Histoire de Versailles
La place d'Armes, à laquelle viennent aboutir les trois grandes avenues de Paris, de Saint-Cloud et de Sceaux, sépare le château de la ville, et est placée entre le quartier Notre-Dame et celui de Saint-Louis, de telle façon que chacune des moitiés de la place appartient à l'un de ces quartiers. Cette place, d'une très-grande étendue, offre la forme d'un triangle tronqué, dont la base présente l'entrée des trois avenues séparées entre elles par les bâtiments des Grandes et des Petites-Écuries, et dont le sommet se termine à la grille d'entrée de la cour du château. Elle a 220 mètres de la grille du château à l'avenue de Paris, et 350 mètres 17 centimètres dans sa partie la plus large, de la rue des Hôtels à la rue de la Chancellerie. La place d'Armes n'est pas pavée en entier, mais seulement par chaussées dirigées sur les avenues et sur les h. 1
Écuries. Sur ia chaussée qui va à l'avenue de Sceaux séjournaient, il y aune quarantaine d'années, les voitures appelées Coucous^ faisant alors le service de Versailles à Paris.
La place d'Armes était autrefois la seule voie de communication entre les deux quartiers de la ville, le Chenil et le jardin du Grand-Maitre étant des propriétés complètement fermées. Pour faciliter cette communication aux piétons, M. Régnier, bailli de Versailles, obtint du roi, en 1765, la permission de faire établir le trottoir bordé de bornes degrés, reliées par des barreaux de fer, existant encore aujourd'hui le long des Écuries.
Dans l'origine, cette place portait le nom de place Royale ; mais l'habituded'y faire manœuvrer les troupes et d'y passer des revues, ce qui avait lieu sous Louis XIV, lui fît donner celui de place d'Armes qu'elle conserva toujours depuis.
En 1670, lors de la construction de la nouvelle ville de Louis XIV, deux hôtels surmontés de dômes faisaient face au château entre les trois avenues, à la place occupée par les bâtiments des Écuries. Celui où se trouve la Grande-Écurie appartenait au duc de Noailles, et celui où est la Petite-Écurie au comte de Lauzun et au marquis de Guitry. Ces deux hôtels furent abattus en 1679, lorsque Mansart éleva les deux grands bâtiments, ornements de la place.
Les deux côtés de la place d'Armes sont bornés par deux rues, la rue des Hôtels et la rue de la Chancellerie, occupées entièrement, sous Louis XIV, par des Hôtels de grands seigneurs. Malheureusement le sol du vieux Versailles était plus bas que celui de la ville neuve. Pour mettre le terrain au niveau des deux quartiers, il aurait
fallu faire des tranchées, et la place aurait été plus élevée d'un côté que de l'autre. Afin d'éviter cet effet désagréable, on construisit le long de la rue delà Chancellerie un mur de terrasse, ce qui encaissa cette rue et ne permit d'apercevoir que le haut de ses maisons. Plusieurs projets, plus ou moins réalisables, furent présentés pour cacher ce défaut, mais aucun ne fut exécuté. En 18 Vu, M. Nepveu, architecte du palais de Versailles, fit planter de chaque côté de la place une allée d'arbres, se reliant à l'une des contre-allées des avenues de Saint-Cloud et de Sceaux, ce qui dissimule en partie ce défaut, en bornant la place et en cachant l'inégalité des maisons. On leur a donné le nom d'avenues Nepveu.
En 1773, on fit élever, à l'endroit où se trouve l'allée du côté de la rue de la Chancellerie, dans la partie la plus rapprochée du château, une petite caserne pour loger les gardes-françaises de service à Versailles. La décoration extérieure représentait plusieurs tentes réunies, dont la peinture imitait le coutil, les ornements et la dorure. La tente du milieu servait aux logements des officiers, et les deux grandes de chaque côté renfermaient deux salles d'armes, autour desquelles se trouvaient des lits pour trois cents soldats et seize sergents. Ces tentes, élevées sur les dessins de Trouard, contrôleur des bâtiments du roi, ont été abattues lors de l'établissement de la nouvelle allée.
Par sa grandeur et sa situation, la place d'Armes a été le lieu de presque toutes les grandes solennités versaillaises.
Cette place avait déjà été témoin de grandes réjouissances à la naissance du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, et des autres enfants du Dauphin, lorsque, le
mardi 8 juillet 1704, les habitants de Versailles obtinrent pour la première fois la permission de faire tirer un feu d'artifice pour la naissance du duc de Bretagne, fils du duc de Bourgogne.
Cette naissance comblait de joie Louis XIV; elle semblait assurer la perpétuité de sa race et raffermir sur le trône d'Espagne le duc d'Anjou, que la mort du duc de Bourgogne sans héritier aurait pu ramener sur le trône de France. Aussi crut-on pouvoir déroger pour cette fois aux usages ordinaires, en permettant aux bourgeois de Versailles, qui ne pouvaient habituellement manifester leur joie qu'en brûlant des fagots devant leurs maisons, de faire tirer un feu d'artifice dans la principale place de la ville et sous les yeux du roi.
La description de ce feu, conservée par Narbonne, et l'arrangement du feu lui-même, sont encore une preuve, entre mille, de l'adulation qui accompagnait partout les moindres actes de Louis XIV.
L'auteur de cette description, après avoir fait un trèsgrand éloge du roi, et avoir rappelé la longue génération d'enfants mâles dont il était entouré, ajoute :
« Il ne faut donc pas s'étonner si tout Paris a donné des marques extraordinaires de sa joie, dans l'occasion d'une bénédiction du Ciel si peu commune, et si toutes les villes soumises à la domination de Sa Majesté ont pris tant de part à la fortune de l'État, qui se trouve de plus en plus affermi par cette heureuse naissance, qui partage les branches de France et d'Espagne, et si la ville de Versailles, qui a l'honneur de posséder ce grand monarque et d'avoir vu naître dans son sein ce cher et précieux gage, témoigne, par un feu de joie solennel, celle qui s'est répandue dans le cœur de tous ses habitants.
« En effet, ils considèrent, avec toute la France, que non-seulement cette fortune consiste dans la perpétuation du sang de son
PLACli BAUMES, o
monarque, mais que la naissance de ce duc affermit la couronne d'Espagne sur la tête de Philippe V, en ôtant aux Espagnols toute la crainte qu'ils pourraient avoir d>î se voir un jour privés d'un roi qui est l'objet de leur tendresse, comme il est celui de leurs respects.
« Le dessin qu'ils ont pris pour expliquer la joie de leur cœur dans ce feu, que Sa Majesté leur a permis de faire tirer dans la place qui est vis-à-vis du château, entre la grille et la superbe, avenue de Paris, a été disposé par un homme zélé pour la gloire de son roi. »
Puis il décrit clans les plus grands détails toutes les parties de ce feu allégorique (1).
Depuis l'époque où les bourgeois de Versailles firent tirer ce feu d'artifice, la place d'Armes vit bien souvent se renouveler le spectacle des fêtes royales données à l'occasion des naissances des enfants du roi ou des mariages des princes et princesses. Dans son manuscrit, sur Versailles, Narbonne en raconte un grand nombre dont les descriptions, toujours à peu près semblables, finiraient par devenir monotones si nous les rapportions ici. 11 est un récit, cependant, que nous ne pouvons passer sous silence, à cause de quelques détails intimes, tant de la cour que de la ville, qui font connaître les habitudes versaillaises de ce temps ; c'est celui de la naissance du Dauphin, fils de Louis XV.
« Le dimanche 4 septembre 1729, dit Narbonne, à trois heures quarante minutes du matin, la reine accoucha à Versailles de Mgr le Dauphin.
« Dans la chambre de Sa Majesté et au moment de la naissance se trouvaient le roi, M. le duc d'Orléans, M. le duc du Maine, le comte de Toulouse, M. le chancelier, les ministres, un grand nombre de seigneurs et de dames, ainsi que les vidâmes.
(t) Voir Journal de Narbonne.
« Aussitôt que Mgr le Dauphin fut venu au monde, on le plaça dans un bassin d'argent et on le fil voir aux princes, aux princesses, aux seigneurs et aux dames, qui en paraissaient dans la joie.
« Lorsque la reine fut délivrée et remise dans son lit, on lui annonça le sexe de l'enfant, et le roi l'embrassa et la remercia du préa££i précieux qu'elle venait de lui faire. Puis il alla se coucher.
« Mgr h Dauphin fut ondoyé par M. le cardinal de Rohan, grand aumônier cl ; France, en présence du sieur Bailly, curé de la paroisse Notre-Dame de Versailles. Puis, M. le marquis de Breteuil, prévôt et maître des cérémonies des chevaliers du Saint-Esprit, vint apporter au petit prince la croix et le cordon bleu. . « Dès le matin, on envoya avertir de cette naissance M. Blouin, gouverneur de Versailles, qui se trouvait à sa maison de Marly, et vers trois heures on publia, au son du tambour, par toute la ville, l'ordonnance suivante :
« De par le roi,
« Et M. Blouin, gouverneur du château et de la ville de Versailles.
« Il est ordonné à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, et aux bourgeois et habitants de la ville de Versailles, de faire des feux devant les portes de leurs hôtels et maisons, et de mettre des illuminations à leurs fenêtres, ce jourd'hui dimanche, 4 septembre 1729, à huit heures du soir.
« De continuer lesdits feux et illuminations le lundi et le mardi suivants.
« Et à tous les marchands et artisans de tenir leurs boutiques fermées et cesser leurs travaux lesdits jours de lundi et m&rdi. »
« Le même jour, à six heures du soir, on chanta dans l'église de la paroisse de Notre-Dame un Te Deum en musique, auquel le roi assista, ainsi que toute la cour. Les officiers du bailliage, en robes, étaient placés dans l'œuvre de la fabrique.
« Les acclamations les plus vives et les cris de Vivent le roi et Mgr le Dauphin, accueillirent partout Louis XV dans sa route à travers la ville.
« Le soir, à dix heures et demie, le roi fit tirer sur la place d'Armes un feu d'artifice. Il était composé de soixante-dix caisse*,
PLACE D'AUMKS. 7
qui partirent toutes ù propos et formèrent un magnifique éventail.
« Le mardi suivant, M. le duc d'Epernon, fils de M. le duc d'Antin, directeur-général des bâtiments du roi, fit disposer un feu d'artifice sur le canal.
« Dès onze heures du soir, M. le prince de Dombes, M. le comte d'Eu, mademoiselle de Clermont, mademoiselle de Charolais, mademoiselle du Maine et madame la comtesse de Toulouse, confondus avec le menu peuple, étaient venus se placer sur les marches de Lalone, en face du château et du canal, pour voir ce feu d'artifice qui devait être tiré à l'issue du dîner du roi, aussitôt que le signal aurait été donné d'une des fenêtres de la galerie.
« Pendant ce temps on amusait le public, en faisant partir de temps en temps quelques serpenteaux sur le canal. Mais, soit que le roi voulût se divertir, soit pour toute autre cause, le signal ne fut donné qu'à une heure après minuit, que Sa Majesté parut à l'une des croisées de la galerie avec plusieurs flambeaux allumés.
« Immédiatement on tira le feu, qui était composé de trois décharges d'une vingtaine de boîtes, de vingt-quatre fusées volantes et de quelques serpenteaux, ce qui dura environ trois minutes.
« On ne pouvait croire que ce feu d'artifice se composât de si peu, et l'on attendait toujours quelque chose de plus beau. Mais enfin, après plus d'un quart d'heure d'attente, et lorsque l'on vit que tout était bien fini, le public, qui gelait, se retira fort mécontent d'avoir attendu si longtemps pour si peu.
« J'étais avec ma femme, Delisle, procureur, avec la sienne, et d'autres personnes de mes voisins, près des princes et princesses. Delisle, s'étant levé, dit par plaisanterie, en parlant à sa femme : Allons, mon mal de côté, partons ! Mademoiselle de Charolais lui ayant alors demandé ce que c'était que son mal de côté, et Delisle lui ayant répondu que c'était sa femme, toutes les dames se mirent à rire aux éclats, et cette plaisanterie parut les réjouir beaucoup plus que le feu d'artifice.
« Depuis le dimanche 4 septembre jusqu'au dimanche H, Versailles offrait un singulier spectacle. Des bandes de garçons bouchers, charpentiers, menuisiers, maçons, tonneliers, décrotteurs, harengères, et autre menu peuple, les uns à pied les autres à cheval, et violons en tête, montaient au château jusque dans la cour
de Marbre, et, arrivés sous les fenêtres du roi, se mettaient à danser aux cris de Vivent le roi et Mgr le Dauphin.
« Chaque fois qu'il venait une de ces bandes, le roi se montrait aux fenêtres pour les voir et leur faisait distribuer quelques louis d'or et des écus d'argent. Aussi ces bandes ne décessaient chaque jour de venir faire ainsi des promenades au château.
« Le cardinal de Fleury, alors premier ministre, qui commençait à se lasser de voir ainsi apparaître, tous les jours, ces bandes d'ouvriers, fît venir, le samedi i 0 septembre, M. Blouin, et lui donna l'ordre de faire cesser ces promenades.
