CHAPITRE XI
Guerre de la Valteline et du Mantouan. —Modifications dans les attributions du conseil des Dix. — Guerre de Crète. — Prise de Gaiidie. — Conquête de la Morée. — François Morosini. — Paix de Carlowitz, — (1618-1709).
Les deux branches de la maison d'Autriche possédant, l'une le Tyrol, l'autre le Milanais, convoitaient depuis longtemps la petite vallée de la Valteline située sur le revers des Alpes, pour établir des communications faciles entre leurs États. Les habitants de ce pays, ne supportant qu'impatiemment le joug des Grisons, auxquels ils étaient soumis, et ennemis de la réforme, que leurs maitres avaient embrassée avec chaleur, se soulevèrent grâce aux encouragements des deux cours. Le sénat de Venise, instruit des projets des Espagnols, fit alliance avec les Grisons. Pendant deux ans, la république se borna à aider ses alliés de son argent ; mais , lorsqu'elle les vit écrasés par les forces hispano- allemandes, lorsqu'elle vit la Valteline au
pouvoir de ses ennemis , elle ne se donna pas de repos qu'elle n'eût formé contre eux une ligue à laquelle accédèrent le roi de France et le duc de Savoie (1G23).
Lorsque les troupes du roi eurent franchi les Alpes, au lieu de se diriger sur la Valteline pour seconder les efforts de leurs alliés, elles allèrent attaquer Gènes , placée sous la protection de l'Espagne; mais cette république, soutenue par l'ardent patriotisme d'un de ses citoyens, Jean- Jérôme, de l'illustre famille des Doria , opposa une résistance héroïque, et repoussa les étrangers (1625). Après cette tentative infructueuse , le corps d'armée français revint sur la Valteline, où la guerre continuait avec des succès divers; mais il ne lui était pas réservé de prendre part aux opérations : il n'était pas encore arrivé sur le théâtre des hostilités qu'on apprit que le ministre de France, sans consulter les alliés de son roi , et d'accord avec la cour d'Espagne, avait décidé du sort de la Valteline. Ce pays fut rendu à la république des Grisons, qui s'engagèrent à en démolir tous les forts et à n'y souffrir d'autre culte que celui de la religion catholique. Plus tard, la république des Grisons étant devenue l'alliée du duché de Milan (1631 ), la Valteline passa naturellement sous la protection et sous l'influence de l'Espagoe. Devant un arrangement aussi injurieux, Venise, pour ne pas se brouiller avec les cours de France et d'Espagne en même temps, dut dissimuler son ressentiment et attendre.
L'affaire de la Valteline était à peine terminée, qu'une nouvelle occasion s'offrit à l'Espagne de montrer son désir de se rendre l'arbitre des destinées de l'Italie. Deux héritiers se disputaient le Mantouan et le Montferrat; l'Espagne, l'Empereur et le duc de Savoie envahirent les deux principautés en litige, qu'ils s'étaient partagées d'avance. Le jeune duc qu'on voulait dépouiller, montrant un courage au-dessus de son âge, rassembla toutes ses forces dans la capitale, et i m plora l'assistance des Vénitiens. Ceux-ci , après s'être assurés de l'appui de la France, intéressée à abaisser la puissance espagnole en Italie, écoutèrent la voix du courage malheureux. Us firent avancer une armée de vingt mille hommes pour délivrer Mantoue, assiégée par les Espagnols et les Autrichiens réunis , tandis que Richelieu faisait envahir les États du duc de Savoie par les troupes françaises. Mais l'armée delà république fut battue par les Autrichiens près 'de Valesso, et s'enfuit en désordre. Cet échec, résultat d'une terreur panique et l'un des événements les plus honteux pourlesarmes vénitiennes (1630), livra Mantoue aux assiégeants. Cette ville fut saccagée. Le palais ducal, les objets les plus précieux de la galerie des Gonzague tombèrent dans les mains des vainqueur?. On renouvela les scènes du sac de Rome; la barbarie allemande n'épargna pas même les pierres ; un palais élégant élevé par le célèbre Vignole fut livré aux flammes. L'empereur Ferdinand, vigoureusement pressé en Allemagne par le roi de Suède
Gustave -Adolphe, n'eut pas le temps d'assurer la possession de sa conquête. Forcé de voler à la défense de ses États , il se hâta de conclure avec la France un arrangement par lequel, au grand désappointement de l'Espagne, le duc détrôné recouvra ses principautés , moins la ville de Trino , qu'il abandonna au duc de Savoie. Ce traité, dans lequel Venise fut comprise, mit un terme momentané aux discordes de l'Italie.
De 1618 à 1634, le trône ducal vaqua plusieurs fois. En 1623, à la mort d'Antoine Priuli, il fut occupé par François Gontarino; en 1625, par Jean Cornaro; en 1630,parNicolasContarino,eten 1632, par François Erizzo. Sous l'administration de Jean Cornaro, un événement qui intéressait vivement la politique intérieure appela tou te l'attention du sénat . Renier Zeno, esprit ardent, d'une famille que distinguait sa haine contre la famille des Cornaro , avait été nommé membre des Dix. Il se trouvait à son tour chef du conseil , lorsqu'il jugea utile d'adresser au doge les plus graves reproches, parce qu'un de ses fils, Frédéric Cornaro, évêque de Bergame, avait été, contrairement àla constitution, élevé au cardinalat par le pape. Le doge dissimula son ressentiment, et répondit d'une manière générale que les intérêts de la république lui seraient toujours chers. Le lendemain, Renier Zeno, rentrant à son palais vers le soir , fut assailli par des assassins, qui le frappèrent de neuf coups de poignard et prirent la fuite. Zeno fut relevé mourant et reporté à sa de-
meure, au milieu de la stupeur générale. Le grand conseil s'assembla snr-le -champ; diverses circonstances , et la découverte d'une hache laissée sur la place par les assassins , firent reconnaître que les auteurs du crime avaient eu l'appui du doge. Deux factions se formèrent aussitôt, qui prirent les noms de Zénistes et de Cornaristes , et Venise fut menacée de la guerre civile. Les décemvirs euxmêmes se partagèrent en deux camps. Les partisans de Zeno demandèrent qu'on poursuivît immédiatement les auteurs de l'assassinat ; ceux qui tenaient pour Cornaro ne jugèrent pas à propos de s'opposer à cette demande, d'autant plus qu'il était devenu certain que le coupable était Georges Cornaro, le plus jeune des trois fils du doge , déjà réfugié à Ferraie; mais ils profitèrent de la fermentation des esprits pour réclamer énergiqueracnt la correction des abus qu'on reprochait au tribunal des Dix : ils s'appuyaient surtout sur l'exemple récent d'Antoine Foscarini, ancien ambassadeur en France. Ce malheureux , dénoncé par des observateurs du conseil comme entretenant des relations secrètes avec les étrangers, avait été condamné comme conspirateur, et pendu ; mais peu de temps après le supplice, son innocence avait été reconnue.
L'avis de nommer des correcteurs du tribunal des Dix fut accueilli par la majorité du grand conseil; mais lorsque ces correcteurs firent leur rapport, la question de savoir quelles prérogatives seraient enlevées au terrible tribunal donna lieu à une discus-
sion très- orageuse, et réveilla toutes les passions. La plupart des orateurs s'élevèrent avec force contre l'autorif é (l'une magistratiirequi évoquait la connaissance des fautes les plus légères, et qui les j"geait dans 1 oml.re avec une sévérité effrayante ; d'autres, au contraire, se firent les apologistes de l'institution, en la proclamant le frein nécessaire des ambitieux et la sauvegarde des lois et de la liberté. Enfln le sénateur Nani, par sa modération et l'autorité de sa parole, ramena les esprits; on adopta les propositions des correcteurs , et l'on ôta aux Dix les saufs-conduits, le droit de grâce, la création des magistrats , le droit d'amendes pécuniaires , les impitoyables secrétaires perpétuels, auxquels on reprochait leurs traditions de cruauté, d'espionnage et de confiscation. L'adoption de ces corrections rétablit le calme dans Venise, et ses habitants, plus doucement gouvernés, portèrent leurs regards sur leurs intérêts extérieurs. Renier Zeno, remis de ses blessures, afTecta de se faire suivre par ses partisans, qui formaient comme une garde autour de lui. Le grand conseil l'exila à Padoue.
Quelques démêlés de la république avec le saintsiége au sujet de nominations ecclésiastiques et de la souveraineté qu'elle s'était arrogée sur l'Adriatique, troublèrent seuls le calme dont Venise jouit jusqu'en 1037. Cette année, u-ne escadre barbaresque, requise parle Grand Seigneur, alors en guerre avec la Perse, de protéger les vaisseaux turcs sur les côtes occidentales de l'empire, ravagea
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le littoral de la Fouille, et s'empara d'uû navire "vénitien. L'amiral de la république, MariniCapello, poursuivit les pirates jusque dans Volona, port appartenant aux Ottomans. Après un mois de blocus, l'escadre barbaresque fut prise, par Capello, sous le canon même de la place. Le sultan Mourad, irrité de cet -acte de vigueur, ordonna d'abord le massacre de tous les Vénitiens qui se trouvaient dans son empire; mais les représentations de ses conseillers firent commuer cette sentence barbare en un arrêt de captivité ; le baile Luigi Gontarino fut enfermé dans le château des Sept -Tours. Les pertes innombrables faites par l'armée ottomane devant Bagdad ramenèrent bientôt le sultan à la modération ; il renoua des relations avec Venise, et se contenta du payement d'une somme pour réparation du dommage. Mais ce renouvellement de trêve ne fut qu'éphémère. La république allait bientôt commencer, malgré elle, avec les Osmanlis, une lutte corps à corps, qui devait durer vingt-cinq ans.
Un prétexte tout à fait futile amena la rupture entre les deux puissances. En 4644, les chevaliers de Malte attaquèrent une petite flotte ottomane que le sultan Ibrahim envoyait à la Mecque, et s'en emparèrent. Il y avait sur un des vaisseaux capturés une esclave avec un fils du sultan. Les chevaliers crurent qu'ils possédaient l'héritier présomptif du trône des Osmanlis : ils eurent pour lui les plus grands égards; mais, lorsqu'ils apprirent leur erreur, ils firent élever le jeune captif dans la
religion chrétienne, et le destinèrent à l'état monastique. L'escadre maltaise, après sa victoire, avait été obligée de relâcher à Candie, où les Vénitiens l'avaient très-bien accueillie ; ce fut là le prétexte dont le sultan Ibrahim se servit pour déclarer la guerre à la république.
Le vizir Mohammed profita de l'irritation de son maître pour lui proposer la conquête de Candie. Cette île, si célèbre dans l'aniiquité sous le nom d'île de Crète, offrait, par sa fertilité et son étendue, une proie trop riche pour ne pas tenter l'ambition du Grand Seigneur. Le siège en fut résolu, et l'on ût des préparatifs immenses pour assurer le succès de l'entreprise. Comme la déclaration de guerre n'avait pas été officielle, la Seigneurie ne pouvait avoir que des soupçons sur le but de cet armement ; cependant elle fît armer à Candie une escadre de vingttrois galères , et ordonna d'y rassembler les milices de l'île.
Le 4 avril 1645, la flotte ottomane, forte de plus de quatre cents voiles, et portant cinquante mille hommes de débarquement, sortit des Dardanelles. Après une navigation périlleuse, elle arriva le 24 juin dans la baie de Cogna, et le lendemain les cinquante mille hommes de débarquement prirent terre à la pointe occidentale de l'île, près de la Canée , l'une de ses principales villes. Les habitants lurent saisis d'épouvante à l'aspect du danger qui les menaçait ; car la métropole avait mis dans ses préparatifs de défense une hésitation funeste. Aussi
le sort de cette ville fut -il bientôt décidé ; au bout de cinquante jours elle capitula. La faible garnison qui Tavait héroïquement défendue, et à laquelle s'était jointe toute la population, les prêtres, les femmes même, sortit avec tous les honneurs de la guerre, et alla se réunir dans le port de la Stida aux forces vénitienues qui s'y trouvaient sous les ordres d'Antoine Gapello. Aussitôt après l'entrée des vainqueurs dans la place, la cathédrale et deux autres églises furent converties en mosquées.
