CHAPITRE PREMIER
Arrivée de Yaaban aax avant -postes de l'arinde de Condë en 1651. — Son incorporation dans la compagnie de Condé comme simple cadet. — Famille de Vauban. — Il perd ses parents. — Sa situation précaire. — Ses premières études. — Description du Morvan. — Vauban s'engage. — Il travaille aux fortifications de Clermont en Argonne. — Sa belle conduite devant Sainte-Me* nehouJd. — Campagne de 1653. — Vauban est fait pnsonnier par les royaux. — Sa présentation à Mazarin. — Il est attaché à la personne de M. de Clerville, célèbre ingénieur, et contribue à reprendre la ville de Sainte-Menehould au# pouvoir de Condé. — Il est nommé lieutenant au régiment de Bourgogne-infanterie. — Prise de Stenay et de Clermont. — Vauban est nommé ingénieur du roi.
Dans les premiers jours de Tannée 1651, un jeune homme, portant le costume des paysans du centre de la France, se présenta aux avant-postes du régiment de Condé, alors cantonné sur les frontières de Flandre, et demanda à parler au capitaine d'Arcenay. Introduit auprès de Tofficier, notre campagnard dit qu'il n'avait d*autre recommandation que d'être né comme lui dans le
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Morvan, et qu'il s'adressait à lui comme à un protecteur naturel pour obtenir du service dans sa compagnie. Aux différentes questions de M. d'Arcenay, l'aspirant soldat répondit « qu'il avait une assez bonne teinture des mathématiques et des fortifications, et qu'il ne dessinait d'ailleurs pas mal ^ » . C'était plus qu'il n'en fallait pour être soldat. D'ailleurs, la nouvelle recrue était vigoureuse, bien découplée; toute sa personne respirait un air de décision et de franchise qui s'imposait dès l'abord. Séance tenante, le capitaine donna l'ordre de délivrer un mousquet à son jeune compatriote et de l'inscrire sur les contrôles de la. compagnie. Lorsque le fourrier demanda quel nom il fallait écrire sur le registre, le nouveau soldat répondit : Yauban.
Tels furent les débuts dans la carrière militaire de Sébastien Le Prestre de Yauban, maréchal de France, chevalier des ordres du roi, commissaire général des fortifications, gouverneur de la citadelle de Lille, membre de l'Académie des sciences, seigneur d'Épery, de Bazoches et de vingt autres lieux.
La famille de Yauban, originaire du Morvan nivernais, s'appelait Le Prestre. Le nom de Yauban était attaché à une seigneurie qui lui avait ^partenu jadis, mais que des nécessités impérieuses lui avaient fait aliéner. Des biographes, s'appuyant sur le témoignage plus que suspect de Saint-Simon, ont contesté à Yauban la noblesse de sa race et l'ancienneté de sa famille. t< Yauban, dit l'illustre auteur des Mémoires, qui s'appelait Le Prestre, était du
^ Expressions de Vanban. Abrégé des services du maréchal de Vauban, écrit de sa main le 16 mars 1703. (Dépôt des fortifications.)
