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CHAPITRE II

Situation des ingénieurs à Tarmëe. — Leur insuffisance au point de vue du nombre et des attributions. — Réformes proposées par Vauban et exécutées en paiiie par Louvois. — Siège de Vaienciennes en 1655. — Mauvaises dispositions prises par le maréchal de la Ferté. — Le prince de Condé marche au secours de la ville. — Déroute de l'armée royale. — Vauban est blessé.

— Turenne contient les alliés. — Siège de la ville de Condé. — Capitulation. — Opinion de Vauban sur la prise de Condé. — Siège de Montmédy. — Vauban dirige en second les attaques des travaux d'approche . — Il est nommé lieutenant au régiment de la Ferté. — Prise de Mardyck. -— Sièges de Gravelines, d'Oudenarde et d'Ypres. — Vauban conduit en chef les opérations. — Il est félicité par Mazarin. — Son séjour en Lorraine.

— ^Négociations entre la France et l'Espagne. — Traité des Pyrénées. — Critique des courtisans. — Saint-Évremont. — Mariage de Louis XIV. — Enthousiasme des populations à la nouvelle de la paix. — Derniers moments et mort du cardinal de Mazarin.

Quelles étaient les prérogatives et les attributions de ce grade d'ingénieur du roi, que Vauban venait de conquérir à Tàge de vingt- deux ans, après des services signalés et de nombreuses actions d'éclat? Pour répondre à cette question, il importe de rappeler quelle était l'organisation de Farmée et quelle place y occupaient les ingénieurs.

En tète de Tarmée figuraient les gardes du corps. Troupe de (Tarade, les gardes du corps n'étaient guère, sous les prédécesseurs de Louis XIV, soldat»que de nom. Chargés du service intérieur du palais, ils accompagnaient

HISTOIRE DE VAUBAK.

le

aai.s s 'appî

■..yagcs rat. Louvois

u l'escortaient dans les cerémo- 1 fit une garde d'clile, composée

des hommes les plus aguerris de l'armée. La condition de noblesse n'était point exigée d'une façon absolue pour l'admission; mais les gardes du corps se recrutaient presque exclusivemeut pnrmi les f>eutiIsliommes. Nul n'y était admis s'il n'avait vingt-huit ans et s'il n'avait servi au moins deux années. La duiée de l'engagement était de quatre ans '. Les capitaines étaient clioisis parmi les marécbaux de France, et tous les chefs avaient le rang d'ofïiciers généraux; ils n'achetaient ni ne vendaient leurs charges, qui étaient données par le roi aux plus méritants.

Immédiatement après les gardes du corps, marchaient les chcvau-légcrs de la garde, la compagnie des gendarmes à cheval et les uiousc|uetaires, qui combattaient

[i les circonstances. Ces c

h cheval ou à pied maient dans le principe la maison du roi. Mais à la suite des nombreusi's campagnes entreprises sous Louis XIV et de l'cxtennioii des cadres qui en fut la conséquence, la gendarmerie et les régiment.s appartenant aux princes du sang furent admis à former la garde du roi, qui, par ces adjonctions suceeiisives, formait un effectif de quatre mille cavaliers environ.

Les gardes trançaLses et les gardes suisses, commandées par des généraux appartenant à la plus haute noblesse du royaume, constituaient un corps d'élite comptant parmi ses privilèges le périlleux honneur de marcher à l'ennemi immédiatement après la maison du roi. Les

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f^iments de cavalerie et d'infanterie, dont le nombre vaait suivant les besoins de la guerre, formaient le gros de armée. Entre la cavcilerie et Tin&nterie, la séparation lait profonde. Le premier de ces corps, recruté principalement parmi les gentilsliommes et les cadets, jouissait Tune considération infiniment plus grande que Tinfanterie, dont le rôle sur les champs de bataille fut longtemps effacé. L'artillerie constituait un corps absolument distinct de Fermée. La charge de grand maître était plutôt une fonction civile qu'un emploi militaire, et les officiers naraient le rang et le titrq d'officiers de l'armée que par Toie d'assimilation. Le grand maître de l'artillerie ne rcleyait que du roi , et en campagne il ne reconnaissait rautorité d'aucun des généraux. C'était, à vrai dire, plutôt un entrepreneur qui , moyennant une somme convenue, ^'engageait à fournir à l'armée un certain nombre de batteries, qu'un soldat concourant à l'action générale. C'était lui qui entreprenait à forfait la construction et l'entretien des batteries d'une place assiégée ou d'une armée assiégeante. Le prix des travaux était tarifé à la toise après expertise, et chaque coup de canon était payé sui- ▼ant une convention spéciale. Après la prise d'une ville, appartenaient de droit au grand maître tous les objets de caivre, de fer et de fonte que contenait la place. Dans la pratique, une transaction intervenait, et les habitants rachetaient, moyennant une somme d'argent payée comptant, la propriété de leurs cloches et de leurs ustensiles de ménage. Ce singulier état de choses se perpétua jusqu'en 1776, et il ne fellut rien moins que l'indomptable ténacité de LouTois et plusieurs arrêtés du roi pour assimiler l'artillerie à Tannée régulière.

Jusque dans les premières années de ce siècle, les conducteurs d'artillerie n^appartenaient pas à Tarmëe. Ils étaient recrutés pour les besoins d'une caLtnpBgne et recevaient un salaire variant selon les difficultés ou la durée de la campagne. Il est à peine nécessaire de fiedre remarquer combien cette organisation était vicieuse. Ces hommes, qui n* étaient retenus par aucune considération d'honneur et de discipline, ne pensaient qu'à ménager leurs chevaux et à sauver leur vie. Trop souvent, au moment d'une action décisive , ces conducteurs coupaient les traits et s'enfuyaient en jetant partout la confusion et l'épouvante. Napoléon I" assimila les conducteurs d'artillerie aux canonniers ordinaires, et les soumit aux mêmes obligations.

Avant Louis XIY , le corps des ingénieurs n'avait qu'une existence précaire et des attributions intermittentes. Le roi mettait-il le siège devant une place, on détachait quelques officiers subalternes de l'infanterie qui étaient chargés de la conduite des ti*avaux. La ville prise ou le siège levé, ces officiers rentraient dans leur régiment avec le titre d'ingénieur, qui ne leur donnait droit à aucun avantage. Le grade d'ingénieur, n'équivalait que par assimilation aux grades de l'armée. Si le régiment était dissous, comme cela arrivait fréquemment après une campagne, les ingénieurs étaient licenciés. C'est ainsi qu'après la paix de Nimègue, Louvois obligea tous les ingénieurs qui avaient obtenu la faveur d'acheter une compagnie à s'en défaire. Et cependant le service des ingénieurs était regardé comme le service le plus meurtrier de l'armée. Vauban nous a laissé de leurs misères et de leurs travaux un tableau saisissant.