A la nouvelle de la reddition de la Canée, l'esprit national se manifesta à Venise par des sacrifices de tous les genres. Le clergé, stimulé par l'exemple du patriarche Morosini, s'unit à tous les autres ordres des citoyens pour seconder les efforts du gouvernement. Le sénat fit un appel à toutes les puissances étrangères pour sauver une île qui pouvait être regardée comme le boulevard de la chrétienté. 11 n'y eut que le pape, le grand-duc de Toscane et l'ordre de Malte qui répondirent à cet appel ; vingt et une galères, fournies par ces auxiliaires , renforcèrent les forces navales de la république, qui furent placées sous le commandement de Jérôme Morosini.
La fin de l'année 1645 se passa sans combat. Morosini se borna à fortifier et à approvisionner les places qui restaient à la république dans llle de Candie. Le peu de succès de cette campagne fit sentir le besoin d'augmenter la puissance du gouverneur en chef de l'île ; outre le commandement des troupes
de terre et de mer, on l'investit de l'autorité civile. Le doge régnant, François Erizzo, fut chargé de cette mission ditficile ; en apprenant son élévation au commandement suprême, le vieux doge sentit son cœur se ranimer, et s'estima heureux de pouvoir consacrer le reste de ses forces au service de sa patrie; mais, au moment où il allait s'embarquer, il succomba à sa vieillesse. Il fut remplacé dans le dogat par le procurateur François Molino, et dans son grade de capitaine général par Jean Capello.
Dès les premiers jours de l'année 1646, la flotte vénitienne s'avança pour fermer l'entrée des Dardanelles. Le sultan ordonna aussitôt à son capitanpacha de forcer le détroit et d'aller mettre le siège devant Candie. Le pacha paya de sa tête l'hésitation qu'il mit dans l'exécution de l'ordre de son maître sous le prétexte que la mer n'était pas navigable pendant l'hiver, et que ce serait exposer ses vaisseaux à une perte inévitable. Au mois d'avril, Morosini, perdant l'espoir de refouler la flotte ottomane dans le détroit, leva sa croisière, et alla ravager Ténédos et la plaine de Troie. Un nouveau capitanpacha partit de Constantinople et ouvrit la campagne. Les villes de Kisamos, de Cladissa et d'Apricorno tombèrent au pouvoir des Osmanlis ; quelques mois après (novembre 1646), ils s'emparèrent de Retimo, l'une des principales villes de l'île de Candie. Le siège dura quarante jours, et la garnison obtint la libre retraite et les honneurs de la guerre.
Tels furent les événements de cette campagne, pendant laquelle les Vénitiens n'entreprirent rien de décisif : ils avaient cependant reçu un renfort de neuf vaisseaux français, que le cardinal Mazarin s'était décidé à leur envoyer. Jean Capello, accusé d'inexpérience et d'irrésolution, fut rappelé, jugé et condamné à un an de prison. On lui donna pour successeur Baptiste Grimani. Sous ce nouveau chef, la marine vénitienne retrouva son ancienne vigueur. Quelques escarmouches où les Vénitiens eurent constamment l'avantage attestèrent l'habileté et la résolution de Grimani. Le capitan- pacha Mousa, s'étant laissé bloquer dans le port de Napoli di Romania, fut déposé; son successeur, Fazli- Pacha, gendre du sultan , ayant , à la faveur des sinuosités de l'Archipel, échappé aux escadres de la république, arriva dans l'île de Candie (septembre 1647), et débarqua dans la Canée un renfort de neuf mille hommes.
Pendant que ces événements se passaient dans l'île de Candie, une armée de vingt mille Ottomans attaquait les Vénitiens dans la Dalmatie; mais cette campagne en terre ferme se termina à l'avantage de la république; ses troupes s'emparèrent de plusieurs petites places, et appuyèrent l'insurrection des Morlaques, qui devinrent leurs auxiliaires après avoir secoué le joug des Ottomans.
Un désastre épouvantable marqua le commencement de la campagne de 1648; la flotte vénitienne fut auéantie, à Ipsara, par une violente tempête. Le
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brave Grimani partagea le sort des équipages de vingt-huit de ses galères, qui périrent abîmés dans les Ilots. Après cette catastrophe, le eapitan-pacha, trouvant la mer libre, se rapprocha de Candie et commença à dresser de nouvelles batteries et à ouvrir des tranchées devant la capitale de Tîle. Mais le courage de Louis-Léonard Mocenigo, qui avait remplacé Grimani, rendit inutiles les efforts des Ottomans : en moins de six mois le pacha perdit plus de vingt mille hommes, et se vit réduit à se fortifier dans son camp pour y attendre des secours.
Si, à cette époque, Venise avait eu seulement vingt mille hommes à envoyer dans Tiiede Candie, c'en était fait des restes de l'armée ottomane; mais le courage militaire des premiers temps ne subsistait plus que chez quelques citoyens généreux. Venise s'était accoutumée à sacrifier tout à l'argent, et elle en recueilHt les tristes conséquences; les classes populaires même usèrent de l'autorisation que leur accordait la loi de convertir en une contribution pécuniaire le service personnel de la marine; il fut donc impossible de trouver des soldats. Dans cette disposition des esprits , le gouvernement conçut la pensée de mettre un terme à la guerre en abandonnant l'ile de Candie. Cette proposition, portée devant le sénat , y provoqua un débat très-animé. Plusieurs membres, s'appuyant sur la ruine du commerce, occasionné par la guerre, furent d'avis de céder un pays qu'ils appelaient la partie gangrenée de la république; d'autres, mais en moindre nombre, gui-
dés par le sentiment de l'honneur national, firent entrevoir la honte dont allait se couvrir la république en achetant la paix à ce prix. Un événement imprévu vint faire cesser les incertitudes : le sultan Ibrahim, odieux à ses sujets à cause de ses vices et de ses caprices tyranniques, venait d'être déposé et étranglé; son petit-fils Mohammed, âgé seulement de sept ans, avait été salué empereur aux acclamations générales.
A la nouvelle de ces événements, Venise crut que les orages continuels qui menaçaient un gouvernement exercé au nom d'un enfant de sept ans lui permettraient d'obtenir la paix sans renoncer à Candie. Un négociateur fut donc envoyé à Constantinople, avec ordre de prendre pour base du traité la restitution réciproque des places que les deux puissances s'étaient enlevées. Mais quand le grand vizir, chargé de l'administration de l'empire, connut les instructions de l'ambassadeur, il entra dans une telle fureur, qu'il fit étrangler sur-le-champ l'interprète qui lui transmettait les réponses du Vénitien, fit charger celui-ci de fers , ainsi que tous ceux qui l'accompagnaient, et les fit conduire dans le château des Sept -Tours. Après un tel outrage, il ne restait plus à la république que l'alternative de vaincre ou de succomber avec gloire.
Dans les premiers mois de 16 i9, une flotte ottomane forte de quatre-vingt-trois bâtiments sortit des Dardanelles pour aller porter des renforts et des munitions à l'armée qui assiégeait Candie. Des
vaisseaux turcs furent attaqués près de Phokia, rancienne Phocée , par l'amiral Riva, qui n'avait que vingt galères sous ses ordres. Telle était la supériorité de la marine vénitienne, que son artillerie foudroya les vaisseaux ottomans. Plusieurs furent incendiés, d'autres capturés , et le reste obligé de prendre la fuite. Cette bataille coûta sept mille hommes aux musulmans; mais Riva commit une faute grave en les laissant sortir de la rade de Phokia : ils allèrent débarquer à la Canée des -troupes destinées à augmenter le nombre des assiégeants. Toutefois, malgré l'arrivée de ce secours, les Ottomans gagnèrent peu de terrain pendant cette campagne ; toutes leurs attaques étaient vigoureusement repoussées par la garnison ; la flotte du capitanpacha retourna hiverner à Constantinople, et l'amiral Riva établit un blocus rigoureux à l'entrée du détroit des Dardanelles.
Lorsque la saison le permit, la flotte otitemane essaya de franchir le détroit ; la croisière de Riva l'en empêcha (1650). Cette guerre si longue commençait à devenir impopulaire à Constantinople; les janissaires murmurèrent et firent mettre en liberté l'ambassadeur de la république , qui partit aussitôt pour Venise; le mufti, à qui l'on attribuait cette mesure violente, fut exilé.
En 1651, le capitan-pacha parvint cependant à forcer le passage ; le capitaine général Mocenigo courut à sa rencontre et l'attaqua près de l'Ile de Parcs ; la flotte ottomane fut complètement battue ;
dix vaisseaux furent pris, cinq aulres brûlés, et cinq mille hommes restèrent au pouvoir du vainqueur. Cette victoire rendit les Vénitiens maîtres de l'Archipel, et releva le courage des défenseurs de Candie. Cette même année, Venise, obéissant à la maxime qu'elle avait adoptée de ne pas laisser longtemps le commandement suprême dans les mêmes mains, rappela le vaillant jMocenigo , dont le nom occupe une place si brillante dans les fastes militaires de la république, et lui donna pour successeur Léonard Foscolo.
Les deux années de l'administration de Foscolo ne furent marquées par aucun événement important. 11 eut seulement à réprimer une lévolte d'Albanais auxiliaires, qui pour obtenir une augmentation de solde menaçaient de livrer à l'ennemi deux bastions dont la défense leur avait été confiée. Venise eut un moment l'espoir de voir les difficultés qui s'opposaient à la paix s'aplanir. Après la délivrance et le départ du baile, l'ambassadeur français avait continué les négociations que ce premier avait entamées auprès de la Porte. En 1G53, ce même ambassadeur demanda au divan un passe-port pour l'envoyé extraordinaire Jean Capello , que Venise accrédita auprès du sultan. Mais comme ce plénipotentiaire n'était pas chargé de faire officiellement la cession de Candie, il fut arrêté en route et retenu dans une si dure captivité , qu'il succomba à ses souffrances et à son chagrin.
En 1654, Mocenigo revint prendre son poste de
capitaine général. Le c.ipitan-pacba. après avoir forcé le passage des Dar^lanelles gardé par l'amiral Joseph Delfino, dispersa la flotte vénitienne, qui eut cinq de ses vaisseaux incendiés ou coulés à fond. Il ravagea ensuite l'île deTino et fît voile pour Milo, où s'étaient réfugiés les vaincus. La flotte vénitienne sortit du port dans la nuit, passa à portée de canon de l'escadre ottomane, et se retira sans obstacle, après avoir échangé quelques boulets avec l'ennemi. Le capitan- pacha, dès qu'il eut ravitaillé la Canée, parcourut tout l'Archipel, et rentra à Constantinople, où il offrit cinq cents prisonniers au sultan. La défaite de la flotte vénitienne fit mourir Mocenigo de chagrin.
La longueur de cette guerre désespérait Venise. Reconnaissant l'impossibiUté de triompher avec ses propres ressources, elle appela de nouveau à son secours l'Empereur, la France, le pape, l'Espagne et l'Angleterre. La plupart de ces puissances ne lui témoignèrent qu'un intérêt stérile ; les plus voisines se bornèrent à lui fournir quelques galères. Le pape fut celui qui donna le plus d'extension à ses secours; ce service détermina le rappel des Jésuites dans les États vénitiens. Le doge François Molino mourut en 1655, et fut remplacé par Charles Gonlarino.
L'amiral Lazare Mocenigo reçut l'ordre d'aller fermer le passage des Dardanelles et de venger l'échec essuyé par la flotte de Dùlfino. Dans un premier combat, il prit trois vaisseaux turcs, en brûla
onze et en coula neuf à fond. Ce premier avantage ne fut que le prélude de la Yictoire complète qu'il remporta, le 6 juillet 1056, à l'entrée du détroit. Le capitaii- pacha parvint à se sauver avec quatorze galères; mais il perdit soixante -dix vaisseaux et quinze mille hommes. Mocenigo , qui avait eu un œil crevé dans la mêlée, voulut aller lui-même porter à Venise la nouvelle d'un si brillant succès. Il trouva la capitale occupée à célébrer l'élection du doge Bertuce Valieri. Rien ne saurait rendre les transports d'allégresse et d'admiration qui se manifestèrent à la vue du guerrier dont la tête était enveloppée, et de sa galère portant des pavillons turcs renversés. L'enthousiasme était si grand, qu'il n'y eut qu'un seul cri pour déférer le commandement suprême à celui qu'on proclamait le sauveur de la patrie. Mocenigo repartit avec le titre de généralissime.