HISTOIRE DE YAUBAN. S
Swemais ; s*il était gentilhomme, c'était bien tout au plus. Il montra son frère aine (en jBeiisant les preuves de noblesse pour rordre) pour le premier qui ait servi de leur race et qui avait été seulement à Tarrière-ban du Nivernais. Au retour, il mourut en 1635. Bien de si court, de si nouveau, de si plat et de si mince. Voilà ce que les grandes et uniques parties militaires et de citoyen ne pouvaient couvrir dans un sujet d'ailleurs si di(jne du bâton et de toutes les grâces que le seul mérite peut et doit acquérir. » II eût été difficile à Yauban de « montrer » son frère aine, puis* qu'il était fils unique. Lorsqu'il reçut les ordres du roi, il a montra » , non un frère qui n'avait jamais existé , mais son {frand-père et son oncle* qui tous deux étaient gentilshommes et avaient servi dans l'armée. Sans être illustre, la noblesse de Yauban n'était si courte ni si plate que le prétend le noble duc, puisque, depuis deux cents ans, un grand nombre des membres de cette famille avaient péri sur les champs de bataille. Son aïeul, Émery Le Prestre, s était retiré du service dans un âge assez avancé et avait partagé la fortune qu'il possédait entre ses deux fils. •
Après quelques années passées au service, ceux-ci revinrent se fixer dans le Morvan. Urbain Le Prestre, le père de notre héços, avait épousé en 1630 environ une demoiselle Aimée de GarmignoUes et s'était retiré dans le petit village de Saint-Léger du Fougeret qui forme aujourd'hui une commune du canton de Quarré-1 es-Tombes, arrondissement d' A vallon , département de l'Yonne. La famille Le Prestre avait été autrefois riche et puissante, puisqu'elle possédait plusieurs seigneuries dans le voisinage ; mais à l'époque de la naissance de Yauban elle était bien déchue de son ancienne splendeur. La maison dans
laquelle vit le jour, le 15 mai 1633 \ celui qui devait cou — vrir d'une impérissable gloire le nom de Vauban et don^ le mausolée se dresse sous le dôme des Invalides, ne se^ distinguait en rien des autres habitations du village. On la^ voit encore telle qu'elle existait autrefois. Construite sui^ la rue, elle ne se compose que d'une salle basse servant, de cuisine et de chambre, d'un grenier et d'une écurie, 1& tout recouvert de chaume.
Par suite de quelles circonstances la Emilie Le Prestre était-elle déchue de son ancien rang? C'est un point difficile à élucider, et l'on en est réduit aux conjectures. Le père et le grand-père de Vauban étaient entrés très-jeunes au service du roi. Le rangd'ofBcier entraînait à des frais considérables, l'entretien d'une compagnie coûtait fort cher, et les Le Prestre, pour subvenir aux charges de leur profession, avaient dû aliéner des domaines, com[5tant toujours sur une circonstance favorable comme la fortune de Ja guerre en réserve souvent, ou sur un riche étabh'irsement. Une fois au service, comment, d'ailleurs, surveiller ses biens, administrer ses domaines? Il fallait confier ses
^ Voici Tacte de baptême de Vauban tel qu*il a été conservé aux archives de la paroisse de Saint-Léger :
• Le quinzième de mai mil six cent trente-trois a été baptisé Sébastien, fils de Aibin Le Prestre, escuier, et de demoiselle Corminolt. Son parrain. M* Sébastien Clauin , prêtre, curé de Gourdois ; sa marraine, Judith d*£bain, veuve de M. Geoq;es Bierry. (Signé : Clauin, Bierry» Orillart.) »
Les noms inscrits sur cet acte de baptême diffèrent d'une façon sensible avec ceux des généalogies de Vauban. Aussi avons-nous cm devoir suivre pour Torthographe des noms les généalogies les plus autorisées. D'après ces témoignages, dont il est difficile de contester l'authenticité, son père s'appelait Urbain, et non Albin, et sa mère, de Garmignolles, et non Corminolt.
intérêts à des tiers et par conséquent augmenter les chances de ruine. Dans tous les cas, on peut affirmer que ce n'est ni rinconduite ni le jeu qui avaient réduit la famille de Yauban à la pénurie, puisque tous ses membres étaient tenus dans la contrée en haute estime ' .
