‹ Histoire de Vaugirard ancien et moderneChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE VF · texte numérisé non relu

CHAPITRE VF

Seigneurs et Notables de Vaugîrard.

J'ai difcouvert, dans un ouvrage fait par les soins dii collège de Boissy, et renfermant la génëalogie des fondateurs ou protecteurs de cette institution, des renseignemens précieux sur la succession des seigneurs de Vaugirard. U est arrive que certains fondateurs de ce collège étaient de la famille des seigneurs de ce bourg, et comme l'ouvrage dont il s'agit donne avec un détail très-précis toutes les branches généalogiques des personnages qui ont contribué à Térection et à Tagrandissemeût de ce col* lége, il nous fournit en même temps la descendance exacte des seigneurs qui nous intéressent, depuis le premier jusqu'au dernier. Je dois communication de ce livre, gravé sur

acier, à M. de Verceil, marguillier de la paroisse, qui le possède comme un titre de famille, servant à prouver sa filiation remontant à ces mêmes seigneurs. Voici son titre : jibrégé chronologique de la fondation et histoire du collège de Boissy, 1724; rëîmprimë en 1762 par M. Chevillard, principal de ce collège. La, j'ai trouvé la confirmation et quelquefois la rectification des remarques de Tabbé Lebeuf, relativement à la seigneurie de ce bourg, qui se transmettait le plus souvent par les femmes.

Simon de Bucy, dont nous avons parlé au commencement de cet ouvrage, mourut en i35o.

Il fut inhumé, lui, sa femme et son fils, dans le chœur de l'église. Il laissa la seigneurie de Vaugirard à la famille des Chartier, sieurs d' Alainville, tous avocats de grande renommée.

Jean 6harticr, deuxième du nom, en fut le premier héritier, par suite de son mariage avec une demoiselle de Bucy, qu'il avait 'dû épouser vers i33o.

De lui naquit Guillaume Chartier, dit Guille^ min, dont le fils, Simon Chartier, fut père de Michel Chartier, sieur d'Âlainville, marié à Catherine Pâté. Tous furent successivement seigneurs-patrons. C'est à cette époque qu'il convient de placer une autre branche des Chartier,

qui eut pari à la seigneurie^ autant qu'on peut le croire, d'après des arrangemens de parente. En effet, le registre que nous ayons retrouyë aux archives (S. SSSg), fait mention d'un Alain Chartier, célèbre historiographe et secrétaire de Charles YII, qui mourut en i458, après avoir joui par indivis de la seigneurie attachée à sa famille. On ne sait pas, dit l'auteur de la généalogie que nous avons citée, à quelle branche rattacher ce personnage illustre, qui, selon ce qu'il rapporte lui-même, naquit en i386, et qui ne laissa pas de postérité. Nous croyons cet auteur peu éclairé en cette circonstance, car l'histoire nous donne Alain pour frère de Guillaume, évéque de Paris, de Jean, qui entra dans Tordre de Saint- Benoit, et de Mathieu, dit le coryphée des açocais de son temps. Guillaume fut un des commissaires nommés pour la révision du procès de la Pucelle d'Orléans, et pour la réhabilitation de sa mémoire, en i456. Malgré l'humeur vindicative de Louis XI, qui ne pouvait lui pardonner d'avoir accepté la députation vers les princes pendant la guerre du bien public* durant sa vie et après sa mort, il fut entouré d'estime et d'honneurs : comme évéque du diocèse, il dut porter une affection particulière à Yaugirard. Jean fut auteur des Grimàes^Chro--

niques de France, vulgairement appelées Chro^ niques de Saint-Denis : ami de la solitude par goût et par ëtat^ il dut fréquenter peu la seigneurie de sa famille. Mathieu fut celui qui augmenta l'église d'un bas-côté, à ses propres frais. Alain fut le plus célèbre des quatre frères. Il était d'une laideur prodigieuse, mais son génie et son éloquence faisaient facilement oublier les torts de la nature envers lui. Marguerite d'Ecosse, première femme du dauphin de France, depuis Louis XI, le vit un jour étendu sur une chaise et sommeillant avec calme. Elle vint dou* cément, et lui donna un baiser sur les lèvres : comme les courtisans s'étonnaient d'une telle privante, surtout envers, un homme si repoussant : « Ce n'est pas l'homme,. dit-elle, que j'ai « embrassé, c'est la' bouche qui a prononcé tant « de belles choses. »

