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CHAPITRE X

Guerre de Chypre. — Bataille de Lépanle. — Paix de trente ans. — Expédition contre les Uscoques. — Guerre avec l'Autriche et l'Espagne. — Conjuration des Espagnols contre Venise. — (1567-1618).

Les Turcs, depuis leur établissement à l'orient de l'Europe , n'avaient cessé d'étendre leur puissance aux dépens de leurs voisins. Venise, pour sa part, n'avait pas peu contribué à l'agrandissement de leur empire. Les trois guerres qu'elle avait soutenues contre eux dans l'intervalle de moins d'un siècle s'étaient terminées par des cessions de territoire. Mais l'ambition de ce peuple conquérant n'était jamais satisfaite, et à l'époque où nous sommes arrivés, le sultan Sélim II nourrissait depuis longtemps le projet de soumettre l'île de Chypre : ce désir lui avait été suggéré par un juif portugais nommé Nassy, qui, devenu favori du prince, ne cessait, en lui prodiguant les ducats de Venise el le vin de Chypre , de lui représenter combien il lui

serait facile de se procurer en abondance cet or et cette précieuse liqueur par la conquête de l'île qui produisait l'un et l'autre. Un malheur survenu aux Vénitiens vint alors encourager Sélim dans ses projets hostiles. Au milieu delà nuit du 13 septembre 1569, une explosion épouvantable se fit entendre dans Venise. La population, éperdue, se précipita hors des maisons, et la lueur d'un incendie lui révéla bientôt la cause et l'étendue du désastre; l'arsenal était en feu , et un magasin à poudre avait sauté. Cet incendie, probablement allumé par les émissaires de Nassy, jeta autant de découragement dans la république que d'ardeur chez ses ennemis.

Sélim, poussé à la guerre non-seulement par ses courtisans, mais encore par son grand mufti, qui rendit un fetwa par lequel il émettait la doctrine que l'on n'était pas lié par des traités conclus avec les infidèles, envoya un interprète et un tschaousch à Venise, pour off'rir au doge l'alternative de la cession de l'île de Chypre ou de la rupture de la paix. Un dilemme aussi impérieusement posé ne permettait pas de délibération au sénat : sa réponse fut négative, et la guerre décidée. Le peuple montra une telle exaspération, qu'on fut obligé de faire sortir le tschaousch du palais par une porte de derrière, pour que sa vie ne fût pas exposée. Le dnge, Pierre Loredano, ne vit pas les hostilités commencer. Il mourut au mois de mai ITiTO, et eut pour successeur Louis Mocenigo^ qui fut le quatrième de sa maison parvenu à la souveraineté.

Les Vénitiens demandèrent de toutes parts des secours. A force d'instances^ ils parvinrent à décider le pape, le roi d'Espagne Philippe II , et les chevaliers de Malte à embrasser leur querelle : une ligue fut signée, en vertu de laquelle les flottes de ces trois puissances se réunirent à ses vaisseaux. L'amiral espagnol Jean -André Doria prit le commandement des escadres combinées et fît voile pour Candie.

Au mois d'août 1570, les Turcs dirigèrent leurs premiers efTorts contre Nicosie, capitale de l'île de Chypre, au centre de laquelle elle s'élève sur une colline. Cette position en aurait fait une place presque inexpugnable , si la trop grande étendue de ses murailles n'en eût rendu la défense très-difficile. La ville entière avait été convertie en forteresse, et sa garnison s'élevait à dix mille hommes au plus , dont le plus grand nombre étaient sans aucune habitude du service, et portaient des hallebardes au lieu d'armes à feu. Elle repoussa néanmoins trois assauts avec un courage héroïque; Jacques de Nores, commandant de l'artillerie, le comte de Rocas, chef des milices, se firent tuer sur la brèche ; mais, l'armée des assiégeants ayant reçu un renfort de vingt mille hommes, Nicosie fut prise de vive force le 9 septembre 1570, et livrée pendant huit jours à toutes les horreurs du meurtre et du pillage. Pendant ce temps, la flotte combinée des chrétiens restait immobile dans les port de Candie, délibérant sur le parti qu'il fallait prendre, et craignant de s'approcher de l'ennemi.