Quoi qu'il en soit, lorsque Yauban vint au monde, Tétat de gène dans lequel avait vécu son père s'était aggravé par suite de Taccumulation des dettes, et rien ne distinguait plus l'intérieur de cette famille de gentilshommes de celui des plus humbles tenanciers de Saint Léger du Fougeret. Pour comble de malheur, Urbain Le Prestre mourut en 1643, et son jeune fils, à peine âgé de dix ans, dut quitter la modeste maison où il était né, devenue la propriété des créanciers. Seul au monde, sans appui, sans parents — son oncle était mort en 1635, et sa veuve s'était remariée, — sans asile, notre jeune héros fut recueilli par l'abbé Fontaine, curé de Saint-Léger. Ce vénérable prêtre, dont le souvenir s'est perpétué longtemps dans le pays, adopta le petit orphelin et, . non content de lui assurer
^ Beaacoap de personnes aajourd*hui s*imagînent que, il y a quelques siècles, un gentilhomme était presque toujours un seigneur ayant de nombreux rassaux et vivant au milieu des paysans sans autre rapport avec eux que ceux du maître au serf et au valet; ces personnes se trompent. Au commencement du dix-septième siècle, la petite noblesse, n'ayant souvent qu'un très-faible patrimoine, était fort nombreuse; elle l'avait été encore plus au moyen âge. Vous voyez dans une foule de villages, de hameaux, les restes de gentilhommières aujourd'hui habitées par des paysans; ces nobles, ayant peu d'argent et peu de puissance, étaient respectés sans doute dans un siècle où la naissance exerçait un grand prestige ; mais, obligés de vivre sans cesse au milieu des paysans, ils devaient, pour que leur existence fût supportable, avoir de bons rapports avec eux.
M. Raddot, Bulletin de la Société ttétudes (FAvallon, 1864.
Texistence de chaqne jour, voulut aussi pourvoir à son éducation. En échange de la nourriture et de Tinstruction qui lui étaient données avec une afFection toute paternelle, le jeune Yauban se rendait utile de son mieux. Il soignait le cheval, cultivait le jardin et aidait la vieille ser* vante du curé. Cette existence n'avait d'ailleurs rien de pénible, et il profitait de ses moments de liberté pour se livrer aux jeux de son âge et courir les montagnes ' environnantes avec les petits paysans ses compagnons. Bien des années après, le maréchal de Yauban aimait à reporter sa pensée sur ces premières années, et il nous a laissé une admirable description de cet âpre pays du Morvan au sein duquel s'écoula sa pauvre et laborieuse enfance * .
« C'est, écrit-il •, un terroir aréne.ux et pierreux, en partie couvert de bois, genêts, ronces, fougères et autres méchantes épines, où on ne laboure les terres que de six à sept ans Tun ; encore ne rapportent-elles que du seigle, de Tavoine et du blé noir, pour environ la moitié de Tannée de leurs habitants, qui, sans la nourriture du bétail, le flottage et la coupe des bois, auraient beaucoup de peine à subsister. Le pays est partout bosillé, fort entrecoupé de fontaines, ruisseaux et rivières, mais tous petits, comme étant près de leurs sources. Il y aurait
1 Le Monran DÎTernais et le Morvan bourguignon ont produit un grand nombre d*iliu8trationii militaires, parmi lesquelles on rémarque le maréchal Davoust, le maréchal Marmont, le général Ghangaraier et la maréchal de Mac Mahon.
' Description géographique de Télection de Vézelay, avec le dénombrement des peuples, fonds de terre, bois et bestiaux, fait au mois de janvier 1696.
Publié par le colonel Augoyat dans les Oisivetés, 1843.