HISTOIRE DE VAUBAN. îl

« Il n'y avait, écrit-il en 1701 ', autrefois rien de plus rare en France que les gens de cette profession, et le peu qu il y en avait subsistait si peu de temps qu'il était encore plus rare d'en voir qui eussent vu cinq ou six sièges, et encore plus qui en eussent tant vu sans y avoir reçu beaucoup de blessures qui, les mettant hors de service dès le commencement ou le milieu d'un siège, les empêchaient d'en voir la fin, et par conséquent de s'y rendre savants : cela, joint à bien d'autres défauts dans lesquels OD tombait journellement, ne contribuait pas peu à la longueur des sièges et aux pertes considérables qu'on y disait.

«Je me souviens qu'à celui de Montmédy, où il n'y avait que sept cents hommes de garnison qui furent assiégés par une armée de dix mille hommes, que de quatre que nous étions au commencement du siège destinés à la conduite des travaux, je me trouvai le seul, cinq à six jours après Touverture de la tranchée, qui en dura quarante-six, pendant lesquels nous eûmes treize cents hommes de tués et dix-huit cents blessés , de compte fiait à l'hôpital, sans y comprendre plus de deux cents qui n'y furent pas ; car dans ces temps-là, les hôpitaux étant fort mal administrés, il n'y avait que ceux qui ne pouvaient faire autrement, et pas un de ceux qui n'étaient que légèrement blessa; il faut avouer que c'était acheter les places bien cher. «... Sa Majesté ayant reconnu par elle-même combien il lui était nécessaire d'avoir des gens éclairés capables de la servir dans les sièges et dans les places, elle a mis sur pied et entretenu un bon nombre d'ingénieurs , quan-

1 Traité des aUaiftifS de$ places*

tité de gens s' étant jetés dans cette profession attirés par ses bienfeits et par la distinction qu'ils y ont trouvée , de sorte que, bien qu'on en tue ou estropie beaucoup encore, le roi n'en manque pas, et l'on ne fait point de siéçe depuis longtemps, qu'il ne s'y trouve des trente-six ou quarante, qu'on sépare ordinairement en six brigades de six ou sept chacune, afin que chaque attaque en puisse avoir trois, qui se relèvent alternativement toutes* les vingtquatre heures, ce qui fait que jamais la tranchée n'est sans ingénieurs, lesquels, se partageant les soins du travail, font qu'il va toujours, et qu'il n'y a pas^une heurç de perdue... Il y a autant de brigadiers que de brigades, lesquels ont chacun leur sous-brigadier, qui commande aux autres en second, et qui, avec le brigadier, distribue le travail à toute la brigade. Tous se doivent relayer tour à tour, parce qu'il n'y a guère d'hommes, si robustes soient-ils, qui puissent soutenir un aussi grand travail que le leur, trente heures durant ; car, pour bien s'acquitter de leurs fonctions, le jour qu'ils relèvent, ils doivent aller dès les dix à onze heures du matin à la tranchée avec les principaux reconnaître ce qu'ils auront à foire, et régler leurs dispositions, pour ensuite distribuer les travailleurs qui leur sont donnés, selon les besoins qu'ils ont reconnu en avoir : après quoi ils vont les recevoir aux rendez-vous, où ils se payent suivant les dispositions qu'ils ont foites ; ils peuvent bien se partager et se relayer la nuit et le jour, mais ils ne doivent jamais quitter la tranchée, que ceux qui les relèvent ne soient arrivés et qu'ils ne leur aient consigné le travail. »

Peu estimés de leurs camarades qui ne voulaient pas voir en eux des soldats, exposés à tous les dangers, rebu-

HISTOIRE DE VAUBAIf. 23

tés par les difHcuItës d'une carrière sans issue, les ingénieurs ne trouvaient même pas dans une augmentation de solde une compensation à tant de déboires. Ainsi, d'après un ëtat des ingénieurs dressé en 16(^8, c'est-à-dire après les améliorations apportées par Yauban et Louvois , nous TOTons que six directeurs, Robelin père, Mesgrigny, Felley, Richerand, Niquet et Ferry, qui tous se sont signalés par d'incomparables services', reçoivent six mille livres de traitement; les autres directeurs, de deux mille quatre cents à cinq mille quatre cents. Le traitement des ingénieurs ordinaires variait de sept cent vingt à trois mille six cents livres. Il est juste d'ajouter que les ingénieurs étaient logés dans les bâtiments de l'État, ou aux dépens des yilles dans lesquelles ils étaient employés , ainsi que le témoignent plusieurs ordres semblables à celui que cite le colonel Augoyat ' .

Précaire pendant la paix, le métier d'ingénieur devient intolérable à la guerre. Soumis à tous les caprices des généraux, qui ne leur laissent aucune initiative et font retomber sur eux le poids des fautes commises, ce sont véritablement les martyrs de l'infanterie ".

«Non-seulement on ne les consulte pas, écrit Vauban, mais ils sont souvent obligés de suivre les sentiments d'autrui et de travailler sur des pas étrangers, d'où s'ensuit que toutes leurs fonctions se réduisent à la conduite de quelques sapes et à poser des travailleurs sur des ali-

* ■ De la part du roi, il est ordonné au sieur X..., intendant, de faire loger les ingénieurs aux dépens de la ville, comme il se pratique dans Cooces les places on Sa Majesté fait travailler, et chacun a proportion de son différent caractère. »

^ Eipréssion de Vauban.

gnements tracés par d'autres, qui, la plupart du temps, ne savent ce qu'ils font. Quoique ce traitement ne soit pas égal à tous, et qu'il s'en trouve quelquefois d'une capacité assez grande et d'un courage assez relevé pour ne se vouloir soumettre qu'à la raison, si est-ce qu'il y en a peu qui puissent se dispenser d'obéir à un lieutenant général demi-savant, qui a Fautorité en main, parce qu'étant maître de la tranchée, il présume que tout doit dépendre de lui, et qu'il y va du sien d'autoriser ses opinions et de les faire prévaloir à celles des autres. Je ne prétends pas parla excuser les ingénieurs ; au contraire, je trouve leur inapplication blâmable pour n'avoir pas plus travaillé à purger la tranchée d'une infinité de fautes qui s'y commettent'.»

Améliorer la situation des ingénieurs, qu'il regardait comme ses camarades et auxquels il portait une affection presque paternelle, fut pour Vauban, pendant tout le cours de sa carrière, une constante préoccupation. Non content de leur abandonner d'importantes sommes d'argent, ce qui, selon son expression, n'était qu'une manière de restituer ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi, il saisissait avec empressement toutes les occasions pour les relever aux yeux de l'armée et à leurs propres yeux. Sa correspondance est pleine de détails touchants à ce sujet.

En J-764, il sollicite une grâce pour un de ses subordonnés et écrit à Louvois : « Cela ferait un effet merveilleux parmi ses camarades, qui sont si bien persuadés qu'on ne leur veut point donner d'élévation qu'il est comme infaillible que vous perdrez partie des principaux après cette campagne , si vous n'avantagez quelqu'un des plus

I Vauban à Louvois. Correspondance. (Dépôt de la guerre.)

considérables ; que si tous le faites, et qu'il paraisse que

le roi en fait une distinction avantageuse, il n'y aura point

dlionnéte homme qui ne s'en veuille mêler * . » Quelques années après, il s'adresse, le 7 janvier 1701, à

M. Le Peletier, directeur général des fortifications, afin d'obtenir une gratification pour les plus méritants de ses aides :

« S'il y a quelque revenant bon, écrit-il, de l'an passé, par mort d'ingénieurs ou autrement, je vous prie de vous souvenir des plus pauvres. Nous en avons à six cents livres, qui ont bien de la peine à subsister , et notamment dans un pays comme celui-ci (Toulon), où l'on vend le bois à la livre et où tout est plus cher, sans comparaison, qu'à Paris. Vous savez mieux qu'un autre que la nécessité fiaiit beaucoup de fripons qui, sans elle, seraient de fort honnêtes gens.