Après s'être emparés de Baffa {Paphos), Limasol, Larcana et CorcyrCj les Osmanlis se présentèrent devant Famagoubte ; le siège commença immédiatement : mais bientôt la rigueur du froid et le départ de la flotte ottomane, qui alla hiverner à Constantinople, ralentirent les elTorts des assiégeants; ils convertirent le siège en blocus, et placèrent leur camp parmi les bois de cèdres et de citronniers qui embellissaient les environs de l'ancienne Amathonte. Le 23 janvier 1 57 1 ;, les assiégés reçurent un renfort de seize cents hommes et les approvisionnements que JMarc- Antoine Quirini, commandant de douze galères vénitiennes, réussit à jeter dans la place en coulant bas quelques navires ennemis.

Au retour du printemps, l'escadre ottomane reparut devant Chypre, et les travaux recommencèrent avec une activité surprenante. Les assiégés, déterminés à une résistance désespérée, renvoyèrent huit niille habitants qui ne pouvaient être utiles à la défense de la ville, et que les Ottomans, plus humains que de coutume, laissèrent passer et se répandre dans les villages de l'île. La garnison de Famagouste ne se composait que de trois mille cinq cents hommes d'infanterie italienne et d'un pareil nombre de milices du pays ; son commandant en chef était Marc -Antoine Bragadino. Ce brave capitaine, mettant à profit les ressources que lui fournissait son esprit actif et entreprenant, inspira son ardeur à ses compagnons d'armes. Dans les premiers jours de mai, une mine creusée par les Ottomans

éclata tout à coup, ébranla toute la ville et renversa une partie de la muraille. Immédiatement après cette explosion, les assiégeants tentèrent un assaut : mais ils furent repoussés. Cinq autres attaques, qui eurent lieu dans l'espace de deux mois et demi, n'eurent pas plus de succès. Malheureusement la garnison eut bientôt à lutter avec un nouvel ennemi, contre lequel toute bravoure était impuissante : c'était la famine ; après avoir épuisé ses munitions et ses vivres, elle se résigna à capituler; Moustafa- Pacha, qui commandait le siège, lui accorda les conditions les plus honorables et lui témoigna toute son admiration pour sa généreuse défense, mais ces trompeuses démonstrations ne durèrent pas longtemps. Le général turc, ayant exigé, contre la teneur du traité, qu'on lui laissât le jeune Antoine-Marc Quiriui en otage, Bragadino s'indigna de ce manque de foi avec une vivacité que ne lui permettait pas sa position. Moustafa, cessant alors de dissimuler, le fit garrotter, ainsi que Baglioni, Martinengo et Quirini, qui commandaient sous lui, et ordonna de les traîner ainsi hors de sa tente ; les trois derniers furent à l'instant massacrés. Bragadino, témoin de leur mort, était réservé à de plus longs tourments ; onse contenta pour le moment de lui couper le nez et les oreilles. Ce ne fut que dix jours après que fut consommé sou affreux supplice ; on le promena ignominieusement sur un âne dans les rues de cette ville qu'il avait défendue avec tant de gloire. Enfin, conduit sur la place publique.

DE VENISE. iOS

il fut attaché à un poteau, puis couché à terre et écorché vif. Moustafa et le bourreau, s'adressant à l'héroïque patient, lui criaient en même temps : a Où donc est ton Christ? Que ne vient-il à ton secours. » Sans laisser échapper aucune plainte, Bragadino récita le Miserere au milieu de ces affreuses tortures, et en prononçant le douzième verset : Accordez-moi , Seigneur, un cœur pur , ce grand homme exhala son dernier soupir. Non content de ce supplice horrible et ignominieux, Moustafa, dans sa sauvage férocité, ordonna que le corps du héros fût écartelé, et que sa peau fût remplie de foin, pour être promenée dérisoirement sur uue vache daus le camp et dans la ville. Cette noble dépouille fut ensuite pendue à la vergue d'une galère, et envoyée, avec sa tête et celle des autres chefs, au sultan (1). Le 15 septembre 4571 , le barbare Osmanli , après avoir mis Vénitiens et Chypriens à la chiourme, et fait un butin immense , quitta l'île de Chypre , et alla à Constantioople recevoir la récompense d'une conquête qui avait coûté près de cinquante mille hommes à l'empire ottoman. Les outrages essuyés par les chrétiens réclamaient une vengeance éclatante : elle ne se fît pas attendre.