assez de gibier et de venaison, si les loups et les renards, dont le pays est plein, ne les* diminuaient considérableoeot, aussi bien que les paysans, qui sont presque tous chasseurs directement ou indirectement. Les mêmes loups font encore un tort considérable aux bestiaux, dont ils blessent, tuent et mangent une grande quantité tous les ans, sans qu'il soit guère possible d^y remédier à cause de la grande étendue des bois dont le pays est presque à demi couvert. Le pays est en général mauvais, bien quUl y ait de toutes choses un peu ; Tair y est bon et sain, les eaux partout bonnes à boire. Les hommes y viennent grands et assez bien faits, et assez bons hommes de guerre quand ils sont une fois dépaysés ; mais les terres y sont assez mal cultivées, les habitants lâches et paresseux josqu^à ne pas se donner la peine d^ôter une pierre de leurs héritages, dans lesquels la plupart laissent gagner les ronces et méchants arbustes. Ils sont d'ailleurs sans iodastrie, art ni manufacture aucune, qui puissent remplir les vides de leur vie et gagner quelque chose pour les aidera subsister, ce qui provient apparemment de la mau- Taise nourriture qu'ils prennent ; car tout ce qui s'appelle bas peuple ne vit que de pain d'orge et d'avoine mêlés, dont ils n'ôtent pas mèmeie son, ce qui fait qu'il y a tel pain qu'on peut lever par les pailles d'avoine dont il est mêlé. Ils se nourrissent encore de mauvais fruits, la plupart sauvages, et de quelque peu d'herbes potagères de leurs jardins, cuites à l'eau avec un peu d'huile de noix ou de navette. II n^y a que les plus aisés qui mangent du pain de seigle mélangé d'orge et de froment. Les vins y sont médiocres et ont un goût de terroir qui les rend désagréables. Le commun du peuple en boit rarement^
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ne mange pas trois fois de la viande en un an et use peu de sel. Il ne iaut donc pas s^étonner que des peuples si mal nourris ont si peu de force, à quoi il iaut ajouter que ce qu'ils souffrent de la nudité y contribue beaucoup, les trois quarts n'étant vêtus, hiver comme été, que de toile à demi pourrie et déchirée et chaussés de sabots dans lesquels ils ont les pieds nus toute Tannée ; que si quelqu'un d'eux a des souliers, il ne les met que les jours de fête et dimanches. L'extrême pauvreté où ils sont réduits ne manque pas aussi de rendre les peuples iaibles et malsains, spécialement les enfants, dont il meurt beaucoup par défaut de bonne nourriture ; secondement les hommes fainéants et découragés, menteurs, larrons, gens de mauvaise foi, toujours prêts à jurer faux, pourvu qu'on les payé, ^et à s'enivrer sitôt qu'ils peuvent avoir de quoi. Voilà le caractère du bas peuple. »
C'est dans ce milieu austère que grandit Yauban jusqu'à l'âge de dix-huit ans, formant son corps aux rudes fiaitigues de la guerre, s'habituant à braver les intempéries des saisons. C'est aussi au milieu de ses rustiques compagnons qu'il puisera cet ardent amour pour ce petit peuple dont il connaît si bien les souffrances et les labeurs.
De bonne heure sa vive et pénétrante intelligence se révéla ; il comprenait vite et retenait bien. L'arithmétique, l'arpentage et le dessin captivaient principalement son attention, et lorsqu'il eut épuisé la science de son modeste mattre, il se procura des livres et compléta son fond d'instruction première. Le moment venu de choisir une carrière, son hésitation ne fut pas longue. Un cadet dans la situation de Yauban n'avait alors que deux partis à prendre : entrer dans les ordres ou se fedre soldat. L'état
militaire, arec ses dangers et ses perspectives infinies dlonneurs et de gloire, l'attirait invinciblement. Un beau madn il partit pour Tarmée , léger d'argent, mais riche despérance, et dans tous les cas bien décidé à faire son devoir. On a reproché à Yauban d'avoir commencé sa carrière militaire en se mettant au service du prince de Condé, qui venait de lever l'étendard de la révolte contre lautorité royale. Les faits réfutent cette accusation. Au moment où Yauban entra dansTarmée de Condé (1651), la lutte entre ce prince et Mazarin n'était encore qu^a Tétat d'hostilité sourde. M. le Prince n'était pas encore allié au parti des Espagnols, comme l'a avancé Fontenelle dans son Éloge de Yauban, puisque ce n'est qu'en 1652 qu'il fit appel à la guerre civile et s'oublia au point de demander secours aux étrangers pour l'aider dans sa criminelle entreprise. D'ailleurs, il est plus que probable que le bruit des intrigues et des menées entre les par^ tisans de Mazarin et de Condé n'avait pas pénétré jusque dans les montagnes du Morvan. Ce n'était pas au glorieux vainqueur de Bocroi que le jeune Sébastien Le Prestre ofiait ses services, mais bien au capitaine d'Arcenay, son compatriote, »on chef direct, son protecteur naturel. Quant à £adre un acte politique, à prendre parti pour Condé contre Mazarin, il n'y pensait même pas.