« Vous avez le sieur Bonvoisin, à Colmar, pays du diable, qui n'a que sept cent vingt livres; le Nègre, à Briançon, qui n'en a pas davantage ; Gombat et Guirault, i Antibes, qui n'ont chacun que six cents livres ; Martin, joli garçon , à Dieppe, six cents livres^ et plusieurs autres çà et là , qui en ont d'autant plus besoin que j'apprends qu'ils sont presque tous mariés. »

À quoi M. Le Peletier répondait :

«Je conviens avec vous que les ingénieurs qui n'ont que

six cents à sept cents livres d'appointements sont à plaindre.

Les lieutenants d'infanterie, parmi lesquels il y en a grand

nombre de gentilshommes, le sont encore plus qu'eux,

parce qu'ils ont beaucoup moins ; et toutes les fois qu'il

1 Dépôt de la guerre, 4 avril 1674.

s'agit de distribuer quelque augmentation d'appoinU inents, je me trouve embarrassé entre les derniers ing^ nicurs, qui à peine ont de quoi vivre, mais qui n'ont encore rien mérite par leurs ser\'ices, et les anciens, qui serrent depuis longtemps avec honneur et distinction, et qui croient mieux mériter que leurs appointements soient augmentés, puisque c'est presque Tunique récompense que vous et moi pouvons leur procurer*. »

En présence des difficultés que présentait la carrière d'ingénieurs on nedoitpas s'étonner si ceux-ci cbercliaient, par tous les moyens possibles, à sortir d'une situationsani issue. Vauban lui-même, si épris de sa profession, ne peut se décider à les blâmer de cette détermination.

o Le métier est grand et très-noble, écrit-il; maisilmérite un génie fait exprès et l'application continuelle de plusieurs années ; et c'est en quoi la nature et la vigueur de nos sièges s'accordent très-rarement. Disons de plus qu'il y a peu de gens qui se proposent de foire ce métier toute leur vie. Un homme d'esprit qui a de l'ambition porte ordinairement ses pensées plus loin et à un état plus commode, et ne le considère que comme un moyen de lui fociliter l'entrée à des charges plus élevées. Outre que cet emploi demande un grand fonds de capacité pour pouvoir s'y distinguer, étant très-dangereux, très-pénible, peu honoré et encore moins récomj)ensé, il est très-facile de s'en rebuter*. »

Et cependant, de toutes lés branches de l'état militaire, l'arme du génie était celle qui exigeait — surtout au temps

* Vauban à Louvois.

2 Traité de C attaque et de la défense des places.

de Louis XIV, où la guerre n'était qu'une longue suite de si^es, — la plus grande somme d'eflforts et de travaux. Quelques années passées sous les drapeaux suffisaient pour former des officiers d'in6anterie ou de cavalerie, (audis que l'ingénieur n avait pas assez de sa vie entière pour acquérir les connaissances variées de sa profession et se tenir au courant des changements et des perfectionnements de la science des fortifications. La paix pour lui n'était pas un temps de repos. Bien au contraire. A peine la place qu'il avait tant contribué à prendre était-elle rendue, qu'il devait réparer les dégâts du siège, relever les fortifications, construire des redoutes, agrandit* les défenses et assumer dans tous ses travaux une effrayante responsabilité. Écoutons Vauban qui énumère en termes admirables les qualités que doit acquérir celui qui aspire au titre d'ingénieur. La lettre de Yauban est un peu longue , mais elle mérite d'être citée tout entière.

« Puisque je suis sur ce chapitre, écrit-il à Louvois , il faut que je vous j&sse voir la différence de ceux qui savent bâtir, et de ceux qui ne savent qu'attaquer des places. Il ny a point d'officier qui ait un peu de bon sens que je ne puisse rendre capable de la conduite d'une tranchée, d'un logement de contrescarpe, d'une descente de fossé, attachement de mineur, etc., en trois sièges un peu raisonnables ; mais un bon bâtisseur ne se foit qu'en quinze ou Tingt ans d'application ; encore faut-il qu'il soit employé à- différentes choses et qu'il soit homme de grande application. Nous en avons présentement une assez bonne quantité de ceux qui sont propres aux sièges, mais très-peu qui entendent bien le bâtiment, et encore

moins de ceux qui entendent Tun et Tautre ; cela fait que je les épargne tant que je puis ; car si vous saviez la peine que j'ai tous les jours à corriger et à cacher les fautes des uns et des autres, je vous ferais pitié. Quand on peutpar^ venir à se rendre bien intelligent dans les ouvrages et dans les sièges, et à être bon officier d'infanterie, cela fieiit la perfection du métier. Mesgrigny et Ghoisy possèdent assez bien ces trois parties-là; mais M. de Ghoisy n'est plus portatif ( il est goutteux), et l'autre n'est point fort sur les projets, mais en récompense il entend les ouvrages mieux qu'aucun homme du royaume ; il est fort brave homme d'ailleurs, et ne manque aucunement d'intelli^ gence; mais je l'épargne, autant que je puis, par la raison que son pareil ne se retrouverait pas.

a Le génie est un métier au-dessus de nos forces ; il embrasse trop de choses pour qu'un homme le puisse posséder dans un souverain degré de perfection. J'ai assez bonne opinion de moi pour me croire un des plus forts de la troupe, et capable de faire la leçon aux plus habiles, et avec tout cela, quand je m'examine, je ne me trouve qu'un demi-ingénieur, après quarante ans de très-forte application et de la plus grande expérience qui fut jamais. La gloire en est à présent à Celui qui m'a sauvé et laissé vivre jusqu'à présent. »

Les ingénieurs n'avaient pas sous leurs ordres des soldats spéciaux. C'est en vain que Yauban ne cesse de réclamer la formation d'un corps de sapeurs et fait valoir lesraisons les meilleures pour appuyer sa demande : sa voix n'est pas écoutée, ou on ne lui donne qu'une insuffisante 8atis£BCtion.

La formation des compagnies de mineurs se fit moins

HISTOIRE DE VAUBAN. î»

attendre que celle des sapeurs. En 1679, Louis XIY créa ane compagnie de mineurs qui, sous le commandement de Goallon et ensuite sous les ordres de Vallon, rendit d'inappréciables services.