(1) Les restes de Bragadiuo turent exposés à Constantinople, dans le Bagne, à la vue des esclaves chrétiens. Plus tard, ils furent rendus à Venise et déposés dans une urne du Panthéon de l'église de San-Giovonni e Paolo; ses ossements, recueillis avec un soin religieux, furent inhumés dans l'église de San-Gregorio.

Après la prise de Nicosie et pendant le siège de Famagouste, le grand vizir, craignant que l'alliance des puissances chrétiennes ne fût fatale au pavillon ottoman, avait montré des dispositions à la paix dans ses conférences avec le baile de Venise, résidant à Constantinople. La république s'était aussitôt empressée d'accréditer un ambassadeur auprès de la Porte ; mais bientôt les hostilités recommencées en Dalmatie, les dévastations de File de Candie par les flottes ottomanes , et la reprise du siège de Famagouste, vinrent mettre un terme à l'indécision du sénat ; il renouvela avec le pape et l'Espagne la ligue qui avait pour objet d'abaisser la puissance musulmane, cette éternelle ennemie du nom chrétien. Au mois de septembre 1571 , l'illustre don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles -Quint, et généralissime de l'expédition, appareilla de Messine avec soixante-dix-neuf galères. A cette flotte se joignirent douze galères du pape sous les ordres de Marc-Antoine Colonna, et cent bâtiments vénitiens de diverses grandeurs commandés par l'amiral Sébastien Veniero. La flotte ottomane, forte de trois cents voiles, était stationnée dans le golfe de Lépante, non loin de cet ancien promontoire d'Actium si célèbre par la sanglante bataille navale qui s'y était livrée, seize siècles auparavant. Le 7 octobre, la flotte chrétienne arriva à la hauteur des cinq petites îles appelées autrefois par les Grecs Echinœ (Sangsues), et connues aujourd'hui sous le nom de Curzolari. Les vaisseaux ennemis ne tardèrent pas à se mon-

trer. Les deux armées navales se rangèrent en bataille et se considérèrent quelque temps avec une mutuelle admiration. Le soleil brillait dans tout son éclat. D'ini côté, les casques, les cuira«ses et les boucliers en acier poli des confédérés; de l'autre, les couleurs vives et variées des vaisseaux et des équipages turcs, leurs fanaux d'or, leurs drapeaux de pourpre ayec des inscriptions en lettres d'or et d'argent, formaient un spectacle tout à fait saisissant. Le silence fut enfin rompu par un coup de canon cbargé à poudre, tiré par le vaisseau amiral ottoman, auquel don Juan répondit par un boulet de gros calibre ; ce fut le signal du combat. La lutte dura plus de cinq heures avec un acharnement terrible et sans que la victoire se décidât d'aucun côté. Plusieurs fois déjà les confédérés avaient tenté l'abordage, lorsque l'amiral ottoman tomba mortellement frappé par une balle. Les Espagnols sautèrent de nouveau à l'abordage, s'emparèrent de la capitane, en arrachèrent le pavillon turc, et y plantèrent l'étendard de la croix, qu'ils surmontèrent de la tête sanglante du capitan-pacha. Bientôt la déroute fut complète parmi les vaisseaux ennemis. La perte des Ottomans fut incalculable. Trente mille d'entre eux périrent; deux cent vingt- quatre de leurs vaisseaux furent brûlés ou se brisèrent sur les côtes ; près de quatre cents canons, plus de trois mille prisonniers tombèrent au pouvoir des vainqueurs, et quinze mille esclaves chrétiens qui se trouvaient à bord de la flotte ottomane furent

délivrés. Ce triomphe éclatant coûta aux alliés quinze galères et huit mille hommes, parmi lesquels se trouvaient le provéditeur Barbarigo et vingt- neuf patriciens des premières familles vénitiennes. La victoire de Lépante, la plus mémorable qui etît été jusqu'alors remportée sur les infidèles, causa une sensation profonde chez les chrétiens. Le pape Pie V combla son amiral Marc- Antoine Colonna des plus grands honneurs, et l'Europe entière répéta ringéuieux éloge que ce pontife fît de don Juan d'Autriche, en lui appliquant ces paroles de l'Évangile : Fuit homo missusa Deo, cui nomen erat Joannes. Venise institua une fête religieuse nationale à la date du 8 octobre, en commémoration de cette grande journée.