Pendant son absence, la flotte victorieuse s'était emparée des îles de Ténédos, de Samothrace et de Lemnos. Il apprit en même temps qu'une nouvelle flotte ottomane de cent cinquante voiles se disposait à sortir des Dardanelles. Animé de la noble ambition de pénétrer jusqu'à Constantinople , il mit en mer et courut à la rencontre des vaisseaux ennemis. Le 17 juillet 1657, un combat terrible s'engagea entre les deux escadres à l'embouchure môme des Dardanelles ; mais cette fois la valeur et l'habileté ne purent l'emporter sur le nombre. Les Ottomans eurent d'abord le désavantage. Deux fois les vais-
seaux montés par les janissaires, ne pouvant soutenir l'attaque des escadres maltaise et florentine, abandonnèrent le champ de bataille. Deux fois le grand vizir employa les plus humbles instances pour ramener ces soldats indisciplinés à la charge. Un incident heureux pour les vaincus vint changer leur défaite en victoire. Mocenigo était déjà dans le détroit, bravant le feu des batteries du rivage, et se dispesant à donner la chasse aux débris de la flotte ottomane, lorsqu'en passant devant le château de Koum-Bournou un canonnier musulman fut assez adroit pour lancer à bord du vaisseau -amiral vénitien un boulet qui mit le feu à la sainte -barbe. L'explosion fut terrible : le navire sauta avec un fracas épouvantable, lançant au loin ses débris et les cadavres de cinq cents hommes. Parmi les victimes de celte catastrophe se trouvaient le brave Lazare Mocenigo et son fière Francesco. La flotte vénitienne, privée de son chef, repassa aussitôt le détroit et s'éloigna. Les Turcs reprirent les îles qui leur avaient été enlevées à la suite de la campagne précédente.
Après ce désastre, le sénat vénitien songea de nouveau à la paix. Il fut question de céder Candie et son territoire aux musulmans et de garder le reste de nie; mais le procurateur Jean Pesaro, par un discours éneigique, fit abandonner cette résolution, qu'il qualifia de déshonorante, et exhorta la république à faire de nouveaux sacrifices, dont il donna l'exemple en offrant un don patriotique de six mille
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ducats. La guerre fut continuée. Peu de temps après, le doge Bertuce Valieri étant venu à mourir, on lui donna pour successeur ce même Jean Pesaro. Il ne gouverna que jusqu'en 1660, et fut remplacé par Dominique Contarino , septième doge de sa famille.
Décidée à poursuivre la guerre avec vigueur , la république entama des négociations avec la France pour en obtenir des secours plus efficaces que ceux qu'elle en avait reçus jusqu'alors. Louis XIV, prenant intérêt à une puissance qui montrait tant de fermeté et de constance, lui envoya quatre raille hommes, qui allèrent grossir l'armée du capitaine général Morosini (1060) devant la Canée, où ils soutinrent courageusement quatre combats sanglants dans l'espace de quarante jours. Transportées ensuite devant Candie, ces troupes, à leur arrivée, se précipitèrent témérairement sur le camp ottoman et le mirent en désordre ; mais tandis qu'elles étaient occupées au pillage, les Turcs les assaillirent et leur tuèrent quinze cents hommes ; le reste périt bientôt de la peste.
Venise, qui ne pouvait pardonner à ses généraux d'être vaincus , rappela François Morosini , et lui donna pour successeur Georges Morosini, un de ses parents. Le nouveau général attaqua près de l'île de Tino la flotte ottomane, déjà mise en déroute par un orage, et lui prit ou détruisit une vingtaine de bâtiments. De 4661 à 1604, les Turcs, occupés de la guerre qu'ils soutenaient contre le roi de Hongrie ,
furent obligés de ralentir leurs efforts contre Candie. Ils entamèrent même après la perte de la bataille du mont Saint -Gothard, sur les bords de la Raab , de nouvelles négocijitions pour un accommodement avec la république; mais leur proposition de ne laisser à cette dernière que la capitale de l'île de Candie et quelques places démantelées fut rejetée par le sénat. De part et d'autre on se prépara à continuer la guerre avec vigueur.
Venise s'étant rapprochée du duc de Savoie, dont le titre de roi de Chypre ne lui faisait plus d'ombrage depuis qu'elle avait perdu cette île , en reçut un secours de deux régiments sous les ordres du chevalier de Ville, à qui son expérience et sa valeur firent donner le commandement général de l'infanterie vénitienne. En arrivant aux atterrages de l'île de Candie, les neuf mille hommes qu'amenait le nouveau général tentèrent de s'emparer de la Ganée ; mais ils furent" repoussés par les Turcs et allèrent débarquer près de Candie, où ils se retranchèrent sous le canon de la place ; mais cette position n'étant pas tenable, ils se retirèrent dans l'intérieur des fortifications. La garnison se trouva alors portée de douze à treize raille hommes, auxquels s'étaient réunis les naturels du pays, qu'avait exaspérés la conduite des Turcs à l'égard des habitants de la Canée. Tous ces braves défenseurs furent placés sous les ordres de François Morosini, disgracié quelques années auparavant. Le chevalier de Ville commandait sous lui.
Cependant la Porte, délivrée de la guerre en Hongrie, avait résolu de frapper un coup décisif. Le grand vizir Kupruli-Alimed partit de Gonstantinople avec la plus grande pariie des forces de l'empire, et jfi prit terre, le 3 novembre d6((û?devantlavillede la Canée, dont les Ottomans avaient fait leur place d'armes. Sa présence ranima le courage des troupes retenues depuis vingt- deux ans par une de? plus longues guerres dont l'histoire fasse mention. Le 22 mai suivant, il investit la place de Candie avec quatrevingt mille hommes. Dès ce moment, chaque jour fut marqué par quelque entreprise des assiégeants ou des assiégés. Jamais on n'avait vu tant d'opiniâtreté dans l'attaque d'une place forte , ni tant de courage dans la défense , et jamais l'art des mines n'avait été poussé si loin. Aux approches de l'hiver, le grand vizir ordonna de suspendre les travaux : vingt mille quintaux de poudre avaient été brûlés dans cette campagne, qui avait coûté dix mille hommes aux musulmans.
Le printemps de 1668 vit recommencer le siège avec une nouvelle ardeur. Le marquis Dupuy-Monthrun de Saint-André, olTicier français qui avait remplacé le chevalier de Ville dans son commandement, fut blessé dans cette campagne. Ce fut alors que la noblesse européenne, qui avait les regards fixés sur le belle conduite des défenseurs de Candie, résolut de s'associer à leur courage et à leur dévouement. Le pape, par ses exhortations, décida les princes de l'Italie à aller combattre les infidèles ; l'Empereur
fournit à la république un renfort de trois mille hoDjmes, et Louis XIV, qui ne voulait pas rompre son alliance avec la Porte, autorisa 1 élite de sa noblesse à servir sous le drapeau de Saint -Marc. Le chef de cette expédition chevaleresque, comptant dans ses rangs des d'Aubusson, des Beauvan , des Langeron, des Créqui, des Tavannes et des Fénelou, était le duc de la Feuillade, qui consacra sa fortune à payer la majeure partie de ces volontaires, au nombre de six cents.
A peine débarqués, ces jeunes gn\s, pleins d'une ardeur aveugle, méprisant la circonspection du général vénitien, auquel dix -sept assauts repouhsés avec la plus grande peine n'avaient que trop démontré le danger d'attaquer un ennemi si supérieur en nombre, s'élancèrent seuls sur les retranchements turcs. Ils enlevèrent d'abord quelques redoutes, et tuèrent huit cents hommes à l'ennemi; mais bientôt les Turcs, revenus de leur stupeur, assaillirent cette poignée de braves , et la forcèrent à la retraite. Ellecomptait quarante tués et soixantequinze blessés. Peu de jours après , la Feuillade repartit pour la France, et la peste détruisit en route les débris de son expédition.
Au commencement de 1069, le grand vizir reçut du sultan unedépêche qui luienjoignaitdes'emparer de Candie à quelque prix que ce fût. Kupruli-Ahmed communiqua cette lettre à son conseil de guerre, qui décida aussitôt de redoubler d'efforts pour exécuter les ordres du Grand Seigneur. Le 49 juin, la
flotte du capitan-pacha, apportant de nouveaux renforts et des mi.ininoDS, arriva dans laCtnée. Bientôt api es parut une escadre chrétienne composée de trente- cinq bàiimeuls, dont quinze français, sept maltais, quatre ddlmates et neuf appartenant au pape. La tljtte française était commandée par le duc de Navaiiles. Il avait sous ses ordres six à sept mille hommes, que le grand roi, gagné par les instances de l'ambassadeur de la république, s'était enfin décidé à envoyer au secours de Candie. Ces renforts, combinés avec les forces des assiégés, auraient pu sauver la \iile qu'ils venaient défendre et qu'ils trouvaient dans le plus déplorable état ; mais la mésintelligence éclata bientôt entre le généralissime Morosini et le duc de Navaiiles; celui-ci, comme la Feuillade, refusa d'en croire l'expérience du généial vénitien. Peu de jours après son arrivée, il voulut faire une sortie, et demanda à Morosini quatre raille hommes qui lui furent refusés. Alors il s'élança seul dans la tranchée à la tète des siens; il fut bientôt obligé à la retraite. Après cette tentative infructueuse, Navaiiles, sourd aux représeutalions de Morosiui, aux instances de tous les ofiicieis de la garnison et aux sollicitations de la population éplorée, se rembarqua pour la Fiance. Sonexemple entraîna les autres escadres auxiliaires.
La retraite des volontaires étrangers réduisit la garnison à quatre mille hommes en étal; de porter les armes. Il était impossible que des forces si peu nombreusf-s pussent défendre plus longtemps des
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fortifications minées par l'explosion continuelle des mines. Les assiégés comprirent alors qu'il était absolument nécessaire de capituler; mais Morosini était un de ces esprits élevés, une de ces âmes intrépides qu'aucun danger ne peut abattre : il conçut le noble projet d(' convertir cetle capitulation en un traité de paix. Pendant six jours, ses envoyés défendirent courageusement l'honneur et les intérêts de la république contre les plénipotentiaires ottomans : ceux-ci stipulèrent la reddition de la ville et d'une partie de l'île de Candie; mais en même temps ils concédèrent à Venise les trois ports de Spina- Longa, de la Suda, de Karabusa en Crète, de la ville de Glissa en Dalmatie. Le 27 septembre 1669, le grand vizir reçut les clefs de la place, des forts et de tous les édifices publics. Au bout de trois semaines, toute la ville était évacuée non-seulement par la garnison, mais encore par les infortunés habitants, qui voulurent tous abandonner une terre désolée qui allait être occupée par les infidèles. Ils furent reçus à bord des vaisseaux de Morosini avec leurs biens et les objets du culte. Telle fut, après vingt-cioq ans de durée, l'issue d'un siège destiné à faire connaître aux siècles futurs de quoi fut capable la valeur chrétienne contre la fureur et le nombre des Ottomans. Kupruli- Ahmed eut pour le général vénitien toutes les attentions possibles, et lui envoya même de riches présents. Cette politesse, à laquelle les Ottomans avaient si peu habitué les chrétiens, servit plus tard de texte à une accu-
satioii de trahison et de malversation que les ennemis de Morosini portèrent contre lui. Le héros de Candie, celui qui avait payé la garnison de ses propres deniers, fut réduit à se constituer prisonnier et à se justifier devant le sénat, qui reconnut son innocence. Il est triste que l'ingratitude publique soit presque toujours la récompense de ceux qui se dévouent au service de la patrie.