Quelques mois après l'entrée de Yauban au service, le
gros du régiment de Condé quitta les Flandres pour porter
la révolte au cœur même de la France et entreprendre
cette désastreuse campagne de Bleneau qui devait mettre
Ja monarchie et l'unité française à deux doigts de leur
perte. Yauban dut à ses connaissances élémentaires en
arpentage et à sa vocation bien déterminée pour la fortifi-
cation de ne point prendre part à cette aventure. DétaclB.^ avec une compag^nie, il travailla à fortifier la petite plao^ de Clermont en Argonne que Gondé voulait se réserver comme centre de ravitaillement en cas de déroute. Au mois d'octobre 1652, le rég^iment de Gondé, singulière^ ment diminué par les pertes de la campagne, revint prendre position sur les frontières de Flandre. Là il fut bientôt renforcé par des renforts lorrains et espagnols. Dès lors les illusions que Vauban avait pu conserver sur la légitimité des prétentions du prince de Gondé se dissi" pèrent. Tant que la lutte s'était circonscrite entre les troupes royales et les forces de Gondé, le doute avait été permis, surtout pour un jeune homme aussi peu aa courant que Tétait Vauban des surprises de la politique* Mais la présence des Espagnols dans le camp de M. le Prince donnait un caractère manifestement criminel à sa rébellion contre le roi. Vauban avait trop de bon sens pour se faire illusion sur Tissue de la lutte : s'il n'avait écouté que les inspirations de son patriosisme, il n'eût pas hésité à quitter un parti qui ne rougissait pas de f^ire cause commune avec l'étranger. Mais comment quitter l'armée au moment du danger? comment abandonner ses camarades à la veille d'une campagne ? Il resta et fut dirigé sur Sainte-Menehould que Gondé avait résolu d'enlever.
Devant l'ennemi ses hésitations cessèrent; il ne songea plusqu'à faire son devoir et à exécuter de son mieux les travaux d'approche dont il était chargé. Le jour de l'assaut, il se jeta hardiment à la nage dans l'Aisne, qu'il traversa sous le feu nourri des assiégés. « Action qui lui fut imputée à grand honneur, écrit-il dans l'Abrégé de ses services, et qui lui attira beaucoup de caresses de la part
HISTOIBE DE VAUBAN. 1(
de ses officiers ; on voulut même le feire enseigne dans Condé, mais il en remercia sur ce qu'il n'était pas en état deo soutenir le caractère. » Acheter un équipement d'enseigne n'était pas, en effet, chose aisée pour un cadet ne possédant pour toute fortune que sa maigre solde ; quant aux gratifications, il n^y aillait guère compter dans une armée à moitié désorganisée. En refusant le grade qui lui était offert, Vauban mit en avant les raisons d'économie ; mais ce n'était là probablement qu'un motif secondaire. L acceptation d'une charge d'officier dans une armée en pleine rébellion risquait de le compromettre irrévocablement, et , en homme sage qui a sa carrière à feire, il voulait ménager l'avenir. En échange du grade d'enseigne, il demanda et obtint la faveur de passer maître, c'est-à-dire de servir dans la cavalerie.
La campagne de 1653 se termina pour Vauban d'une manière aussi heureuse qu'imprévue. Un jour qu'il s'était avancé avec quelques-uns de ses camarades trop près des lignes de l'armée du roi, ils furent surpris par une patrouille et sommés de se rendre. Ses compagnons ne tardèrent pas à tomber aux mains de l'ennemi ; mais lui, plus audacieux ou mieux monté, s'échappe et s'engage dans on chemin creux fort étroit ne pouvant laisser passage qu'à un seul cavalier. Les royaux s'engagent à sa suite. Vauban alors se retourne, ajuste le cavalier qui le serrait de près et déclare qu'il ne se rendra qu'avec les honneurs de la guerre, c'est-à-dire qu'il rentrera au camp avec son cheval et ses armes. La proposition agréée, Vauban fit son entrée en complet équipage dans le cantonnement des troupes royales. II n'y fut pas reçu en inconnu. Son nom , déjà signalé par les travaux de Sainte-Menehould et surtout par
It HISTOIRE DE YAUBAN.