Le sultan Sélim, en apprenant l'anéantissement de sa flotte, en fut tellement attéré, qu'il resta trois jours sans vouloir prendre de nourriture; mais le courage lui revint bientôt, et il ne songea plus qu'à réparer ce désastre. Grâce aux éléments de force et de prospérité que l'empire avait en lui-même, une nouvelle flotte de deux cent cinquante voiles se mit en mer au mois de jnm 1572; elle rencontra l'escadre chrétienne, d'abord près du promontoire de Matapan, et ensuite près de l'île de Cérigo, sans qu'il en résultât autre chose que quelques escarmouches. Pendant cette campagne, la mésintelligence éclata parmi les chefs chrétiens; et Venise, voyant qu'elle ne pouvait compter sur la coopération de ses alliés, se décida à traiter de la paix avec la

Porte. Sélim, quoique vaincu, ne voulut rien rabattre de ses prétentions. Par le traité qui fut signé le 7 mars i 573, la république recouvra les privilèges dont son commercejouissait dans l'empire ottoman; mais elle céda l'île de Chypre, et se soumit à payer à la Porte une indemnité de trois cent mille ducats.

A cette guerre, qui arrachait à Venise un des plus beaux lleurons de sa couronne, succéda un nouveau calme de trente ans. Pendant cette période, la république ne négligea rien pour se maintenir au rang où elle s'était placée parmi les puissances de l'Europe. En 1574, Henri III, s'évadant du trône de Pologne pour aller prendre la couronne de France après la mort de son frère Charles IX, traversa l'Italie et s'arrêta quelques jours à Venise. Cette ville célébra la présence de l'auguste étranger dans ses murs par des fêtes comme elle seule savait en donner, et qui attestaient en même temps sa richesse et sa supériorité dans les arts. Au milieu d'une de ces fêtes célébrées à l'arsenal, le roi fut témoin d'un spectacle qui tenait en quelque sorte du merveilleux : les ouvriers commencèrent, construisirent et armèrent une galère en sa présence. Il fut si enchanté à la vue de la fabrique de glaces et des divers ouvrages en verre dont Venise seule à cette époque exploitait le commerce, qu'il anoblit tous les manufacturiers.

L'année 1575 fut signalée par nue de ces pestes fréquentes, résultat de la communication habituelle avec les peuples orientaux ; elle enleva à Venise plus

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de quarante mille habitants; le peintre Titien fut une de ses victimes les plus regrettables. De Venise , le terrible fléau gagna Milan , et fournit à saint Charles Borromée, archevêque de cette ville, l'ocrasion de faire briller sa charité évangélique. L'année suivante, le doge Mocenigo mourut et fut remplacé par Sébastien Venieri, qui avait si glorieusement contribué à la victoire de Lépante. L'intrépide marin n'occupa sa nouvelle dignité que deux ans : il mourut en 1578 , et eut pour successeur Nicolas da Ponte , vieillard de quatre-vingt-huit ans. Ce nouveau choix montrait clairement que la république n'élisait pas ses doges pour la gouverner.

Quelques expéditions contre les Uscoques, peuplade albanaise que les invasions des Turcs avaient réduite à se réfugier dans les rochers et dans les îles du golfe de Quarnero, et à vivre de pirateries sur les côtes de l'Adriatique; l'achèvement de la place Saint-Marc, la reconstruction du palais ducal, dévoré quelques années auparavant par un incendie, celle du beau pont de Rialto, qui joint par une seule arche les deux rives du grand canal ; enfin la fondation de l'académie de Venise par une réunion d'hommes qui avaient consacré leur vie à l'étude des lettres, remplirent les huit années de la paisible administration de Nicolas da Ponte.