Après avoir fait la paix avec les Turcs, Venise jouit pendant un assez longtemps des douceurs du repos, dont elle avait un si grand besoin pour réparer ses pertes, et surtout son trésor, qui ne renfermait plus que cinq cent mille sequins, de sept millions qui s'y trouvaient avant la guerre. Elle put donner un libre cours à son activité , à son industrie commerciale, et redevint la ville des divertissements; les arts de l'esprit y étaient cultivés; les spectacles y attiraient les étrangers. On venait à Venise pour y goûter la liberté et les plaisirs, comme on allait à Rome ou à Florence pour y admirer les monuments des beaux-arts. Pendant cette période de repos à l'extérieur, un léger nuage vint seul troubler la tranquillité intetieure. Le doge Nicolas Gontarino étant mort en 1674, on lui donna pour successeur Nicolas Sagredo, qui ne gouverna que deux ans, et qui fut remplacé par Jean Sagredo, son frère. La famille des Sagredo ne jouissait pas de la faveur publique, et celui qu'on venait d'élire n'ayant pas fait au peuple des libéralités suffisantes en prenant possession de sa cbarge, il s'ensuivit une espèce de soulè-
vement qui lit casser l'élection, ce qui ne s'était pas encore vu à Venise. Le nouveau doge fut Louis Gontarino, procurateur de Saint Marc. Il régna jusqu'en 1683, et eut pour successeur Marc -Antoine Giustiniani.
Le rètrne de Giustiniani vit comaiencer une nouvelle guerre contre les Turcs. Le grand vizir Kara- Moustafa, héritier de la haine et du mépris que la plupart de ses prédécesseurs avaient affectés pour les nations chrétiennes, ne cessait de causer des pertes à leur commerce et de prodiguer des outrages aux agents diplomatiques. Une révolte des Hongrois lui ayant fourni une occasion favorable , il fit déclarer la guerre à l'Autriche, qui partageait avec Venise la gloire d'être la plus constante ennemie de la Porte, et marcha sur Vienne. Cette capitale investie était à la veille de succomber, lorsque le roi de Pologne, le fameux Jean Sobieski, accourut à son secours et la délivra. Après la levée de ce siège mémorable, Venise, qui avait à venger les insultes que lui avait piorliguées Kara-Moustafa, céda aux sollicitations de l'Autriche et de ia Pologne, et surtout du pape ; elle entra dans une ligue formée contre les Ottomans. Ce fut la quatorzième croisade prèchée par le saint-siége contre les infidèles : cette alliance vraiment sainte avait pour but de défendre la religion, la liberté et la civilisation de l'Europe contre la barbarie musulmane. L'envoyé de la république à Constaniinople fut chargé de remettre au divan une déclaration de guerre. Aussitôt
qu'il se fut acquitté de sa mission, il se fit raser la barbe et couper les cheveux, et, dégui-é ea marinier, il s'enfuit secrètement, à force de rames, sur un bâtiment de Chios.
Le procurateur Fraocesco Morosini, qui déjà deux fois avait exercé les fonctions de général en chef dans l'archipel et dans 1 île de Candie, fut nommé commandant de la flotte de la république. Ce grand ciloyen, oubliant l'injure qui lui avait été faite, s'empressa de répondre à ce nouvel appel fait à son dévouement. Après avoir rallié quelques galères fournies par le pape, l'ordre de Malle et le grandduc de Toscane, il commença son expédition par une descente dans 1 île de Sainte -Maure (l'ancienne Leucade), dont il s'empara après un siège de seize jours (août 1684). Un mois après, le général Strasoldo, détaché sur le continent avec un corps de troupes, força la place de Prevesa, à l'entrée du golfe Ambracique, à capituler. La flotte ottomane, sortie des Dardanelles, n'osa pas se mesurer avec l'escadre chréiienne ; elle se borna à ravager les îles de l'Archipel. La Porte, à cette époque, avait une rude tâche à remplir : elle était obligée de faire face à la fois aux Polonais en Moldavie, aux Autrichiens en Dalmatieet en Hongrie, et aux Vénitiens dans la presqu'île da Péloponèse.
Huit mille Vénitiens venaient d'investir Coron, lorsque Morosini, informé que le pacha de Morée s'avançait pour la délivrer, marcha à la rencontre de l'ennemi, le surprit la nuit, le mit en déroute
complète, et lui prit un drapeau et deux queues de cheval (août 1585). Après un siège de trente jours, la garnison se vit forcée d'arborer le drapeau blanc. Mais pendant qu'on discutait les articles de la capitulation, les Vénitiens, iirités de la mort de quelques-uns des leurs, tués par un coup de canon tiré de la place, escaladèrent les raurs , pénétrèrent dans la ville et mas.>.uoieieiJi les Turcs. La grande mosquée fut convertie en église et consacrée à la sainte Vierge.
Pendant le siège de Coron, les Maïnotes, peuplade chrétienne des montagnes de Morée, avaient député leurs primats et leurs archimandrites au général vénitien pour le prier de les aider à reconquérir leur sauvage liberté. Morosini, qui avait conçu le projet d'enlever toute la Morée aux musulmans, se rendit à leur prière, débarqua dans le port de Citres , et de concert avec ces vaillants auxiliaires il s'empara de Zarnata, de Calamata, de Passava et de Chiélafa: il quitta ensuite la Maïna, et fit une descente sur la côte d'Albanie, oii il prit le château de Gomenizza.
Aucommencementde la campagne suivante (1686) le comte de Kœnigsmaik, général suédois, que la république avait pris à sa solde, joignit ses troupes à celles de Morosini; les arméesconibioées soumirent successivement Navarin, Modon, Argos, et Napoli di Romania, capitale de la Morée. Ces triomphes répandirent l'allégresse dans Venise. Au mois de juillet 1687, Morosini se mit en mer et força les
Turcs à abandonner Palras, chef - lieu de l'Achaïe, le château des Dardanelles sur la côte de Morée et celui qui s'élève sur la côte de Roumélie. Il s'empara ensuite de Lépante, de Gastel - Tornèse , de Corinthe et de Misitra. Toutes ces conquêtes rendaient les Vénitiens maîtres du golfe de Corinthe ; il ne leur restait plus qu'à s'emparer du port du Lion (le Pirée), que les Ottomans occupaient sur la côte du golfe d'Égine : ce port était celui d'Athènes, la villes des sages, le séjour des Muses. Une nombreuse garnison défendait les remparts. Morosini confia le commandement du siège à Kœnigsmark. Sans respect pour cette patrie des arts, le général suédois foudroya de son artillerie ce qui restait des glorieux monuments de l'antiquité. En peu de jours, toute la ville ne présenta plus qu'une vaste étendue couverte de tliimmes et de ruines. Dès lors Athènes capitula. Les lions de marbre, qui, en donnant leur nom à l'ancien Firée, paraissaient préposés à la garde de ce port, furent transférés à Venise, où ils ornèrent la porte de l'arsenal. Cette brillante campagne couvrit de gloire le héros vénitien ; le sénat fit placer son buste dans la grande salle du palais des doges, avec cette inscription : « Le sénat à Morosini le Péloponésiaque, de son vivant. »
Peu de temps après, en 1688 , le doge Giustiniani étant mort , Morosini reçut un nouveau témoignage de la reconnaissance nationale : il fut élevé à la magistrature suprême. Ceint de la couronne ducale, il partit du golfe d'Égine pour aller assiéger Négrepont,
dont il essaya vainement de s'emparer. Le siège de cette ville fut très-funeste aux chrétiens :larésistance désespérée de la garnison ottomane et le fléau de la pesle firent périr le tiers de l'armée des assiégeants. Le brave Kœiiigsmark lui-même, général d'une brillante valeur, succomba à la contagion. Morosini, obligé de lever le siège de Négrepont, se rendit devant Malvoisie, qu'il se mit en devoir d'attaquer; mais une maladie dont il fut atteint le força bientôt d'aller chercher le repos dans sa patrie, et de laisser h commandement en chef à Cornaro.
A Constantinople, un divan extraordinaire destitua le grand vizir Mousiafa. qu'il accusait des désastres des campagnes précédentes, et nomma à sa place MoustafaKupruli, tils du vainqueur de Candie, qui se montra jaloux de rétablir l'honneur des armes ottomanes. Tandis qu'il marchait de sa personne contre les Autrichiens en Hongrie, il envoya le capitan-pacha au secours de Malvoisie, dont le siège continuait toujours (t690). L'arrivée de la flotte turque n'empècba pas la chute de cette place : la garnison, réduite à la dernière extrémité, capitula. Cornaro se porta ensuite sur la côte occidentale de la Grèce, où il enleva aux ennemis l'importante place de Valona.
Cornaro étant mort après la conquête de Valona, Dominique Mocenigo le remplaça. Ce nouveau général, convaincu d'incapacité, fût bientôt dépouillé de son grade. Un décret rappela pour la quatrième fois François Morosini au commandement suprême. Le
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doge, parvenu alors à sa soixante-quinzième année, rtçtit avec joie ce uouvel homniage rendu à ses talents et à son expérience. Il partit au mois de mai IG93 avec la flotte de la répuiilique; apiès avoir parcouru l'Archipel sans pouvoir forcer Tt&cadre ottomane à se mesurer avec lui , il revint pour hiverner dans le port de Napoli di Romania , où il succomba à sa vieillesse et à ses fatigues (1 094). Silvestre Valieri fut alors nommé doge, et Antoine Zeno généralissime.
Les succès presque miraculeux que Venise avait obtenus eu Morée et en Dalmalie , et qu'elle devait autant à la nécessité où se trouvaient les Ottomans de diviser leurs forces qu'à l'habileté de ses généraux, la rendirent exigf>;r t envers le successeur de Morosini. Antoine Zeno parut devant l'île de Chios, avec les forces navales de la république, le 8 septembre 1694; il y débjirqua un corps d'environ neuf mille hommes, qui, après avoir lancé dans la ville près de trois mille boulets, la força à capituler. Son immobilité pendant une partie de la campagne suivante, son refus même d'attaquer les vaisseaux ottomans, sur lesquels il avait Tavantage du nombre et de la po.^ition, commencèrent à exciter contre lui l'indignation de l'armée. La reprise de l'Ile de Chios, à la suite d'un combat sanglant dans lequel les Vénitiens perdirent seize cents hommes et plusieurs vaisseaux, acheva de le déconsidérer : il fut arrêté, et conduit à Venise chargé de fers ; mais il mourut pendant qu'on instruisait son procès.
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Le nouveau capitaine général, A.lexandreMolino, répara promptement Irs fautes de son pré'iécpssenr. Il fondit avec vigueur snr un corps o'toman qui s'avançait dans la Morée, le battit et lui fit e>-siiyer une perte de mille morts et de tieize pièces de canon (1696); victorieux snr terre, il alla chercher les vaisseaux musulmans dans l'Arcbipel. Les deux. flotiesse rencontrèrent au debi de Cbios, et, à la suite d'un combat qui dura cinq jours, elles se séparèrent avec une perte égale et un succès balancé. Trois jours après, la lutte recommença plus acharnée et plus sanglante qu'auparavant. Enfin les éléments, la flamme et une violente tempête se réunirent pour arracher aux Vénitiens une victoire quiparaissait assurée; ce combat les rendit cependant maîtres de la mer pour toute la campngne. Deux autres batailles sanglantes livrées dans les années 1697 et 4608, près de 1 ile d'Andros et du promontoire de Mitylèoe, attestèrent encore la supériorité de la marine vénitienne, mais n'amenèrent aucun résultat. Il fallut, pour mettre fin à une guerre qui duiait depuis seize ans, un nouvel exploit du prince Eugène de Savoie, généralissime des armées autrichiennes. Après la terrible bataille de Zentaen Hongrie, qui coiîta plus de vingt mille hommes aux musulmans, la Porte, réduite à demander merci, accepta la médiation de l'Angleterre et de la Hollande. Des négociations s'entamèrent à Carlowitz entre toutes les puissances de l'Europe occidentale intéressées à la paix, c'est-à-dire entre les Turcs ,
TAutriche, Venise, la Pologne et la Russie. Le traité , qui fut signé à la suite de longues conférences (1699), signala la décadence de l'empire ottoman, et le plaça vis-à-vis de 1 Europe dans une situation nouvelle. En revanche, il fut glorieux et avantageux pour les puissances chrétiennes, parce qu'il assura à l'Autriche la possession de la Transylvanie et de la Hongrie, et à la république vénitienne celle de la Morée et de la Dalniatie. Dans ce congrès, une circonstance humilia profondément l'orgueil de Venise : elle fut réduite au rôle de puissance de second ordre ; la voix de son ambassadeur ne fut pas écoutée, et le sénat dut se résigner à accepter les conditions qu'on voulut bien lui imposer.
