CHAPITRE II
Lutte des partis. — lavasion et défaite des Hungres. — Réunion de la Dalmatie à la république. — Première et deuxième croisade. — Changement de constitution. — Démêlés entre le pape Alexandre III et l'empereur Barberousse. Troisième croisade. —( 830-1178 ).
Jean Particiaco, resté seul eu possession de l'autorité ducale après la mort de son frère (830), eut à repousser une invasion de l'ancien doge Obelerio, qui avait rompu son ban. Après l'avoir défait, il se saisit de sa personne et lui fit trancher la tète par la main du bourreau, pour satisfaire le ressentiment de la multitude, qui prodigua les derfliers outrages au cadavre du vaincu. Particiaco éprouva bientôt lui-même l'inconstance de la faveur populaire. Attaqué dans son palais par des conjurés qui avaient pour che(un certain Garossio, il n'eut que le temps de s'enfuir, et se retira en France. Carossio se lit décerner le souverain pouvoir, mais ne l'exerça pas longtemps. Les principaux de la république, revenus de la stupeur que leur avait causée une révolution si subite, s'emparèrent de l'usurpateur, lui firent crever les yeux et l'exilèrent. Particiaco, rappelé, ne se montra pas corrigé par le malheur. L'abus qu'il fit de son pouvoir souleva
de nouveau les esprits contre lui. Un jour qu'il assistait à l'office divin dans la cathédrale, il fut enlevé par ses ennemis, qui le reléguèrent dans un monastère. Pierre Gradenigo, de Pola, fut élu à sa place (836).
Sous le long règne de ce doge, les revers que les Sarrasins et les Narentins firent essuyer aux armes vénitiennes, amenèrent des dissensions intestines. Les factions, à la tète desquelles se placèrent les chefs de plusieurs familles considérables, ensanglantèrent souvent les rues de la capitale par leurs rixes continuelles. Gradenigo, manquant de fermeté et de résolution, laissa le mal s'accroître, et finit par être victime de sa faiblesse. Il fut massacré par des furieux, en se rendant à l'église, au milieu même du cortège qui l'accompagnait.
Après cet attentat, Orso Particiaco, digne émule de son ancêtre , exerça l'autorité ducale (864). De concert avec l'empereur Charles le Chauve,, il arrêta les progrès des Sarrasins en Italie, et repoussa les corsaires dalmates ; mais son plus beau titre à la reconnaissance des Vénitiens fut d'avoir ramené le calme dans la république en imposant aux factions par une sage fermeté.
Le règne de Jean Particiaco , son fils , qui se montra assez peu ambitieux pour abdiquer deux fois le pouvoir, que ses concitoyens l'avaient sollicité d'accepter, et celui de Pierre Candiano, qui trouva la mort en combattant les pirates de Nera, remplirent un intervalle de huit ans. Après toutes les agitations qu'elle venait d'essuyer, Venise avait
besoin d'un homme qui sût à la fois fermer ses plaies par une sage administration intérieure, et rétablir l'honneur de ses armes par son génie guerrier. Elle trouva cet homme dans le nouveau doge, Pierre Tribimo. Pendant les quinze premières années de ce règne, qui furent quinze années d'une paix profonde, elle put étendre son commerce, réparer ses pertes et sa marine, et s'entourer de nombreuses fortifications. Tous ces ouvrages la mirent en état de combattre avec succès un nouvel essaim de barbares qui envahit son riche territoire vers l'an 900 : c'étaient les Hungres, sortis comme les autres barbares, de laPannonie. Le doge attaqua avec une flotte parfaitement organisée ces hommes qui n'avaient que l'instinct du pillage et qui étaient tout à fait étrangers à l'art de la navigation , les défît complètement et les força de se retirer en laissant la mer couverte de leurs débris. Peu de temps après cette victoire, Tribuno mourut, emportant les regrets et la reconnaissance de ses concitoyens.