Ce doge mourut en 1585 et eut pour successeur Pascal Cicogna , noble de fraîche date, et descendant de l'apothicaire Marc Cicogna, élevé aupatriciat pour le zèle qu'il avait montré dans la guerre de

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Ghiozza. Sous ce règne, la république, malgré les efforts du roi d'Espagne et du pape, leconn ut Henri IV comme roi de France avant son abjuration et sa réconciliation avecTÉglise, et inscrivit la maison de Bourbon au livre d'or. Venise regarda comme un très-grand honneur l'adjonction de cette maison, la plus ancienne de l'Europe, à la liste des noms célèbres qui figuraient déjà parmi ses nobles.

En loOoj Pascal Cicogna fut remplacé sur le trône ducal par Marin Grimani. Sous cette administration, la république continua à jouir des avantages de la paix, c'est-à-dire qu'elle vit ses richesses s'accroître, son commerce fleurir, et qu'elle prit rang parmi les villes savantes de l'Europe; mais dans cet état de repos elle se déshabitua des vertus guerrières ; cette exaltation patriotique, cette mâle vigueur, qui l'avaient soutenue dans ses revers, disparurent peu à peu , et à partir de cette époque sa décadence alla toujours croissant.

En 1605, Venise eut avec le saint-siége un grave démêlé. Le chanoine Scipion Saraceno de Vicence, accusé d'un crime odieux , avait été jeté dans les prisons de la Seigneurie pour être traduit devant le conseil des Dix. Paul V, qui occupait alors la chaire de saint Pierre, animé d'un zèle ardent pour le maintien de la juridiction ecclésiastique et pour l'indépendance de l'Église, demanda que le prisonnier fut remis entre les mains de l'évêque de Vicence , qui seul avait le droit d'instruire le procès et de prononcer la sentence. Venise rejeta la

réclamation du pape, sous prétexte que le délit imputé au prisonnier était purement temporel. Lorsque Paul V vit la résistance du sénat, il menaça la république des peines ecclésiastiques, c'està-dire de Texcommunication ; mais rien ne put vaincre l'opiniâtreté des Vénitiens, alors Paul V publia son monitoire et lança l'interdit. La publication de la bulle causa une grande agitation à Venise. Une protestation véhémente fut rédigée immédiatement et affichée sur tous les murs, à la porte même du nonce du pape. Le clergé séculier, intimidé par les menaces du conseil des Dix, continua la célébration du service divin; mais les jésuites, les capucins et les théatins, obligés par les lettres qu'ils avaient reçus de leurs supérieurs de Rome, de garder l'interdit, se virent forcés de quitter la capitale le jour même, et de sortir des États de la république.

Le premier moment d'irritation passé, Venise réfléchit sur les suites de sa désobéissance et sur le scandale qu'elle donnait au monde. Elle appela à son secours la politique de tous les souverains, en tâchant de leur faire croire que sa cause était la leur, et qu'ils devaient s'unir à elle pour repousser les prétentions du saint-siége. Alors commença une longue négociation, dans laquelle les princes catholiques, notamment le roi de France et d'Espagne, consentirent à intervenir. Celte querelle donna lieu à une foule d'écrits parmi lesquels plusieurs se firent remarquer pai la force de leur dialectique ,

entre autres ceux dos cardinaux Bellarmin, Colonne et Baronius. L'antagoniste de ces hommes graves fut le docteur Paul Sarpi, homme rempli de mauvaise foi, calviniste au fond du cœur; les conseils qu'il donnait au tribunal des Dix étaient loin de respirer la modération.

L'Espagne, dans son rôle de médiatrice, ne montra pas une grande loyauté : tandis que son ambassadeur à Venise parlait de concorde , celui qu'elle avait à Rome tenait des propos contraires. La conduite du roi de France fut, au contraire, pleine de noblesse; il offrit son intervention sans arrièrepensée. Paul V, affligé de la résistance inflexible que le sénat de Venise lui opposait, craignant d'ailleurs de voir la guerre s'allumer, consentit à un accommodement. Il fut convenu que le souverain pontife retirerait son excommunication, et que Venise, en rétractant sa protestation, livrerait au roi de France Saraceno et un autre ecclésiastique, arrêté en même temps. Ces affaires furent arrangées, avec les convenances réciproques, par les soins du cardinal de Joyeuse, ministre que Henri IV avait envoyé successivement à Rome et à Venise. La réconciliation eut lieu au mois d'avril 1607.