Vers 1 5oo, après la mort de Michel Chartier et de sa femme, qui arrivèrent, l'une en i483, l'autre en i5o49 la seigneurie changea passagèrement de famille ; car nous lisons dans l'abbé Lebeuf, qu'à cette épc)que Guillaume Condurier, chanoine de Paris et de Saint-Thomas-du-Louvre, qui mourut curé d'Issy en i5io, en était possesseur. Probablement ce fut par un accord particulier de famille, car après son de-

ces elle revînt aux seigneurs primitifs. De Mi* chel Chartier étaient issus deux enfans : premièrement une fille, Përine, qui ëpousa Ferry Aleaume, sieur de Sainyille; c'est celle dont descend la famille de Verceil : secondement un fils, Simon Chartier, qui devint avocat au Parlement, et épousa Jeanne Jayer. Il eut lui-même un fils appelé Mathieu, époux de Jeanne Brinon, qui mourut en iSSg. Simon et Mathieu se transmirent la seigneurie. Les enfans de ce dernier s*allièrent à la famille des Montholon, Mathieu en épousant Marie de Montholon, Geneviève en épousant François de Montholon, deuxième tiu nom ; c'est par elle que la seigneurie se fixa dans cette illustre maison. L'abhé Lebeuf remarque donc avec raison qu'en 1 564 elle était possédée en société par Mathieu Chartier, mort en iSgS, conseiller au Parlement de Paris, seigneur en outre d' Alainville et de Lassy, par Marie Chartier, dame de Coupevray, par François de Montholon, deuxième du nom, avocat au Parlement de Paris, et par Geneviève Chartier, sa femme.

La famille de Montholon se distingua par sa probité et son érudition : elle donna deux gaides-des-sceaux , l'un sous François I", l'autre sous Henri IIL Le premier plaida en i522 et

en i523, au Parlement de Paris, en £ayeur de Bourbon, connëtable de France, contre Louise dé Savoie, mère du roi ; il se tira avec tant de gloire de celte cause épineuse, que François P', qui avait assiste incognito aux débats, le nomma avocat-général, puis garde-des-sceaux. Ses vertus ne le cédaient en rien à sa science et à son éloquence. Le roi lui ayant donné 200,000 fr# provenant de l'impôt dont avaient été frappés les rebelles de La Rochelle, il ne les accepta que pour doter cette ville d'un hôpital. Mort en 1543, il laissa un digne héritier de son sang, François de Montholon, deuxième du nom, qui devint aussi garde-des-sceaux en i588. Ce fut ce dernier qui réunit, dans sa seule personne, les titres de seigneur et de patron de Vaugirard. Il était un catholique zélé, fort aimé des ligueurs ; après la mort de Henri III, il remit les sceaux à Henri IV, de peur que ce roi ne le contraignît de sceller quelqu'édit favorable aux huguenots. Au reste, ce magistrat était l'objet de l'estime générale, à cause de sa justice et de son culte pour la vérité. Aussi lit-on sur son compte un éloge qui vaut tous les panégyriques possibles : « Le Parlement l'estimait <c tant, que la Cour n'avait jamais désiré autres « assurances de ses plaidoyers que ce qu'il avait

H mis en aranl p^r sa bouche , saus recourir aux <( pièces. » François de Montholon , doni le frère avait ëtë curé de Vaugirard^ eut sept enfans. Parmi les cinq qui ne laissèrent pas de postëritë, se distinguèrent Pierre, qui fut docteur de Sorbonne et principal du coUëge de Boissy, et François, qui institua les Pères de r Oratoire à Aubervilliers : les deux autres eurent des enfans; et Tainëe, Geneyiève, qui e'pousa Jacques Lecoigneux, conseiller au Parlement, seigneur de Santricourt, transmit à son mari la seigneurie du village.