« Dès le soir même, on publia l'ordonnance suivante :
« De par le roi,
« Et M. Blouin, gouverneur du château et de la ville de Versailles,
« Sa Majesté étant satisfaite des marques de joie des habitants de la ville de Versailles, pour l'heureuse naissance du Dauphin qu'il a plu à Dieu de donner à la France;
« Il est ordonné à tous marchands, artisans, leurs garçons et domestiques, de se retirer chez eux pour vaquer à leur travail, et de ne plus paraître par bandes dans les cours du château ni dans la ville de Versailles. »
« De ce moment cessèrent toutes ces promenades. »
Le 22 octobre 1781,naquitle Dauphin, fils de Louis XVI. Le même jour un feu d'artifice fut tiré dans la place d'Armes pour célébrer cette naissance. La joie fut universelle : les discours, les vers pleuvaientde toutes parts. Un poëte anonyme adressa ceux-ci au Dauphin :
0 Monseigneur, que votre sort est doux,
Non d'être né pour gouverner la France, Mais de ne pas avoir la moindre connaissance De tous les mauvais vers que nous forgeons pour vous.
Les différents corps de métiers de Versailles furent
PLAGE D'AaMB8. 9
présentés au roi à cette occasion. Les serruriers, qui- connaissaient son goût pour leur art, lui offrirent une serrure qu'il se pressa d'examiner. En cherchant à l'ouvrir il poussa un ressort qui fit sortir un Dauphin en acier. Le roi, très-satisfait de ce travail, leur fit donner trente louis en plus de la gratification accordée aux autres corps de métiers.
Le 19 septembre 1783, la place d'Armes et les cours du château de Versailles étaient encombrées d'une foule immense, assistant, pour la première fois, à un spectacle exlraordinaire, renouvelé bien souvent depuis cette époque, mais qui fit alors l'étonnement de la multitude et l'admiration des savants.
Le 2 juillet, tout Paris était en émoi à la suite d'une nouvelle reçue par l'Académie des Sciences. Une machine d'environ cent dix pieds de circonférence avait été préparée, le 5 juin 1783, sur la place publique d'Annonay, devant les membres de l'Assemblée des États du Vivarais, invites par MM. de Mongolfier à assister à l'expérience qu'ils allaient tenter. Ces messieurs se mettent à l'œuvre, et développent la vapeur devant produire le phénomène. Cette machine ne présentait alors qu'une enveloppe de toile doublée en papier, une espèce de sac gigantesque de trente-cinq pieds de hauteur, déprimé, plein de plis et vide d'air. Elle se gonfle, grossit à vue d'œil, prend de la consistance, adopte une belle forme, se tend sur tous les points, fait effort pour s'enlever : des bras vigoureux la retiennent, le signal est donné, elle part et s'élance avec rapidité dans l'air, où le mouvement accéléré la porte en moins de dix minutes à mille toises d'élévation. Elle décrit alors une ligne horizontale de sept mille deux cents pieds, et, comme elle perdait
de son gaz, redescend lentement et majestueusement à cette distance.
Telle était la nouvelle qui apprenait au monde savant que le problème si longtemps et jusqu'alors si inutilement cherché de s'élever à volonté dans les airs venait d'être enfin résolu par MM. de Mongolfier.
Les détails de cette belle expérience ne furent pas plutôt connus, que la plupart des physiciens voulurent la répéter. L'on ne voyait partout que des essais de ballons, et, le 27 août suivant, les physiciens Charles et Bernard lançaient les premiers à Paris, au Champ-de-Mars, un petit ballon fait de taffetas gommé et gonflé par le gaz hydrogène.
Pendant ce temps, l'un de MM. de Mongolfier était arrivé à Paris, et avait fait son expérience en petit devant l'Académie. Il s'agissait maintenant de la répéter en grand, et surtout de savoir s'il était possible de respirer dans les hautes régions de l'atmosphère.
Versailles fut l'endroit choisi pour cette nouvelle tentative, et elle eut lieu dans le palais et sous les yeux du roi.
Dès le dimanche \k septembre, Mongolfier travailla nuit et jour à la confection de sa machine aérostatique, et le jeudi 18 elle fut entièrement finie, peinte et décorée. Le soir même on en fit l'essai devant les membres de l'Académie.
Ce ballon, fait en toile de fil et coton, d'un tissu trèsserré, était peint à fond d'azur, avec son pavillon et tous ses ornements en or ; il avait vingt mètres de hauteur sur huit de diamètre.
Le lendemain 19, il fut établi dans la grande cour du château, sur un théâtre octogone correspondant à l'atti-
TLACK h'aium: 1 !
rail et aux cordages tendus pour le manœuvrer, et au milieu duquel se trouvait une ouverture de plus de cinq mètres de diamètre.
Le dôme du ballon était déprimé et portait horizontalement sur la grande ouverture de l'échafaud à laquelle il servait de voûte; le reste des toiles était abattu et se repliait circulairement, de sorte qu'en cet état les spectateurs ne pouvaient deviner ce qu'était cette immense machine, et ne voyaient devant leurs yeux qu'un amas de toiles de couleur qui paraissaient entassées sans ordre .
Tous les agrès nécessaires à cette grande expérience étaient sous l'échafaud, et la vapeur destinée à gonfler la machine devait s'élever par la grande ouverture recouverte par le dôme. Un réchaud de un mètre quarante centimètres de hauteur, sur un mètre de diamètre, contenant les matières combustibles, devait être attaché au ballon, et au-dessous l'on devait placer un mouton, un coq et un canard.
Une garde nombreuse décrivait une double enceinte autour de ce vaste théâtre.
Dès le matin, la route de Paris à Versailles était couverte de voitures; l'on arrivait en foule de toutes parts. A midi, les avenues, la place d'Armes, les cours du château, les fenêtres et même les combles étaient garnis de spectateurs. Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, entourés de la famille royale, parurent alors au milieu de cet immense concours de peuple. Le roi examina avec curiosité cette singulière machine, et se fît rendre un compte exact de tous les préparatifs de l'expérience .
A une heure, le bruit du canon fait savoir à la foule impatiente que l'on va remplir la machine. Tous les yeux se portent alors sur le ballon ; on le voit presque aussitôt
s'élever, se gonfler et déployer avec rapidité les plis et replis dont il est composé ; il se développe en entier, sa forme plaît à l'œil, sa capacité imposante étonne ; il atteint bientôt la hauteur des bâtiments qui l'environnent. Un second coup avertit qu'il est prêta partir ; à la troisième décharge les cordes sont coupées, et on le voit s'élever pompeusement dans l'air, entraînant avec lui le brasier qui doit entretenir sa chaleur et l'espèce de nacelle qui renferme les animaux. A l'aspect de cette machine et de sa marche majestueuse, les spectateurs sont d'abord saisis d'une admiration silencieuse, suivie bientôt d'immenses acclamations.
Le ballon s'éleva d'abord à une grande hauteur, en décrivant une ligne inclinée à l'horizon que le vent du sud le força à prendre ; il parut rester ensuite quelques secondes immobile, et produisit alors le plus bel effet. Sa marche horizontale dura vingt-sept secondes, et ensuite il commença à décliner plus sensiblement. Enfin il descendit lentement dans les bois de Vaucresson, à cinq mille quatre cents mètres environ du point où il avait été enlevé, sans que les animaux suspendus à cette énorme machine eussent paru souffrir en rien de cette ascension.
Tel fut le résultat de cette belle expérience de Versailles, qui causa un si grand étonnement et frappa si vivement les imaginations. Tout le monde répétait alors :
Mongolfier nous apprit à créer un nuage ; Son génie étonnant, aussi hardi que sage, Sous un immense voile enfermant la vapeur, Par la capacité détruit la pesanteur.
Notre audace bientôt en saura faire usage : Nous soumettrons de l'air le mobile élément,
TLACIi D'ARMES. 13
vx des champs azurés ii^ dangereux voyage
Ne nous paraîtra plus qu'un Bimple amusement (1).
Prédiction que les tentatives les plus dangereuses et les plus savants travaux n'ont pu encore réaliser.
Le 23 juin 1784, une expérience beaucoup plus hardie eut encore lieu sur la même place, par l'infortuné Pilaire de Rozier, victime l'année suivante de son imprudente confiance. Voici le récit que fait la Gazette de France de cette nouvelle ascension de Versailles :
« Le 23 de ce mois (juin 1784), le sieur Pilatre de Rozier a lancé eu présence de Leurs Majestés, de la famille royale et du comte de Haga (le roi de Suède), la mongolfière construite par ordre du roi.
« Le vent sud-ouest étant très-considérable à l'heure indiquée pour le départ , le roi ordonna qu'il fût différé jusqu'à quatre heures; il permit alors, sur l'assurance qui lui fut donnée que les voyageurs ne couraient aucun risque, que l'expérience eût lieu.
«Après les travaux nécessaires pour disposer le départ de la mongolûère, le feu fut mis dessous; il était quatre heures et demie, et elle fut entièrement développée à quatre heures trois quarts.
« Cette machine de forme ovoïde et de quatre-vingt-six pieds de haut sur deux cent trente pieds six pouces de circonférence, était composée de trois parties, savoir : d'une calotte formée de mille cinq c ent quarante peaux de mouton de quatre pieds de diamètre, d'un cylindre renfermant soixante-quatorze lés de toile de coton de trois pieds trois pouces de large sur vingt-quatre pieds de haut, et d'un cône construit de soixante fuseaux et quatorze lés intermédiaires. Une galerie de cinquante-quatre pieds de circonférence extérieure y était fixée par douze cordes, et un réchaud de trois pieds et demi de diamètre sur deux pieds de haut était suspendu au milieu de la galerie.
« A cinq heures moins dix minutes la machine fut lancée ; elle s'éleva très-majestueusement par une diagonale, en offrant tout à.
(t) Gudin de la Brenèlerie.
la fois un spectacle agréable et imposant ; et en continuant trèslentement cette marche ascensionnelle, elle entra dans les nuages et disparut pour tous les spectateurs jusqu'à trois fois dans l'espace de sept minutes. Dix-sept minutes après le départ, on la vit disparaître dans le lointain, suivant d'abord une route horizontale ; puis, après être montée et descendue, décrire une parabole jusqu'au lieu de sa chute, qui fut déterminée par les voyageurs à cinq heures trente-deux minutes du soir, dans le dernier carrefour de la forêt de Chantilly,, distant de Versailles d'environ treize lieues, et où les voyageurs, quoiqu'il leur restât du combustible pour aller plus loin, ont cru devoir descendre, dans la crainte de ne pas trouver un endroit aussi favorable. Le sieur Pilaire de Rozier assure s'être élevé à onze mille sept cents pieds ; il a trouvé beaucoup de neige, et le thermomètre est descendu à cinq degrés au-dessous du point de congélation.
« Le prince de Condé a reçu d'une manière très-distinguée le sieur Pilaire de Rozier et le sieur Proust, professeur de chimie, qui, quoiqu'il n'ait jamais vu de machine aérostatique, a prouvé que souvent les lumières suppléent à l'expérience. Ce prince a bien voulu ajouter à la faveur qu'il a accordée au sieur Pilaire de Rozier, de donner son nom au carrefour dans lequel il est descendu, celle de le faire reconduire à Versailles dans une de ses voitures. — Leurs Majestés ont daigné, le lendemain, ainsi que la famille royale, témoigner au sieur Pilaire de Rozier leur satisfaction du succès de son expérience, en lui faisant l'accueil le plus favorable. — Ce sieur Pilaire de Rozier a réuni aux marques de bienveillance dont la cour l'a comblé, les applaudissements d'un concours prodigieux de spectateurs. »
Le 10 août 1788, une foule considérable était encore réunie dans la place d'Armes pour un autre spectacle. Il s'agissait de la réception, par Louis XVI, des ambassadeurs du dernier sultan de Mysore, Tippou-Saheb. Le sultan voulait expulser les Anglais de l'Inde. Il envoya des ambassadeurs pour s'assurer de l'appui et des secours de la France. Embarqués à Pondichéry le 22 juillet 1787, ils arrivèrent à Toulon le 9 juin de l'année sui-
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vante. Dans leur passage à travers la France, ils furent un objet de curiosité, et alimentèrent pendant plusieurs mois les conversations et les journaux. Arrivés à Paris, ils vinrent, le 9 août 1788, coucher au château de Trianon, afin de se trouver à l'audience du roi le lendemain. Ces ambassadeurs étaient au nombre de trois : Mouhammed-Derviche-Khan, Akbar-Aly Khan et Mouhammed- Osman-Khan.
Le 10 août, à onze heures du matin, ils partirent de Trianon, entrèrent dans Versailles par la rue de la Paroisse, traversèrent la rue Dauphine et la place d'Armes, pour entrer par la grande grille du château.
« Arrivés dans la cour des ministres, dit la Gazette de France, ils passèrent au milieu des régiments des gardes- françaises et des gardes-suisses qui étaient sous les armes, les tambours battant aux champs. Descendus de leurs voitures dans la cour des Princes, garnie d'un détachement de gardes de la prévôté de l'hôtel, le sieur Delaunay, commissaire-général de la marine, les a conduits par l'escalier des Princes et la salle des Cent-Suisses, qui étaient en haie, la hallebarde à la main, dans un appartement particulier, pour y attendre le moment où le roi serait prêt à les recevoir.