Orso Particiaco , septième doge de son nom , sembla continuer le règne de son prédécesseur. Pendant les vingt ans qu'il administra les affaires de la république, il se montra prudent, modéré et plein de piété. Après son abdication, qui eut lieu vers l'an 932 , le trône ducal fut rempli par Pierre Candiano II. Comme son père, il combattit avec courage les Narentins , les plus constants ennemis de la république , et les força à la soumission. Il mourut après sept ans d'exercice, et eut pour successeur Pierre Badoer, fils d'Orso Particiaco, dont l'admi-
nistration ne fut marquée par aucun événement mémorable.
A Pierre Badoer succéda Pierre Gandiano III, qui fit oublier sur le trône les écarts d'une jeunesse orageuse. Ce nonveau doge eut la douleur de voir son filS;, qu'il avait appelé au partage de son pouvoir, déshonorer son nom par les plus honteux excès. Les tentatives criminelles de cet indigne fils contre l'autorité paternelle et contre la puissance publique soulevèrent l'indignation générale ; il fut arrêté, jugé et condamné à avoir la tête tranchée. Les larmes de son père obtinrent cependant la commutation de sa peine en un bannissement perpétuel. Retiré à Ravenne, il n'y put rester en repos. Il poussa l'oubli de sa dignité et de ses devoirs jusqu'à se livrer au métier de corsaire contre les vaisseaux de sa patrie. Ce dernier coup porté à la tendresse de son père le fit mourir de chagrin.
Par une bizarrerie qu'on ne peut s'expliquer , cet homme si odieux, que tous les Vénitiens avaient déclaré incapable de posséder aucune charge de la république, fut choisi pour occuper le trône ducal. Pendant vingt-cinq ans il fit peser sur ses concitoyens l'administration la plus tyrannique. Craignant les suites du mécontentement qu'il avait fait naître, il se créa une garde particulière. Cette marque de défiance porta l'exaspération au comble. Un jour, la populace furieuse se précipita sur son palais. Repoussée par sa garde, elle mit le feu à tous les bâtiments qui environnaient la résidence ducale. Lorsque Gandiano vit l'incendie près de l'atteindre,
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et toutes les issues fermées , il prit dans ses bras un de ses fils encore enfant, et se présenta à la multitude en implorant sa pitié, sinon pour lui, au moins pour l'innocente créature qu'il lui montrait. Ses supplications ne furent point écoutées : on les massacra impitoyablement, lui et son fils ; leurs corps furent jetés à la voirie (976).
Pierre Orseolo , qui succéda à Pierre Candiano IV, sembla destiné à réparer les maux causés par son prédécesseur. C'était un homme pieux et plein de libéralité. Il consacra une partie de son immense fortune à faire rebâtir l'église Saint- Marc et le palais ducal, détruits dans la dernière sédition (4). Après deux ans de la plus sage administration , dégoûté d'une dignité qu'il n'avait acceptée qu'avec répugnance , il se déroba à l'amour de son peuple pour embrasser la vie monastique. Il fut plus tard placé au rang des saints.
L'élection de Vital Candiano , malgré la haine qu'inspirait son nom, est une nouvelle preuve de la puissance des factions. Le nouveau doge, dont rien ne rendit le règne remarquable, ayant été atteint d'une maladie qui mit ses jours en danger, suivit
(1) Le palais ducal , dont la bizarre façade regarde la mer, était la demeure du doge et l'enceinte où siégeaient les redoutahles inquisiteurs d'Etat. On y admire encore aujourd'hui les chefs-d'œuvre des principaux maîtres de l'école itdienne et plusieurs telles statues aiitiques. L'église Saint- Marc est hérissée à l'extérieur de pyramides et de statues, et son intérieur est orné du grand autel enlevé à l'église Sainte-Sophie à Constantinople.
Texemple de son prédécesseur : il abdiqua et se retira dans un monastère.