Le doge Silvestre Valieri survécut peu de temps à la conclusion de la paix de Carlowitz. Il mourut en nOO, et fut remplacé par Louis Mocenigo, qui mourut en 1709. Le trône ducal fut alors occupé par Jean Cornaro.
CHAPITRK Xll
Conséquences de la neutralité des Vénitiens dans la guerre de la succession d'Espagne.— Perte de la Morée. — Longue paix. — Evénements intérieurs. — Corruption des mœurs. — Venise perd le titre de nation. — ( 1707-1798 ).
Les treize premières années du xviii* siècle furent remplies par la guerre de la succession d'Espagne. Cette guerre, occasionnée parle second testament de Charles It , qui accordait la couronne d'Espagne à Philippe V, petit-fils de Louis XIV, au détriment de l'archiduc Charles d'Autriche, auquel une première disposition l'avait assurée, avait fait courir presque toute l'Europe aux armes. Venise, par faiblesse plutôt que par prudence, s'abstint d'y prendre part. Il est vrai qu'à cette époque elle n'avait plus d'armée ; elle ne pouvait appeler de ce nom quelques régiments de stipendiés étrangers. Loin de pouvoir jouer un rôle actif dans cette grande querelle, il lui fut même impossible de faire respecter sa neutralité ; à plusieurs reprises elle vit son territoire tra-
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ver-é par les armées dps puissances belligérantes; quelques- unes de ses provinces servirent de théâtre aux terribles combats que se livrèrent les généraux des deux partis. Quand le traité d'Utrecht vint mettre un terme aux hostilités, Venise était si peu redoutée que son plénipotentiaire ne put obtenir la moindre indemnité pour les dommages qu'elle avait essuyés; mais, si les puissances qui venaient de déposer les armes ne tinrent pas compte de ses réclamations, elles n'oublièrent pas son indifférence : chacune d'elles lui garda rancune; et lorsque, bientôt après, le moment du danger fut arrivé, elle se trouva tout à fait abandonnée, et fut obligée de lutter seule contre un ennemi formidable.
Tandis que la république entretenait sur les frontières du Milanais une armée de vingt- quatre mille hommes, qui endurait l'arme au bras les outragçs de la France et de l'Autriche, elle avait laissé sans défense sa plus récente conquête, la presqu'île de Morée; elle y comptait à peine huit mille soldats.
En 1713, la Porte, profitant de celte incurie et sans s'inquiéter du traité de Carlowitz, ne voulut pas laisser échapper l'occasion de ressaisir la riche province qu'on lui avait enlevée. Cent mille Turcs, commandés par le grand vizir et secondés par une flotte de plus de cent voiles , surprirent le provéditeurDelfino, qui, avec le peu de forces dont il disposait, se borna à défendre quelques places et laissa le pays entièrement ouvert aux dévastations des
infidèles. Corinihe fut la première place qui succomba. Elle se reufiit après cinq jours de tranchée ouverte (juin 1714) ; malgré la capilulation, toute la garnison fut passée au fil de l'épée. La prise de Corinthe annonçait quel sort attendait les autres places. Égine, Argos, Napoli di Romania, Modoû et iMalvoisie furent attaquées avec une grande vigueur, et n'opposèrent presque pas de résistance, tant les soldats vénitiens, déshérités de la valeur de leurs pères, étaient subjugués par la terreur qu'inspiraient les Ottomans. Tout ce qui se trouvait dans ces malheureuses villes subit les plus odieux traitements. Ceux des habitants qui n'eurent pas la tête tranchée furent chargés de chaînes et emmenés en captivité. Delfino, élevé au commandementsuprême, essaya avec sa flotte de secuurir les places attaquées ; mais il arriva toujours trop tard; lorsqu'il ne lui resta plus que Santa-Rlaura, il en fit sauteries fortifications, et ramena ses vaisseaux dans Corfou sans avoir combattu. La INlorée était perdue pour la république; de tous ses vastes domaines eu Orient il ne lui restait plus qu'une poition de l'île de Candie. Là du moins, Louis Magno et François Giustiniani, gouverneurs, 1 un de la Suda, l'autre de Spina- Longa, ne succombèrent pas sans gloire : excités par l'exemple des anciens défenseurs de Candie, ils ne capitulèrent que lorsqu'ils eurent perdu tout espoir d'être secourus par la métropole (1715). Après cette reddition, Venise n'eut plus rien à défendre dans le • Levant. Ses possessions les plus éloignées se trou-
vèrent être les îles situées à l'entrée de l'Adriatique. Tel était le progrès que la dégradation de Fesprit avait tait en moins d'un demi -siècle, que le capitaine général Deltino rappelé ne fut pas pour?^uivi. On se contenta de le destituer. André Pjsani fut chargé d'aller tenir tête aux Ottomans.
Cependant, à force de sollicitations et d'intrigues, Veni>e parvint à décider l'empereur d'Autriche à embrasser sa cause; il opéra en Hongrie une diversion qui sauva la Dalmatie. Peu detempsaprès (17 16), le pape et l'Espagne accédèrent à la ligue conclue entre la république et l'Autriche, lls'agis-ait d'empêcher les Turcs de s'emparer de Corfou, boulevard de l'Adriatique et de l'Italie. Venise recruta quelques régiments en Allemagne , et prit à son service le Saxon SchuUenbourg, connu par sa victoire remportée sur les soldats de Charles XII. Mais les forces confédérées se laissèrent prévenir par les Turcs dans l'occupation de la baie de Corfou ; lorsqu'elles se présentèrent, elles trouvèrent les troupes ennemies débarquées et la ville investie. Ce ne fut qu'après un combat sanglant que Pisani et SchuUenbourg parvinrent à pénétrer dans la place avec leur convoi de troupes et de munitions. Pendant quarante-deux jours les assiégeants renouvelèrent constamment leurs attaques, que repoussèrent avec vaillance les assiégés. Les efforts de la garnison furent courageusement secondés non-seulement par les habitants, mais encore par les femmes et par les religieux , qui concouraient, aux dépens de leur vie, à repousser
les intidèles. Enfin dans la nuit du 17 au 18 août, les Turcs essayèrent un assaut général ; ils étaient sur le point de forcer la place, lorsque Schullenbourg, à la tète de huit cents Allemands et Esclavons décidés à mourir, se précipita sur eux, en fit un horrible carnage et les força à la retraite. Une terrible tempête, qui dispersa la flotte des assiégeants, acheva de les décourager. Ils se hâtèrent d'abandonner une ville devant laquelle ils avaient perda plus de quinze mille hommes et vingt drapeaux. Venise récompensa la bravoure de Schullenbourg en lui érigeant une statue à la place même où il avait si vaillamment combattu.
A la suite de cette victoire , Schullenbourg et Pisani s'emparèrent de Santa-Maura et de Butrinto, qui se rendirent sans résistance. Eu lïi7, il y eut près de Cerigo un combat naval dans lequel les vaisseaux turcs et vénitiens eurent beaucoup à souffrir, et qui n'amena aucun résultat. Schullenbourg et Pisani attaquèrent ensuite les places de Prevesa et de Wonizza, et s'en rendirent maîtres. Tout présageait à la république qu'elle ne tarderait pas à recouvrer la Morée, lorsqu'elle se vit une seconde fois sacrifiée par son allié' le plus puissant. Les victoires de Peterwaradin et de Belgrade, gagnées par le prince Eugène, décidèrent l'empereur d'Autriche à accorder la paix aux Turcs, pour n'avoir plus qu'à s'opposer aux envahissements de la branche de la maison de Bourbon assise sur le trône d'Espagne. Un congrès fut assemblé à Passarowitz, et
la paix signée le 21 juillet 1718, en assurant à l'empereur toutes ses conquêtes, imposa aux Vénitiens la condition d'abandonner la Morée aux Ottomans; le rocher de Ceiigo, et quelques points fortifiés sur les côtes de la Dalmatie et de l'Albanie , furent la seule compensation que, malgré toutes leurs instances, ils purent obtenir. « La paix de Passarowitz, dit M. D^ru, fixa les destinées de Venise. Celte république, qui ne fît depuis ni perte, macquisition,niécliange,comprenait alors le Z>o^a#, c'est-à-dire les îles et le bord des lagunes; sur le continent de l'Italie, Bergame, Brescia, Crème, Vérone, Vicence, Rovigo, Trévise, le Frioul, l'Istrie et la Dalmatie ; enfin, dans la mer Ionienne, les îles de Corfou, Santa-Maura, Céphalonie,Théaki (Itbaque), Zante et Cérigo. Suivant les recensements d'alors, la population de tout ce territoire s'élevait à deux millions cinq cent mille âmes, et les revenus publics à six millions de ducats d'argent (un peu plus de vingt-quatre millions de francs). » Voilà l'état auquel se trouvait réduit le seigneur du quart et demi de Vempire romain. Dès lors Venise cessa tout rapport actif avec le reste du monde. Son existence devint toute passive. Spectatrice indifférente des événements qui se passaient à ses portes, elle perdit le sentiment de sa dignité et de son intérêt, et supporta toutes les injures, pour ne point porter ombrage aux autres États et pour conserver une paix éternelle.
Le doge Jean Cornaro mourut en 1722. On choisit
pour lui succéder Sébistien Mocenigo, qui avait rendu de grands services dans la guerre précédente, et dont la sagesse venait de triompher des difficultés suscitées par les commissaires turcs dans la démarcation dis nouvelles limites entre les deux puissances. Ce nouveau règne vit la création d'un établissement maritime à Trieste par l'Autriche, dans le but d'affranchir ses vaisseaux des exactions de la république, el le commencement des hostilités enire l'empereur et les cours de France, d'Espagne et de Turin , au sujet de la succession de Parme. A la mort de Moct^nigo, arrivée en 1732, Charles Rnzzini, le négociateur de Carlowitz et de Passarowitz, fut élevé au trône ducal. Pendant toute la durée de son administration, Ruzzini eut la douleur de voir les armées qui combattaient pour la possession du duché de Parrae couvrir le territoire de la république; elles n'exigeaient pas seulement qu'on satisfît à leurs besoins, il fallait encore que les Vénitiens supportassent s.ms se plaindre les dégâts qu'elles faisaient de tontes parts. Cet état de choses dura j usqu'à l'année 1 735, qui fut marquée par la paix générale et par la mort de Ruzzini. Le nouveau doge, Louis Pi-ani, régna de 1735 à 1741. Dans cet intervalle, l'exemple de Tempereur et du pape, qui avaient déclaré la franchise des ports de Trieste et d'Ancône, détermina la république à faire de Venise un port franc, pour ne pas voir les étrangers l'abandonner. L'établissement de la foire de Sinigaglia, dans le duché d'Urbin,
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qui devint la plus célèbre de rilalie, excita aussi la jalousie de la république; elle défendit même pendant quelque temps à ses sujets d'aller y trafiquer; mais les représailles exercées par le pape la forcèrent bientôt à lever cette défeose impolitique.
Pierre Grimani succéda à Louis Pisani. Sous ce règae, la lutte héroïque de l'iiupératrice Marie- Thérèse contre presque toute l'Europe, qui lui disputait les États de son père, fixa particulièrement l'attention du gouvernement vénitien. Sans se départir de son système de neutralité, il prêta à cette femme courageuse une somme considérable, et établit sur sa frontière occidentale une armée de vingt mille hommes, chargée d'observer les coups que les Allemands et les Espagnols allaient se porter. Cette mpsure ne servit même pas à faire respecter son territoire; il fut, à diverses reprises, traversé par des troupes indisciplinées dont on ne put empêcher ni réparer les désordres, et le golfe dont Venise se prétendait reine fut souvent couvert de vaisseaux autrichiens et anglais qui ne respectaient guère sa souveraineté. Lorsque le traité d'Aix-la-Chapelle, conclu en 1737, eut mis fin à la guerre, Marie -Thérèse, désirant établir une communication directe entre ses domaines allemands et ses provinces d'Italie, proposa à la république d'échanger contre quelques possessions en Istrie la portion du territoire vénitien qui séparait le Milanais du Tyrol et de l'évêché de Trente; cette mesure aurait fait cesser l'inconvénient d'un passage ton-
jours désastreux, qu'elle éprouvait chaque fois que la guerre éclaiait en Italie : le sénat n'eut pas le courage de l'adopter.