Le doge Marin Grimani était mort pendant cette querelle, et avait été remplacé par Léonard Donato, qui régna jusqu'en 1612, et laissa l'État dans une tranquillité profonde. Le successeur de Donato fut Marc-Antoine Memmo, qui vit la continuation des brigandages des Uscoques, et la contestation sur-

venue entre les maisons de Savoie et de Gonzague pour la possession du Montferrat.

LesUscoques, que l'Autriche protégeait contre les Turcs', étaient devenus tellement redoutables, que la pêche, le cabotage, le commerce, les campagnes, tout était en proie à leurs rapines. Ils s'étaient même enhardis jusqu'à attaquer les vaisseaux armés, et, lorsqu'il s'agissait de satisfaire leur soif de pillage, Turcs et Vénitiens étaient la même chose à leurs yeux. En 1613, ils surprirent le provéditeur Jérôme Marcello sur la côte et l'emmenèrent dans leurs montagnes, où ils le transférèrent de caverne en caverne jusqu'à ce que l'Autriche les forçât de le relâcher. Quelque temps après, les îles du littoral de la Dalmatie, qui appartenaient à la république , furent horriblement ravagées par ces bandits. Venise, irritée de ces outrages, envoya pour leur donner la chasse une galère commandée par Christophe Vanerio. Cinq cents de ces hardits pirates, montés sur leurs barques, assaillirent le bâtiment de la république et l'enlevèrent à l'abordage. Le malheureux Vaniero, fait prisonnier, fut massacré, et, quelques jours après , sa tête fut placée sur une table, autour de laquelle ces cannibales célébrèrent leur victoire par une orgie.

A la nouvelle de cette atrocité, le peuple vénitien cria vengeance, et demanda l'extermination des pirates; mais le gouvernement, qui craignait une collision avec l'Autriche en attaquant ceux qu'elle

avait pris sous sa protection, se borna à faire serrer la côte par ses amiraux et à défendre toute communication avec les pays habités ou fréquentés par les Uscoques. Ceux-ci n'en continuèrent pas moins leurs ravages, et ce fut la partie vénitienne de ristrie qui eut le plus à soufTrir de leurs irruptions. Venise s'étant adressée à l'Autriche pour obtenir une réparation, n'en reçut qu'une réponse évasive; elle se décida alors à se faire justice elle-même : elle brûla les villages qui renfermaient les provisions des Uscoques et détruisit une saline près dé Trieste. Les sujets autrichiens qui vivaient du produit de cet établissement, se voyant ruinés, tombèrent sur les Vénitiens pendant qu'ils renversaient les digues , et en massacrèrent un grand nombre. Encouragés par ce premier suCcès, ces paysans s'avancèrent sur les terres de la république, où chacun de leurs pas fut marqué par le meurtre et l'incendie. Renforcés des Uscoques, qui s'étaient empressés de se joindre à eux pour avoir leur part du butin, ils soutinrent contre Venise une lutte où ils furent plus souvent vainqueurs que vaincus. La république, irritée des défaites honteuses essuyées par ses troupes, donna aux hostilités une marche plus régulière. Elle envoya en Istrie un provédileur avec une nouvelle armée. Les paysans furent chassés de toutes les places dont ils s'étaient emparés; le comté de Goritz fut envahi, et la ville de Gradisca investie. Venise se trouvait ainsi, et pour ainsi dire malgré elle, en guerre ouverte avec l'Autriche.