Le successeur de Vital Candiano fut Memmo, personnage d'une incapacité absolue , et qui ne se recommandait que par sa fortune. Le règne de ce doge fut très -orageux, parce que, au lieu de s'attacher à faire cesser les inimitiés qui déchiraient la république , il favorisa l'une après l'autre deux factions dès lors puissantes, celle des Morosini et celle des Caloprini. Les Morosini ayant triomphé de leurs adversaires, ceux-ci se réfugièrent sur le continent et allèrent implorer la protection d'Olhon II, empereur d'Occident. Ils furent accueillis par ce monarque : cédant à leurs perfides conseils, il réduisit Venise aux abois en la bloquant si étroitement, qu'elle n'eut plus aucune communication avec les ports qui fournissaient à sa consommation. Les Vénitiens, pressés par la faim, tentèrent vainement de fléchir l'Empereur; mais la mort sembla se charger du soin de les venger : Othon fut attaqué d'une fièvre aiguë qui l'enleva. Le blocus fut alors levé, et les Caloprini, sur les instances de la veuve de l'Empereur, obtinrent de rentrer dans leur patrie. Leur retour fut le signal de nouvelles divisions. Trois d'entre eux furent un jour assassinés par la faction Morosini. La vue de leurs cadavres portés dans les rues par leurs partisans souleva le peuple contre le doge, dont la faiblesse semblait autoriser ces scènes sanglantes : Memmo, pour satisfaire à la multitude, signa son abdication, et se retira dans un couvent (991).
.lusqu'ici nous avons vu Venise, contente d'un mode sage d'administration intérieure, se borner à prendre les armes pour repousser les pirates ou pour défendre son indépendance. Maintenant nous allons la voir, dominée par l'ambition des richesses, consacrer ses efibrts à étendre au loin, à tout prix, les relations de son commerce. Le nouveau maître qu'elle venait de se donner, Pierre Orseolo, réunissait toutes les qualités propres à seconder cet amour des entreprises lointaines et hasardeuses. II joignait à beaucoup de courage et d'activité une grande prudence et une grande modération. Touché du malheur des peuples établis le long des côtes de l'Adriatique, qu'inquiétaient lescourses continuelles des Narentins, il résolut de les délivrer de leurs ennemis et de châtier ces pirates, auxquels Venise elle-même était obligée de payer un tribut annuel. Il fit donc un armement considérable, et, après avoir reçu des mains de l'évêque l'étendard de la république, il se mit en mer. Il prit d'abord possession de Parenzo, dePola, de Cape d'Istria, de Pirano, d'Isola et de Zara, villes qui sollicitèrent la faveur d'être adoptées par la république, et dont il reçutle serment. Il alla ensuite assiéger Lésina, place trèsforte , dont les Narentins avaient fait leur repaire ; mais la garnison de cette ville ne put résister à l'impétuosité des Vénitiens ; elle ne dut la vie qu'à la générosité du doge, qui empêcha ses soldats de la massacrer. La prise de Lésina laissa le golfe de Narenta sans défense : aussi les Vénitiens eurentils bon marché des habitants du pays : tous ceux
qui échappèrent au carnage vinrent se livrer au vainqueur. Orseolo leur imposa des conditions qui devaient les mettre à jimais hors d'état de rien entreprendre contre Venise. Celte victoire mit flnà la lutte qui durait depuis plus de cent cinquante ans entre les Narentins et Venise, et procura à la république deux belles provinces : l'Istrie et la Dalmatie. Chacun de ces deux pays fut administré par un magistrat qui prit le nom de podestat.
Au retour de cette expédition, Orseolo fut reçu à Venise avec des transports de joie. Cet homme généreux employa les loisirs de la paix à rendre de nouveaux services à sa patrie. A l'exemple de son père, il consacra sa fortune à élever des monuments publics : Grado, entre autres, lui dut la reconstruction de sa métropole. L'empereur Othon III, guidé par un sentiment de curiosité, étant venu visiter Venise, le doge voulut que ce séjour profitât à la république : il obtint de l'illustre visiteur de nouvelles franchises pour le commerce. Telle était la considération dont il jouissait au dehors, que les empereurs d'Orient Basile et Constantin regardèrent comme un honneur d'accorder à un de ses fils la main de leur nièce. Mais il eut la douleur de voir ce fils, que ses concitoyens lui avaient adjoint pour partager son autorité, enlevé par la peste horrible qui vint dévaster Venise, et dans laquelle il eut encore l'occasion de signaler son courage. Enfin il termina sa vie par un acte de bienfaisance : il voulut que les deux tiers de sa fortune fussent employés à subvenir aux besoins de l'État ( 1006).