Marie Lecoigneux leur fille se maria à Mathias Mareschal , sieur de Vaudemars , avocat au Parlement, en 1620, et lui apporta ses droits seigneuriaux. Nous lisons dans les registres mortuaires (Arch. de la mairie) le dëcès de Mathias : il avait quatre-vingt-huit ans lorsqu'il mourut, en 1645. II était auteur d'un Traité assez considéré sur le patronage laïque. Après lui vinrent, en i64o,*Denis Mareschal, conseiller à la cour des aides, époux de Clémence Briconnet; en 1680, Jean-Alexandre Mareschal, trésorier de France; en i685, Denis -Jérdme Mareschal, conseiller du roi au parlement de Metz, qui, mourant sans postérité, laissa la seigneurie à dame Françoise, sa sœur. En 1690, celle-ci

épousa Louis Ângran, conseiller du roi au parlement de Metz ; et de leur union naquit Louis- * £uvert Angran , maître des requêtes , ëpoux de Marie-EIiza Dunoyë. En 1747» î^^ avaient deux fils, Alexandre Ângran, conseiller auParlement, et Denis-François Ângran d' Alleray, procureurgënëral, par lesquels se termine la liste des sei^ gneurs de Vaugirard.

Ces deux frères, à l'époque de la révolution, occupaient des places plus distinguées encore: Tun était président au Parlement de Paris ; l'autre, lieutenant civil de la prévôté et vicomte de Paris. C'est de ce dernier qu'on rapporte un fait admirable. Dans l'hiver de 1787, les gardes avaient arrêté un malheureux qui devait une somme assez considérable ; il était père d'une nombreuse famille, et son unique soutien. La justice ne pouvait soustraire cet infortuné à la condamnation légale ; mais l'humanité du juge allait en adoucir la rigueur. A peine le condamné est-il ramené dans sa prison , qu'il y reçoit la visite de M. d' Alleray : ce magistrat le console , lui fournit l'argent nécessaire au paiement de sa dette, et lui procure ainsi la liberté. Citons encore un trait qui peint la belle âme de ce seigneur ; nous le tenons de l'une de ses filles , ainsi que celui que nous raconterons ensuite. Lors du re-

tour du roi Louis XVI , après son arrestation à Varennes , Lafayette , entoure d'une multitude ëgarëe , s'ëtait ëcrië : Tête couverte, et mépris! M. d'Alleray, en costume de magistrat, ëtait venu à la tète de sa compagnie pour saluer son roi malheureux : il entend ces paroles insultantes; aussitôt il se découvre , et tombe à genoux devant la majesté que le gënëral voulait voir publiquement avilie. M. BeUart , procureur-génëral, racontait dans ses dernières années un fait bien propre à faire connaître la bonté et la sagesse dont était doué le lieutenant civil. Jeune alors, BeUart se préparait à plaider sa première cause, et son imagination lui promettait un succès d'éloquence que justifiait bien d'ailleurs son talent distingué. Avant le jugement, il est mandé devant le lieutenant civil , ainsi que les parties intéressées au procès : c'étaient un mari et une femme qui plaidaient en séparation. M. BeUart arrive, donnant le bras à sa cliente ; le mari déjà s'était rendu seul auprès de M. d'AUeray. Le lieutenant civil, aussitôt qu'il l'aperçoit, l'arrête et lui dit : «Avocat, demeurez ici, et attendez que je cause quelques instans avec madame. »

Après un court entretien, il fait entrer dans son cabinet M. BeUart, et, lui montrant le mari et la femme qui se donnaient la main : « Avocat,

reprit-ii, voilà qui yaut mieux que les plus beaux mouTemens 'd^ëloquence ; la paix est rétablie entre ces deux ëpoux» »

La fureur révolutionnaire n épargna pas cependant cet homme bienfaisant, dernier seigneur de Yaugirard. Accusé pendant la terreur d*avoir envoyé des secours à ses gendres émigrés, il fut traduit devant le tribunal présidé par Fouquier-Tinville, qui, ayant plaidé autrefois devant M. d'AUeray, lui conservait un reste d'estime et des sentimens de bienveillance. Fouquier souhaitait que , par un mensonge , il lui donnât le moyen de l'absoudre, car il n'y avait pas de preuves positives, et il lui en fit commur niquer le conseil; mais d'AUeray ne put consentir à conserver sa vie à ce prix : il avoua tout. <c Tu as donc fait passer, lui dit un des jurés , « de l'argent à des étrangers? ne connaissais-tu « pas la loi qui le défend? — J'en connais une « plus sacrée , reprit le vieillard , celle de la nac< ture, qui ordonne aux pères de secourir leurs « enfans. » Cette réponse fut la cause de sa condamnation et de sa mort, qui arriva en 1794*

Au nombre des victimes qui périrent aux massacres des 2 et 3 septembre 1792 à Paris, se lit le nom de M. de Yaugirard. U figure parmi ceux des Romainvillers , la Chenaye , Fontai-

ne 9 etc. Ce serait une erreur, à moin$ que ce titre ne désignât un autre que M. d*Âlleray.

