Histoire de Venise
État de la Vénétie sous les Romains. — Invasion des barbares.— Fondation de Venise en 421.— Création du dogat. — Premiers doges. — Translation du corps de saint Marc d'Alexandrie à Venise.— (ioo-830).
Le nom célèbre de Vénétie ou Vcnctia désignait, avant l'irruption des barbares, une vaste et fertile provincede l'Italie septentrionale, s'étendant depuis les frontières de la Pannonie jusqu'à la rivière de l'Adda, et depuis le Pô jusqu'aux Alpes Juliennes. Les habitants de ce territoire , dont l'origine est tout à fait incertaine, portaient le nom de Vénètes. Pendant dix siècles on ne retrouve quelques traces de leur histoire qu'autant qu'elle se lie à celle des Romains. Ainsi on les voit, soit comme alliés, soit comme tributaires, marcher, lors de l'invasion des Gaulois, à la délivrance de la capitale du peuple-roi, opérer, à la demande du sénat, une irruption sur le territoire des Boïens et des Insubres, et fournir
un contingent à l'armée opposée à Annibal. Ce ne fut que vers la fin du vii^ siècle de Rome que la Vénétie fut décidément réduite en province romaine, et soumise au gouvernement d'un préteur.
Dans cette nouvelle condiîion , elle partagea les destinées de Rome; ses villes turent admises au rang des villes municipales, et plusieurs, entre autres Padoue, Aquilée et Vérone, se remplirent de superbes monuments qui les ornent encore aujourd'hui. Lorsque le siège de l'empire fut transféré en Orient, la Vénétie se trouva exposée sans défense aux irruptions chaque jour plus fréquentes et plus dangereuses des barbares. Vers l'an 400 de l'ère chrétienne, elle fut entièrement ravagée par les Goths, peuple septentrional sorti de la Saède, qui avait envahi l'Italie sous la conduite de son roi, Alaric. La crainte d'une nouvelle irruption décida quelques habitants du pays à chercher un humble mais sur asile dans ies petites îles de l'embouchure de la Brenta, séparées du continent par des eaux fort basses, et défendues contre les vagues parla pente du terrain. Jusqu'alors ces îles étaient restées sans culture et presque désertes ; une d'elles seulement, Rialto, servait de port et d'entrepôt au commerce de Padoue. Ce fut sur ces tristes plages que les Vénètes fugitifs transportèrent leurs familles et les débris de leurs richesses.
Les mœurs, les arts et le gouvernement des Vénètes prirent peu à peu une forme régulière dans leurs nouvelles habitations. En 421 , un incendie dévora vingt -quatre maisons à Rialto. Cet événement
fut l'occasion d'un vœu d'après lequel on bâtit une église qui fut dédiée à saint Jacques. Les Vénètes avaient embrassé le christianisme, pour ainsi dire, à sa naissance ; leurs malheurs les attachèrent encore à cette religion consolatrice. En envoyant douze magistrats annuels dans la nouvelle colonie, le sénat de Padoue décréta la construction d'une ville à Rialto : cette mesure avait pour but de réunir tous les habitants répandus sur les autres îles, afin qu'ils pussent se défendre avec plus d'avantage. Tels furent les commencements de cette superbe Venise, de cette république qui ranima en Europe, dans le siècle delà féodalité, l'esprit du commerce et de l'iodustrie.
Le farouche Attila, roi des Huns, sorti du fond de la Scythie, et qui , dans son orgueil sauvage , disait que rherbe ne croissait jamais où son cheval avait passé, contraignit bientôt les citoyens d'Aquilée, de Concordia et de Padoue à aller grossir le nombre des réfugiés de Rialto. Ces hommes, rassemblés par le malheur, organisèrent leur société. Cîjaque île se donna un magistrat annuel , chargé, .«ous le nom de tribun, de Tadministration et de Tautorité judiciaire, mais comptable de sa gestion à l'assemblée générale de la colonie, qui avait seule le droit de juger en dernier ressort les affaires de la communauté. La pauvreté d'un peuple qui n'avait d'autres ressources que la pèche et le commerce du sel fit disparaître les distinctions et amena la simplicité des mœurs. On voit que le premier gouvernement de Venise fut la démocraîie pure.