Le pape, la France et l'Espagne voulurent intervenir dans cette affaire. Venise donna l'ordre à son armée de lever le siège de Gradisca et entama des négociations; mais la proposition faite par l'Espagne de rendre tout ce qui avait été conquis du territoire de l'Autriche avant d'obtenir satisfaction sur les pirateries des Uscoques, était tellement impérieuse, que la république la rejeta. Son général, le Génois Pompée Justiniani , reprit alors la campagne : il se disposait à attaquer l'armée autrichienne qu'il fallait battre pour pouvoir reprendre les opérations du siège de Gradisca, lorsqu'il fut tué dans une reconnaissance. Son successeur, Jean de Médicis, fils naturel de Côme 1"% contint pendant toute la campagne de 1615 l'armée autrichienne, qui ne put repasser le Lisonzo. En même temps la guerre ravageait toute la côte de l'Adriatique. La forteresse de Serissa en Dalmatie, un des repaires des Uscoques, fut surprise ; tous les pirates qu'on y trouva fuient livrés au bourreau.

Cependant Venise, redoutant les funestes conséquences d'une lutte contre l'Espagne et l'Autriche, appela les autres peuples à son secours. Elle entra dans l'alliance du duc de Savoie, alors en guerre avec l'Espagne au sujet de la possession du Montferrat; elle renforça son armée de quatre mille Suisses, qui, toujours nécessiteux, se laissèrent gagner par son ambassadeur annouçant qu'il avait cent mille sequins à distribuer. Ces alliés ne lui inspirant pas encore assez de sécurité, elle en cher-

cbade lointains; elle conclut avecla nouvelle république des Provinces-Unies, ennemie naturelle des Espagnols, une alliance offensive et défensive qui devait durer quinze ans; quatre mille Hollandais, commandés par Jean de Nassau, débarquèrent à Venise, pour qui leur présence et la vue de leurs vaisseaux furent un spectacle tout à fait nouveau. Ces troupes furent immédiatement dirigées sur le Ffioul. On reprit le siège de Gradisca, qui fat bientôt tellement resserrée et réduite à de telles privations, qu'elle était à la veille de se rendre. L'archiduc d'Autriche, pressé de terminer sa querelle avec les Vénitiens, afin de pouvoir porter son ambition ailleurs, songea alors à négocier. Le roi de France ayant été choisi pour arbitre par les puissances rivales , il s'ensuivit un traité portant que les Vénitiens restitueraient toutes les places qu'ils avaient conquises sur le territoire autrichien. Quant aux Uscoques, il fut stipulé que les plus turbulents seraient confinés dans l'intérieur des terres, et que leurs barques seraient brûlées. Ainsi fut dispersée cette peuplade sauvage, qui, soutenue par la duplicité de l'Autriche, avait, pendant près d'un siècle, inspiré de justes sujets d'inquiétude à Venise et à l'empire ottoman. Le même traité, auquel l'Espagne adhéra, délivra aussi l'Italie d'une guerre dont elle était le théâtre depuis plusieurs années : nous voulons parler de la guerre qu'avaient allumée les prétentions de Charles- Emmanuel de Savoie et du roi d'Espagne ta la possession du Montferrat, eldans

laquelle Venise s'était trouvée entraînée comme alliée du duc de Savoie. Ce dernier, malgré sa valeur et sa fermeté , fut vaincu et obligé de recevoir la loi de son adversaire.

Le doge Marc -Antoine Meranio étant mort en 1615, la nomination de son successeur fut regardée comme un triomphe de l'ancienne noblesse sur la nouvelle : les électeurs choisirent Jean Bembo, dont l'origine remontait aux premiers temps de la république. Celui-ci fut remplacé en 1618 par Nicolas Donato, qui n'occupa le trône que pendant un mois, et le laissa à Antoine Priuli.

Malgré la conclusion de la paix , les hostilités continuaient entre Venise et Naples. La cour de Madrid avait rappelé ses vaisseaux ; mais le duc d'Ossone, qui exerçait la vice-royauté à Naples, n'avait pas craint de les retenir, et rendait interminable la restitution réciproque des prises, stipulée dans le traité. Quoiqu'il fût publiquement désavoué par l'Espagne, il était néanmoins évident qu'il n'agissait que d'après une autorisation secrète de son souverain. Cette conduite témoignait du mauvais vouloir des Espagnols à l'égard de la république, qu'ils regardaient comme un obstacle aux progrès de leur puissance en Italie. Les faits que nous allons rapporter en fourniront bientôtune nouvelle preuve.