Un autre événement du règne de Pierre Grimani fut la division en deux archevêchés du patriarcat d'Aquilée, dont la juridiction s'étendait sur les deux parties du Fnoul possédées par Venise et l'Autriche. Cette division fut opérée par le pape Benoît XIV , qui , sur les instances de la cour de Vienne, et pour laisser à chacune des deux puissances la jouissance de ses droits, décida de conserver le patriarche à Udine, capitale du Frioul vénitien, et de placer à Aquilée, qui était dans le Frioul autrichien, un vicaire apostolique. Venise, qui s'était accoutumée de regarder comme un droit l'habitude où elle était depuis très -longtemps de pourvoir au siège patriarcal chaque fois qu'il était vacant, refusa d'abord de se soumettre à la décision du saint- siège; mais la cour de Vienne fit peu de cas d'un refus dans lequel elle savait que la république ne persisterait pas pour peu qu'elle-même se montrât décidée à ne pas fléchir. Marie-Thérèse tint ferme : non-seulement elle voulut qu'on se soumît à la sentence du pape, mais elle demanda même avec force la suppression du patriarcat; de là l'établissement des deux archevêchés, celui d'Udine et de Goritz. Venise n'eut qu'à obéir. Ce fut au saintsiége qu'elle garda rancune. Son dépit se manifesta par la guerre de douanes qu'elle fit aux sujets du pape.
Pendant les norabreuses guerres qui désolèrent lEurope de 1756 à 1778, Venise persista avec une constai'ce qui leuait de l'opiniâlreté à gardersa neutralité. Ni la guerre de France et de TAngleterre, dont les limites du Canada furent l'occasion ou le prétexte, ni la lutte que le grand Frédéric soutint pendant sept ans contre l'Autriche, la France et la Russie, ni les efforts des Coises et des Américains du Nord pour recouvrer leur indépendance, ne purent ébranler ce qu'elle appelait sa modération, mais ce qui n'était au fond que de la faiblesse. Dans le même temps, une révolte des Monténégrins, peuplade barbare qui habite sur les confins de la Dalmatie, faillit compromettre la république avec la Russie et avec l'Autriche. Ces deux puissances avaient conçu le projet de chasser les Turcs au delà du Bosphore, et de rétablir l'indépendance de la Grèce. C'était dans ce but qu'elles avaient appuyé l'insurrection des Monténégrins; mais, pour arriver à l'accomplissement d'une si vaste entreprise , la coopération de Venise leur devenait indispensable. Il fallait que ses forces navales s'unissent à celles des deux États, ou que du moins ses ports offrissent aux vaisseaux russes envoyés de si loin dans la MéJiterranée, un asile et des approvisionnements. Vainement on fit entrevoir au «énat la possibilité de rentrer en possession de Candie et de la Morée, s'il consentait à prêier l'appui qu'on lui demandait; il demeura inébranlable, et provoqua par sa paitiahié en faveur des Turcs, qu'il redoutait, la colère des
deux empires; mais ce sentiment tit bientôt place à un autre, le mépris; pendant tout le temps de la guerre, les amiraux russes se fireat un plaisir d'abai>ser l'orgueil des Vénitiens.
Le doge Pierre Giimani était mort en 1752. Pen- \ dant les dix années du règne de son successeur, Franç'ùs Loredano, la république, tranquille du v' côté de la Turquie, put se livrer aux soins de son commerce ; elle eut à réprimer deux révoltes, l'une à Cattaro, l'autre à Cépbalonie, occasionnée par une imposition établie au profit des nobles. Eu 1758 , un de ses fils, le cardinal Charles Rezzonico, évêque de Padoue, fut élevé au trône pontifical sous le nomi de Clément XIII. Cette élection fut accueillie par des| transports de joie extraordinaires, et célébrée par des têtes solennelles.
Marc Foscarini succéda à François Loredano en tf 1762. Les dix mois de son administration furent ' signalés par les vives attaques dirigées contre le conseil des Dix, et surtout contre les inquisiteurs d'Éiat, qui avaient usurpé à peu près toute l'autorité. Les abus de pouvoir qu'on pouvait reprocher à ce tribunal déterminèrent plusieurs hommes de talent et de courage à le poursuivre devaut le grand conseil; mais les inquisiteurs étaient trop puissants pour ne pas paralyser l'effet d'une pareille résolution. Le grand conseil se borna à nommer des commissaires, qui , attribuant l'état de langueur de la république à ce que la puissance ducale était énervée, firent adopter quelques règlements qui tendaient à augmenter
un peu l'iûlluence du doge sur l'administration.
Marc Foscarini, protecteur des lettres et des
sciences, qu'il cultivait lui-môme avec succès, fut
/ remplacé par Alvise de Mocenigo. Sous ce règne, quelques hostilités contre les pirates barbaresques de la côte d'Afrique troublèrent seules ce long sommeil, précurseur de la mort, dans lequel la république était plongée. Les entreprises de ces pirates, encouragés par la protection que leur accordaient les Turcs, étaient devenues si audacieuses, qu'ils avaient surpris le château de Prevesa et l'Ile de Cérigo , et en avaient enlevé les canons. Venise résolut de venger de pareils outrages ; mais telle était son appréhension d'entreprendre une guerre qui pouvait compromettre sa sûreté, qu'elle acheta de la Porte la permission de poursuivre ses agresseurs. Ses flottes parurent à plusieurs reprises dans les ports de Tripoli, de Tunis et d'Alger, et menacèrent de bombarder ces repaires de pirates ; mais ces démonstrations cessèrent toujours devant les propositions d'arrangement faites par les deys des trois régences. Dans les divers traitée qui s'ensuivirent, les Vénitiens se montrèrent plutôt sujets que souverains; ils crurent avoir obtenu une réparation suffisante en imposant à des gens sans foi la condition de respecter à Tavenir leur pavillon, et se soumirent à leur payer une redevance annuelle.
I Paul Renier remplaça, en 1779, Alvise Mocenigo sur le trône ducal. C'était un homme d'une grande érudition et d'une capacité éprouvée par les am-
bassades. Renier s'était précédemment fait remarquer par le zèle qu'il avait mis à demander qu'on posât des limites à la puissance du conseil des Dix et des trois inquisiteurs d'État; son élévation à la dignité suprême le plaça à la tête du parti qui voulait diminuer l'influence des patriciens ; sa protection encouragea les novateurs, qui firent entendre dans les conseils, contre les magistratures, objet de Texécration publique (1), des discours d'une véhé-
(l) C'est ici le lieu de l'aire connaître de quels moyens se servaient ces hommes de terreur et d'effroi pour arriver à la connaissance des crimes qu'ils voulaient punir. Ils avaient érigé l'espionnage en charge , et ceux qui exerçaient ce ministère d'opprobre, presque tous choisis dans la classe des nobles, prenaient le nom A'observoteurs. Il y avait des observateurs des Trois, des observateurs des Dix, des observateurs de VAvogador di comun, qui tous s'espiomiaient les uns les autres. Le doge lui-même était espionné par ses conseillers. Ses appartements disposés sans qu'il le sût en une sorte de double fond, étaient accessibles le jour et la nuit. On conroit aussi de quelle circonspection devaient s'armer ceux qui savaient qu'il existait à Venise un canal Orfnno, d'où l'on retirait souvent des cadavres. Singulière bizarrerie des choses humaines ! ces hommes, dont toute la vie se passait à inspirer la terreur, étaient destinés parfois à exercer la bienfaisance et à faire couler les larmes de la reconnaissance. La découverte d'un grand crime politique leur donnait le droit de faire rappeler un banni indiqué par eux-mêmes.
Lt-, Puits et les Plomba étaient des prisons où allaient gémir les victimes désignées par les explorateurs. Les puits {piozzi) étaient des cachots infects où l'on ne tardait pas à tomber malade si l'on y séjournait. Les plombs (///'(WiAi)? créés postérieurement aux puits, qui parurent trop rigoureux, étaient la partie la plus élevée du palais ducal, dont la couverture est de plomb , et dans laquelle les détenus subissaient leur peine sans être aussi exposés à voir leur santé s'altérer.
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menée dexpre-sious et d'une audace de pensées annonçant une grande fermentation dans les esprits. Comme en 17(51, on nomma des commissaires pour proposer une réforme ; mais ces commissaires, mandés secrètement devant le tribunal des Trois, en reçurent l'ordre formel de s'abstenir de toute proposition qui tendrait à restreindre son autorité : ils n^eurent pas le courage de désobéir. Les espérances qu'on avait conçues se trouvant déçues, les mécontents continuèrent à s'agiter sous le joug, jusqu'à l'époque où l'exemple des révolutionnaires français leur permit de donnerun libre cours à leurs passions.
Ces bommes, (jui se disaient appelés à régénérer leur patrie, n'attaquèrent pas seulement l'autorité des Dix et des Trois, ils déclarèrent aussi la guerre au clergé. Jaloux des richesses que possédait ce corps, ils eurent assez û'iiifluence pour faire maintenir les lois qui défendaient aux ecclésiastiques toute acquisition ; on interdit la quête à plusieurs ordres; on em{^êcha les évêques d'acquitter aucune pension assignée par le saint -siège sur leurs bénéfices, et d'accepter aucune donation de biens -fonds de la part des particuliers.
Outre ces attaques contre le clergé et contre les dépositaires du pouvoir, nous avons à signaler l'excès de la corruption qui avait pénétré dans toutes les classes de la société. Cette liberté de mœurs , qui avait si longtemps attiré les étrangers à Venise, avait dégénéré en un désordre scanda-
DE VMNîSF. 2 7
leux. Le uiai-iag'', ce lien si sacré dans tous les pays catholiques, n'élait plus respecté, et avait fait place à la plus honteuse licence. Les ca-inos éiai^nt devenus le point de réunion de leur société, et les jeux de hasaii éîaient la principale occupation de ceux qui les fréquentaient. Dans ces lieux, où la musique, les collations et tous If s plaisirs attiraient sans cesse une foule désœuvrée, c'était un singulier , spectacle que de voir de graves patriciens, ayant seuls ie privilège de tenir la banque, aller s'asseoir en robe, et à visage découvert, autour des tables chargées d'or, tandis que toi;s les autres joueurs, de Inn ou de Tautr^^ sexe, étaient masqi^és. et passaient, saLs proférer une parole, des illusions fie Tespérance aux angoisses du désespoir : on eût dit une assemblée de uaiets. L'iisnge du masque était devtnu si général, qu'on sVn servait pour ailer à ses atfaiies comme pour courir après les plaisirs. « Le moindre déguisement, dit M. Daru, était une sauvegarde plus i^ùre que le nom, l'âge, la considération personnelle. Une oflénse faite à un masque était punie plus sévèrement que ceile qu'aurait éprouvé un homme à visage découvert. Sous le masque, toat je monde était égal et inviolable; une police qui ne ménageait rien feignait de respecter un burlesque Iravestisseraent. Les spectacles, le jeu, la licence des plaisirs, attiraient un concours immense d'étrangers, et, pendant le temps du carnaval, Venise n'était pas m. dus rem irquable par le (•araolcro de sa p(([iulalion qu»' par la siuLMilarilc de son site. »
2IJS HISTOIRE
Louis Mai'ini succéda, en 1788, à Paul Renier. Ce doge, que la Providence destinait au malheur de voir le sceptre ducal se briser dans ses mains, appartenait à une des familles récemment agrégées à la noblesse. A son avènement, tout révélait la décadence de la république; mais rien ne faisait prévoir sa chute prochaine , lorsque le grand événement qui ébranla le monde vers la lin du siècle dernier vint tout à coup la faire disparaître de la liste des nations.