{Hist de la réçol. de Conny, t. 3, p. 3g5.)

M. Alexandre Angran n'eut pas de postérité; mais Gh. -Denis -François Angran d'AUeray a laissé dans ses enfans et petits-enfans de nobles imitateurs de son courage et de sa vertu : il eut trois filles. La première épousa M. le comte Henri de la Luzerne, qui, de 1787 à 1790, fut ministre de la marine, et dont le frère, cardinal de la Luzerne , est le dernier à qui l'on ait accordé aux Carmes une sépulture d'honneur ; la secoivde fut mariée à M. de Yibraye ; la troisième mourut six mois après son union avec M. le marquis de la Luzerne. Du mariage de la première sont issus quatre enfans , un fils qui se maria avec M"* de Montmorin, une fille qui mourut marquise de Nieuil , une autre qui s'unitau comte de Yibraye, et une troisième, épouse de M. Fiorian, comte deKei^orlay, encore existante. Telles sont les familles qui tiennent à Vaugirard au moins par de touchans souvenirs , et dont les ancêtres furent les bienfaiteurs de ce village. Chaque défunt de ces illustres familles est apporté dans le cimetière, auprès des cendres de ses aïeux : déjà reposent sous la mém^* terre les dépouilles mortelles de Marie-Adélaïde

Angran , veuve de la Luzerne ; d* Alexandriae Nicole de la Luzerne, femme de Yibraye ; de Marie - Louise Angran , veuve de Yibraye; de Cësar-Guillaume,comte de laLuzeme^et d'Anne- Françoise de la Luzerne, marquise de Nieuil.

A ces personnages recommandables, dont la mémoire honore Vaugirard, nous joindrons la nomenclature de ceux que les divers registres nous apprennent y avoir eu des intérêts ' et y avoir habité en diffërens temps En i634>Guillery, peintre ordinaire du roi. — En 1642, J.-B. de Budes, comte de Guëbriant, maréchal de France sous Louis XIII, et dont Thôtel est connu à Paris, rue de Seine, sous le nom de la reine Marguerite. — En i644» Antoine CoUot de Beaupré, qui fut tenu sur les fonts de baptême de Saint - Lambert par le célèbre Collot , prêtre du collège de Navarre. — En 1660^ les seigneurs d' Armenouville et de Ligny ; Yialard, seigneur de Herse-la-Forêt, conseiller du roi, ambassadeur en Suisse, et père du célèbre Yialard , évêque de Ghâlons ; de M aupeou , dont rhôtel est sis rue de TUniversité. — En 1669, Bujaleuf de la Kégondie, maitre-d'hâtel du roi. — En 16849 Michel Desgranges, conseiller du roi. — En lyiS, Gaston de Fedérbe, envoyé du roi dans les provinces étrangères. — En

I y i9y Hippolyte de Bëthune, qui y épousa Elisabeth Dugrippon, et dont Thôtel ëtait rue Saint-Guillaume. — En 1734^ le comte de Fiers. — En 1741* Mathieu Sinbume, seigneur anglais. — En 1 760, le marquis de Feuquières et le marquis deVezannes. — En 1762, Ruggieri, artificier du roi. r— En 1769, Emilian - Marie Gauthey, professeur royal, maître de mathématiques des pages , directeur-général des canaux de Bourgogne, constructeur de plusieurs ponts superbes. — En 176g, Nicolas Fragonard, peintre de rAcadémie royale , marié dans l'église de Vaugîrard à M"* Gérard ; M"* d' Angeville, actrice renommée, dont les dernières années se passèrent dans l'exercice d'oeuvres pieuses et charitables; M. de Soyecourt, dont la nièce fut propriétaire et supérieure du couvent des Carmélites de la rue deVaugirard, à Paris; Lefebvre de laBoulay, notaire; Dupetit-Rieux, banquier, etc.

Delort remarque qu'il rencontra dans la plaine de Yaugirard l'auteur de VAristenète français, M. Nogaret. Il aimait à venir rêver dans ces lieux plus solitaires alors, et qui inspiraient sa muse facile. Il y était sans doute attiré par l'amitié d'un oncle qui finit ses jours dans ce village. (Delort, t. 2.)

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