Othon , l'aîné de ses fils, qui avait eu pour parrain l'empereur d'Occident, fut élevé au dogat par les suffrages unanimes de la nation. Ce jeune prince, héritier des vertus de son père, voulut continuer son ouvrage. Il chassa les habitants d'Adria du territoire de Loredo, qui appartenait à la république et sur lequel ceux-ci faisaient valoir des prétentions , délivra la Dalmatie de l'invasion des Croates, et gagna partout les cœurs par son affabilité. Il ne put cependant échapper à la haine des méchants : des factieux, à la tète desquels se trouvait Dominique Flabenigo , l'accusèrent de tyrannie ; ils le surprirent dans son palais, lui rasèrent la barbe et les cheveux, et le forcèrent à s'exiler (1026).
La couronne ducale fut alors déférée à Pierre Centranigo, de la famille des Barbolani, accoutumée à se montrer dans les factions. Ni sa modération, ni la fermeté avec laquelle il réprima les entreprises du patriarche d'Aquilée sur Grado, ne purent détruire les préventions des Vénitiens contre lui. Les partisans d'Othon parvinrent à exciter une sédition, dans laquelle on prononça sa déchéance : il fut revêtu d'un froc et jeté dans un monastère. Cette révolution et les vœux de la répubhque rappelèrent Othon au trône. On envoya des ambassadeurs pour le ramener de Constantinople, où il s'était retiré ; mais les ambassadeurs le trouvèrent mort. A cette nouvelle, Dominique Orseolo, son troisième frère, sans daigner s'autoriser du consentement de la nation, s'empara du dogat comme d'un patri-
moine. Une pareille audace souleva l'indignation générale. Le peuple en masse marcha contre le palais ducal. Dominique voulut d'abord se détendre; mais, lorsqu'il vit la gravité du danger qui le menaçait, il prit la fuite et se retira à Ravenne, où il mourut peu de temps après.
Dominique Flabenigo, ce factieux précédemment banni à cause de la baine qu'il portait aux derniers doges, fut alors installé sur le trône ducal. La loi fondamentale qui interdisait toute désignation de successeur avaut la mort du doge régnant, et la proscription éternelle prononcée contre la famille entière des Orseolo, dont le nom rappelait de si glorieux souvenirs et de si importants services rendus à la patrie, sont les deuxseuls monuments qui nous soient restés de ce règne, qui dura à peu près dix ans.
Après la mort de Flabenigo, les sutfrages se portèrent sur Dominique Contarino, recommandable par la sagesse de son caractère (4041). Pendant son règne, qui fut de vingt-sppt ans , il eut à réprimer las tentatives à main armée du patriarche d'Aquilée contre le territoire de Grado, et soumit la ville de Zara, qui avait essayé de secouer le jong de la république.
Contarino eut pour successeur Silvio, qui, de concert avec l'empereur Alexis Commène, fit la guerre aux Normands ou Danois récemment établis dans la Fouille , la Sicile et la Calabre. Une défaite que sa flotte essuya devant Durazzo provoqua l'indignation des Vénitiens, accoutumés jusqu'ici à voir leurs armes victorieuses. Us accusèrent le doge d'être
l'auteurdu désastre, le iléposèreiit. et élurent ;\ sa place Vital Faliero(l08-i).