« Sa Majesté, accompagnée de Monsieur, Mgr le comte d'Artois, de S. A. R. Mgr le duc dAngoulème, du prince de Condé, du duc de Bourbon, du duc d'Enghien et du prince de Conti, s'est rendue dans le salon d'Hercule, que l'on avait décoré et disposé pour la cérémonie.
« Le trône était placé sur une estrade élevée de huit marches et adossée à la cheminée. L'on avait construit deux tribunes dans l'embrasure des portes, le reste du salon était garni de gradins poulies seigneurs et les dames de la cour. La reine avait précédé le roi, et s'était placée, avec Mgr le duc de Normandie, Madame fille du roi, et madame Elisabeth de France, dans la tribune à gauche ; celle de droite était occupée par Madame et madame la comtesse d'Artois. Aux deux côtés du trône étaient Monsieur et Mgr le comte dArtois ; en avant, à droite et à gauche, les princes ; derrière le
trône, les grands officiers de Sa Majesté, et sur le repos, entre les cinq premières et les trois dernières de l'estrade, les ministres et secrétaires d'Etat.
« Le roi, étant monté sur son trône, a donné ordre aux ofûciers des cérémonies d'aller chercher les ambassadeurs indiens, lesquels ont traversé, dans l'ordre suivant, la grande salle des Gardes-du- Corps du roi, qui étaient en haie et sous les armes, l'appartement de la reine, la galerie et les grands appartements, remplis de spectateurs placés avec tant d'ordre, que la marche des ambassadeurs et leur cortège n'en a point été embarrassée.
« Les ambassadeurs marchaient sur la même ligne, ayant à leur droite le sieur de Nantouillet, maître des cérémonies, à leur gauche le sieur de Walronville, aide des cérémonies. Ils étaient précédés par le sieur Delaunay, le sieur Ruffin, secrétaire-interprète du roi, le sieur Pivron de Morlate, chargé de les accompagner, le sieur Dubois, commandant du Guet de Paris, et suivis par leurs domestiques.
« Arrivés à la porte du salon d'Hercule, le sieur Delaunay, chargé de leur lettre de créance, l'a remise au chef de l'ambassade, qui l'a portée sur ses mains jusqu'au pied du trône. Avant d'y parvenir, il a fait, ainsi que ses collègues, trois révérences, l'une à l'entrée du salon, l'autre au milieu, et la troisième au bas de l'estrade. Le roi s'est découvert à cette dernière révérence. Les ambassadeurs se sont avancés ensemble vers le trône, accompagnés du sieur de Nantouillet et du sieur Ruffin . Alors Mouhammed-Derviche- Khan a remis au roi leur lettre de créance, et tous les trois ont présenté à Sa Majesté, sur des mouchoirs, vingt et une pièces d'or, ce qui est, dans les usages de leur pays, l'hommage du plus profond respect. Sa Majesté a accepté une de ces pièces de chacun d'eux. Ensuite Mouhammed-Derviche-Khan a prononcé une harangue qui a été traduite et répétée par le sieur RufOn. Cette harangue unie, le sieur de la Luzerne, ministre et secrétaire d'Etat ayant le département de la marine, s'est approché du trône, et a reçu des mains du roi la lettre de créance, qu'il a déposée sur une petite table couverte de drap d'or et placée à cet effet sur l'estrade ; après quoi Sa Majesté a fait sa réponse aux ambassadeurs, qui en ont reçu l'explication par le sieur Ruffin.
« Les ambassadeurs, soutenus par le sieur Delaunay, Pivron et
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Dubois, sont descendus en arrière jusqu'au dernier degré de l'estrade, où ils ont fait une révérence. Après avoir fait quelques pas de la même manière, ils en ont fait une seconde. Arrivés à la porte du salon, ils se sont arrêtés, et ont fait demander au roi la permission de jouir un instant du spectacle brillant et majestueux qu'offrait le salon d'Hercule. Après avoir satisfait leur curiosité, ils ont fait un dernier salut et ont de nouveau traversé les appartements, en observant le même ordre qu'ils avaient suivi en se rendant à l'audience du roi. »
Ils passèrent de nouveau devant la foule réunie dans la place, et se rendirent à Paris où les attendaient des fêtes de toutes sortes.
Grimm, après avoir décrit, dans sa Correspondance, la séance publique de l'Académie française qui eut lieu quelques jours après, ajoute :
« Les ambassadeurs de Tippou-Saheb ont assisté à cette séance, mais ils n'ont pas eu la patience de rester jusqu'à la fin; est-ce parce qu'ils n'entendaient pas ou parce qu'ils entendaient trop bien ? C'est au sortir de cette séance qu'on leur apprit la chute du grandvisir (1). Us demandèrent avec beaucoup d'empressement s'ils ne pourraient pas voir sa tète : Oh! non, car il n'en avait pas. Quel est l'événement de notre histoire qui ne soit marqué par quelque calembourg plus ou moins ridicule, plus ou moins plaisant ? »
Ce fut dans la place d'Armes qu'eurent lieu une parlie des scènes des journées des 5 et 6 octobre 1789.
En général, les historiens de la Révolution ont présenté les épisodes de ces deux journées plutôt au point de vue de leurs opinions politiques que comme ils se sont passés réellement. Les uns ont exagéré à plaisir les actes déjà si coupables qui s'y sont accomplis, en les attribuant à un complot dont on ne trouve pas de traces dans l'enquête minutieuse qui fut ordonnée à cette époque; les
(l)Loménie de Brienne, que Necker remplaça au ministère des finances. II. 2
autres, cherchant à lesfaire retomber sur le parti vaincu, ont accusé ce parti d'avoir le premier commencé la lutte, et ont passé légèrement sur les crimes commis. Tous se sont éloignés de la vérité.
Placé sur le lieu même où s'est passé ce premier acte du long supplice de Louis XVI, nous avons pu recueillir de nombreux documents, et présenter les faits accomplis dans ces deux journées, si fatales à notre ville, sans idées préconçues et sans esprit de parti.
Le 5 mai 1789, le roi Louis XVI réunit à Versailles les États généraux. Dès les premières séances, de graves conflits s'élevèrent entre les députés du Tiers-Etat et ceux des ordresprivilégiés.Le Tiers, fort de l'immense appui qu'il trouvait dans la grande majorité de la nation, parla en maître et fit céder peu à peu les résistances que lui opposaient la noblesse et le clergé. La France assistait attentive à ce spectacle nouveau pour elle, et chacune der luttes de l'Assemblée avait son retentissement dans tous les points du royaume; mais c'était surtout dans la capitale que se faisaient ressentir les moindres mouvements de la lutte terrible qui commençait entre le peuple et la royauté. Les électeurs de Paris n'avaient pas voulu se séparer après la nomination des députés, et, ne pouvant plus se réunir dans leurs districts, ils s'assemblaient à l'Hôtel-de-Ville et correspondaient de là avec leurs députés. Partout on se réunissait pour connaître les événements du jour. Le lieu le plus fréquenté était le jardin du Palais-Royal. Là, des orateurs improvisés parlaient à la multitude, discutaient les actes du gouvernement, et excitaient le peuple par les discours les plus violents.
L'état de trouble de Paris situé si près de Versailles, la prépondérance que le Tiers-Etat avait prise dans l'as-
ILàCl d'armes. 19
semblée, avaient effrayé la cour, et Ton était résolu à quelque coup d'Etat. De nombreuses troupes avaient été réunies autour de Paris; l'on parlait de l'éloignement de l'Assemblée nationale, et mAme de sa dissolution. Le 11 juillet, Necker est renvoyé et toutle ministère est remplacé par des ministres connus pour leur opposition à la cause populaire. Le lendemain, Paris est en insurrection, et le 14, la Bastille, cette forteresse redoutable dont le nom fut pendant si longtemps le synonyme de tyrannie, tombe en quelques heures sous les coups du peuple.
Cette victoire des Parisiens frappa la cour d'épouvante ; et tandis que Necker et les anciens ministres sont rappelés, le comte d'Artois et sa famille, ainsi que plusieurs membres de la haute noblesse, s'éloignent de France et donnent le premier signal de l'émigration.
Au moment de l'insurrection, les gardes-françaises s'étaient réunis au peuple (1). Lorsque, le lendemain, la municipalité de Paris organisa la milice bourgeoise sous le nom de garde nationale, on y fit entrer les gardes-
(1) Des gardes-françaises avaient été envoyés par le ',duc du Chasteletj pour délits disciplinaires, aux prisons de l'Abbaye, et allaient être transférés à Bicètre. Le 30 juin, une multitude armée, usurpant les droits du pouvoir exécutif, s'était portée à l'Abbaye, en avait forcé les portes, et avait enlevé les prisonniers pour les conduire au Palais-Royal, sous la sauvegarde du peuple. Une députation d'une vingtaine d'individus sans caractère public, alléguant le patriotisme des gardes incarcérés, était venue demander leur grâce à l'Assemblée. Celle-ci, placée entre le double danger de favoriser l'insubordination et d'encourager le peuple aux usurpations de. pouvoir, et cet autre danger de prêter la main à un despotisme punissant comme délits des actes de patriotisme, au moment où la liberté commençait à naître, délibéra. Elle se décida, pour ne pas empiéter sur l'autorité royale, à en référer au souverain lui-même, et à recommander à sa bonté les gardes délivrés. L'archevêque de Paris fut chargé de porter au roi l'arrêté de l'Assemblée touchant l'incident.
Feuillet de Conches. — Lettres de Louis AT/ et de Marie-Antoinette.
françaises que l'on solda, et Lafayette en fut nommé commandant général .
La cocarde de cette milice fut d'abord bleue et rouge, couleurs de la ville de Paris; puis, après le voyage de Louis XVI à Paris et sa réconciliation, on y ajouta la couleur blanche, qui était celle du roi, et on l'appela cocarde nationale.
Le prévôt de Paris, Flesselles, ayant été mis à mort par le peuple, la municipalité nomma Bailly pour le remplacer sous le titre de maire.
Pendant ce temps, l'Assemblée nationale continuait ses travaux. Dans la fameuse nuit du h août, elle avait aboli tous les droits féodaux. Puis elle s'occupa de la déclaration des droits de l'homme, et commença cette longue discussion sur le veto absolu et sur le veto suspensif.
Toutes ces discussions agitaient le peuple. Partout on discutait comme à l'Assemblée, et, suivant leurs diverses opinions, les députés recevaient des menaces de l'un ou de l'autre parti. D'autres causes d'agitation s'ajoutèrent bientôt à celles-ci.
La cour, après la journée du 14 juillet, avait renoncé à agir de force sur Paris et sur l'Assemblée. Un autre projet avait succédé, dit-on, au premier. On voulait faire partir le roi de Versailles et l'emmener dans une citadelle, à Metz, là où, entouré de troupes, il aurait pu dicter ses volontés. Ce projet, vrai ou supposé, souleva les esprits.
Les motions les plus incendiaires se succédaient au Palais-Royal. Plusieurs fois on avait parlé de marcher sur Versailles. On disait que tous les projets des ennemis de la révolution s'évanouiraient bientôt si le roi et
l'Assemblée étaient à Paris, et le cri : A Versailles, à Versailles ! ne cessait de retentir de tous côtés dans la capitale.
La garde nationale, la seule force alors de Paris, ne tarda pas à suivre ce mouvement. Les gardes-françaises, qui formaient la garde soldée, manifestèrent plusieurs fois à Lafayette le désir qu'ils avaient d'aller à Versailles reprendre les postes occupés par eux autrefois auprès du roi, et le général eut beaucoup de peine à empêcher cette démarche, qui pouvait entraîner à sa suite toute la population parisienne.
Les mauvaises récoltes des années précédentes, l'agitation de toute la France qui empêchait l'arrivée régulière des convois d'approvisionnement, avaient rendu dans Paris le pain rare et cher. On répandait le bruit que les farines destinées à Paris étaient dirigées sur Versailles.
Ainsi les politiques, la force armée et le peuple se réunissaient dans un cri unanime : A Versailles, à Versailles !
Tel était l'état des esprits dans la capitale lorsque arrivèrent les journées des 5 et 6 octobre.
Mais, avant de décrire ces néfastes journées, il faut jeter un coup d'œil sur le lieu de la scène.
La ville de Versailles était alors très-populeuse. Suivant les registres de la mairie, elle avait à cette époque 70,000 habitants fixes. Si l'on ajoute à ce chiffre toutes les personnes qui habitaient le Château et ses dépendances, et les nombreux étrangers attirés dans cette ville par la présence de l'Assemblée nationale, on peut évaluer sa population, en 1789, à plus de 80,000 habitants.
Versailles était alors divisé en deux quartiers : Notre- Dame, dont Montreuil formait une annexe, et Saint-Louis. Ces deux quartiers étaient non-seulementséparésl'un de l'autre par la difficulté des communications, mais ils étaient encore plus séparés par leurs opinions.