Dans leur isolement, les Vénètes furent presque étrangers aux révolutions qui agitèrent l'Italie vers la fin duv« siècle. Le sceptre de l'empire d'Occident passa des mains d'Augustule, assassiné, dans celles de Théodoric, roi des Ostrogoths, sans que leur indépendance reçût la moindre atteinte. Chaque jour de nouveaux citoyens arrivaient à la république naissante. Elle comptait à peine cent ans d'existence, et déjà son commerce, son industrie et la sagesse de ses institutions lui avaient acquis l'estime de ses voisins. Elle eut bientôt l'occasion d'exercer sa puissance et ses forces : menacée sur son propre élément par les Esclavons, qui s'étaient répandus sur les côtes de l'Adriatique, où ils se livraient à toutes sortes de brigandages, elle arma des vaisseaux et parvint à se débarrasser de voisins si incommodes. Cette guerre la mit en état de repousser par la suite des ennemis plus dangereux.
Vers le milieu du vi^ siècle, les Ostrogoths furent chassés de l'Italie. Cette révolution fut l'œuvre de Bélisaire et de Narsès. Le second de ces deux grands capitaines, arrivé devant Aquilée, voulut faire transporter son armée à Ravenne par mer; il demanda à cet effet des vaisseaux aux Vénitiens, qui s'empressèrent de les lui fournir. Le général passa par Rialto. Pendant son séjour il reçut une députation des Padouans, qui se plaignaient de ce que les insulaires leur avaient interdit la navigation de leur lagune, et qui demandaient à être remis en possession de leur ancien droit de souveraineté sur ces îles. Afin de ne pas mécontenter un peuple qui venait de lui
rendre un service signalé, Narsès évita de se prononcer : il se borna à exhorter les deux parties à la paix, ou à porter leur différend à la cour de Constantinople. Les choses en restèrent là, et nous verrons bientôt les Padouans eux-mêmes venir demander un asile à ceux qu'ils regardaient comme leurs tributaires.
Narsès, outrageusement dépouillé de son commandement en Italie par une cour corrompue et soupçonneuse, jura, sans songer à sa gloire passée, d'en tirer vengeance. Il licencia la plus grande partie de ses troupes, ne laissa à son successeur qu'une armée en désordre, et livra l'entrée de l'empire à Albûin, roi des Lombards. Ces peuples, sortis de la Pannonie, commencèrent leurs ravages par la Vénétie du continent. Ce torrent dévastateur chassa devant lui les habitants d'Altino, de Concordia et de Padoue, qui allèrent accroître la population de la répubUque insulaire. Les Padouans, qui avaient vu leur ville renaître de ses ruines depuis l'invasion d'Attila, durent cette fois lui dire un éternel adieu. Les Lombards s'établirentdansles paysqu'ilsavaient envahis, et, comme ils persécutaient la religion catholique, plusieurs évêques allèrent s'établir dans les îles qui environnaient Rialto. Le patriarche d'Aquilée se réfugia à Grado ; mais Alb in ne voulut pas que cette ville restât sans prélat; jI nomma un successeur à celui qui s'était enfui , ce qui produisit un schisme et fit naître entre les deux populations une haine qui devait durer plus de six cents ans.
Cependant l'accroissement de la nation, en créant des intérêts divers, avait ouvert la carrière aux passions. 11 avait aussi augmenté la puissance des tribuns qui administraient les affaires de TÉtat depuis près de trois siècles. L'abus que ceux-ci firent de leur autorité provoqua le mécontentement public. Afin d'éloigner le danger qui menaçait la république, une assemblée nationale fut convoquée à Héraclée. Il y fut décidé que la forme du gouvernement serait changée. Chrisîophe, patriarche deGrado, proposa de concentrer le pouvoir dans les mains d'un seul magistrat, qui prendrait le titre de doge ou duc. Cet avis fut adopté avec enthousiasme, et l'on procéda immédiatement à l'élection de ce chef. Paul -Luc Anafesto réunit tous lessuifrages (697). Le doge était élu à vie, et prenait le titre de prince; il avait dos conseillers, mais choisis par lui; il avait le droit de pourvoir à toutes les charges de l'Élat et de décider seul de la paix et de la guerre. Ainsi, en un seul jour , Venise passa de TÉtat de république démocratique à celui de monarchie élective.
Anafesto parvint à apaiser les divisions qui commençaient à déchirer la république. Il établit sa résidence à Héraclée, fit construire des vaisseaux pour écarter les pirates, et conclut avec le roi des Lombards un traité qui assura aux Vénitiens une entière sécurité du côté du continent. Enfin il fit bâtir des forts àl'emboucbure de la grande et de la petite Piave , et , après un règne de vingt ans, il laissa tranquille et florissant l'État qu'il avait administré (717).