Le nouveau doge continua la guerre contre les Normands sans obtenir plus de succès que son prédécesseur, et renouvela avec Alexis Gomniène le traité d'alliance qui accordait aux vaisseaux vénitiens la libre entrée dans tous les ports de l'empire d'Orient. La possession de l'Adriatique ne suffisait déjà plus à l'ambition de la république; c'était au fond de la Méditerranée qu'elle méditait de fonder de nouveaux établissements. Un événement extraordinaire vint seconder ses plans de domination et de conquête. L'Europe entière, poussée par le zèle religieux qu'avait enflammé le pape Urbain II, se précipitait eu armes sur l'Asie pour délivrer le tombeau du Sauveur, profané par les Sarrasins. Venise s'associa à cet enthousiasme général. En 1098 le doge Vital ÎMichieli , qui avait succédé à Faliero, arma une flotte de deux cents bâtiments, dont le commandement fut confié à sou tîls. Un pieux personnage, l'évèque de Castello, voulut f'ciire partie de rexpédition. Dans la traversée, les pèlerins vénitiens enlevèrent aux caloyers grecs les reliques de saint Nicolas, sur la petite île de ce nom. Ce ne fut qu'après avoir saccagé la ville de Smyrne que la llotle vint bloquer le port de Jafi'.i , assiégé du côté de la terre par les troupes de Godefroy de Bouillon, chef des croisés. La place fut emportée. La campagne suivante, les vaisseaux de la répubhque contribuèrent encore à la prise d'Ascalon et deCaïpha.
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Enfin , en H04, sous le règne du doge Ordelafe Faliero, successeur de Vital Mi chieli, les Vénitiens avaient rendu de si grands services aux chrétiens d'Orient, que, pour les en récompenser, Baudouin, roi de Jérusalem, leur abandonna un quartier de Ptolémaïs (Saint-Jean-d'Acre), avec le privilège de commercer en toute franchise dans toute l'étendue du nouveau royaume chrétien. Les Génois, non moins vigilants pour leurs intérêts, réclamèrent les mêmes avantages : de là des rivalités et des haines qui devaient donner naissance à des guerres longues et sanglantes.
Le développement de la puissance maritime de Venise ne pouvait manquer d'exciter la jalousie des autres peuples de l'Italie ; les Padouans surtout ne voyaient pas sans un secret dépit un État florissant élevé sur ces lagunes qui leur avaient anciennement appartenu. Aussi, profitant de l'absence de la flotte vénitienne, ils envahirent le littoral qui appartenait à la république. Le doge, à la tête des troupes, marcha à la défense de ce territoire, battit complètement les Padouans (4H0), et les força à demander merci. Quelques années après il remporta une victoire signalée sur les Hongrois, auxquels il reprit Zara, toujours rebelle, qui leur avait ouvert ses portes. Faliero finit par être victime de son courage : dans une seconde action contre les Hongrois, la victoire se montra indécise; il se précipita lui-même au milieu de la mêlée , pour entraîner les siens par son exemple. Il tomba percé de mille coups ; son armée, restée sans chef, fut presque entièrement
détruite; à peine quelques faibles débris purent-ils regagner les vaisseaux. Venise, consternée, demanda la paix au roi de Hongrie , qui ne voulut lui accorder qu'une trêve de cinq ans.
Dominique Michieli, successeur d'Ordelafe Faliero, avait à peine pris possession du trône ducal, lorsque parvinrent en Europe les nouvelles les plus affligeantes sur la situation des chrétiens d"Onent : ils étaient pressés de tous côtés parles infidèles, et Beandouin II, roi de Jcrnsalem, avait été fait prisonnier. Le pape Calixte II s'adressa alors à tous les princes de la chrétienté, pour les exhorter à concourir à la délivrance des derniers défenseurs de la foi en Palestine. Le doge, plein d'une ardeur sainte et martiale tout à la fois, après avoir lu à ses concitoyens assemblés la lettre du saint-siége, prononça un discours si entraînant, que tout le monde voulut prendre la croix; le doge lui-même se mit à la tête de l'armée. Une flotte de deux cents vaisseaux, équipée comme par enchantement, fit voile pour JafTa. Arrivée devant cette ville, elle rencontra la flotte sarrasine, qui croisait dans ces parages : l'attaquer et la mettre en déroute fut pour les Vénitiens l'affaire d'un moment. Cette victoire leur ouvrit le port de Jafra(H24).