le brillant fait d'armes du passage de TAisne, était venu jus qu'aux oreilles de Mazarin, qui se fit amener le nouveau prisonnier. Le cardinal possédait le don de deviner les hommes. Du premier coup d'oeil il comprit qu'il avait intérêt à gagner à sa cause un soldat qui venait de débuter sous de si brillants auspices. Un arrêt condamnait à mort Condé et tous ses adhérents. Mazarin aurait donc pu abandonner le jeune rebelle à la rigueur des lois; il aima mieux agir sur lui par la persuasion. Vauban, d'ailleurs, était déjà à moitié converti, et le cardinal n'eut pas de peine à lui faire comprendre que son honneur lui commandait de rentrer dans le devoir et de semr fidèlement le roi. Peut-être même est-il permis de penser que Vauban et ses compagnons de captivité, lassés par une guerre coupable, avaient feit naître l'occasion de quitter l'armée de Condé sans être accusés de désertion et en mettant leur mésaventure sur le compte d'un de ces accidents si fréquents dans la guerre de partisans.
Quoi qu'il en soit, Vauban sortit de son entrevue « dûment confessé et converti par le cardinal * » . Attaché à la personne du chevalier de Clerville, le plus célèbre ingénieur de son temps, il fut chargé de diriger en second les opérations de la ville de Sainte-Menehould, alors au pouvoir de M. le Prince. La place était médiocre, mais elle était admirablement défendue par une bonne garnison sous la direction de M. de Montai, homme d'un grand courage, qui devait se signaler en 1667 par sa belle défense de Charleroi. Les tranchées étaient ouvertes depuis trente jours lorsque le roi, impatient de terminer les opé-
* Abrégé des services.
rations, fit ofirir au gouverneur de le laisser sortir, lui et sa ganiisoD, avec les honneurs de la guerre. Montai refusa. Alors le roi ordonna de £adre jouer les mines qui étaient préparées. En un instant labrèche fut ouverte. Les Suisses sj précipitèrent avec tant d'impétuosité qu'ils refoulèrent les assiégés et parvinrent à se loger dans le bastion. Le gouTcmeur, voyant qu'une plus longue défense n'aurait plus d'autre résultat qu'une perte inutile de sang, ordonna de battre la chamade et fit dire au roi qu'il acceptait ses conditions. La prise de Sainte-Menehould mit fin à la campagne de Flandre. Les troupes rentrèrent dans leurs quartiers d'hiver, à l'exception d'un corps d'investissement qui, sous la conduite de Fabert, vint mettre le siège devant Stenay.
Yauban fiaisait partie de ce détachement, mais ce n'était plus en qualité de cadet. Pour le récompenser des services très-réels rendus par lui devant Sainte-Menehould, bien qu'il fût trop souvent paralysé par la mauvaise volonté de son chef, le chevalier de Clerville, le roi lui avait donné une lieutenance dans le régiment de Bourgogneinfanterie, tout en le maintenant dans le service des fortifications. Turenne s'était opposé très-vivement au siège de Stenay, mais l'opinion du cardinal de Mazarin l'avait emporté, et l'investissement avait été décidé. Fabert fit d abord exécuter à ses troupes quelques contre-marches qui donnèrent à penser aux ennemis que l'armée royale se disposait à attaquer Bocroi. Trompé par cette manœuvre, M. de Montai, qui commandait cette dernière place, donna l'ordre aux troupes renfermées à Stenay de venir renforcer sa- (garnison. Prompt à profiter des fautes de ses adversaires^ Fabert seporta rapidement sur Stenay