Après la mort d' Anafesto , le dogat fut décerné à
Marcel Tegagliano, dont aucun événement mémorable ne signala l'administration, et qui laissa le trône ducal à Orso, d'un caractère entreprenant st belliqueux. Ce nouveau doge eut bientôt l'occasion de faire l'essai des forces de la république. L'exarque Eutycliius, chassé de Ravenne, où il commandait pour l'empereur d'Orient, par Luitprand, roi des Lombards, se réfugia à Venise. Orso Ty accueillit ; et le pape, désirant arrêter les progrès des Lombards, qui professaient l'arianisme, écrivit au doge pour réclamer sa protection en faveur de l'illustre exilé. Malgré le traité récemment conclu avec leurs voisins de la terre ferme, la cr^tinte de les voir augmenter leur puissance décida les Vénitiens à prendre la lettre du pape eu considération, Orso arma promptement une flotte, et, tandis que Luitprand était occupé ailleurs, il alla jeter l'ancre à la vue de Ravenne. Le débarquement de ses troupes plongea les Lombards dans la stupeur. Profitant de cette surprise, les Vénitiens appliquèrent leurséchelles contre les murailles, enfoncèrent une poite voisine de la mer, tuèrent un des chefs ennemis, firent l'autre prisonnier, et rétablirent re^s arque dans son gouvernement.
Cette victoire enfla tellement l'orgueil du doge, qu'il souleva les esprits par sa hauteur et ses caprices. Assailli dans son palais parle peuple révolté, il fut égorgé après un règne de onze ans (737). L'expérience qu'on venait de faire de la puissance ducale à vie décida les Vénitiens à en limiter la durée ; il fut résolu que le chef de l'État sprnit renonvflé tous
les ans , et prendrait le titre de maître de la milice , en remplacement de ceux de tribun ou de duc, devenus également odieux.
Ces magistratures temporaires, nécessitant de fréquentes élections, n'étaient guère propres à calmer les factions. De son vivant, Orso s'était formé un parti qui conservait une grande influence dans Héraclée. Ce parti, après avoir obtenu la déposition de Jean Fabriciatio, cinquième maître de la milice, à qui les furieux crevèrent les yeux , réussit à faire rétablir l'autorité ducale, et à en faire investir Théodat Orso, fils du duc assassiné (742). Le nouveau doge jouit, pendant treize ans, d'un règne assez tranquille ; mais une circonstance qui n'avait rien en soi de remarquable vint tout à coup réveiller les factions endormies. Théodat avait ordonné d'élever une forte tour dans l'Ile de Brondolo, pour faire respecter la partie des côtes qui s'étendait jusqu'à l'Adige, et que le traité conclu avec les Lombards avait donnée aux Vénitiens. Ses ennemis prétendirent que cette fortification n'était construite que dans le but d'opprimer les citoyens. Cette imputation trouva créance parmi le peuple. Un jour que Théodat venait de visiter les travaux, un factieux nommé Galla, conduisant une troupe de bandits armés, se jeta sur lui et lui fit subir le sort de Fabriciatio. Après son crime, cet homme inspira assez de terreurpourse faire déférer la dignité ducale ; mais il usa de son pouvoir avec tant d'insolence, qu'il devint bientôt insupportable. Il y avait à peine un an qu'il régnait , lorsqu'il fut déposé ;
la cécité et l'exil furent la récompense de sa tyrannie.
Dominiqne Monegario, qui lut élu doge après Galla (756), était un homme cruel; persuadé qu'il est de l'essence d'un prince d'être absolu , il affecta le plus grand mépris pour les conseils des deux tribuns qu'on lui avait adjoints afin de tempérer son autorité. Après huit ans du plus odieux despotisme, il lassa enfin la patience des Vénitiens : on s'en délivra en lui faisant crever les yeux, supplice lâche et cruel, emprunté de Byzance, et qui fut longtemps en usage chez les Vénitiens.
Monegario eut pour successeur un de ces hommes qui apparaissent à de rares intervalles et qui semblent nés pour le bonheur des peuples : ce fut Maurice Galbaio, recommandable par sa modération, la douceur de ses mœurs et la sagesse de son administration. Sous son règne, la colonie fut tranquille et heureuse ; elle obtint même place dans un traité conclu entre Pépin et l'empereur d'Orient, traité qui la déclarait indépendante de l'un et de l'autre de ces princes. Les Vénitiens furent redevables à Galbaio de plusieurs fondations pieuses, entre autres de rérection d'un siège épiscopal dans la petite île d'Olivolo.