En 1672, Vauban écrit à Louvois pour lui proposer la formation d^un régiment de vingt compagnies qui se serait appelé régiment de la tranchée, et qui aurait été exclusi- Tement commandé par des ingénieurs. Dans le cas où la formation d^un régiment entier entraînerait trop de difficaltés, Vauban demande au moins la création d'une compagnie de sapeurs dans chaque régiment d'infanterie. Louvois n'agréa qu'une partie des réformes proposées. « Je suis fort d'aris, répondit-il, de la compagnie que TOUS me proposez pour le sieur Paul; mais il faut être un peu de loisir pour cela, et ce sera, à mon sens, un des corps du régiment des ingénieurs que le roi a envie de mettre sur pied au premier loisir '. » Vauban ne se rebuta pas, et en 1675 il proposa de nouveau son projet avec quelques modifications. Mais Louvois n'y donna point suite. La paix de Nimègue, et les réductions dans l'effectif des troupes qui en furent la suite, firent ajourner indéfiniment la création d'un corps spécial pour l'attaque ou la défense des places.

Vauban eut au moins la satisfaction de iBaire donner aux ingénieurs l'organisation qui leur manquait. Le 6 novembre 1675 il avait écrit à Louvois pour lui proposer de diviser les ingénieurs en deux classes : « Gomme il y a beaucoup d'ingénieurs, disait-il, qui n'ont qu'autant de capacité qu'il leur en faut pour exécuter ce qu'on leur

^ Loatoii 4 Yaubtii, (D^t de la gaerre.)

<fira dans un siège, je serais d'avis de les diviser en dea x classes, savoir, ordinaires et extraordinaires. Les ordinaires? seraient ceux qui seraient pourvus du roi et jouiraient de la paye ordinaire, qu'on leur aurait une fois réglée; elles extraordinaires, ceux à qui Ton aurait donné des charges dans Finfanterie qui, en cas de paLx,' leur seraient conservées par préférence, et qui toucheraient une pension modi([ue, mais bien payée. Quand on aurait besoin de ceux-ci, oh leur pourrait donner des appointements extraordinaires qui ne dureraient qu'autant qu'on aurait besoin d'eux, et, quand on les ferait servir en eampagne, * on pourrait aussi y faire marcher leurs compagnies, qui apparemment seront toujours bonnes. « Louvois accueillit les^propositions de Yauban, et formula ainsi sa décision : « Il 6[iut (aire deux états des ingénieurs, l'un de ceux que Ton emploiera à la construction des places, et dont le nombre se réglera suivant les besoins que Ton en aura; et l'autre de ceux auxquels le roi donnera quatre ou cinq cents livres de pension, outre les appointements de capitaine ; moyennant quoi, ils seront obligés de venir aux sièges lorsqu'ils y seront mandés, et ils recevront, lors* qu'ils serviront, leurs appointements sur le pied de campagne. »

Certes, l'organisation du corps des ingénieurs ainsi réglée n'était point parfiaiite, et elle dut être dans la suite profondément modifiée. Mais le principe de la séparation était admis, et les ingénieurs cessaient d'être, au moins théoriquement, à la merci des caprices ou des injustices des généraux. C'est à ce titre que Yauban peut être regardé comme le créateur du corps du génie militaire.

Bien des résistances s'opposèrent à la réalisation des

HISTOIRE DE YAUBAISl. 31

ordres de Louvois, et l'organisation du corps des ingénieurs laissa longtemps à désirer. Mais la gloire de Vauban n en est que plus grande, puisque avec des moyens insuffisants il sut accomplir de si grandes choses ' . .

Les sièges de Landrecies, Gondé et Saint--Ghislain, dont Yauban condtmit les attaques pendant les derniers mois die Tannée 16p5, ne furent marqués par aucun incident notable. Un simple investissement suffit pour amener à capitulation la place de Landrecies, et les deux autres villes se rendirent après trois jours de blocus sans qu'il fût besoin d'ouvrir la tranchée ni de tirer le canon .

La campagne de 1656 s'ouvrit par le siège de Yalen- *

ciennes, alors au pouvoir des Espagnols. Les troupes royales étaient divisées en deux corps : le premier, sous les ordres du maréchal de la Ferté , occupait la position de Saintr-Amand au nord de la ville , et le second, com-' mandé par Turenne, était campé au Quesnoy. Le maré^ cbal de la Ferté commença par assurer les communications entre les deux corps d'armée, en &isant construire une chaussée à travers la prairie marécageuse qui séparait les deux camps. L'établissement de cette chaussée était une grande faute. Si les conseils de Yauban avaient été suivis , on aurait évité ce travail long et difficile qui occupait une grande partie des troupes d'attaque , en établissant un pont de chevalets « qui aurait été fait en huit jours de temps, et cela d'autant plus facilement que le bois ne manquait pas^' » .

1 Consulter sur rorganisation des armées le savant ouvrage de M. Camille Rousset : histoire de Louvoisy t. I*'.

' Vaubar, Mémoire pour servir (^instruction dans la conduite des sièges.

Au premier bruit de rinyeâtissement de Yalencieiuies, Gondé était accouru à la tète de son armée composée de quelques régiments français renforcés d'éléments espt- j gnols et lorrains. Habile à proBter des &utes de ses adrer ; saires, Gondé s'établit fortement sur une hauteur que les troupes de la Ferté avaient négligé d'occuper et de laquelle il peut suivre, sans courir le risque aétre inquiété, tous les mouvements des assiégeants. Après quelques jours employés è reconnaître le terrain, Gondé comprit qu'il fallait profiter de l'indécision de la Ferté et de Tioipuissance de son armée^ pour frapper un coup décisif. Le 13 juillet, il prend toutes ses dispositions pour l'attaque. Afin de donner un plus large front de bataille à ses troupes, trois ponts de bateaux sont, par ses ordres, jetés sur l'Escaut, et en même temps Gondé envoie des courriers au gouverneur de la ville, M. de Bournonville , pour l'avertir du moment précis de l'attaque. Il loi donne Tordre de sortir de la place avec le gros de ses forces et de tomber sur les derrières des assiégeants peu* dant que lui les attirera de son côté. Assuré que ces iiH structions sont parvenues au gouverneur, M. le Prince fait ouvrir les écluses qui retenaient les eaux de l'Escaut. En quelques heures la plaine est inondée, et les eaux couvrent la digue. Dès lors^ toute communication entre le camp de la Ferté et Tarmée de Turenne est impossible. L'année royale , divisée en deux fractions , est impuissante à tenir léte aux forces combinées des alliés.

Dans la mut du 15 au 16 juillet, Tarmée ennemie, sons les ordres de Gondé et de don Juan d'Autriche , fond sur les tn>upes de la Ferté; celles-ci « ne s'attendant pas à une attaque aussi prompte, avaient négligé de se garder.

irpris au milieu de leur sommeil, les gardes-françaises, »rmant la première ligne de bataille, sont forcés dans Kurs retranchements et se replient en désordre sur la aTalerie. La Ferté rallie à grand'peine dix-huit esca^ irons, et s'avance au-devant des alliés. Soudain, une palûque se déclare dans les rangs des cavaliers ; ils tournent Iride , s'enfuient dans la direction de la digue , et s'aperçoiYent alors que celle-ci est submergée. Toute communication avec Tarmée de Turenne leur est coupée. Les premiers rangs veulent revenir sur leurs pas , mais ils ne peuvent se frayer un chemin à travers la foule compacte des fantassins et des cavaliers qui se pressent aux abords de la digne. Écrasés ou culbutés par le flot toujours grossissant des fuyards, les dragons roulent péle-méle avec leurs chevaux du haut de Tescarpement , et se brisent en tombant. Les troupes de Gondé poussent les fuyards Tépée dans les reins et en font un grand carnage. Cerné par une troupe d^ Espagnols, la Ferté est sur le point d'être enlevé; mais son capitaine des gardes le dégage, le couvre de son corps et tombe foudroyé par un coup de feu destiné au maréchal.

