujours battu, abandonné de ses soldats, il fut pris et livré à Cha-Thamas, qui, pour venger le sang de son père, de ses frères et de ses sujets en si grand nombre, répandit celui de ce monstre goutte à goutte, en le faisant déchirer avec des étrilles de chevaux.
Kouli- Kan se préparait à déclarer la guerre à la Turquie et à profiter de l'indolence des Ottomans, qui s'étaient endormis sur la foi d' Aschraf. En effet, jamais la Porte ne s'était moins attendue à la guerre : les troupes étaient pour la plupart licenciées ou dispersées. Achmet et le grand vizir, livrés à leurs plaisirs, n'étaient occupés qu'à se donner mutuellement des fêtes, dont le genre aussi triste que bizarre peint le caractère des Orientaux. Après l'or, Achmet aimait surtout les fleurs : il faisait beaucoup de frais pour vaincre les saisons ; dans le fort de l'hiver, il élevait à force d'art des tulipes et des œillets, dont il remplissait des jardins à son sérail des Miroirs et à celui de Darud- Pacha. Ces jardins étaient abrités par des toiles et chauffés par des poêles, dans
lesquels on brûlait des bois odorants. Un nombre infini de lanternes éclairait pendant la nuit ces lieux devenus agréables malgré la nature. Des rossignols et mille autres oiseaux , distribués le long des murs dans, des cages à treillis dorés, remplissaient l'air de leurs chants. C'était là qu'Achmet oubliait les soins du gouvernement et les devoirs du trône; là, perdant de vue la guerre de Perse, le mécontentement des peuples, les plaintes des janissaires, et jusqu'à sa passion pour For, il entrait dans une vive colè/e lorsqu'on lui parlait d'opposer des armées au redoutable Thamas-Kouli-Kan.
Ibrahim, dont l'unique désir était de conserver la faveur de son maître, aurait volontiers renoncé aux combats, s'il n'avait craint l'uléma, le peuple, les janissaires, enfin les cris de la rébellion , que l'on commençait à entendre. La nécessité le contraignit de dire à Achmet que, pour éviter une guerre civile, il fallait se résoudre à recommencer la guerre étrangère. Mais le sultan ne voulut pas entendre à tirer la moindre somme du trésor pour lever des troupes, et dans cette extrémité Ibrahim se vit forcé de recourir à un expédient bien dangereux chez les Turcs, celui de décréter un nouvel impôt. Il établit sur les marchandises de détail une redevance appelée bédèàd, à laquelle on avait eu quelquefois recours dans les besoins pressants : cet impôt arbitraire se percevait à Constantinople avec beaucoup de sévérité. Comme beaucoup de janissaires faisaient un petit commerce dans les rues de cette ville, ils murmuraient tout haut contre cet impôt. On méprisa ces clameurs, qui grandirent de jour en jour, et produisirent une des révolutions les plus graves qui aient jamais agité l'empire ottoman. Le sultan et ses ministres apprirent trop tard qu'il ne faut jamais mépriser une émeute populaire.
Trois janissaires exerçant de petits métiers, tels que ceux de vendeur de vieux habits, de marchand de fruits
et de débitant de café : tels furent les instruments dont Dieu se servit pour renverser le sultan de dessus son trône. Ces trois hommes, qui croyaient avoir été vexés par les préposés à la perception du bédéad, profitèrent du mécontentement général et de l'impunité que l'absence des chefs pouvait leur faire espérer, pour déclamer trèshaut contre le grand vizir et contre tous les ministres. On chercha dans les haillons que vendait l'un des trois janissaires de quoi faire trois drapeaux pour les janissaires révoltés, qui, le cimeterre à la main, se répandirent dans Constantinople, tuant tous ceux qui osaient blâmer leur conduite. Le nombre des rebelles grossissait d'heure en heure, sans que le sultan parût s'en inquiéter. Quand il voulut donner à cette multitude Tordre de mettre bas les armes, ils répondirent par des cris séditieux. Personne ne voulait marcher contre eux ; bientôt la proscription de plusieurs officiers de l'empire fut décrétée par les chefs de l'émeute, et leurs maisons furent mises au pillage; puis le sérail fut bloqué par ces furieux, qui demandaient la mort du mufti, d'Ibrahim, de son lieutenant et du caïmacan, enfin la déposition du sultan lui-même. Achmet crut se sauver en leur livrant ces quatre têtes; mais, apprenant que toutes les issues du sérail étaient gardées, et que le canon était braqué contre les principales portes , il se sentit perdu : trop heureux d'en être quitte pour descendre du trône sans perdre la vie. Son neveu Mahmoud fut proclamé à l'instant même pour lui succéder (1143-1730).