Jean Galbaio, qui succéda à son père (787), ne marcha pas sur ses traces. Avide, violent, et livré aux plus infâmes débauches, il trouva le moyen de rendre sa tyrannie encore plus insupportable en demandant à la partager avec son fils. Telle était la terreur qu'il inspirait, que les Vénitiens n'osèrent
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s'opposer cà une association qui tendait à rendre héréditaire l'autorité ducale dans une même famille. Ces deux maîtres rivalisèrent d'infamie et de cruautés. L'évêché d'Olivolo étant venu à vaquer, Jean choisit un Grec pour remplir ce siège. Sur le refus du p:itriarche de Grado de sacrer le nouvel évêque, qu'il regardait comme un intrus, le doge, courroucé, chargea son fils du soin de sa vengeance. Le jeune Maurice se rendit à Grado, fit précipiter le vénérable prélat du haut d'une tour et donna le patriarcat à Fortunat, son neveu. Celui-ci, en acceptant la succession de son oncle, ne renonça pas à sa vengeance. De concert avec le tribun Obelerio, il conspira contre le doge et son fils ; mais la conspiration fut découverte, et ses deux chefs furent obligés de se réfugier, Obelerio à Trévise, d'où il pouvait entretenir des correspondances avec les mécontents, et Fortunat à la cour de Charlemagne, où il s'efforça d'indisposer ce monarque contre Venise. A l'aide des manœuvres qu'ils pratiquèrent, un nouveau complot se forma. Les partisans d'Obelerio le proclamèrent doge. Ce fut le signal d'un soulèvement général. Jean et Maurice n'eurent que le temps de prendre la fuite et se réfugièrent à Mantoue (804). Obelerio, rentré dans sa patrie pour la gouverner, se convainquit bientôt combien il est dangereux d'appeler l'étranger pour veager une injure personnelle. Pépin , fils de Charlemagne, assis depuis peu sur le trône des ruis lombards, avait, par suite des intrigues de Fortunat et d'Obelerio, pris les armes contre la république pour punir Jean et Maurice de
leurs crimes. Après larévolutioii qui donna la souveraineté àObelerio, le jeune guerrier voulut pousser ses conquêtes vers la Dalmatie , et se crut en droit de réclamer la coopération des Vénitiens. Ceux-ci, obéissant à une sage politique, qui leur conseillait de ne pas favoriser sur la rive orientale de l'Adriatique les progrès d'un conquérant qui en occupait déjà la rive occidentale, refusèrent en donnant des excuses. Us furent alors traités tout à l'ait en ennemis. Pépin attaqua et enleva d'assaut les villes d'Héraclée et d'Equiio, qu'il livra aux flammes. Ce ne fut qu'après les plus vives sollicitations de la part d'Obelerio qu'il consentit à retirer ses troupes. Mais une uguvelle occasion lui fut bientôt oiferte de reprendre les hostilités. Lorsque Maurice Galbaio s'était vu menacé par le fils de Charlemagne, il avait demandé des secours à l'empereur d'Orient. Nicéphore, qui occupait alors le trône de Constantinople, sentant combien il lui importait d'arrêter les progrès des nouveaux maîtres de l'Italie, envoya une flotte dans l'Adriatique sous les ordres de Nicétas. Obelerio ne put empêcher la république de joindre ses vaisseaux à cet armement. Arrivé dans le golfe, le général grec dirigea contre Comacchio une attaque qui fut vigoureusement repoussée par la garnison. Il fut alors obligé de se rembarquer, et se relira avec sa flotte à Malamocco. On apprit bientôt que le roi des Lombards, irrité, rassemblait à Ravenne des troupes et des vaisseaux. Obelerio , afin de conjurer l'orage, eut la faiblesse de conseiller à ses concitoyens de se soumettre. Les Vénitiens ne virent plus en lui qu'un
traître. Ils le chassèrent en l'accablant d'outrages, et, pour lui ôter tout moyen de nouer de nouvelles intrigues à la cour de Cbarlemagne, on le conduisit à Constantinople.