Le séjour de la cour, l'augmentation rapide de la population, avaient attiré à Versailles un grand nombre de commerçants qui, presque tous, étaient domiciliés dans le quartier Notre-Dame. Déplus, le marché qui s'y tenait presque tous les jours, et le Poids, ou halle à la farine, y faisaient séjourner beaucoup de menu peuple. Aussi dans ce quartier les opinions étaient-elles très-avancées, et les vives discussions de l'Assemblée, ainsi que les mouvements de Paris, avaient un grand retentissement. On l'appelait alors, et il s'était donné le nom de quartier des Patriotes.
Louis XVI aimait beaucoup Versailles, et, ainsi qu'on le voit par divers rapports que lui adressait M. d'Angevillers, directeur des bâtiments, il avait l'intention d'y placer le siège du gouvernement. Déjà on y avait établi le ministère de la guerre, celui de la marine et celui des affaires étrangères, ainsi que le contrôle général des finances. Ces établissements étaient placés dans le quartier Saint- Louis, et les employés de ces ministères, ainsi que presque tous ceux qui avaient quelques places à la cour, logeaient dans ce quartier. Quoique la plupart d'entre eux fussent partisans du grand mouvement social qui s'opérait, leurs opinions étaient plus modérées, et, à cause de cela même, les exaltés de l'autre quartier les regardaient comme des partisans des abus que l'on voulait détruire, et nommaient ce quartier le quartier des Aristocrates.
PLACE l'armes. 23
Peu de jours après la formation de la garde nationale de Paris, les habitants de Versailles demandèrent aussi à établir une milice nationale. Huit bataillons furent formés : quatre dans le quartier Notre-Dame et quatre dans le quartier Saint-Louis. On choisit pour commandant général le comte d'Estaing, que ses victoires navales sur les Anglais avaient rendu populaire ; pour commandant en second, le comte de Gouvernet; Berthier le fils, depuis prince de Wagram, pour major général; Le Roy, pour lieutenant-colonel du quartier Saint-Louis, et Lecointre, pour lieutenant-colonel du quartier Notre- Dame.
Lecointre, que la garde nationale du quartier Notre- Dame venait de placer à sa tête, était l'un des plus fougueux révolutionnaires de Versailles. 11 était ami de Marat, qu'il avait connu pendant que celui-ci était médecin des écuries du comte d'Artois. 11 était en rapport avec les exaltés de Paris, et l'on sait le rôle qu'il joua plus tard à la Convention dans les rangs des députés de la Montagne (1).
Depuis l'insurrection des gardes-françaises et leur incorporation dans la garde nationale de Paris, il n'y avait plus que les suisses qui fissent le service du Château
(1) LETTRE DE Mme ELISABETH A Mme DE BOMBELLE, SUR LECOINTRE.
19 janvier 1790.
Versailles n'est pas tranquille : il y a une animosité affreuse entre les deux quartiers. Celui de Notre-Dame, qui est le plus mauvais, va élire un homme affreux pour maire de la ville (a). Si on lui rendait justice, il serait pendu; il y a contre lui des pi'euves assez fortes pour le faire exécuter. Voilà les monstres qui ont toujours l'avantage sur les bonnes et honnêtes gens; mais dès qu'ils sont portés pour quelque place, on leur applique ce vieux mot d'aristocrates, et, pour lors, le peuple et même beaucoup de
(a) Lecointre.
avec les gardes de la prévôté et les gardes-du-corps. La garde nationale de Versailles et les invalides étaient chargés du service de la ville.
Jusqu'en 1787, Versailles était resté sans municipalité. Louis XVI, par un édit de novembre 1787, en créa une et plaça à sa tête l'intendant du garde-meuble, Thierry de Ville-d'Avray. Thierry donna sa démission de maire le 3 août 1789. La municipalité, voulant attendre que la loi municipale, discutée par l'Assemblée nationale, fût votée avant de procéder à la nomination d'un nouveau maire, décida que tous les mois elle nommerait un président qui en ferait les fonctions et qui dirigerait ses délibérations.
Le Château était donc gardé par les suisses et les gardes-du-corps, mais la ville n'avait pour sa défense que la garde nationale. La municipalité demanda quelques troupes. On fit venir deux cents hommes du régiment des chasseurs des trois-évêchés, casernes à Rambouillet.
Le 18 août, la municipalité, sous la présidence de M. Ménard, prit la délibération suivante : 1° les capitaines de la garde nationale rassembleront leurs compagnies à midi sur la place d'Armes; ils choisiront douze
gens bien pensants leur refusent leur voix. A Versailles, le quartier Saint- Louis voulait nommer M. de Lille à la mairie, mais on lui a donné un surnom odieux, et pour lors on lui préférera un monstre. M. Berthier le fils, qui est commandant de la milice sous M. de la Fayette, se conduit à merveille; eh bien ! l'on a déjà voulu le pendre plus d'une fois. Cependant il faut rendre justice au peuple de Versailles pour le train de mardi; il y en avait très-peu de la ville : c'étaient presque tout ce que nous appelons bandits, que l'on ne connaît nulle part, et qui tombent tout d'un coup dans un endroit sans qu'on les ait vus arriver. Si ce n'étaient pas de si grands monstres, on croirait que c'est des saints, car cela tient beaucoup du miracle, mais on ne peut pas s'y méprendre.
{Ouvrage cité.)
PLAOI d'ABMES. 25
hommes par compagnie avec lesquels ils se rendront à L'entrée de l'avenue de Trianon pour y recevoir !e détachement des chasseurs des évèchés, demandés par la ville pour maintenir l'ordre et protéger les convois de vivres conjointement avec la garde bourgeoise; 2° la garde bourgeoise, réunie au détachement des chasseurs, se rendra sur la place d'Armes pour entendre le serment qui sera prêté par le détachement à son arrivée , en présence de la municipalité; 3° le service delà ville sera fait conjointement par la garde bourgeoise et les chasseurs, et tous les détachements et patrouilles seront commandés par les officiers de la garde bourgeoise.
Les chasseurs, accompagnés de la garde nationale, entrèrent en ville, et prêtèrent le serment de fidélité à la nation, à la. loi et au roi. Le lendemain, deux cents dragons de Lorraine, demandés aussi par la municipalité, entrèrent en ville avec le même cérémonial.
Quoique ces troupes parussent nécessaires à la municipalité pour la sûreté de la ville, elles furent vues d'un mauvais œil par une partie de la garde nationale. On les avait fait venir, disait-on, par défiance de la garde nationale; on avait des projets cachés, et ces troupes, que l'on faisait entrer peu à peu dans Versailles, n'étaient là que pour protéger le départ du roi. Ces bruits, propagés parmi les exaltés, se répandaient dans Paris, et y entretenaient le désir d'enlever le roi de Versailles et de l'amener à Paris (1).
(1) LETTRE DE Mme ELISABETH A Mme DE BOMBELLES, A L'OCCASION DE L'eS- TRÉE DES CHASSEURS DE LORRAINE, A VERSAILLES.
Versailles 20 août 1789.
La garde bourgeoise de Paris va être bientôt habillée. On dit qu'ils sont enchantés de leurs nouveaux vêtements. Celle de Versailles est encore dans
La cour avait-elle, en effet, le projet de faire partir le roi de Versailles et de le conduire à Metz, comme le bruit en avait couru? La reine connaissait- elle ce projet et l'avait-elle encouragé, comme cela parait résulter de la lettre qui lui fut écrite à cette époque par le comte d'Estaing? Toujours est-il que ni les ministres ni le roi n'entraient dans ce complot; et si les courtisans formaient des projets, cherchaient à enrôler du monde, et, se livrant à de vaines espérances, se trahissaient par d'imprudentes menaces (1), rien dans Versailles ne semblait se préparer pour une pareille fuite.
Depuis l'entrée à Versailles des chasseurs et des dragons de Lorraine, tout y était calme. L'Assemblée nationale continuait ses travaux; elle discutait alors les droits de l'homme et le veto. Il n'y avait pas toujours accord entre le roi et l'Assemblée, et ce désaccord entretenait l'agitation dans Paris. Pendant ce temps, les soldats des gardes-françaises, qui faisaient partie de la garde nationale parisienne, voulaient toujours venir à Versailles pour reprendre leur ancien service. Lafayette était parvenu à les en empêcher; mais comme leurs demandes se renouvelaient sans cesse, il craignait de ne
la plus parfaite bigarrure. Ils ont demandé des troupes à cheval, parce qu'ils sont sur les dents de tout le chemin qu'ils ont été obligés de faire pour aller chercher de la farine. Le peuple s'est persuadé qu'au lieu de cent hommes, il y en avait six mille et plus. En conséquence, il n'en voulait point. Si bien que ces malheureux, qui étaient en marche depuis quatre heures du matin, ont été obligés à neuf heures du soir de se retirer au Grand-Trianon, où on leur a apporté de quoi manger. Le lendemain, ils ont été reçus à merveille : la milice bourgeoise et la municipalité ont été les chercher ; on les a amenés en triomphe dans la place d'Armes, où on leur a fait prêter le nouveau serment de fidélité à la nation, au roi et à la loi. C'est le premier qui ait été porté en présence des officiers municipaux. Ils sont à présent tous bons amis. (Ouvrage cité).
(1) Thiers, Histoire de la Révolution.
VIM.E D'aUMES. 27
pouvoir toujours les retenir. Dans ces circonstances, il écrivit à II. de Saint-Priest, ministre de la maison du roi, la lettre suivante :
« Le duc de la Rochefoucault vous aura dit l'idée qu'on avait mise dans la tète des grenadiers d'aller cette nuit à Versailles. Je vous ai mandé de ne pas être inquiet, parce que je comptais sur leur confiance en moi pour détruire ce projet, et je leur dois la justice de dire qu'ils avaient compté me demander la permission, et que plusieurs croyaient faire une démarche très-simple et qui serait ordonnée par moi. Cette velléité est entièrement détruite par les quatre mots que je leur ai dits, et il ne m'en est resté que l'idée des ressources inépuisables des cabaleurs. Vous ne devez regarder cette circonstance que comme une nouvelle indication de mauvais desseins, mais non en aucune manière comme un danger réel. Envoyez ma lettre à M. de Montmorin. »
Cette lettre effraya beaucoup la cour. On voyait déjà cette milice insubordonnée arriver à Versailles, et l'on ne savait à quels excès elle pourrait se porter contre le roi et l'Assemblée. M. de Saint-Priest fit venir le com-e d'Estaing, qui avait le commandement de toute la force armée de Versailles, et lui remit la lettre de Lafayette. Il fut convenu que, pour parer à une attaque de Paris, il était nécessaire d'avoir à Versailles des troupes réglées sur lesquelles on pût compter, et l'on choisit le régiment de Flandres, qui jusqu'alors s'était distingué par son excellente discipline.
Un décret de l'Assemblée nationale avait permis aux municipalités de requérir en certains cas l'assistance des troupes réglées, mais ces troupes ne pouvaient entrer dans les villes que sur cette réquisition. Pour faire entrer le régiment de Flandres à Versailles, il fallait donc l'agrément de la municipalité de cette ville, comme on l'a-
vait eu déjà pour les chasseurs et les dragons de Lorraine.
Le comte d'Estaing, qui connaissait l'esprit de la garde nationale de Versailles, qui savait combien elle se méfiait de toutes les troupes réglées, ne voulut rien faire sans la consulter. Il réunit l'élat-major chez le major général Berthier, à l'hôtel du ministère de la guerre (1), et lui fit connaître confidentiellement la lettre de Lafayette. Il lui peignit ensuite les alarmes du roi, le danger que cette insurrection pouvait faire courir à l'Assemblée nationale et à la famille royale; il ajouta que, pour résister à une pareille attaque, il n'y aurait pas trop d'un régiment d'infanterie réuni aux gardes-ducorps, aux autres troupes du roi et à la garde nationale. De longues discussions suivirent cette proposition. On hésitait, lorsque enfin le général, posant directement cette question : Étes-vous en état de résister à dix-huit cents ou deux mille hommes disciplinés et bien armés? la majorité de l'état-major se rangea à son avis, et il fut décidé que la municipalité serait requise de demander au roi un secours de mille hommes.
Aussitôt le comte d'Estaing, accompagné d'une députation de Tétat-major, se rend à la municipalité (2) et lui fait part de sa délibération. La réquisition delà garde nationale est acceptée sans difficulté par la municipalité, mais sous la condition que la lettre du général Lafayette sera déposée et annexée à ses registres.
Le comte d'Estaing représente les dangers auxquels la publicité de cette lettre confidentielle pourrait expo-
(1) Aujourd'hui caserne de la Guerre, rue de la Bibliothèque.
(2) Alors placée dans les bâtiments du grand-meuble, depuis la Préfecure, rue des Réservoirs.
place d'armes. 29
ser son auteur. 11 propose, si la municipalité persiste à vouloir s'assurer d'un titre qui autorise sa délibération, de s'adresser à M. de Saint-Priest, pour en obtenir une lettre qui puisse remplacer celle de Lafayette. M. Clausse, alors président, ayant consenti, on rédige à l'instant le modèle de la lettre ministérielle, et elle est portée au ministre qui l'approuve et la signe. Munie de cette lettre, la municipalité n'hésite plus, et elle consigne cette scène en ces termes dans ses procès-verbaux :
« Du 18 septembre 1789.