Au lever du jour, Gondé était mattre du terrain : les troupes royales, rompues et forcées sur tous les points, fuyaient en désordre, abandonnant quatre mille prisonniers et on grand nombre de morts et de blessés. Cependant la lîctoire des alliés n'était pas complète. Les troupes de Turenne , qui n'avaient pu prendre aucune part à Taction, restaient intactes. Sans perdre de temps, Gondé se met à leur poursuite. Déjà Turenne avait battu en retraite. Replié sur le Quesnoy, il occupait une excellente position nx}iégée par le bois de Mormaux et une petite rivière

L'ensemble des troupes de Turenne formait un effectif de huit mille hommes , force plus que suffisante pour lutter contre des troupes peu supérieures en nombre et fatiguées par une nuit de combat. Mais la panique, qui s'était emparée des troupes de la Ferté, avait gagné les soldats de Turenne. Si Gondé brusquait Tattaque, c'en était fait probablement de Tarmée du roi. Heureusement', les alliés hésitèrent. Ce répit permit aux troupes de Turenne de reprendre leur sang-froid; quelques escarmouches de cavalerie dans lesquelles elles eurent le dessus, et la ferme attitude de leur chef, achevèrent de leur rendre la confiance.

La journée du 28 juillet se passa sans mouvement offensif de la part des Espagnols. Alors Turenne, avec la pénétration du génie, devina que cette inaction cachait un piège ; il comprit que les troupes qu'il avait devant lui servaient à faûre diversion pour masquer un mouvement sur la place de Gondé. Sans hésiter, il fit filer sur Gondé une partie de sa cavalerie avec des vivres pour ravitailler cette place que M. de la Ferté avait eu Timprudencede dégarnir. L'événement vint confirmer ses prévisions. Le 20 juillet, les troupes espagnoles s'ébranlèrent comme pour livrer la bataille , et Turenne se disposa à recevoir le choc. Mais, après quelques mouvements, les alliés laissèrent le champ libre et se dirigèrent sur Gondé dont l'investissement était déjà commencé.

Yauban a porté sur le siège de Yalenciennes et les opérations de M. de la Ferté un jugement sévère. Dans son Mémoire pour servir d'instruction à la conduite des sièges, il cite le siège de Yalenciennes comme une des opérations les plus mal dirigées dont il ait gardé le souve-

HISTOIRE DE VAUBAM. 35

lûr. «Il n^ést*pas concevable, écrit-il, combien les Français y firent de Eautes ; jamais lignes ne furent plus mal bites et plus mal ordonnées , et jamais ouvrage plus mal imaginé que la digue à laquelle on travailla prodigieusement pendant tout le siège , et qui n^était pas encore achevée lorsqu^on fut obligé de le lever. Les Espagnols ne firent pas de même ; pour cette fois , ils agirent en véritables gens d'esprit et de coeur, et nous tout le contraire. » Puis il critique avec amertume le choix du point d'attaque dirigée sur la partie la mieux fortifiée de la place, et l'inaction du maréchal en présence des mouvements de Gondé. «Enfin, ajoute-t-il, comme si Ton eût appréhendé de ne pas avoir assez failli, on eut rimprudence de dégarnir tellement Gondé de toutes les munitions qu'un mois après la levée du siège de Vaienciennes , cette place, pour lors le plus beau poste que le roi avait dans le Pays-Bas , fut contrainte de se rendre par la famine à un ennemi qui, par d'autres Toies, n'eût peut-être pas osé la regarder. »

Hàtons-nous d'ajouter que si Yauban savait reconnaître avec une si impitoyable perspicacité les fautes de ses supérieurs, il savait aussi exécuter, avec la plus entière abnégation, les ordres qui lui étaient donnés. Grièvement blessé au commencement du siège de Yalenciennes , il liit transporté à l'hôpital de Gondé. Il était encore dans cette place lorsque les Espagnols vinrent en faire le blocus, j^lalgré ses souf&ances, il voulut reprendre son ser- ^ce. Tant que dura le siège, il se fit porter sur les points les plus menacés , donnant ses instructions , prodiguant ses conseils, encourageant tout le monde par son exemple. Tant d'efforts furent malheureusement stériles. Après un

HISTOIRE DE VAOBAN.

e fut obligée de se'

inrestissement de quinze rendre faute de vivres.

Trahi par la fortune ai réclial de la Ferte prit :

qu'il Investit le 12 juin 1G57. Après quelques jours employés à reconnaître la place, on résolut de faire une double attaque, la première, commandée par M. d'Uselles

siège de Valeuciennes , le ma- . revanche devant Montmédy,

Cla

■vUle et,

ayant pi)ur ingénieur ordre, Vaubani la seconde, dirigée par M. de Navailles. La ville, attaquée par deux eôté;> à la fois, Bt peu de résistance et se rendit après un simulacre de défense. L'armée espagnole évacua la ville et se renferma dans la citadelle. Alors commença une série d'opérations difficiles et dangereuses dans lesquelles périrent plus de dru\ mille des nôtres. Le terrain était absolument découvert, et le roc sur lequel reposait la citadelle ne pouvait être entamé par I.H sape. 11 fallait apporter, uu prix de mille fatigues, des sacs à terre et des fascines pour abriter les travailleurs. Encouragés par la présence du roi qui venait presque tous les jours visiter les travaux d'approche, les soldats firent des prodiges d'activité et d'audace. Enfin, après quarante-six jours de tranchée ouverte, la citadelle fut emportée. « Elle le pouvait être en quinze jours si elle eût été bien attaquée », selon le témoignage de Vauban, qui se rendait compte de toutes les fautes commises par des chefs présomptueux ou inexpérimentés. Ce siège nous avait coûté beaucoup de monde, et les ingénieurs avaient particulièrement souffert.

Le maréchal de la Ferté, désireux de s'attacher un officier du mérite de Vauban, lui fit présent d'une compagnie dans le régiment dont il était propriétaire. Digne

^compense de sa belle conduite pendant toute la durëe Ju siège, et des quatre blessures qu'il avait reçues en dîrifeant les travaux.