14 HISTOIRE DE YAUBAN.
dégarni d'une partie de ses défenseurs et Tinvestit. L'entreprise présentait plus de difficultés que le siège de Sainte-Menehould. Les fortifications étaient en bon état et la garnison encore en nombre suffisant pour organiser une défense sérieuse. Le roi n'a>^it pas accompagné Fermée devant Stenay, mais de Sedan, où il avait transporté son quartier général, il venait fréquemment visiter les trancliées et encourager par sa présence les travailleurs. Tandis que Fabert attaquait la place de front, Turenne passait la Meuse et coupait les communications des Espagnols qui, dans Tespérance de faire diversion, venaient de mettre le siège devant Arras. De leur côté, les défenseurs de Stenay opposaient une énergique résistance et&isaient de nombreuses sorties qui retardaient les travaux, d'approche. Dans une de ces rencontres, Yauban reçut une blessure assez grave ; mais à peine remis, il reprit son service à la tranchée. Le 22 juillet, le régiment de la marine, commandé par M. de Guadogne, attaqua le chemin couvert et parvint à s'y loger après une lutte trèsvive de part et d'autre. Les journées du 25, du 26 et du 27 juillet furent employées à Toccupation des demi-lunes^ La mine ouvrit une brèche dans un des bastions, et une batterie de huit pièces de canon ne tarda pas à la rendre praticable. En attachant le mineur, Yauban fut une seconde fois blessé par un éclat de pierre, mais légèrement. Après quelques jours de soins, il put reprendre sa place auprès du chevalier de Clerville. L'armée royale se disposait à donner l'assaut, lorsque les assiégés, abandonnant
1 Pour toa8 les termes techniques employés dans le cours de notre récit, voir à la fin du volume le Vocabulaire , eitrait des ouvrages, ran« ports et mémoires militaires de Vauban.
laTÎlle, se réfugièrent dans la citadelle, où ils tinrent jusqu'au 9 août. A bout de vivres et de munitions, ils demandirent à capituler, et sortirent de la citadelle avec les lionneurs de la guerre, qui leur avaient été généreusement accordés par Fabert * .
Un mois après la reddition de Stenay, Yauban accompagnait le chevalier de Glerville au siège de Glermont en Ârgonne. Dès le début de Tinvestissement, Glerville tomba malade, et Yauban fut seul chargé des opérations du siège, qui furent menées avec une rapidité à laquelle OD n'était pas encore habitué . Par 1 es soins de Yauban , trois mines avaient été chargées , l'une à seize cents livres de poudre, la deuxième à six mille livres, et la troisième, placée le plus près du bastion principal, à dix-huit mille livres. Si formidable que fussent ces apprêts, ils eussent âé impuissants à réduire la place , car ils n'étaient destinés qu'à faire sauter le premier revêtement. L'ennemi pouvait encore tenir longtemps derrière le second revêtement, qui était solidement construit. Mais les assiégés prirent peur et se rendirent avant que les mines fussent complètement chargées. « S'ils avaient été bien habiles en fait de mines, dit Yauban ', ils ne l'auraient pas fiait et se seraient tirés d'affaire avec bien plus d'honneur qu'ils ne le firent.» Yauban reçut l'ordre de raser les fortifications de la place, qu'il avait tant contribué à faire tomber au pouvoir du roi. Singulier caprice de la destinée! Yauban commence sa carrière d'ingénieur et de militaire en emportant
d'assaut la ville de Sainte-Menehould et en fortifiant pour
' Oonsulter un trèa-remarquable article de M* Roussel sur la Jeu- 9€sse de Vauban. (Revue des Deux Mondes, août 1864.) ' Traité de C attaque des places, par Yauban.
i« • HISTOIRE DE VAUBAN.
le compte de Gondé la place de Glermont en Argo Moins de deux ans après ces faits d'armes qui avaien connaître son nom, il acquérait une nouvelle et plus < tante notoriété en s'emparant, pour le compte du roi deux places qu'il avait défendues contre lui.
Les travaux de démolition et de nivellement termi Vauban reçut le 3 mai 1855 la lettre de conunission • brevet d'ingénieur du roi.