« M. le comte d'Estaing, commandant général de la garde nationale de Versailles, est entré dans la salle d'assemblée accompagné de députés des capitaines de l'état-major de la garde nationale de Versailles ; après avoir pris séance, M. le commandant général a lu la réquisition dont la teneur suit :
« Les députés soussignés, conformément à la délibération de l'assemblée des capitaines et de l'état-major de la garde nationale de Versailles, et d'après la lettre de M. le comte de Saint-Priest, en date de ce jour, annexée en original à la présente réquisition, sont venus à l'effet de déclarer l'insuffisance de leurs forces, attendu les divers avis plus alarmants les uns que les autres qui se succèdent continuellement ; et, après avoir protesté qu'ils ne compteraient pour rien le sacrifice de leur vie, ils ont dû, pour le salut des autres citoyens encore plus que pour le leur, notifier à l'assemblée générale de la municipalité que, d'après la lettre de M. de Saint-Priest, il était indispensable pour la sûreté de la ville, pour celle de l'Assemblée nationale et pour celle du roi d'avoir le plus promptement possible un secours de mille hommes de troupes réglées, qui seront aux ordres du commandant général de la garde nationale de Versailles. Lesdits députés sont venus en conséquence pour requérir de la manière la plus forte et la plus positive la municipalité de demander au roi ce secours. « Versailles, le 18 septembre 1789.
« Signé : d'Estaing, Bertuier, LEcoiMr.r.,
DUTANNAY, JOUANNE, De.MOI,
Durup-de-Baleine. »
« Lettre de M. de Saint-Priest à M. le comte dEstaing. — Annexée.
« Vous n'ignorez pas, monsieur le comte, que Ton a eu ici, à plusieurs reprises, l'inquiétude que des gens armés ne vinssent de Paris troubler la tranquillité de Versailles. Cette inquiétude s'est renouvelée plus fortement hier, et je désire savoir de vous si la garde bourgeoise peut opposer une résistance ou s'il vous faut du secours.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
« Le comte de Saint-Priest, « Ministre de la Maison du Roi.
« L'Assemblée a arrêté :
« Que le salut public exigeait le secours demandé de mille hommes d'infanterie française, lequel corps sera sous les ordres immédiats du commandant général de la ville, et prêtera le serment prescrit par le décret de l'Assemblée nationale du 17 août dernier. »
Lecointre avait signé la délibération de l'état-major, parce que la majorité l'avait emporté, mais c'était lui qui avait fait la plus grande opposition dans le conseil; aussi, de retour au comité militaire, il proposa de ne pas s'en tenir seulement à la décision de l'état-major, mais de faire connaître aux compagnies l'arrivée prochaine du régiment de Flandres, et de demander à ce sujet leur vœu par écrit. Lecointre savait quel était l'esprit des compagnies qu'il commandait, combien, depuis les événements du 14 juillet, on redoutait la présence des troupes réglées, et combien, un mois auparavant, on avait vu avec peine entrer à Versailles les chasseurs et les dragons de Lorraine, et il espérait, par cet appel aux compagnies, obtenir une opposition assez puissante pour empêcher la résolution de l'état-major et de la municipalité.
Aussitôt après la demande de la municipalité, le roi avait donné l'ordre au régiment de Flandres de se rendre
tlace d'armes. 31
à Versailles. Lecointre faisait tous ses efforts pour que les compagnies de la garde nationale pussent se prononcer avant l'arrivée du régiment. Le 21, dix-sept compagnies seulement s'étaient prononcées, neuf pour l'admission et huit contre. Ce résultat, contraire à ses espérances, le contraria; aussi, sans perdre de temps, il alla lui-même faire réunir les autres compagnies, les stimuler, et le 22, la veille de l'entrée du régiment, grâce à ses efforts, dixhuit se trouvèrent opposantes et sept seulement approuvèrent la demande de la municipalité, en sorte que, sur quarante-huit compagnies, vingt six refusèrent leur adhésion au vœu exprimé par l'état-major, et seize la lui donnèrent.
Le hruit qui se faisait dans la ville à l'occasion de l'arrivée du régiment de Flandres, ces réunions des compagnies de la garde nationale pour délibérer à ce sujet avaient inquiété le Château, et l'on pressait l'entrée du régiment. L'Assemblée nationale elle-même, absorbée en ce moment par les grands intérêts qu'elle débattait, fut aussi quelques instants émue de ce qui se passait dans la ville. Mirabeau demanda des explications sur une opération dont le ministre et la municipalité de Versailles avaient fait mystère à l'Assemblée, et qui regardait la sûreté de la ville et la personne du roi. Les explications furent données et l'Assemblée nationale passa outre à ses travaux.
La protestation des dissidents n'arrêta pas la marche du régiment de Flandres, et, le 23 septembre, il se présentait aux portes de Versailles. Aussitôt le comte d'Estaing réunit les officiers de la garde nationale et se rendit avec eux à la municipalité pour y prendre le président qui précéda ensuite le cortège. On s'arrêta aux
Menus-Plaisirs (1), dans les bureaux de l'Assemblée nationale. Là, le comte d'Estaing fait part du désir manifesté par le roi d'avoir la liste des officiers qui iront audevant du régiment. Il met son nom en tête d'une feuille de papier blanc, invite les officiers à suivre son exemple et à donner au roi cette preuve de leur dévouement et de leur respect. On signe; mais sur l'observation que donner au roi une liste partielle, ce serait compromettre ceux que l'absence ou l'ignorance de ce qui se passait empêcheraient de signer, le commandant l'arrête, en y ajoutant que tous les officiers l'ont accompagné.
Cet incident terminé, le président de la municipalité, M. Clausse, en tète des membres du corps municipal et entouré d'un détachement de la garde nationale, va recevoir le régiment en dehors de la barrière (2).
La foule était nombreuse pour voir cette entrée. On avait craint quelques démonstrations hostiles, et les gardes-du-corps et les dragons étaient prêts à monter à cheval. Tout se passa tranquillement. Le régiment, fort de onze cents hommes et suivi de deux pièces de canon et de munitions, fut conduit sur la place d'Armes, où le maire, en présence des officiers de la garde nationale, lui fit prêter le serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi.
Le 24, au moment où la garde nationale était à son tour réunie sur la place d'Armes pour prêter le même serment, le comte d'Estaing fit assembler les officiers pour leur lire la lettre suivante du roi qui remerciait la garde nationale de la réception faite au régiment de Flandres.
(1) Avenue de Paris, au coin de la rue Saint-Martin.
(2) Avenue de Paris, après la rue de Noailles.
TLAGE D'ARMES. .'H
« Je vous charge, mon cousin, de remercier la garde nationale de ma ville de Versailles de l'empressement qu'elle a marqué à aller au-devant de mon régiment de Flandres. J'ai vu avec plaisir la liste que je vous avais demandée, et que tous vous ont accompagné. Témoignez à la municipalité combien je suis satisfait de sa conduite. Je n'oublierai pas son attachement et sa confiance en moi, et les citoyens de Versailles le doivent à mes sentiments pour eux ; c'est pour l'ordre et la sûreté de la ville que j'ai fait venir le régiment de Flandres qui s'est bien conduit à Douai et ailleurs; je suis persuadé qu'il en sera de même à Versailles, et je vous charge de m'en rendre compte.
« Signé, Louis.
« Le 24 septembre 1789. »
Lecointre avait cherché par tous les moyens à empêcher l'entrée de ce régiment ; blessé de ce que ses efforts n'avaient pu réussir et de ce que tous les préparatifs de cette entrée avaient été faits par le comte d'Estaing sans qu'on l'eût consulté, il lui envoya sa démission.
Comme on le pense bien, le comte d'Estaing ne voulut pas accepter une démission pouvant amener encore quelques troubles dans Versailles. Lecointre avait d'abord cédé à un mouvement d'amour-propre blessé, mais il ne se fit pas beaucoup prier pour la retirer et conserver une place qui lui faisait jouer un rôle si important dans tout ce qui se passait alors dans notre ville.
Il existait à cette époque un journal qui, sous le nom de Courrier de Versailles, rendait compte non-seulement des séances de l'Assemblée nationale, mais encore de tous les événements de Versailles. Il était rédigé par Corsas, alors maître de pension dans cette ville, qui fut plus tard député de Seine-et-Oise à la Convention, et mourut sur l'échafaud comme partisan des Girondins. Gorsas était très-lié avec Lecointre, et c'est d'après les inspirations et les récits de celui-ci que tout était rap- II. 3
porté clans son journal. Comme ce journal était trèsexalté, il était par cela même très-recherché à Paris, et c'était d'après ce qu'il disait que l'on y jugeait de l'état de Versailles.
L'appel du régiment de Flandres à Versailles, la manière dont on avait décidé la municipalité à en faire la demande au roi, les votes des compagnies de la garde nationale pour s'opposer à son entrée, et leur peu de succès, tout dans cette affaire fut présenté comme un complot des aristocrates pour préparer les voies à un coup d'Etat et à la fuite du roi. Les motions se succédèrent plus vives au Palais-Royal; on voulait aller à Versailles enlever les députés dont la vie était menacée, et comme les exagérations de la foule vont toujours en grossissant, ce n'était plus un régiment, mais plusieurs régiments, mais une armée qui marchait sur Versailles et sur Paris. L'alarme devint même si grande que des courriers furent envoyés à la découverte, et que la commune de Paris dépêcha quatre de ses membres au président de l'Assemblée nationale pour s'informer du nombre de ces troupes, de leur destination, et rapporter des éclaircissements qui pussent calmer les inquiétudes de la capitale.
Voilà ce qu'avaient produit l'arrivée du régiment de Flandres à Versailles et les articles du Courrier de Corsas.
Huit jours étaient à peine écoulés depuis l'arrivée du régiment de Flandres, et son esprit n'était plus le même. En arrivant, le régiment avait remis son artillerie et ses munitions entre les mains de la garde nationale, qui les avait placés dans les écuries de la Reine, à côté de ses pièces. Cette marque de confiance dissipa les préven-
l'LACI. U ARMES.
tions des habitante; on vit bientôt les soldats se promener bras dessus bras dessous avec les gens du peuple, fréquenter les cabarets, commencer à manifester des opinions révolutionnaires, et dans ce court espace de temps la discipline était déjà sensiblement relâchée.
En dehors des corps habituels de la garde faisant successivement le service auprès du roi, le régiment de Flandres était le premier régiment d'infanterie de ligne venant tenir garnison à Versailles. 11 était d'usage, dans l'armée française, avant la Révolution, comme cela s'est continué depuis, de donner un repas de corps au régiment qui arrivait. Déjà, dans le voyage du roi à Cherbourg, lesgardes-du-corps avaient été ainsi plusieurs fois traités par les régiments d'infanterie. Les gardes résolurent donc de donner un repas aux officiers du régiment de Flandres.
Ce dîner fut fixé au 1er octobre.
A cette époque, il y avait un drapeau par chaque bataillon d'infanterie. Des dames de Versailles s'étaient réunies pour en offrir à plusieurs des bataillons de la garde nationale. Le 29, la reine fit venir chez elle l'étatmajor, et lui annonça qu'elle aussi avait voulu donner à la garde nationale de Versailles une marque de sa bienveillance pour elle, et qu'elle lui faisait don d'un drapeau pour chacune de ses divisions.
Le 30, les drapeaux furent bénis dans l'église Notre- Dame de Versailles par l'archevêque de Paris. Cette cérémonie se fit avec beaucoup de solennité. Le prince de Poix, gouverneur de Versailles, y assista ainsi que la municipalité, un grand nombre de membres de l'Assemblée nationale, les magistrats du bailliage, les officiers de tous les corps militaires, et tout ce qu'il y avait de
personnes notables à Versailles. Après le Te Leum, chanté par la musique de la chapelle, Ducis prononça un discours où tout respirait l'union et la concorde, cruellement troublées quelques jours après. Un repas réunit enfin tous les invités -à la cérémonie. Des santés furent portées au roi et à la prospérité de la nation, objets inséparables (1), à la reine, au 'dauphin et à toute la famille royale. Ainsi se termina ce jour qui paraissait avoir réuni tout le monde, garde nationale et armée, dans un même sentiment d'amour pour le roi et la reine", si rapidement changé par la journée du lendemain.
C'est, en effet, le lendemain 1er octobre qu'eut lieu le diner des gardes-du-corps qui fit tant de bruit et qui fut l'une des causes déterminantes des journées des 5 et 6 octobre.
Les quatre compagnies des gardes-du-corps séjournaient soit à Versailles, soit à Saint-Germain. Les deux compagnies de service auprès du roi y étaient relevées chaque quartier par les deux de Saint-Germain, et ainsi de suite. A cause des craintes qu'inspirait Paris à la cour, les quatre compagnies étaient restées à Versailles pour le quartier d'octobre, ce qui faisait monter leur effectif à près de six cents hommes. Quand on eut décidé le repas à donner aux officiers du régiment de Flandres, on ouvrit une souscription parmi les gardes-du-corps. Sur six cents gardes, il n'y en eut que quatre-vingts qui répondirent, et ce furent les seuls qui assistèrent au diner (2). On y invita tous les officiers du régiment de Flandres, et ceux des chasseurs et des dragons deLorraine, quelques
(1) Paroles du président de la municipalité.