A la suite du mouvement révolutionnaire qui éclata en France en 1789, les ordres privilégiés dans ce pays avaient été dépouillés de leurs privilèges , et le roi, de tout son pouvoir. Les maximes proclamées par les hommes dont Mirabeau était le chef, avaient excité dans presque toute l'Europe les passions populaires, et les monarques tremblaient pour leurs trônes. Venise, pour prévenir la contagion , S8 reposa sur la vigilance des inquisiteurs d'État ; mais ce tribunal , ordinairement si terrible quand il s'agissait de la sécurité de la ville, ne sut et ne put prendre contre ce danger extérieur que des mesures de police, il empêcha l'introduction des écrits qui inondaient la France, et tit observer la conduite des étrangers. Cette surveillance donna lieu à des plaintes contre la partialité du gouvernement, et n'empêcha pas l'esprit d'innovation de pénétrer dans les Lagunes, et même dans quelquesuns des palais de Venise.
Eu 1791 , Venise eut l'occasion de faire éclater ses
sentiments pour la cause de Louis XVI ; l'arrivée dans cette ville du comte d'Artois, frère du monarque, fut célébrée avec tout le cérémonial et tous les honneurs réservés aux têtes couronnées. Peu de temps après le passage de ce prince , la reine de Naples et l'empereur Léopold vinrent aussi visiter la ville de Saint-Marc. Ce concours d'augustes personnages n'était pas l'effet du hasard : il s'agissait dès lors d'engager la république à s'unir aux potentats de l'Europe contre la révolution française, qu'ils regardaient comme un ennemi commun. Venise dans cette occasion sembla vouloir sortir de son système d'apathie, en choisissant, pour conférer avec le ministre d'Autriche, le procurateur François Pesaro, connu par sa haine contre la France. Bientôt les envoyés des cours du Nord et de celle de Naples signèrent secrètement à Mantoue le traité qui avait pour but de relever îa monarchie française; mais l'Angleterre, qui n'était point intervenue dans ce traité , réussit à le faire annuler et à faire recommencer les négociations sur une nouvelle base. Cette puissance, qui avait à se venger des secours si imprudemment portés aux insurgés d'Amérique, allait devenir l'âme de la coalition qui menaçait la France. Le 27 juillet 1791 , les souverains coalisés réunis à Pilnitz, chez l'électeur de Saxe, lancèrent leur fameux ultimatum qui préparait l'invasion de la France, et qui, au lieu d'améliorer le sort du malheureux Louis XVI, ne servit qu'à irriter ses ennemis et à faire redoubler de surveillance à son égard.
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Au ïiiilif.'u (iti i'iigiîaîion générale dont l'Europe était menacée, la république de Venise préteulit conserver les avantages de sa neutralité. Ceperidint elle laissa ses agents accabler de vexatioos et d'avanies les négociants et les consuls français, sans jamais vouloir écouter les plaintes de ceux-ci. Après le voyage de Varennes elle leîusa de recevoir', parce que cette pièce n'était pas au nom du roi , le décret par lequel l'assemblée nationale déclarait aux puissances étrangères que cet événement ne changeait rien aux di:pusitions pncifi jues de la France. En même temps, comme si elle eût voulu couvrir ces actes, elle lésista avec opiniâtreté aux pressantes invitations des souverains coalisés d'entrer dans la ligue qui avait pour objet la conservation de l'indépendance des divers États de la péninsule italique.
Les événements qui se passaient en France firent bientôt changer la face des choses. La conveniion, après avoir détrôné le roi Louis XVI, et répoussé les armées coalisées qui s'éîaient avancées jusqu'à cent soixante kilomètres de Paris, du côté de la Champagne, prit tout à coup une attitude meniçante. Dans son délire furieux, elle fit tomber sur un échafaud la tête du plus vertueux des rois , établit la république, et répandit sur notre beau pays un voile de deuil et de terreur. Peu de jours après l'odieux attentat commis par la convention, le sénat de Venise, dominé par un sentiment de frayeur, reconnut le chargé d'affaires envoyé parla république
française. La coalition, qui voyait renaîtra -es espérances par la victoire de Nerwitiiie, remportée sur les troupes françaises, pressa de nouveau la république vénitienne de sortir de son imprudente neutralité; elle demanda même par des notes impérieuses le renvoi du chargé d'affaires français, mais la demande fut toujours éludée. La conduite de Venise pendant toute cette période devait être une série continnelie de contradictions.
Vers la fin de 1793, le gouvernement de Venise, efirayé de quelques symptômes d'agitation qui s'étaient manifestés en Italie, fii arrêter les patriciens suspects d'être favorables à la révolution française, et l'on crut qu'il allait se déclarer pour la coalition. Mais bientôt la victoire remportée pat- les Français à Fleuras inspira au sénat des ciainles d'un autre genre; et il s'empressa d'envoyer un ambassadeur à Paris pour féliciter la convention de ses triomphes, et l'assurer de toute sa sympathie.
La France, après avoir forcé la Prusse et l'Espagne à se détacher de la coalition, résolut de lutter corps à corps avec l'Autriche. Pour écraser cette puissance, il ne suffisait pas de l'attaquer de l'autre côté de Rhin; il fallait encore l'éloigner de l'Italie, où elle avait un corp- de vingt mille hommes réunis à quatre mille Pjémoutais. Ce fut dans ce but que, vers la fin de 1795^ l'armée française, sous les ordres du général Sciierer, prit roff':;nsive. La brillante journée de Loano, dans le duché de Gênes, qui coûta aux Austro-Sardes toute leur artillerie et
la plus gfande partie de leurs troupes , procura aux républicains l'occupation de Finale. Lorsque le Directoire, dont le pouvoir soupçonneux avait remplacé Tautorité sanglante de la convention , vit ses soldats près de s'élancer au pied des Apennins dans les plaines du Piémont, il se plaignit au ministre de la république de Venise, résidant à Paris, de l'asile accordé au comte de Provence, frère de Louis XVI, sur le territoire vénitien, et demanda son éloignement. Le sénat, étranger depuis longtemps aux sentiments généreux , n'osa pas résister. Il intima au prince français l'ordre de quitter les États de la république dans le plus bref délai. L'illustre exilé, se rappelant alors ce qu'il devait à sa dignité de roi de France, répondit qu'il ne partirait qu'à la condition qu'on lui présenterait le livre d'Or, où était inscrit le nom de sa famille, pour qu'il l'y rayât de sa main, et qu'on lui rendrait l'armure dont l'amitié de son aïeul Henri IV avait fait présent à la république. Cette réponse fut portée au sénat, qui ne sut pas en apprécier toute la noblesse ; le prince fut obligé de partir sans obtenir satisfaction.
Au moment où le frère de Louis XVI quittait cette terre inhospitalière (février 1796), le Directoire confiait le commandement de l'armée destinée n envahir l'Italie au général Bonaparte. Le nouveau chef, en arrivant à Nice, signala sa prise de commandement par la plus hardie des invasions. L'armée qui passait sous ses ordres, forte au plus de trente mille hommes, était dénuée de tout; mais
elle était jeune, enlliousiaste et intrépide. Ce fut avec elle que Bonaparte commença cette série d'exploits qui étonna le monde. En quinze jours, il dispersa les quatre-vingt-dix mille coalisés qui se trouvaient devant lui, prit vingt et un drapeaux , cinquante pièces de canon, et s'empara de la plus grande partie du Piémont.
Une proclamation annonça alors que l'armée française était venue rompre les fers de l'Italie. La cour de Turin, épouvantée, se hâta de se soumettre; on lui accorda la paix. La guerre finie avec le Piémont, Bonaparte marcha contre l'armée autrichienne , à laquelle il ne laissa plus de relâche. Il passa le Pô à Plaisance, et l'Adda à Lodi. Cette dernière victoire, en lui ouvrant les portes de Milan , où il entra le 15 mai en triomphateur, lui valut la possession de la Lomhardie.
Après la hataille de Lodi , les Autrichiens se réfugièrent sur le territoire vénitien. L'armée républicaine les y poursuivit, et la victoire de Borghetto lui livra la place de Peschiera , où le général Beaulieu avait jeté quelques troupes. Telle était la terreur répandue par les armes françaises, qu'il suffit à Bonaparte de se présenter devant V^érone pour obtenir du provéditeur Foscarini l'entrée de cette ville. Peu de jours après il occupa Legnago et la Chiuza. Le sénat crut alors qu'il allait avoir à défendre sa capitale ; en conséquence il ordonna des mesures militaires qui semblaient annoncer de sa part l'intention de repousser une agression étrangère; ma
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pendant que ces préparatifs se taisaient en secret, il envoya auprès de Bonaparte deux négociateurs chargés de calmer la colère que ce général avait manifestée devant le provéditeur de Vérone au sujet de l'occupation de Peschiera par les Aatrichieus. Les commissaires s'en revinrent satisfaits de l'accueil que leur fit Bonaparte et de ses dispoàtions bienveillantes pour leur nation. Quelque temps après , le Directoire fit proposer son alliance à la république; mais le sénat, persuadé que les succès de la France n'étaient que passagers , persista dans son système de neutralité.
Lorsque la retraite du général Beaulieu l'eut laissé maître de la Lombardie, Bonaparte se hâta de porter le centre de ses opérations sur l'Adige, et d'établir le blocus de Mantoue. L'armée française ne comptait guère pourtant que trente mille hommes; l'audace de son général n'en jeta pas moins l'alarme dans le conseil auliqne. On songea tout de suite, à Vienne, à retirer des bords du Rhin le maréchal Wurmser, vieux général plein d'auiaceet d'énergie , et à l'envoyer en Italie avec un renfort de trente mille hommes. Pendant que l'armée française était occupée au siège de Miutoue, le nouveau général autrichien, descendant les Alpes tyroliennes, déboucha tout à coup dans la vallée de l'Adige, et se réunit aux débris de l'armée de Beaulieu. Son apparition fut regardée à Venise comme le signal de la délivrance de l'Italie; cette ville, qui comptait alors dans ses murs et dans les îles des Lagunes vingt
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mille soldats étrangers et plus de cinquante mille hommes de-milice, s'associa à la j;ictance dt-s Impériaux, qui, à raison de leur supériorité numérique, célébraient d'avance la défaite des Français et leur expulsion de la Péninsule; elle n'attendait pins qu'une chose pour se prononcer contre eux, c'était que le général républicain éprouvât un échec. Mais l'irrésistible fortune du grand capitaine vint bientôt confondre ces projets. Tandis que Wiirmser le croyait encore devant Mantoue , Bonaparte s'échappa, pour ainsi dire, du siège de cette place, et, se portant avec la rapidité de l'éclair du Pô sur l'Adige, de la Cbiusa au Mincio, il sembla se multiplier pour se trouver presque en même temps à la rencontre de toutes les divisions ennemies, qu'il culbuta et dispersa dads une suite de combats que ses soldats appelaient la campagne des cinq jours, et qui se livrèrent à Salo, à LoDato et àCastiglione. Wurmser fut obligé de rentrer dans le Tyro!.
A peine délivré de l'armée formidable que le cabinet de Vienne avait envoyée pour chasser les Français de l'Italie, Bonaparte se remit à presser le siège de Mantoue. Wurmser, qui avait reçu l'ordre positif de délivrer cette ville, rentra bientôt en ligne avec de nouvelles troupes qu'il avait trouvées dans le Tyrol. Gène fat qu'après avoir été battu dans dix combats, dont les plus meurtriers furent ceux de Peschiera, de Kovriedo et de Bas^ano, qu'il parvint à se jeter dans la place assiégée. Le lendemain de son entrée dans Mantoue , les débris de S(.^s troupes
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farent encore mis en déroute à Due-Castelli, et le combat de Saint-Georges (15 septembre 1796) compléta la ruine de l'armée impériale. Le blocus fut aussitôt resserré avec la plus grande rigueur.