De JafTa le doge se rendit à Jérusalem, où il reçut de la part de ceux qui dirigeaient les affaires pendant la captivité du roi, l'accueil dû à un allié triomphant. Avant de rien entreprendre, il stipula de nouveaux privilèges pour le commerce de la république ; on décida ensuite qu'on profiterait de
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l'enthousiasme causé par la destruction de la flotte des infidèles pour aller assiéger Tyr, place importante, qui appartenait en commun aux soudans d'Egypte et de Damas. La flotte vénitienne la bloqua du côté de la mer, tandis que les troupes de Beaudouin l'assiégeaient du côté de la terre. Pendant cinq mois la garnison des infidèles repoussa vaillamment toutes les attaques des chrétiens; elle ne capitula que lorsqu'elle eut la certitude de ne pouvoir être secourue par le sultan de Damas. La ville d'Ascalon, assiégée immédiatement après, fut aussi forcée de se rendre.
Avant de revenir dans sa patrie , le doge eut à tirer vengeance de la conduite déloyale de l'empereur de Gonstantinople, qui, jaloux des succès des croisés et inquiet de leur établissement dans la Palestine, avait ordonné à ses vaisseaux de courir sus à tous les bâtiments de commerce vénitiens qu'ils rencontreraient. Michieli parcourut l'Archipel et mit plusieurs îles à feu et à sang , enlevant les enfants des deux sexes pour les vendre comme esclaves ou pour rançonner les parents. Remontant ensuite l'Adriatique, il châtia sur la route plusieurs villes de la Dalmatie qui s'étaient révoltées, fit disparaître Zaradusol, et rentra dans Venise, où il mourut en M 30.
Aucune action éclatante ne signala le règne de Pierre Polano, gendre et successeur de Dominique Michieli. Immédiatement après son avènement, il soutint contre les Pisans, toujours jaloux de la prospérité de Venise, une lutte que termina la mé-
diation du pape. En 1 143 il battit les Padouans, qui avaient entrepris de rendre la Brenta inaccessible aux vaisseaux de la république, et cinq ans plus tard il s'allia à l'empereur grec, Manuel Comnène, contre Roger, roi de Sicile, prince normand, aussi ambitieux et aussi brave que son oncle Robert Guiscard. Ce fut la flotte vénitienne qui reprit Corfou sur les Siciliens. La récompense de ce service fut la liberté accordée à la république de fréquenter les îles de Crète et de Chypre , où il lui fut permis dès lors d'ajouter aux riches cargaisons que ses vaisseaux ramenaient des contrées du Levant, les vins généreux qui rendent ces îles si célèbres.
Après Pierre Polano régna, pendant huit ans, DominiqueMorosini,qui n'eut qu'à réprimer lescourses des pirates d'Ancône et la révolte de quelques villes d'Istrie. Il eut pour successeur Vital Michieli II , dont l'administration fut marquée par de grands revers. L'empereur Manuel Comnène, ayant de nouveau sollicité la république de s'unir avec lui contre le roi de Sicile, n'en reçut qu'un refus qui le blessa. Aussitôt ordre fut donné de saisir les vaisseaux vénitiens qui se trouvaient dans les ports de la Grèce, et tous les sujets de la république établis sur le tertitoire de l'empire furent jetés dans les fers. A la nouvelle d'une pareille violation du dr. it des gens, ce ne fut qu'un cri de vengeance contre .Manuel. En moins de cent jours une flotte de cent vingt vaisseaux fut prête à prendre la mer; elle partit sous les ordres du doge lui - même , auquel se joignirent les plus anciennes et les plus illustres familles. Vital
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Michieli reconquit d'abord en passant plusieurs places de la Dalmalie dont les Grecs s'étaient emparés, entre autres Ragnse, qu'il réduisit presque en cendres; il alla ensuite attaquer l'île de Négrepont , dans l'Archipel. Manuel envoya une flotte nombreuse à la recherche de la flotte vénitienne. Le doge, dont l'armée était tourmentée par la peste, n'osa pas attendre l'ennemi; il s'enfait, poursuivi sans relâche par les Grecs, qui lui enlevèrent plusieurs vaisseaux, et ne rapporta dans sa patrie que le germe de cette affreuse maladie qui avait moissonné ses équipages. Le peuple, furieux, toujours injuste envers ceux à qui sont confiées ses destioées, quand la fortune les abandonne, accusa Vital Michieli de trahison. Il s'assembla devant le palais, et massacra impitoyablement celui auquel on pouvait tout au plus reprocher son irrésolution (1172). L'empereur Manuel, pressé par les mouvements des Sarrasins en Asie, consentit à écouter les propositions des Vénitiens; il leur accorda la paix et leur rendit tous les privilèges dont ils jouissaient à Constantinople.