(2) On voit que la grande majorité des gardes n'assista pas à ce repas qui retomba sur tous.
PLAGE D'ABMlfl. .37
officiers dos suisses, des cent-suisses, de la prévôté, et vingt membres dans tous les grades de la garde nationale de Versailles. Les commissaires chargés de l'organisation du repas cherchèrent un local. On pensa d'abord au manège (1); mais, pour le décorer, il aurait fallu une dépense trop considérable. La salle de spectacle de la ville n'était pas assez commode; on proposa alors de demander la salle de l'Opéra du Château. Le roi l'accorda, et l'on arrêta que le diner aurait lieu clans cette salle, témoin quelques années auparavant d'une fête donnée par les gardes-du-corps à la famille royale. Le local arrêté, on s'entendit pour le repas avec un restaurateur de Versailles, nommé Deharmes. Une table en fer à cheval de deux cent dix couverts fut dressée sur le théâtre, dont la décoration représentait une forêt, et toute cette jolie salle parut resplendissante de lumière. A trois heures de l'après-midi, tout le monde se réunit à la grille du Château, où était le rendez-vous. On se rend à la salle de l'Opéra par les corridors du Palais. En entrant, on est charmé de l'aspect de la salle, les convives se placent, et le repas commence. Dans l'orchestre étaient les trompettes des gardes et la musique du régiment de Flandres; le parterre était réservé aux grenadiers du régiment de Flandres et aux chasseurs et dragons de Lorraine.
C'est la première fête de ce genre qui se donnait à Versailles. La curiosité y attira beaucoup de personnes; toutes celles qui se présentèrent furent admises et se placèrent dans les loges. Le premier service se passa fort tranquillement. Au second service, le duc de Ville- Ci) Aujourd'hui caserne de Partillerie h cheval de In Gard?.
roy, capitaine des gardes, qui présidait le repas, fit monter dans le fer à cheval tous les militaires de l'amphithéâtre; on leur donna des verres, ils burent à la santé du*roi, de la reine, du dauphin et de la famille royale, et les trompettes des gardes sonnèrent la charge à chacune de ces santés.
Les soldats des divers régiments étaient retournés à l'amphithéâtre et le dessert était servi, lorsque dans une des loges grillées on aperçut la famille royale.
Le repas durait déjà depuis plusieurs heures. La beauté de la salle et la splendide illumination, le coup d'œil de ce couvert somptueux, la diversité des uniformes, la gaieté et l'entrain des convives avaient attiré successivement dans les loges tous les habitants du Château. Les dames de la reine l'avaient engagée plusieurs fois à aller voir ce curieux spectacle. Le roi était à la chasse ; à peine fut-il arrivé que la reine l'entraîna à la salle de l'Opéra. C'est alors qu'ils parurent dans la loge grillée.
Aussitôt qu'on se fut aperçu de la présence de la famille royale, un cri unanime de « Vive le roi! vive la reine! » retentit dans toute la salle. Tous les convives se levèrent, et les soldats de Flandres et de Lorraine, heureux de voir le roi et la reine qu'ils connaissaient à peine , franchirent les balustrades de l'amphithéâtre pour se rapprocher de la famille royale. Le roi, ému de ces témoignages d'affection, quitta la loge et vint faire le tour du fer à cheval. Il était encore en habit de chasse, botté et éperonné, et accompagné du prince de Poix, qui était avec lui à la chasse; la reine le suivait, tenant sa fille à la main, et le Dauphin était porté par un officier des gardes. Ce furent alors des vivats continuels, pendant que la musique jouait l'air de Grétry : O Richard,
l'LACE d'armes. 39
à mon rui! Quand le roi se relira, les sanlés du roi, de la reine, du dauphin et de la famille royale furent portées avec enthousiasme, et la plupart des militaires, franchissant les barrières, escaladant les loges, se précipitèrent dans le corridor de la Chapelle pour suivre le roi et la reine jusque dans les appartements. Eu un instant la salle fut presque entièrement vide. La musique et la plupart des convives se transportèrent dans la cour de Marbre, sous les fenêtres du roi. Les tètes un peu échauffées par le vin et les liqueurs, on chanta, on dansa, on fît des tours de force, on alla même jusqu'à escalader le balcon de la chambre de Louis XIV, et tout cela sous les yeux du roi dont la bonté semblait encourager ces jeunes fous. Puis, lorsque le roi se fut retiré de ses fenêtres, chacun se sépara et tout rentra dans le silence.
Tel fut ce fameux dîner qui eut un si grand et si malheureux retentissement, et qui déchaîna la haine populaire sur lesgardes-du-corps.
La description que nous venons de donner de ce repas résulte des dépositions de tous ceux qui y assistèrent et dont les récits sont consignés dans l'enquête ordonnée par le Chàtelet sur ces événements. Comment donc ce repas gai et bruyant, il est vrai, où les sentiments d'attachement au souverain se manifestèrent, il faut en convenir, avec une grande énergie, fut-il transformé en un crime de lèse-nation?
On a vu qu'à la sortie de l'Opéra les convives et la musique s'étaient transportés dans la cour de Marbre, et que là, sous les yeux du roi et de la reine, on s'était livré aux chants, à la danse et aux jeux les plus bruyants. La musique, les lumières, les cris de joie avaient attiré dans la cour du Château et dans la place d'Armes une
foule d'habitants de Versailles qui regardaient ce spectacle. Lecointre n'avait pas été invité au repas. Il accourt comme tout le monde, mais ce qui l'attire, lui, l'exalté patriote, ce n'est pas la curiosité, c'est le bien public :
« Le tumulte devient tel, dit-il dans sa déposition, que l'alarme se répand dans la ville. Quelques corps de garde éloignés envoient pour s'instruire d'un événement qui inquiète les citoyens ; la sentinelle gardant les drapeaux chez moi me fait part des craintes du peuple; je monte sur-le-champ à cheval, suivi de mon aide de camp; je monte au Château, dont je ne tardai pas à descendre lorsque je vis que ce n'était que la fin d'une orgie. Je m'empressai de répandre dans la ville qu'il n'existait aucun danger, et j'eus la satisfaction de voir mes concitoyens calmés regagner tranquillement leurs demeures. »
Après avoir ainsi rassuré ses concitoyens, il va s'entendre avec ses amis pour rendre compte à sa manière de ce repas qu'il n'avait pas vu. Le lendemain on répand dans tout Paris le Courrier de Versailles, où Gorsas fait le récit de l'orgie des g-ardes-du-corps. On y raconte que la santé de la nation ayant été proposée, les gardes-ducorps la rejettent; puis qu'à peine la reine sortie, « on sonne la charge, les convives chancelants escaladent les loges et donnent un spectacle à la fois dégoûtant et horrible. Dans un moment d'ivresse, on lâche les propos les pins indécents, la cocarde nationale est proscrite et remplacée par la cocarde blanche, que plusieurs capitaines de la garde nationale s'empressent d'adopter (1). » Voilà les bruits qui circulèrent dans Paris et dans Versailles, malgré les dénégations des assistants.
Il parait certain, d'après la déposition des témoins, qu'il ne fut pas porté de santé à la nation ; mais il parait
(1) Déposition de Lecointre au Châtelet.
oertain aussi que cette santé ne fut ni proposée ni rejetée. Quant X la proscription de la cocarde nationale, tous les témoins nient positivement es fait. Dans ce moment, la garde nationale portait seule la cocarde tricolore, que l'on appelait la cocarde nationale, les gardes-du-corps et les autres troupes portaient la cocarde blanche, le roi n'ayant pas encore ordonné à l'armée de prendre la cocarde tricolore. Il n'y avait 'donc rien d'étonnant qu'à ce diner on eût encore vu un si grand nomhre de ces cocardes qui choquaient les yeux des patriotes.
Pendant que l'émotion produite par ces récits se répondait dans tout Paris, la cour n'avait vu dans ce repas qu'un gage d'union de toutes les troupes qui devaient la défendre, et s'était rassurée contre les tentatives delà capitale. Aussi, lorsque le lendemain une députation de la garde nationale de Versailles vint remercier la reine de lui avoir fait don de ses drapeaux, cette princesse, encore sous l'impression de la scène de la veille, lui répondit : « Je suis fort aise d'avoir donné des drapeaux à la garde nationale de Versailles. La nation et l'armée doivent être attachées au roi, comme nous le sommes nousmêmes. Je suis enchantée de la journée du jeudi. »
Cette réponse de la reine, se réjouissant d'une réunion que l'on venait de signaler aux yeux du pays comme la preuve d'un complot contre la nation et ses libertés, fut présentée comme une approbation de ce complot, et le nom de la reine fut livré à la haine du peuple avec celui des gardes-du-corps.
Il restait beaucoup des vins du repas du jeudi; les gardes décidèrent qu'on se réunirait pour les achever dans un déjeuner.
Le samedi 3, on dressa des tables dans le manège de
42 UISTOIRE LE VERSAILLES.
leur hôtel ; on les couvrit de pâtés, de jambons et de viandes froides. On invita à ce repas quatre-vingts soldats des régiments de Flandres, des dragons et chasseurs, et un homme de chaque compagnie de la garde nationale de Versailles. Ce déjeuner fut d'abord très-gai, on y porta les santés du roi, de la reine, du dauphin, de la famille royale, de la nation, de l'Assemblée, de la garde nationale, des différents corps, enfin personne ne fut oublié. Mais bientôt les tètes s'échauffèrent; on cria, on chanta, on cassa les bouteilles et les verres, et grand nombre de convives ne surent bientôt plus ni ce qu'ils disaient, ni ce qu'ils faisaient.
Le Courrier de Versailles s'empressa de rendre compte de ce nouveau grief des gardes-du-corps, et il signala surtout, comme le fit Lecointre dans sa déposition, la réconciliation du duc de Guiche avec les gardes, et comment en signe d'union on le décora de quatre bandoulières.
Pour comprendre l'intérêt que l'on attachait à cette réconciliation du duc de Guiche avec les gardes-ducorps, il faut remonter un peu plus haut.
La majeure partie des gardes-du-corps appartenait à cette petite noblesse de province dont un bon nombre siégeait aux États généraux, parmi les députés du Tiers. Aussi étaient-ils généralement très-partisans des idées nouvelles. Dans les troubles qui éclatèrent à Versailles, lors des premières séances des Etats généraux, on les employa à faire la police de la ville, et ils furent plusieurs fois chargés de s'opposer à la réunion des députés. Ils s'en plaignirent, firent observer qu'ils devaient garder la personne du roi et non molester leurs concitoyens. Un de leurs maréchaux des logis fut chargé de porter en
leur nom à leur capitaine, le duc de (iuichc, les réclamations de la compagnie. Le duc reçut fort mal leurs observations; il les accusa de refuser le service, et le maréchal des logis fut cassé à la tête du corps. Les garJes-du-corps portaient, comme signe distinctif du service, une large bandoulière de couleur différente suivant la compagnie. Le maréchal des logis, blessé de cet acte de rigueur qu'il regardait comme injuste, voulut rendre sa bandoulière. Rétabli dans son grade, grâce à l'intervention de la reine, les gardes-du-corps n'en conservèrent pas moins un vif ressentiment contre le duc de Guiche. Depuis ce moment, le duc fut considéré comme l'un des plus grands ennemis de la révolution, et voilà pourquoi cette réconciliation et cette décoration des quatre bandoulières, dans ce déjeuner, étaient signalées comme la preuve que tous les gardes s'étaient rangés à ses opinions.
Le dimanche 4, un repas est encore donné aux soldats du régiment de Flandres par la municipalité de Versailles.
La garde nationale en fait les honneurs. L'état-major du régiment et celui de la garde nationale y assistent. Des santés sont portées au roi et à la nation, et tout s'y passe dans le plus grand ordre.
Pendant que les fêtes et les repas se succédaient à Versailles, l'orage grondait à Paris.
Depuis l'arrivée à Versailles des chasseurs et des dragons de Lorraine, du régiment de Flandres, et depuis le séjour dans cette ville des quatre compagnies des gardes du corps, le bruit ne cessait de courir dans tout Paris du départ du roi et de la dissolution de l'Assemblée nationale. Partout on se réunissait, et les jardins publics, les
rues et les places étaientremplis de groupes animés dans lesquels le désir d'enlever le roi de Versailles pour le conduire à Paris était le but de tous les discours.
C'est au milieu de cette disposition des esprits qu'arrivèrent successivementles feuilles du journal de Gorsas, racontant à sa manière les repas des gardes, la réponse de la reine à la garde nationale de Versailles, l'insolence des courtisans dans l'intérieur du Château, les dames faisant des cocardes blanches et les offrant à tous ceux qui venaient à l'OEil-de-Bœuf, V indignation du brave et •patriote Lecointre, s'étonnant qu'on osât se permettre de tenir une telle conduite chez le roi, sa querelle à ce sujet avec un courtisan, sa réponse quand il veut l'entrainer au dehors : « Non, c'est ici qu'il faut terminer; mais ne crois pas, vil gladiateur, que je me mesure avec toi selon l'usage; tire ton épée, et le plus adroit poignardera l'autre ! » On s'arrache ces feuilles; les autres journaux et le Moniteur les copient. Les motions les plus incendiaires se font au Palais-Royal, et le 4, pendant que la municipalité de Versailles donne un repas au régiment de Flandres, tout Paris s'apprête à marcher sur cette ville le lendemain.