Vauban accompagna M. de la Ferté en Lorraine et prit jamison dans les environs de Nancy. Son repos fut de courte durée. Rappelé en Flandre par Turenne, qui venait de mettre le siège devant Mardyck , il rejoignit l'armée d'investissement au commencement du mois de septembre lo57. La tranchée fut ouverte le 30 septembre; deux jours après , une batterie réduisait un fort qui protégeait la ville, tandis que les travaux d'approche, vigoureusement conduits, s'étendaient jusqu'au pied du corps de la place composé de quatre bastions revêtus de briques. Le 3 octobre , le gouverneur demanda à capituler à la condition que la garnison sortirait le lendemain avec les honneurs de la guerre. Turenne accepta cette proposition, et le lendemain nos troupes entrèrent dans la place. Chai^^é de réparer les fortifications et d'augmenter les travaux de défense , Vauban demeura à Mardyck pendant tout l'hiver de 1658 et ne rejoignit son régiment de la Perte que dans les premiers jours du printemps. Deux mois après son retour en Lorraine, il recevait l'ordre de rejoindre l'armée de Turenne et de diriger en chef les opérations contre Gravelines dont le siège avait été résolu ^ la suite d'un conseil de guerre tenu à Montcassel entre e roi, le cardinal de Mazarin, Turenne et la Ferté.

Située près de la mer, entre Calais et Dunkerque , prônée par la rivière d' Aa et par de bonnes fortifications , éfèndue par une garnison de trois mille hommes, la ville ? Gravelines était regardée comme un des points les plus iportants des Pays-Bas. Ce qui ajoutait encore à la dif"

38 HISTOIBE DE VAUBAN.

fîculté de l'enlrepnse, c'est (|u'à ia première nouvelle de l'approche des troupes royales, les habitants avaient ouvert les écluses et inondé les ahords sur une jjrande ëtendue de terrain.

Le7 août, l'investissement étaitterminé.Vauban ouvrit la tranchée, qui en trois jours fut poussée jusqu'à deu\ cents mètres du chemin couvert. Le 12, nos Iroupes emportèrent le chemin couvert et parvinrent à s'y loper. Jusqu'au 21, on continua les travaux avec une peine infinie; l'inondation avait détrempé le sol ; on avançait lentement, mais sûrement et sans perdre beaucoup de monde, tant les mesures étaient bien prises pour protéger la vie des hommes. Les redoutes enlevées, lesassiégésétaltlirent des batteries sur le chemin couvert, et ouviirent le feu contre la place. Dans la nuit du 26 au 27, on était si près des murailles que l'on attacha le mineur sur deux points différents. L'ennemi ne jugea pas à propos de prolonger une lutte dont l'Issue ne pouvait plus être douteuse, et demanda à capituler. Le 27, les articles de la capitulation furent débattus et signés par Mazarin, qui avait suivi de très-près le:> opéralions du siège. Le lendemain, le cardinal foisait son entrée solennelle dans la ville conquise. La tranchée avait été ouverte pendant vingl-dcux jours.

Aussitôt après la reddition de Gravelines, Turenne courut investir la petite ville d'Oudenarde. Vauban l'accompagnait. Sans laisser aux assiégés le temps de se reconnaître, Il ouvrit la tranchée, et, deux jours après, la ville

se rendait à discrétion. Ce siège, fort j

mportant en

lui-même, falUitcependantcompromettre l'avenir de Vauban. Surpris par un parti espagnol, alors qu'il reconnaissait les abords de la place, il fiit tail prisonnier. Ilelàcbé

d'abord sur parole, il ne tarda pas à être régulièrement

échangé, Oo était alors vers le milieu du mois de septembre. Tu-

reone résolut de clore la campag;ne par le siège d'Ypres.

Vauban fut chargé de diriger en chef les travaux de circonralIatioDy qui, comme à Gra vélines, présentaient de sérieuse difficultés à cause des inondations et de la nature marécageuse du terrain. Ouverte dans la nuit du 1 9 au 20 octobre, la tranchée fut poussée, en trois jours, jusqu'au pied du chemin couvert. Dans la nuit du 24, les assiégeants enlcYèrent cet ouvrage et parvinrent à s'y loger, malgré une résistance opiniâtre des ennemis. Le lendemain. Turenne disposa ses troupes pour Tassant ; mais avant que le signal de Tattaque fût donné, on entendit battre la chamade, et, quelques instants après, un parlementaire sortait de la place pour traiter des conditions de la capitulation. Turenne, toujours généreux, accorda au gouverneur et à son armée les honneurs de la guerre. La garnison sortit de la place avec armes et bagages.

La prise d'Ypres termina glorieusement cette glorieuse campagne de 1658, qui n'avait été, pour l'armée de Turenne , qu'une longue suite de succès auxquels Vauban avait contribué pour une large part. Le cardinal deMazarin n'eût gardé d'oublier le jeune cadet de Sainte- Menehould, dont la conversion lui faisait honneur. Il le manda au quartier royal, s'entretint longtemps avec lui, ■legracieusa fort, et, quoique naturellement peu libéral, lai donna une honnête gratification et le flatta de l'espoir d'une lieutenance aux gardes * » . Vauban se montra très-

^ Abrégé des services du maréchal de Vaubmum

sensible aux attentions du tout-puissant cardinal, mais il devait attendre bien longtemps encore le grade promisi car il ne fut nommé lieutenant aux gardes que dix années après, en ]668, à la suite du siège de Philisbourg. Il quitta Tarmée de Turenne et réjoignit son r^ ment de Lorraine, cantonné près de Toul. Le service de sa compagnie, le travail, et Tétude attentive des besoins et des ressources des populations au milieu desquelles il vivait, absorbèrent tous ses instants. A aucune époque de sa carrière il ne connut les heures pesantes de la vie de garnison. En pleine paix, il se préparait par des études sérieuses, et par une vie active aux rudes labeurs de h guerre. Aussi, quand Theure de Faction aura sonné, ses che& le trouveront armé pour la lutte et prêt à mener à bien les entreprises qui demandent plus d'expérience et de sang-fn>id qu'on serait en droit den exiger d'un si jeune officier. .

Au printemps de Tannée lC»iS9, alors que les troupes se disposaient à n^preudn^ la campagne, Mazarin ouvritpubliquement les nêgi>oiatiou> depuis longtemps pendantes dvec r Espace pour la conclusion de la paix. Les pourjvEf^.ers turvut plus longs qu'on ne s"v serait attendu, de la part vî< jen> ayant une égale impatience d'en finir. Le 1^ loA: seulement Maxarin entra en c^>iifereDce avec le =:i-:>cre e^viira "' Louis nîe Han.v i.itiKrde de> Faisans. au Tt:>:^ci ie Ja Bx&iNS'.a La eiwore. de =>,^cTeIîe< difficultés >^rj'.rvr;î iVoie cesutr^sàji:: i etn? r^carC: ii&n» t-:>tts ses r:<i^^^eia-fC5> rt a tfcnr '."neN^i ie î* rcuaicîpaoté de

irétentions qu^il regardait comme contraires à la sûretë de FÉtat et grosses de complications dans l'avenir. Les Gonfërences se prolongèrent pendant près de trois mois, et la paix ne fiit signée que le 8 novembre.