Tandis que Venise reposait paisiblement sur la foi du droit des gens, le duc d'Ossone et Pierre de Tolède, gouverneur de Milan, d'accord avec D. Alphonse de la Cueva, ambassadeur d'Espagne' à Va-

nise, parurent coijcerter ensemble un plan d'attaque contre la république. S'il faut en croire les Listoliens, plus de cinq cents aventuriers étrangers, gagnés par l'or de l'Espagne, avaient formé le dessein de surprendre la ville, de Tincendier, et de faire périr, au moyen d'une mine, toute la Seigneurie pendant la tenue du grand conseil. Des troupes du Milanais devaient arriver parla terre ferme; des matelots devaient montrer le chemin à des barques chargées de soldats que le duc d'Ossone avait envoyées à quelques kilomètres de Venise. Un corsaire français, le capitaine Jacques Pierre, qui avait quitté le service du duc d'Ossone pour celui de la république , et qui commandait douze vaisseaux pour elle, s'était chargé de faire biûler ces vaisseaux et d^empêcher le reste de la flotte, qai se trouvait sur les côtes d'Ibtrie, de venir à temps au secours de la ville. Le secret d'un complot dont les agents étaient des étrangers de nations différentes ne pouvait être longlemps gardé : il fut révélé au sénat par un des conjurés, nomn é Jaffier, qui recula, dit-on, devant les horreurs de l'entreprise dans laquelle il s'était engagé. Le conseil des Trois, toujours inipénétrable et muet, ne daignant même pas donner une seule explication pour satisfaire l'opinion publique, ordonna l'an estation de plusieurs misérables signalés par Jacques Pierre comme les agents de la conspiration ; Its uns fuient pendus au gibet aur la place Saint-Marc, les autres jetés dans les cachots du conseil des Dix, où ils moururent dans les tor-

tures (mai 1618). L'historien Botta rapporte que des recherches faites au palais de l'ambassadeur la Gueva , connu sous le nom de comte de Bedmar, amenèrent la découverte d'armes cachées. La Gueva, admis à l'audience du conseil des Dix pour donner des explications, ne put parler qu'avec une extrême émotion, et descendit aux plus humbles supplications pour obtenir des sénateurs la conservation de ses jours et leur protection contre la fureur populaire.

Il demeura établi que l'aventurier Jacques Pierre lui avait fait part des projets du ducd'Ossone contre Venise, et qu'il ne l'avait pas détourné d'y prendre part. On respecta néanmoins en lui le caractère d'ambassadeur, et on lui permit de sortir de la ville pendant la nuit.

Quelle qu'ait été la part des Espagnols dans cette conspiration, le conseil des Dix fit publier une relation circonstanciée des événements, et rendre à Dieu de solennelles actions de grâces pour la protection qu'il venait d'accorder à la république dans un danger si grand. «Les plus sensés, dit l'historien Galuzzi, regardèrent cette conjuration comme fausse. Le roi de France qui y était plus intéressé que personne, à cause du rôle qu'avaient joué dans cette affaire plusieurs de ses sujets, fut le premier à en prouver l'invraisemblance. Philippe III reprocha sévèrement à Gritti , ambassadeur de Venise à Madrid , la calomnie et le procédé odieux de la république, et soulTrit que le ducd'Ossone continuât

à lui disputer le domaine du golfe. Les Vénitiens n'en ayant pas moins persisté à soutenir la vérité du complot et prétendu fournir les preuves nécessaires , la postérité est restée dans une incertitude complète sur cet événement. »

Par suite du parti qu'elle avait pris de mettre à mort tous ceux qui étaient impliqués dans cette affaire, Venise fit jeter à la mer le capitaine Jacques Pierre , qui était resté sur la flotte. JalEer lui-même n'échappa point au supplice. Après avoir reçu quatre mille sequins pour prix de sa dénonciation, il fut arrêté à Brescia pour avoir eu des communications avec des olficiers français, et ramené à Venise, où il fut aussi noyé. Peu de temps après, le duc d'Ossone, toujours remuant et ambitieux, ayant conçu le projet de s'emparer du trône de Naples , tomba dans la disgrâce. Il fut rappelé enEspagne et enfermé dans le château d'Almeda, où il mourut en 1624.

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