Sans doute le mouvement de Paris sur Versailles était depuis longtemps inévitable. La lutte entre le peuple et l'aristocratie, qui avait dans l'assemblée nationale de si énergiques champions, dont les uns cherchaient leur point d'appui dans la cour, tandis que les autres puisaient leur force dans cette classe moyenne si instruite et déjà si puissante, qui entraînait à sa suite et comme force brutale la multitude ignorante ; cette lutte retentissait dans tout le pays et surtout à Paris, foyer de toutes les passions.
PLAC.U U ARMES, i.)
Deux forces tendaient à éloigner le roi de Versailles : l'aristocratie, sentant que par la marche des choses elle allait être privée de toutes ses prérogatives, de toute sa puissance, et qui aurait voulu emmener le roi loin de Paris, dans une forteresse, s'entourer de troupes, et de là dicter ses lois, dissoudre l'Assemblée, détruire tout cet échafaudage de constitution et recouvrer les privilèges dont elle avait joui pendant si longtemps; et la démocratie, elle aussi, voulant enlever le roi de Versailles, mais pour le mener à Paris, pour le placer au centre du mouvement révolutionnaire, pour le surveiller, lui faire exécuter ses volontés et hâter la marche des idées qui avaient envahi la grande majorité du pays. La victoire devait rester au plus fort, et c'est ce qui arriva aux journées des 5 et 6 octobre. Mais ce qui décida cette invasion rapide de Paris sur Versailles, et surtout les horreurs qui l'accompagnèrent, ce fuient les récits passionnés deGorsas, ou plutôt de Lecointre. Qu'on lise en effet avec attention la longue déposition de Lecointre dans l'enquête faite par le Chàtelet sur les journées des 5 et 6 octobre, qu'on la compare au récit du Courrier de Versailles, qu'onla compare à celui du Moniteur, on restera convaincu que ce récit, qui a mis en feu tout Paris, qui a amené les massacres des gardes, et dont la reine faillit être la victime, a été fait par Lecointre. Tout s'y retrouve, ses expressions, ses insinuations, ses bravades même !
Des changements considérables s'étant opérés dans l'état de la ville de Versailles et dans son Château depuis cette époque, il est nécessaire , afin de faire comprendre les différents épisodes de ces deux journées, de montrer les lieux où se passèrent les princi-
pales scènes de ce drame tels qu'ils étaient en 1789.
Quoiqu'il fût alors le séjour du roi et de la cour, Versailles n'avait pas l'aspect de propreté qu'il a maintenant. Des baraques, des échoppes nombreuses s'étalaient dans les rues, dans les avenues, dans les places et jusque dans les cours et dans les corridors du Château, ce qui donnait à la ville un aspect particulier que l'on a de la peine à se figurer aujourd'hui.
La ville était fermée du côté de l'avenue de Paris par une barrière en bois, placée un peu avant la rue de Noailles(l). Les deux premiers bâtiments qui se présentaient en entrant étaient, à droite, l'hôtel construit par Mme du Barry, appartenant alors à Monsieur, frère du roi, aujourd'hui une caserne de cavalerie (2), et à gauche, en face, au coin de la rue Saint-Martin, l'hôtel des Menus-Plaisirs du roi, où siégeait l'Assemblée nationale, servant aussi actuellement de caserne de cavalerie (3). L'entrée principale de l'hôtel était, comme aujourd'hui, sur l'avenue de Paris. On entrait d'abord dans la cour d'honneur, au fond de laquelle un grand escalier menait dans un vestibule conduisant à la salle de l'Assemblée (4). La salle construite du côté de la rue des Chantiers, sur un terrain plus élevé, se trouvait à la hauteur du premier étage de l'hôtel des Menus, et avait aussi une entrée sur la rue des Chantiers servant le plus ordinairement aux députés (5). Le reste de l'hôtel des Menus-Plaisirs était occupé par les bureaux de l'Assemblée et par les cabinets d'attente du roi. La salle de l'Assemblée na-
(1) Voir n° 1, pi. I, ville.
(2) Voir n° 2, pi. 1, ville.
(3) Voir n° 3, pi. 1, ville.
(4) C'est par cet escalier que le roi se rendait à l'Assemblée.
(5) Voir n° 4, pi. 1, ville.
tionale était fort grande. Dans le fond, du côté de l'hôtel, se trouvait le trône du roi, au-dessous le bureau du président. Les députés étaient placés en face sur des banquettes. De chaque côté on avait pratiqué des galeries dans lesquelles entrait le public.
En continuant de suivre l'avenue de Paris, du côté du Château, on rencontrait deux autres grands bâtiments. A droite, le Chenil (1), et à gauche, l'hôtel du Grand- Maître de la maison du roi (2).
Le Chenil, aujourd'hui la Préfecture et le Palais de justice, était un immense bâtiment destiné à loger la vénerie du roi. Une grande cour séparait l'hôtel du Grand- Veneur (Palais de justice) de la Vénerie (Préfecture). Cette cour était fermée par deux grilles, l'une du côté de la rue Saint-Pierre, et l'autre du côté de l'avenue de Paris (3). On voit que la place actuelle des Tribunaux n'existait pas, et il n'y avait alors que les piétons qui pussent traverser cette cour du Chenil.
En face était l'hôtel du Grand-Maitre (aujourd'hui la Mairie). Il n'y avait point, comme aujourd'hui, d'avenue devant le bâtiment, et à la place se trouvait un très-grand jardin. Un passage était cependant réservé aux piétons, qui pouvaient se rendre de l'avenue de Paris â l'avenue de Sceaux, par la cour de l'hôtel et par une allée du jardin (4).
Après ces deux bâtiments se trouvaient à gauche les Petites-Ecuries du roi (5), et à droite les Grandes-Ecu-
(1) Voir n<> 5, pi. 1, ville.
(2) Voir n<> 6, pi. 1, ville.
(3) Voir no 7, pi. \, ville.
(4) Voir n° 9, pi. I, ville.
(5) Voirn0 10, pi. 1, ville.
ries (1), avec le grand Manège (2) (actuellement caserne de l'artillerie à cheval de la Garde), et contre ces bâtiments de nombreuses échoppes.
La place d'Armes était surtout très-différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Les deux allées d'arbres s'étendant de l'avenue de Saint-Cloud et de l'avenue de Sceaux au Château, de chaque côté de la place, n'existaient point alors. A droite, la place était bordée par les maisons de la rue des Hôtels. A gauche, elle se terminait par une terrasse soutenue par un mur s' élevant à la hauteur du premier étage des maisons de la rue de la Chancellerie (3). Contre ce mur, du côté de la rue, s'élevaient des baraques à un étage, presque toutes occupées par des marchands de comestibles de la desserte du roi, que l'on appelait le Serdeau. A la hauteur de l'hôtel de la Chancellerie, la terrasse de la place était interrompue par un pâté de baraques à un étage, terminant la rue de la Chancellerie, et suivant la rampe ou descente de la place à la rue Satory, en faisant face à l'avenue de Sceaux. Sur la terrasse, on avait construit, à la fin du règne de Louis XV, un bâtiment qui en occupait la moitié et que l'on nommait caserne des gardes-françaises (4).
La garde extérieure du Château était faite par le régiment des gardes-françaises et par le régiment des gardes-suisses. Le régiment des gardes-françaises était caserne à Paris, et le régiment des gardes-suisses à Rueil. Toutes les semaines, il venait une compagnie de ces ré-
(1) Voir n° il, pi. 1, ville, (i) Voir n° 12, pi. 1, ville.
(3) Voir n° 13, pi 1, ville.
(4) Voir n° 14, pi. 1, ville.
PLAGE d' MIMES. 4*.>
giments pour faire le service do Versailles. Ce n'était [>;is une grande fatigue pour les Suisses de venir chaque semaine de Rueil, peu éloigné de Versailles, mais pour les gardes-françaises il n'en était pas de môme. On résolut alors de construire pour eux une caserne dans laquelle pourraient tenir quatre compagnies à la fois, ce qui leur permettrait de ne changer de garnison que tous les mois.
Cette caserne occupait donc la moitié de la terrasse de la place d'Armes. Du côté de la place, elle avait la forme de grandes tentes militaires, et formait un bâtiment à plusieurs étages, du côté de la rue de la Chancellerie.
De chaque côté et sous la cour du Château s'ouvraient, sur la place d'Armes, deux corps de garde communiquant par un escalier dans la cour, l'un à gauche regardant la rue de la Chancellerie, pour les gardes-françaises (1); l'autre à droite, sur la rue des Hôtels, pour les gardes-suisses (2). ,C'est la partie de la descente de la cour du Château que l'on vient de réparer, près des latrines publiques. On a conservé la forme cintrée des portes de ces corps de garde.
Le reste des murs d'enceinte de la cour, sur la place, était garni de baraques où l'on débitait des boissons.
Des baraques couvraient aussi les murs des Grandes et des Petites-Ecuries, du côté des avenues de Saint- Cloud et de Sceaux.
L'hôtel des gardes-du-corps, situé rue Royale, est occupé aujourd'hui par une caserne de cavalerie (3). Cet hôtel était assez grand pour loger tous les gardes-du-
(1) Voir n<> 15, pi. 1, ville.
(2) Voir n° 16, pi. 1, ville.
(3) Voir n° 17, pi. 1, ville.
il. 4
î>0 HISTOIRE DE VERSAILLES.
corps de service et leurs chevaux; mais, comme on avait retenu à Versailles ceux du quartier précédent, on fut obligé de les loger à l'hôtel de Charrost (1).
Cet hôtel de Charrost était situé place Charrost, à l'endroit où se trouve aujourd'hui un chantier de bois de construction. On avait élevé sur ce terrain de grandes écuries pour les chevaux du roi, et ce fut là qu'on plaça les chevaux des gardes.
Enfin la municipalité, qui fut constamment en permanence pendant ces deux jours, s'assemblait à l'hôtel du garde-meuble (ancienne préfecture) , rue des Réservoirs (2).
Pour pouvoir bien comprendre les différentes scènes du drame qui se passa dans le Château, dans la matinée du 6 octobre, il est nécessaire de savoir aussi comment il était disposé à cette époque.
Aujourd'hui, lorsqu'on a franchi la grande grille donnant sur la place d'Armes, on entre dans une immense cour s'étendant, saus aucune interruption, de la grille jusqu'aux bâtiments.
Il n'en était pas ainsi au moment où se passèrent les événements que nous décrivons. Une seconde grille, placée entre les deux ailes du Château, à l'endroit à peu près où se trouve la statue équestre de Louis XIV, séparait la première cour, nommée cour des Ministres, à cause des bâtiments de chaque côté où logeaient les ministres, d'une seconde appelée cour Royale; enfin, le petit espace placé entre les anciennes constructions du château de Louis XIII portait, comme aujourd'hui, le nom de cour de Marbre, à cause de son dallage en
(1) Voir n° 18, pi. 1, ville.
(2) Voir n° 19, pi. 1, ville.
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marbre. Les deux grilles de la cour des Ministres, sur la rue des Réservoirs et sur la rue de la Surintendance (de la Bibliothèque), existaient comme maintenant. Une grille fermait aussi la petite cour de la Chapelle, et une autre fermait celle du côté opposé, que l'on appelait la cour des Princes, parce qu'elle donnait entrée dans l'aile du midi du Château habité par les princes du sang (1). 11 n'y avait point alors, au fond de la cour des Princes, de vestibule pour passer dans les jardins. A la place de celui que l'on voit aujourd'hui se trouvait une petite salle de spectacle, construite sous Louis XIV. Pour aller dans le parc de ce côté, on passait par la porte du grand corridor de l'aile du midi, où sont aujourd'hui les statues des grands personnages, alors garni de boutiques (2), et l'on entrait dans le parc par une porte placée au bas du grand escalier des Princes (3). Dans cette cour se trouvaient des échoppes, ainsi que dans la cour de la Chapelle et dans tous les corridors du Château, où s'étalaient des marchands de toute sorte d'objets. La cour de la Chapelle n'avait point de communication avec la cour Royale. Elle en était empochée par la grande aile, appelée aile de Gabriel, à cause de son constructeur, et dans laquelle la reine Marie-Antoinette avait fait élever un théâtre qui ne fut détruit que quand le roi Louis- Philippe eut transformé le Château en Musée (4). 11 n'en était pas de même de la cour des Princes. L'ancienne aile construite par Mansart existait encore entière. On n'avait pas construit ce gros carré qui fait pendant à
(1) Voir n° 1, pi. 1, château extérieur.
(2) Voir n° 2, pi. 1, château ext.
(3) Voir n° 3, pi. 1, château ext.