Ce fut à cette époque que les principaux citoyens, dans le but de prévenir le retour si fréquent des révolutions, que fomentaient les haines ou encourageaient les factions, sentirent le besoin d'imposer des règles à l'exercice de l'autorité souveraine. Jusqu'alors les doges avaient régné avec un pouvoir tout à fait absolu ; le peuple élisait par acclamation celui qui lui paraissait le plus digne ; mais le doge agissait en véritable monarque ; il était in-
dépendant de son conseil, et ne rendait compte à personne de son administration. Nous avons même ^u plusieurs doges pousser l'abus du pouvoir jusqu'à désigner leurs frères ou leurs fils pour leurs collègues et pour leurs successeurs. Après l'assassinat de Vital Michieli, les familles les plus puissantes résolurent de mettre un terme à un état de choses qui les assujettissait à la fois aux caprices du prince et à ceux de la multitude ; elles choisirent onze citoyens recommandables par leur probité qui, s'étant réunis dans l'église Saint-Marc, créèrent un conseil entièrement indépendant, et duquel devaient être désormais tirés, par élection, les électeurs chargés de choisir le doge. Toutefois, comme il eût été imprudent de se dispenser entièrement de consulter le peuple, qu'on dépouillait de sa prérogative, on lui laissa le droit de créer douze tribuns qui devaient contrôler tous les actes du doge. Ces tribuns, au nombre de deux pour chacun des six quartiers de la ville, furent en même temps chargés de choisir tous les ans, sur la masse des citoyens, les quatre cent soixante -dix personnes qui devaient former le grand conseil récemment établi. Le premier doge élu sous l'empire de ces nouveaux règlements fut Sébastien Ziani, qui en jura la fidèle observai ion.
Sébastien Ziani manquait d'énergie, et se souciait peu de la gloire des armes; aussi le vit -on laisser sans vengeance la conduite atroce de l'empereur d'Orient, qui , à la suite du désastre éprouvé parla flotte vénitienne , avait fait crever les yeux avec un
fer chaud à l'ambassadeur de la république(l). Une montra pas plus de courage à l'égard des pirates d'Ancône, qui insultaient journellement les vaisseaux vénitiens sur l'Adriatique. Ce fat seulement par la munificence qu'il voulut gagner TafFection de ses concitoyeus : il embellit et enrichit l'église du patron de la répubhque, fonda de ses deniers un monastère destiné à servir d'asile aux jeunes filles de sang patricien nées sans fortune , et agrandit la place Saint-Marc, sur laquelle il fît dresser deux colonnes de granit, trouvées, depuis plus de cinquante ans , dans une île de l'Archipel.