Il importe de bien préciser, pour la clarté et l'exactitude du récit qui va suivre , quelles furent les conditions de la paix des Pyrénées. La France acquit, du côté des Pays- Bas, Gravelines, Bourbourg, Saint-Venant, Béthune, Hesjm, Arras, Bapaume, Lens, le comté de Saint-Pol, Pemes, lillers, le Quesnoy, Landrecies, Avesnes, Mariembourg, Philippeville, Montmédy, Yvois, Thionville, et deux bailliages des Ardennes ; du côté de TEspagne, le Roussillon et le Confiants ; en Italie, Pignerol. Elle recouvra encore le Catelet et Rocroi, occupés par le prince de Gondé. En reranche, ellefîit obligé de restituer, en Flandre, Bergues, Fumes, Dixmude, Menin, Gomines, Ypres et Audenarde, trois forts dans la Franche-Gomté ; en Italie, Valenza et Hortara; enfin, en Catalogne, Roses et les dernières positions qu'elle occupait encore. Toutes les acquisitions qo elle avait stipulées au traité de Westphalie furent con- Armées. Le duc de Lorraine fut rendu à la liberté, et la France prit rengagement de le réintégrer dans ses États à la condition que les fortifications de Nancy seraient rasées, et que Louis XIY garderait le duché de Bar et les places le Stenay, Jamets, Clermont et Dun, avec deux passages >oar aller à Metz et en Alsace. Gondé obtint son pardon !tla restitution de ses gouvernements, y compris celui de Fuyenne, à la condition de désarmer sur-le-champ et 'envoyer sa soumission par écrit ; seulement, la grande laftrise, charge héréditaire, dut passer à son fils, le jeune ic d'Enghien. Mazarin céda sur ce point, pour ne pas

laisser former en fiiveur du prince une souveraineté indépendante aux portes du royaume. Le Portugal fut abandonné. Quant aux renonciations de Marie-Therésey I^Espagne fut inflexible, et voulut qu^elles fussent absolues, comme Tavaient été celles dWnne d*Autricbe. Mazarin céda encore. Après tout, cette renonciation si désirée ptr l*Kspagnc était bien éventuelle, et tels événements poiK vaient dans Tavenir réduire à néant les précaution! exigées \^t les plénipotentiaires espagnols. Mieux valait garantir le présent en s*assurant une solide firontièrean nonl et à IVst^ (|ue de tout remettre en question pour des divits éventuels qu'il serait toujours temps d'invoquer si Ton élail assez fort pour les fiaire triompher par ks armes.

* Si le Roi Très-Chrétien, écrivait-il en 1645 aux plëni- |>otentLiiivs de France à Munster, pouvait avoir en dot les Puys-lVis et la Ffanche-Comté, en é[>ousant rin&nte d F>|v^;iie« alors nous aurions tout le M>lide: car noos |xnirrivH\s aspirer 4 Là suix^ession d'Elspagne, quelque reMUr cfijrrV^ ^^t tcnfiZj'jim à tlm/*amêe. Et c^ ne serait pas une atieu:c l^en éloL^;iiêe« puisqu'il n'v a que la -vie du prince soii frvrv vjui t\"u pu: ï'\vlurv. » Le> evéDcments Eaillirent |Hvs.:u«r jiu même uv>:jLUt donner raison aux prévisions de MjL:jir.a. l.e pr.tvv Jiu^u^v il £ai?«ait Allu>k>a dans sa lettre, '/uirjLv.t .xMi lva>.lMrjLr aivurat. «ru 1^4:;^: ma» Philippe IV s e^iA.: rv«M.rt-e.

Vil-, .r y* l V , c\i:* !^ urs^ jliijéccjl:: ri-f o =>X3s d importance ^vi" >.^*» xr,.:awc:vs a >:>f> rx-o.-cxuKivCfi- « 0< îC«U des £i- ,ii.>«rN. . , jL^rjL.5-^! -:îc. zjlv^ ; vvcirreoi.: :** si > trône de V*.V'..i. .ir^v^.'jL.^ x-|i.-jLv^, ''^ rïfo.ocîii-ri'.cïs 3e Marîe-Thé»

Telle fut la paix des Pyrénées, qui compléta pour la France Toeuvre du traité de Munster, recula sa frontière au nord et au midi, comme elle Tétait déjà du côté de Test, et lui valut toute une li{jne importante de places fortes. Ce fut la g;loire de Mazarin de terminer par des acquisitions utiles et durables une guerre commencée par Richelieu, continuée pendant un quart de siècle au prix de pertes énormes et des plus lourds sacriBces. Ce traité a été cependant Tobjet de beaucoup de critiques. On reprocha à Mazarin d'avoir feit de trop nombreuses concessions à TEspagne. Saint-Évremond s^en expliqua fort librement dans une lettre qu*il adressa au maréchal de Créqui, son ami, et qui est un modèle de fine plaisanterie. Mais si le courtisan frondeur était un bel esprit, il était certainement un médiocre politique. Ainsi il reproche à Mazarin de n^avoir pas accablé FEspagne, au lieu de . traiter avec elle; mais il ne voyait pas que cette puissance, poussée à bout, aurait obtenu Tappui de l'empereur qui demandait la main de Tlnfaûte ; il n'avait pas senti les conséquences possibles du mariage de Louis XIY et la nécessité où la France était de cesser une guerre qui Fépuisait. Cette lettre réjouit fort les ennemis de Mazarin, qui se vengeaient par des épigrammes de la domination de « l'étranger » ; mais elle coûta cher à son auteur. Mazarin cependant ne se vengea pas, soit qu'il dédaignât les moqueries d'un homme auquel il se sentait bien supérieur, soit qu'il crût prudent de ne pas se créer de nouvelles hostilités par des rigueurs inutiles. Quelques années après la mort de Mazarin, les recherches occasionnées par la disgrâce de Fouquet firent tomber entre les mains des ministres la minute de cette lettre que Saint-Évremond

44 HISTOIRE DE YAURAN.

avait confiée à madame Duplessis-Bellière. On lut au roi ce spirituel badinage qu'on fit passer pour un crime d*État. L'ordre fut donné de conduire Saint-Évremond à la Bastille. Prévenu à temps, il se retira en Normandie, puis en Hollande, et enfin en Angleterre, où il expia, par un exil de trente ans, le tort d'avoir fi*ondé trop librement legl(H rieux négociateur de la paix des Pyrénées.