Cependant les soldats de Pépin avançaient. Maîtres des îles de Chiozzaet de Palestrine, il ne leur restait plus qu'un étroit canal à franchir pour s'emparer de Malamocco, capitale des Vénitiens. Dans ce moment de crise et en l'absence de tout chef, un de ces hommes auquel il appartient de prendre une généreuse initiative, Ange Particiaco, proposa de transporter la population de Malamocco à Rialto, séparé de l'ennemi par un canal plus large et de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Cette résolution fut adoptée. Pépin entra dans Malamocco, qu'il trouva déserte ; mais il lui fut impossible de pénétrer jusqu'à Rialto. Ses vaisseaux, trop lourds pour naviguer dans les bas -fonds des lagunes, ne purent soutenir la lutte contre les vaisseaux beaucoup plus lé;:ers des Vénitiens; plusieurs même furent embrasés par des matières enflammées. Il fut forcé de regagner le continent ; mais, en se retirant, il se vengea du mauvais succès de son entreprise par la dévastation de toutes les îles dont il s'était emparé.
Particiaco venait de sauver son pays par sa fermeté. Pour reconnaître un tel service, un décret solennell'éleva à la dignité ducale. Délivré des soins de la guerre , le nouveau doge s'occupa avec activité d'ajouter à la splendeur et à la sûreté de sa patrie. L'expérience venait de démontrer que le
siège du gouvernement était mal placé à Malamocco. On le transféra à Rialto, qui avait été l'asile de la liberté, et qui se trouvait placé au milieu d'une soixantaine de petites îles , que l'on joignit l'une à l'autre par des ponts (1). Ces îles se couvrirent bientôt de maisons, et on les environna d'une enceinte. Les descendants de cette peuplade de fugitifs donnèrent à la ville qu'ils venaient de bâtir au milieu d'un marais le nom de Venetia, en mémoire des belles contrées que leurs pères avaient été obligés d'abandonner. Parliciaco fit construire un palais ducal. L'embellissement de la capitnle ne fixa pas seul son attention : iMalamocco, Chiozza, Palestrine, que la guerre avait détruites, furent rebâties par ses soins ; Héraclée , sa patrie , sortie de ses ruines, prit le nom de Cittù-Nuova.
Deux événements troublèrent seuls la tranquillité de ce règne. Le premier fat une descente faite à Grado par le patriarche d'Aqnilée, et victorieusement repoussée par l'armée vénitienne ; le second, une conspiration tramée contre le doge, découverte et punie avec une juste sévérité.
Particiaco, si louable d'ailleurs, ne put cependant se défendre de l'ambition de perpétuer le dogat dans sa famille. Il s'adjoignit successivement
(1) Un grand canal divise Venise en deux parties égales ; d'autres canaux, bordés de maisons, forment ses rues. Le mouvement continuel des eaux de la mer neutralise la mauvaise influence des exhalaisons qui s'élèvent des lagunes. Le sol sablonneux de Venise, formé d'alluvions, ne recèle aucune source : l'eau qu'on y boit sf conserve dans des citernes.
ses deux fils, et à sa mort, en 827, il laissa le trône à Justinien, l'ainé, prince d'un caractère faible et d'une santé débile. Ce fut sous le règne de ce doge obscur que s'opéra la translation du corps de saint Marc à Venise. Ces précieux restes avaient été recueillis et embarqués secrètement à Alexandrie par deux pieux Vénitiens (1), Bon de Malamocco et Rustic de Torcello, à l'époque où l'église du saint , entièrement bâtie de marbres rares , fut démolie par ordre des princes sarrasins , pour servir à la construction d'un palais. L'arrivée du vaisseau qui portait les saintes reliques fut une occasion de fête et de prières générales à Venise. On se rappelait une ancienne tradition qui rapportait que saint Marc, pendant sa vie, naviguant sur la mer Adriatique, avait^eu une vision céleste qui lui avait prédit que ses os reposeraient un jour sur le bord de cette mer. Le clergé, accompagné de tout le peuple, alla au-devant du corps en chantant des hymnes et en faisant fumer l'encens. Les Vénitiens, dans leur enthousiasme, se placèrent sous la protection du saint , qui fut dès lors invoqué comme le patron de la république. Le doge Justinien Particiaco, qui mourut peu de temps après, laissa par son testament une somme destinée à bâtir une église soi;s l'invocation de saint Marc.
(1) Cette circonstance prouve que, déjà à cette époque, les Vénitiens commerçaient dans le Levant; l'habitude qu'ils avaient de fréquenter la capitale de l'empire d'Orient et les côtes occupées par les Sarrasins d'Orient, explique aussi le goût qu'ils montraient pour les arts et pour les édifices somptueux.