Cependant, malgré son état de faiblesse, Venise ne put se dispenser de prendre part aux scènes de guerres et de révolutions qui désolaient l'Italie à cette époque. L'empereur d'Allemagne Frédéric I", surnommé Barberousse, prince fier et intraitable, à la suite de longs démêlés avec le saint-siége, qui s'opposait à ses prétentions sur l'Italie, voulut empiéter sur le pouvoir pontifical en convoquant un concile et en faisant élire un antipape, et il fut excommunié par le pape Alexandre III. Le schisme causé par cette audacieuse usurpation fut le signal de la division en Europe. Les peuples de l'Allemagne reconnurent l'antipape Victor IV, et les Italiens se déclarèrent pour Alexandre. Frédéric, irrité de voir son choix désapprouvé dans un pays où il avait
(1) Cet ambassadeur était le célèbre Henri Dandolo, auquel étaient réservées les plus brillantes destinées , et qui devait venger en personne son outrage aux lieux mêmes où il l'avait reçu.
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l'ambition de dominer seul, s'avança avec une armée formidable. Les Italiens coururent aux armes. Les troupes impériales furent surprises et battues près de Lodi; mais Frédéric rétablit son armée, et vint mettre le siège devant Milan, que son esprit d'indépendance avait désigné à la vengeance impériale. Cette malheureuse ville ayant été forcée de se rendre, l'Empereur condamna les habitants à Itt servitude, fit raser les murs et les maisons , et sema du sel sur les ruines. Gênes fut saccagée, Bologne pillée , Rome et Venise menacées. L'antipape Victor étant mort, Frédéric en fit élire un autre, et, celui-ci mort, il en fit nommer un troisième. Le pape Alexandre, sans cesser d'opposer aux menaces de son adversaire un de ces caractères nobles et termes dont aucun revers ne peut changer les résolutions, chercha un asile en France. Les villes d'Italie se liguèrent de nouveau ponr le maintien de leur indépendance ; Rome et Venise étaient à la tète de cette coalition. Les Milanais, reprenant courage, détruisirent à Côme l'armée allemande , et la flotte vénitienne défit complètement les vaisseaux commandés par le fils de l'Empereur (11 76). Dans la situation critique où il se trouva réduit, Frédéric fut contraint de demander la paix à celui qu'il avait pendant vingt ans poursuivi d'asile en asile. Venise, où Alexandre III s'était réfugié en dernier lieu, eut l'honneur de voir opérer dans son sein la réconciliation. L'Empereur, tous les seigneurs, tous les prélats de l'Italie se rendirent dans cette ville, qui leur parut une des merveilles du monde (1177). Frédéric reconnut
Alexandre comme pape légitime; il s'engagea à restituer tout ce qui appartenait au saint-siége. Cette paix glorieuse pour l'Église rendit aux villes liguées leurs libertés. Le pape rentra dans Rome, où il eut la satisfaction de voir son compétiteur abjurer le scbisme à ses pieds. Pour reconnaître ce qu'il devait aux Vénitiens dans celte circonstance, il accorda à leur ville le titre de fille aînée du saint-siége; puis, comme s'il eut pressenti toute la gloire qui attendait la république, il donna au doge un anneau d'or, en lui disant : « Recevez - le comme une marque de Tempire de la mer, afin que la postérité sache que la mer vous appartient par la puissance de la victoire , et doit être soumise à la république comme l'épouse à répoux. »
Le doge Ziani, qui avait accompagné le pape à Rome, mourut peu de temps après son retour (1 1 78). Il eut pour successeur Orio Mastropetro, élu par le grand conseil. C'est sous son règne qu'eut lieu la troisième croisade', commandée par Philippe -Auguste, roi de France, et par Richard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre. Venise, toujours jalouse d'étendre son commerce, voulut contribuer au succès de cette expédition en envoyant une flotte assiégerPtolémaïs. Cette ville, que Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, bloquait étroitement du côté de la terre, ne se rendit, par capitulation, qu'après trois ans du siège le plus meurtrier. Les Vénitiens rentrèrent en possession du quartier qui leur avait été précédemment accordé, et leurs vaisseaux revinrent en Europe.
Aucun autre événement digne d'être rapporté ne
signala l'administration d'OrioMastropetro. Dégoûté d'une autorité dont il avait été revêtu sans la désirer, il abdiqua pour se consacrer à la vie monastique. Son successeur fut Henri Dandolo, celui que l'empereur de Byzance avait privé de la vue.