La France, de nouveau maîtresse de l'Italie, réitéra ses propositions d'alliance aux Vénitiens. Son ministre fut chargé de présenter au sénat une note dans laquelle étaient exposés les dangers qui menaçaient la république, et qui lui démontrait qu'elle était, à son insu, en butte à l'ambition de l'Autriche. Le sénat, après une mûre délibération, déclara qu'il était décidé à persister dans ses principes de modération et de bonne intelligence avec les autres puissances, et à préserver la répubUque d'une guerre qui ne pourrait que compromettre sa sûreté. Cette réponse ferma pour jamais toute voie aux négociations d'une alliance entre les deux républiques. Cependant l'Autriche avait trop à cœur la conservation de ses États italiens pour se laisser abattre par ses revers. Une nouvelle armée , sous les ordres du maréchal d'Alvinzi, fut envoyée au secours de Mantoue. Il ne fallut que quelques jours au vainqueur de Lodi pour renverser toutes les espérances que la coalition avait pu fonder sur la réputation d'Alvinzi. Une bataille de trois jours, qui se termina par la mémorable victoire d'Arcole, acheva de faire reconnaître l'incontestable supériorité des armées françaises. Alvinzi essaya néanmoins de se relever de sa défaite; il revint, avec Provera, par les gorges du Tyrol, et cette nouvelle agression ne fut
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qu'une occasion de nouveaux triomphes pour les Français et pour leur chef. La bataille de Rivoli^ les combats de la Favorite et de Saint-Georges, où la victoire se montra fidèle au drapeau républicain, décidèrent du sort de Mantoue ; elle capitula le 2 février 4797.
Les revers si multipliés des armées autrichiennes avaient consterné la cour de Vienne ; mais elle s'obstina à braver la fortune. L'archiduc Charles , frère de l'Empereur, célèbre déjà par ses victoires et ses talents mihtaires, fut jugé le seul capable d'être opposé au conquérant de l'Italie. On l'envoya donc pour prendre le commandement des troupes impériales et réparer les désastres de ses prédécesseurs.
A la nouvelle de sa marche, Bonaparte, fatigué de vaincre l'Empereur en Italie sans pouvoir l'amener à négocier, conçut le hardi projet de porter la guerre en Autriche même, dans l'espoir que son apparition sous les murs de Vienne produirait sur le conseil aulique une impression plus vive que n'avaient pu le faire les revers lointains de ses généraux. Forcé à la retraite, le prince autrichien ne parvint à l'effectuer qu'après avoir essuyé, pour ainsi dire, une défaite par jour depuis les bords du Tagliamento jusqu'à la Muer.
Bonaparte était à Clagenfurth, capitale de la (^arinthie ; il venait de conclure une suspension d'armes avec le prince Charles, lorsqu'il reçut la nouvelle qu'un ennemi secret qu'il avait laissé derrière lui et qu'il épiait depuis longtemps, le sénat de
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Venise enfin, venait de jeter le masque. On lui annonçait que les villes de Berganie, Brescia, Solo et Crème, entraînées par l'exemple des Milanais, avaient levé l'étendar.i de la révolte contre la sérénissime république et proclamé leur indépendance; que sous le prétexte que les Français étaient les instigateurs de cette insurrection, le gouvernement vénitien avait appelé de tous côtés les paysans aux armes ; qne le cri de ralliement de ces hommes ignorants était : « Mort aux Français ! » et que déjà plusieurs centaines de soldats des garnisons de la haute Italie avaient été massacrés. Ce sang traîtreusement répandu demandait un châtiment. Bonaparte lit aussitôt partir un de ses aides de camp avec une lettre adressée au doge, dans laquelle il déclarait que s'il ne prenait pas sur-le-champ les moyens de dissiper les rassemblements que la république avait organisés, et s'il ne lui livrait pas les auteurs desassassinats qui venaient de se commettre, il en appellerait à sou épée, et que, si on le réduisait à la triste nécessité de l'aire la guerre, il accorderait son appui aux peuples insurgés de la terre ferme , et les seconderait dans la résolution de se soustraire au joug de leurs maîtres.
Le doge, effrayé, soumit l'affaire à la délibération du sénat; cette assemblée fut tellement épouvantée de la franchise et de la rudesse militaires avec lesquelles Taide de camp Junot remplit sa mission, que le jour même elie répondit au général en chef qu'elle était prête à en passer par tout ce qu'il lai
plairait de prescrire. Elle lui leprésenti que la nécessite de réprimer la révolte qui avait éclaté dans les provinces de Bergarae et de Broscia avait seule t'ait courir aux armes les paysans de la lerre ferme, lidèles à leur gouvernement ; que si, dans une contusion aussi grande, quelques malheurs élaient arrivés, la république ne pouvait que les déplorer, puisqu'ils étaient contraires aux sentiments de loyauté et d'amitié sincère qu'elle avait toujours nourris pour la France; que d'ailleurs, afin de satisfaire à la demande du général, elle allait faire rechercher, pour les lui livrer, les auteurs des assassinats commis sur les soldats de l'armée française ; mais, qu'en même temps, elle comptait sur son intervention pour l'aider au rétablissement de l'ordre dans les provinces rebelles.
Ces excuses, que Bonaparte ne croyait guère sincères, cahiièrent néanmoins sa colère. Un autre soin, d'ailleurs, l'occupait en ce moment : il signait avec le ministre de Vienne, le comte de Merweldt, le traité préliminaire de Leoben. De nouveaux événements le forcèrent bienlôt à prononcer l'arrêt du gouvernement vénitien. Le sénat, qui venait de se montrer dans une atlitude si suppliante et de protester de son invariable résolution de maintenir la paix, n'eut pas plutôt vu l'aille de camp Junot s'éloigner, que, cédant à l'iniluenee de François Pesaro, il hâta luimême sa ruine; malgré l'engagement qu'il en avait pris, il n'avait pas rapporté la proclamation qui appelait les provinces de la terre ferme aux armes.
Ainsi toute la population ne s'était pas seulement réunie aux régiments esclavons et albanais au service du lion de Saint- Marc, elle courait encore la campagne, arrêtant et désarmant les détachements français. A Vérone, l'approche du général Landon, qui descendait du Tyrol, où il avait repris quelques positions sur notre armée, excita un soulèvement contre les Français : tous ceux qui ne purent regagner les forts où la garnison s'était retirée, furent impitoyablement massacrés chez leurs hôtes, dans les rues et jusque dans les hôpitaux. Cette horrible répétition des Vêpreti siciliennes, exécutée pendant la plus grande solennité du christianisme, au milieu des fêtes de Pâques, a reçu de l'histoire le nom de Pâques vénitiennes. A cet odieux attentat se joignit une foule de forfaits semblables commis dans les autres villes du territoire vénitien qui n'avaient pas proclamé leur indépendance. Tout semblait concourir à la perte de la république, ses chefs militaires aussi bien que ses chefs politiques. Le 20 avril, un vaisseau français étant venu chercher un refuge sous le canon du Lido contre le mauvais temps et les bâtiments autrichiens , se vit foudroyer par les batteries vénitiennes, et le capitaine Laugier fut tué sur son bord. Le sénat poussa l'aveuglement Jusqu'à voter des remercîments au commandant du fort, et accorda une gratification aux marins qui avaient criblé le navire français et égorgé l'équipage.
A la nouvelle de ces assassinats, Bonaparte
s'écria : « La république vénitienne a vécu ! » En vain le sénat, en apprenant la signature des préliminaires de Leoben, offrit au général tout ce que peut offrir pour son salut un gouvernement désespéi'é ; le sang des victimes criait trop haut pour permettre d'accorder merci à ceux qui l'avaient versé. Libre du côté de l'Autriche, Bonaparte accourut lui-même pour venger ses frères d'armes. Le 3 mai , il publia à Palma-Nova un manifeste qui fut l'arrêt de mort de l'aristocratie vénitienne. Ce manifeste, qui donnait un démenti solennel au bruit répandu par les provéditeurs des villes insurgées, que les Français avaient provoqué les excès dont ils avaient été victimes, enjoignait au ministre de France auprès de Venise de sortir de la ville, et se terminait par une déclaration de guerre. A la lecture de cette proclamation foudroyante, le sénat n'ayant plus rien à attendre de l'Autriche, qui ne l'avait même pas compris dans le traité de Leoben , dut prononcer lui-même sa dissolution et abandonner le pouvoir suprême.
A la réception du manifeste de Bonaparte, presque toutes les villes de la terre ferme se soulevèrent contre la métropole et se municipalisèrent. Bergame, Brescia, Bassano, Padoue, Vicence, Udine, s'érigèrent en républiques. Une division française s'était déjà avancée sur le bord des Lagunes; Venise, qui comptait quinze mille hommes sous les armes, voulut encore parlementer. Le 1" mai, le grand conseil autorisa deux commissaires à aller traiter
avec le génér.U Honiiparte ; ces d^iîx commissaires trouvèrent, le général en chef au pont de M^rghera, près des Lagunes; ils acquirent bientôt la triste certitude qu'il n'y avait plus d'espoir de conciliation. Tout ce qu'ils purent obtenir fut une suspension d'armes de six jours, pour leur donner le temps de venir rejoindre le général à Milan , avpc l'adhésion du grand conseil à toutes les conditions qu'il imposait. Il exigeait surtout l'arrestation et le cbâiiment des trois inquisiteurs d'État et du commandant du Lido. Le grand conseil, épouvanté, s'empressa de mettre l'orgueilleuse constitution de la république aux pieds de Bonaparte. Le 8 mai, il consentit également à la reddition de la capitale, fit embarquer ses douze mille Esclavons pour la Dalmatie, et ordonna qu'une procédure serait commencée conire les trois inquisiteurs d'État et contre le commandant du Lido. Les commissaires se rendirent à Milan munis de pouvoirs qui les autorisaient à traiter toutes les conditions. La première clause d'arrangement posée par le général en chef fut l'abdication du grand conseil et la reconnaissance de la souveraineté populaire. Mais, pendant que les commissairesdiscutaient à Milan les bases d'un traité , une révolution s'accomplissait dans Venise par la bourgeoisie soulevée contre l'aristocratie. Le 12 mai, un gouvernement représentatif provisoire fut établi , et l'avocat Dandolo, l'un des rares hommes de mérite que Bonaparte déclara avoir rencontrés en Italie , en fut déclaré le chef. Le même jour, le général Baraguay-
d'Hilliers eiiti'a ilans la ville !=rir )<« tlotîille q'ii était allée chercher sa division an delà des Lagunes; il débarqua sur la place de Saint-Marc, aux acclamations du peuple. Le terrible conseil des Dix fil place à une municipalité toute démocratique. Le procurateur Pesaro, chef du parti autrichieu et objet de l'exécration publique, s',enfait avec tous les patricien?, pour échapper ;iu ressentiment du vainqueur. Mais les hommes ardents qui avaient salué avec enthousiasme la révolution qui venait d'avoir lieu, parce qu'ils la regardaient comme le réveil de la patrie, ne tardèrent pas à être désabusés : Bonaparte dédira les Vénitiens iudigaes de la liberté, les traiia avec le dernier mépris, et s'arrogea le droit de disposer de la république et de son territoire. Le hon de Saint-Marc et les chevaux de Corinthe, devenus des trophées de victoire, partirent pour Paris; on brûla publiquement le Livre d'Or, ainsi que le bonnet ducal du doge et tous les insignes de l'oligarchie renversée; les îles Ioniennes passèrent sous la domination française ; toute la marine vénitienne, forte de douze vaisseaux et d'autant de frégates, fut envoyée à Toulon, d'où elle partit bientôt, chargée de bataillons français, pour aller planter le drapeau tricolore à Gortou et dans les îles de la Grèce. Ainsi finit cette répulihque aristocratique, qui comptait quatorze siècle» d'existence comme État indépendant , et qui en avait eu plusieurs de puissance et de gloire. Dès ce jour elle n'eut plus ni amis ni ennemis, et lorsque, quelques mois plus tard, Bo-
284 HISTOIUE DE VENISE.
naparte conclut avec l'Autriche le traité de Campo- Formio, il regarda comme un avantage pour la France d'abandonner à l'Empereur Venise et ses Lagunes, la Dalmatie et l'illyrie, en dédommagement des riches et fertiles provinces de la Lombardie. En conséquence, les Français évacuèrent la ville de Saint-Marc le 16 janvier 1^8, et furent remplacés ■ par les Autrichiens.