Cependant l'exécution du traité donna lieu à quelques difficultés. Le duc de Lorraine refusa d'accepter les conditions qu'on lui proposait; Gondé, au contraire, s'y son* mit : non qu'il eût changé ; car il eût voulu obtenir de TEspagne la Franche-Comté, ou tout au moins Cambrai, comme principauté dépendante de Philippe IV ; il fidsait valoir, dans les instructions qu'il envoyait à Madrid, que ce serait pour lui un moyen de persévérer dans son rôle et d*of{rir un asile sûr à tous les mécontents de France. Mais le traité signé , il accéda et se contenta de présenter dos réclamations en faveur de ses principaux serviteurs, que l'Esi^igne satisfit avec de Targent, bien digne salaire pour des hommes qui avaient perdu jusqu'à la notion de la |vitrio et le sentiment de l'honneur! Gondé licencia ses tr\>upes, signa tout ce que Ton exigea de lui, et s'empressa de n^toumer en France pour prendre possession de SOS gouvoniomonts. Il fit acte public de soumission et s*humiUa devant le canlinal plus qu'il ne convenait à oa prince du sang qui s\>tait >i souvent déclaré son mortel onnomî,

l^urant les négociations , Louis XIV étsîil allé ihire ua sojour à Bortîoaux, Comme elles se prolongèrent et qu'il fiillxït on^H^rt^ domandor à Rome les dispenses nécessaires jH^ur >on mari;^^;^o avec 1 Infante ^oUo était doublement sa-

cousine germaine) , il employa Thiver à visiter le Midi. Il s'arrêta quelque temps à Toulouse, où il parut aux états du Languedoc. De là, il se rendit dans la Provence, dont les troubles n'avaient jamais été entièrement pacifiés. Marseille fut traitée avec rigueur; on en désarma les habitants, on y établit une chambre de justice pour y rechercher les auteurs des dernières séditions, et Ton y bâtit une citadelle. Le roi y entra le 2 mars 1660, comme dans une ville prise d'assaut, à la tête de ses troupes, et par un pan de mur abattu. Au retour de la Provence, il fit raser les fortifications d'Orange, dont l'ancien château, propriété des Nassau , était une menace pour la tranquillité du Midi. Il retourna ensuite vers les Pyrénées, harangué partout par les magistrats et les corps de ville. A Montpellier, il reçut la visite de Turenne ; il lui donna le titre de maréchal général , titre déjà conféré , sous le dernier règne, à Lesdiguières , et inventé pour remplacer celui de connétable qu'on ne voulait pas rétablir'.

Le maréchal de Grammont avait été envoyé en Espagne , comme ambassadeur extraordinaire , pour demander la main de T Infente. « Ce qu'il fit , dit l'abbé de Choisy, d^une manière magnifique et galante. 11 fit son entrée à Madrid sur des chevaux de poste, suivi de plus de cinquante jeunes seigneurs françois , pour montrer l'impatience qu'avoit le roi de posséder la plus belle princesse de l'Europe. » La cour se transporta sur les frontières de la Bidassoa, et le mariage du roi avec l'Infante d'Espagne fiit célébré à Saint-Jean de Luz le 9 juin. Mazarin y remplit les fonctions de grand aumônier. Plusieurs confé-

^ Daeestb, Histoire de France,

«G HISTOIRE DE TAtlBAN.

ronces furent encore tenues entre les deux ministres pour rexplicatîon de quelques articles du traité de paix. Li cour reprit alors le chemin de Paris. Sur tout le parcoun du corté{;e ro}*aK les populations firent éclater le plus TÎf enthousiasme, et les villes tinrent à honneur d*ofirir «t roi et à sa jeune épouse de splendides réceptions. L'ctttri'o solennelle de la cour eut lieu à Paris le 26 aodt Mazarin déploya, dans cette circonstance, un faste inouï. « 1^1 maison du cardinal, dit madame de Maîntenon, effaçait toutes les autres: elle hit une heure à passer. Li maison do Monsieur était pîio\ able auprès de la sienne. • Lo Pariomont vint le complimenter par députés, et cet exemple fut suivi par les autres cour-^ souveraines. C'était \ la promiort* l'ois qu'un particulier recevait les hommages ; dos corps publics, louant au ri»i, sa personne enlevait tous les caurs. Kl madame de Motteville est Tinterprète *. fidolo dos sentiments qui animaient la cour et la vilk quand ollo doirit Tonthousiasmo que soulevait sur son : jMs>,^:o 00 A roi toi que les prêtes n"*us représentent ces i • ho:r.mos qu'ils » nt divinises. S:»n habit était en broderie d\M' l't d\ir.:out, a:îs>i hoan qu'il !e devait être, ou ladi* pn-.to do oo!i:i îui lo p,^rta:t. Il était monté sur un cheval ptvjMv à '.0 m r/.ror à sos >ujcts. et >uivi d'un grand «v^inVîo do r'.;r.oo> o: dos r!;:- .:rands >oiinieurs de son ivx,î;:;r.o Ki ^'.r.îv.^îi-ur ,31:'.! f,i:>i.: v:ir on sa personne le t^.: ,;ô.:;i.:vr /,t- :,;:>. 0: !,î ;n.\:\ ::;:'.*. viv.ait do donner à la W,r.*,*o. .i>;v v-i*::i* ';-«*'.!o ;•:*:;':*:;•>-: :::'■! îeur donnait pour r, .-.".o , r,*:v ;:\.- .1 .-At^ ';> . .r .t^ *:- -5>^y*tï!j!es leur zèle et Kv.r :'.,".i ;.'.., i*: :. ',> »; :*.\ •;.: . f- .f ; :ur. purent le regaro*-^ ^ .'v:;-,:v;-: V-,:r^;:\ ^- .^^ ;r v; ::r itur roi et leur

HISTOIRE DE YAUBAN. 47

La France tout entière partag^eait la joie des habitants de la capitale , et jouissait des succès d'une politique extéténenre habilement conduite. Elle voyait une longue lutte tenninée, et saluait avec transport, Taurore d'une paix ^rieuse qui reculait nos frontières et réduisait pour longtemps la maison d'Autriche à un rôle passif. Le marriage du roi avec une princesse d'Espagne semblait annoncer une longue suite de calme et de prospérité. lUu- «n généreuse que les événements et les conséquences d'une politique désastreuse ne devaient pas tarder à dissiper.

I^Iazarin ne jouit pas longtemps du fruit de ses succès. f' Déjà miné par le mal cruel qui devait l'emporter, il se sentait mourir. Sa santé, détruite par l'excès du travail et les préoccupations incessantes du pouvoir, dépérissait . tous les jours. II s'affaiblit surtout dès son retour à Paris; il ne sortit presque^lus de son appartement, où se tenaient les conseils et où le roi venait régulièrement. Sentant la ^ mort s'approcher et tout-puissant encore sur son lit de douleur, il voulut consacrer ses derniers efforts à établir r dans la confiance du roi les hommes qu'il avait formés : le Tellier, Lionne et Golbert. On dit, à sa gloire, que ce fut lui qui, dans ses derniers entretiens, donna au mo- Barqne l'idée de gouverner par lui-même ; mais il ne prévoyait pas quel abus ferait un jour du pouvoir ce jeune roi si docile alors à suivre les avis de ses ministres. Vers la fin de février 1661, Mazarin, prévoyant que la mort était imminente , se fit transporter à Yincennes où était la cour. II voulait mourir près du roi. Le 9 mars, il expirait après quelques jours d'horribles souffrances.

Ce n'est pas ici le lieu d'apprécier le rôle politique de

Mazarin et d'ënumërer les senrices qu'il a rendus à la France.- De cette yie si bien remplie , nous ne voulons retenir qu'un point, c'est que Mazarin a ouvert- la voiei la jeune activité de Vauban. Deviner un homme encore inconnu , Tarracher à la rébellion où le hasard Ta jeté et dans laquelle il persiste par un faux point d'honnear, aplanir devant lui les premiers obstacles d'une carrière à féconde pour le pays , n'est-ce pas là un titre suffisant — à défaut d'autres titres plus éclatants — à la reconnais^ sance de la postérité ?

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