(4) Voir n° 4, pi. 1, château ext.
l'autre aile, et dans lequel est actuellement le corps de garde. Cette aile était terminée par une colonnade, fermée par des grilles faisant suite d'un côté à la grille Royale et de l'autre à la grille des Princes, en sorte que sous cette colonnade et derrière ces grilles on communiquait de la cour des Princes dans la cour Royale (1). On pouvait entrer de celle-ci dans le parc par deux voûtes : celle de gauche, où ne passait pas le public à cause des appartements de Madame Royale et du Dauphin, qui y avaient leur entrée (2); et celle de droite, dans laquelle Louis XV fut frappé par Damiens, communiquant à l'appartement de Mesdames, tantes du Roi (3).
Il nous reste maintenant à décrire la partie du Château où se passèrent les scènes d'intérieur.
Dans le haut de la cour Royale, à gauche, et à peu de distance de la cour de Marbre, se trouve l'entrée de l'escalier de marbre (4) . Au haut de cet escalier et sur le palier, on rencontre à droite la porte de la salle des gardes de la reine (5). En face, l'entrée de la grande salle ou salle de dépôt, aujourd'hui salle du Sacre de l'Empereur (6). A l'extrémité de cette salle est une porte qui donnait sur un passage communiquant à la salle des centsuisses (7). En face de cette porte, une autre porte donnant sur la salle des gardes de la reine (8), à la suite de
(1) Voir n° 5, pi. 1 et 3, château extérieur.
(2) Voir n° 6, pi. 1 et 3, château ext.
(3) Voir n° 7, pi. 1 et 3, château ext.
(4) Voir n° 8, pi. 1 et 3, château ext.
(5) Voir n° 1, pi. 2, château intérieur.
(6) Voir n° 2, pi. 2, château int.
(7) Voir n° 3, pi. 2, château kit.
(8) Voir n° 4. pi. 2, château int.
laquelle se trouvait une grande antichambre, suivie d'une autre plus petite précédant la chambre à coucher de la reine. Au pied du lit de la reine s'ouvrait une petite porte (1) donnant sur un couloir aboutissant à la salle de l'OEil-de-Bœuf (2). A l'entrée de ce couloir est un petit escalier (3) descendant dans un passage de l'entre-sol, nommé passage du Roi, communiquant à son appartement, et qui lui permettait d'aller, sans être vu, dans l'appartement de la reine (k). Sur le palier de l'escalier de marbre, de l'autre côté de l'entrée de l'appartement de la reine, il y avait, comme aujourd'hui, un vestibule donnant entrée dans la salle des gardes du roi, puis une grande antichambre communiquant à la salle de l'OEil-de-Bœuf.
Tel était l'état des lieux où s'accomplirent ces deux mémorables journées qui eurent une si grande influence sur la marche de la Révolution.
Dès le matin du 5 octobre, tout Paris était en mouvement; mais ce qui détermina surtout la marche sur Versailles, ce fut la disette.
Malgré les efforts du comité de subsistance qu'avait établi Bailly dès qu'il fut placé à la tète de la municipalité de Paris, le blé et surtout la farine y arrivaient difficilement. Dès quatre heures du matin la foule assiégeait les boutiques des boulangers. On faisait la queue plusieurs heures, on se battait pour avoir à prix d'argent un malheureux pain qui souvent n'était pas suffisant pour la subsistance d'une famille. La mauvaise qualité
(1) Voir n° 5, pi. 2, château intérieur.
(2) Voir n° 6, pi, 2, château int.
(3) Voir n° 7, pi. 2, château int.
(4) Voir n° 8, pi. 3, château int.
du pain ajoutait encore à la fureur du peuple. Un rien pouvait la faire éclater. Les récits des scènes de Versailles furent l'étincelle qui fit développer l'incendie. Une jeune fille, partie des halles, entre dans un corps de garde, s'empare d'un tambour et parcourt les rues en battant la caisse et criant contre la cherté du pain. D'autres femmes s'attroupent autour d'elle, et la foule grossissant se porte à l'Hôtel-de-Ville. Bientôt elles forcent la garde qui le défendait, l'envahissent en demandant du pain et des armes.
Au milieu du tumulte paraît Stanislas Maillard, l'un des vainqueurs de la Bastille, que plusieurs d'entre elles reconnaissent et qui parvient à les dominer. Il sort de l'Hôtel-de-Ville, prend un tambour, les engage à marcher sur Versailles, à venir s'adresser à l'Assemblée nationale, et se met à leur tête. Elles le reconnaissent pour leur chef et indiquent pour quartier général les Champs- Elysées.
Dans sa déposition au Châtelet, Maillard fait le récit de la marche de cette singulière armée de femmes. Elles suivent les quais jusqu'au Louvre. Là, elles rencontrent une voiture dans laquelle étaient une dame et son mari. Elles arrêtent la voiture, font descendre la dame et veulent la forcer à les suivre à Versailles. La dame effrayée prie qu'on la laisse continuer sa route. Les unes s'y opposent, les autres attendries par ses larmes désirent qu'on la mette en liberté; une dispute s'ensuit, elles en viennent aux mains, et pendant le tumulte la pauvre dame se sauve avec son mari. Arrivés devant les Tuileries, les femmes veulent traverser le jardin. Le suisse s'y oppose et tire son épée contre une de ces femmes qui, armée d'un manche à balai, voulait lui faire
ouvrir la grille. Maillard accourt au secours de la femme et croise le fer avec le suisse. La femme, pour séparer les deux combattants, donne un coup de son manche à balai sur les deux épées et les fait tomber de leurs mains. D'autres femmes s'emparent du suisse, le renversent, le foulent aux pieds, et toute la bande traverse le jardin. Une fois dans les Champs-Elysées, cette bande se grossit d'une foule d'autres femmes arrivant de tous les côtés, armées de manches à balai, de piques, de fourches, d'épées, de pistolets et même de fusils.
Quand Maillard fut parvenu à mettre un peu d'ordre dans cette armée de femmes, qu'il dit être de six à sept mille, il se mit en marche, précédé de dix tambours et de deux pièces de canon, qu'elles traînèrent jusqu'à leur arrivée à Versailles. Toutes les boutiques se fermaient sur leur passage. Elles frappaient alors aux portes, demandant à boire et à manger, et arrachant les enseignes des marchands.
« Arrivé au pont de Sèvres, continue Maillard dans son récit, je fis faire halte.
« Les habitants de Sèvres, à qui on s'était adressé, dirent que Sèvres était dans la plus grande consternation, que tout était fermé, et qu'il serait impossible de trouver aucun rafraîchissement pour ces dames. Ne sachant quel parti prendre, je fis venir huit hommes de la suite. Un d'entre aux m'ayant demandé la permission de commander, j'y consentis et lui donnai pour consigne d'aller à Sèvres, de s'informer et de découvrir où étaient les boulangers, et de les inviter à distribuer le pain qu'ils pouvaient avoir cbez eux. Nous continuâmes alors notre chemin sans rencontrer aucun obstacle dans Sèvres. Arrivés à Sèvres, nous trouvâmes effectivement les boutiques de limonadiers et de cabaretiers fermées. Un de mes hommes vint m'apprendre qu'ils n'avaient trouvé que huit pains de quatre livres chez un boulanger et qu'il les coupait en petits morceaux pour les distribuer. Je fus obligé de rendre compte à ces
dames du rapport qui venait de m'ètre fait ; ce qui excita des murmures et les ût disperser ça et là pour former des complots. Bientôt toutes les femmes se dispersèrent et se portèrent à toutes les portes e t boutiques des marchands de vin, aubergistes, limonadiers et autres citoyens, entrèrent dans une cour, prirent des bancs et autres morceaux de bois et se mirent en devoir d'enfoncer les portes et d'abattre les enseignes de tous les marchands. Je lis battre la générale pour rassembler les citoyens de Sèvres et qu'ils pussent se mettre en défense contre les malheurs qui les menaçaient. Je vis arriver une foule d'hommes armés, que je croyais être des habitants du lieu; au contraire, c'étaient des hommes de la suite des femmes, qui se jetèrent avec fureur sur toutes les portes où elles étaient déjà. Je fis rappeler, je les engageai à rester tranquilles, et ayant frappé moi-même à une maison en face de la grille du parc, je demandai à un homme qui se présenta de donner du pain et du vin, s'il en avait. Il me répondit qu'il n'avait pas de pain, mais qu'il avait du vin. Je le fis distribuer à ces femmes par des hommes armés, et j'engageai ce particulier à en donner à toutes les femmes, en lui disant que je lui donnerais un bon pour être payé h la ville.
« Les femmes se mirent enfin en route, les hommes restèrent derrière, ce qui ne me laissa pas moins de crainte. Je confiai le commandement de ces hommes à un particulier sans col, qui m'a dit avoir manqué d'être pendu pour avoir sonné le tocsin dans une église de Paris. Je lui prêtai une des deux épées que j'avais ; ce particulier vint me rendre compte de sa conduite à l'Assemblée nationale en me disant que tous ces messieurs s'étaient comportés avec toute l'honnêteté possible.
« Je cheminai avec ces femmes pour gagner Versailles. Passé Viroflay, elles rencontrèrent plusieurs particuliers à cheval, ayant des cocardes noires à leurs chapeaux. Elles les arrêtèrent et voulaient se porter à des excès conire eux. Elles en frappèrent un, le démontèrent de son cheval, et lui arrachèrent sa cocarde noire qu'une de ces femmes me remit. Je fis faire halte, et je fus au secours du particulier. J'obtins sa grâce, sous condition qu'il donnerait son cheval, qu'il marcherait derrière elles, et qu'au premier lieu elles lui mettraient un écriteau derrière lui, comme ayant insulté la cocarde nationale. Une des femmes partit sur ce cheval
pour avertir à Versailles qu'elles allaient arriver. ( C'est, dit-on, Théroigne de Méricourt.)
« Un peu plus loin elles aperçurent, dans une avenue qui fait fourche au grand chemin (la Patte-d'Oie), deux autres particuliers qui avaient sur leurs tètes des chapeaux ronds avec des cocardes noires et qui allaient à grande course de cheval vers Versailles. Plusieurs femmes sortirent des rangs et interceptèrent le passage à ces deux particuliers. Une de ces femmes, qui avait l'un des deux chapeaux, et connue sous le nom de femme Tournay, avec deux autres femmes, me remirent les deux cocardes noires, et deux femmes montèrent sur les chevaux, et ces deux particuliers se placèrent derrière les femmes. Cette expédition faite, je fis mettre ces femmes sur trois rangs, autant qu'il fut en mon pouvoir, les fis former en cercle, et leur dis que les deux pièces de canon qu'elles avaient ne devaient point être traînées à leur tête; que, malgré qu'elles n'eussent pas de munitions, on pourrait les soupçonner de mauvaises intentions, qu'elles devaient plutôt montrer de la gaieté que de causer une émeute dans Versailles; que cette ville n'étant point informée de leur démarche, les habitants pourraient soupçonner d'autres vues, et qu'elles seraient victimes de leur dévouement. Elles consentirent à faire ce que je voulais; en conséquence, les canons furent placés derrière elles, et j'invitai les femmes à chanter Vive Henri IV, en entrant à Versailles, et à crier : Vive le roi; ce qu'elles ne cessèrent de répéter au milieu du peuple de cette ville qui les attendait, et qui criait : Vivent nos Parisiennes ! »
Ce que Maillard ne dit pas, et ce que l'on trouve dans toutes les autres dépositions, c'est que cette bande, depuis son départ de Paris jusqu'à son arrivée à Versailles, ne cessa de pousser des cris de mort contre les gardes-ducorps et contre la reine.
Pendant que cette troupe de femmes marchait ainsi sur Versailles, Paris était en ébullition.
Depuis le matin, le tocsin et la générale avaient mis toute la ville en mouvement. La garde nationale, réunie d'abord dans' les districts, se rendait en masse vers
l'Hôtel-de-Ville, la place en fut bientôt couverte; le cri, A Versailles ! retentissait de tous côtés. Une députation de grenadiers monte à l'Hôtel-de-Ville et va trouver Lafayette, qui cherchait avec la municipalité à arrêter ce mouvement, dont il prévoyait les graves conséquences. L'un d'eux s'adresse au général, lui dit qu'on le trompe, qu'il est temps que tout cela finisse , que le peuple est malheureux , que la source du mal est à Versailles, qu'il faut aller chercher le roi et l'amener à Paris. Lafayette résiste, descend sur la place, harangue les grenadiers; sa voix se perd au milieu des cris, A Versailles ï à Versailles! Enfin, après plusieurs heures de pourparlers, la municipalité fait passer à Lafayette l'ordre, vu les circonstances et le désir du peuple (1), de se transporter à Versailles. Le général monte à cheval, se met à la tète des bataillons, et donne enfin l'ordre du départ, qui est accompagné d'un cri de joie universel. Il était alors six heures du soir.
Tandis que Paris en armes marchait ainsi sur Versailles, rien dans la matinée de ce jour n'annonçait dans cette dernière ville l'orage qui allait y éclater. Malgré l'état d'effervescence dans lequel avait été la capitale dans la journée du 4, les ministres semblaient ignorer tout ce qui se préparait. Dès le matin, le roi partit à la chasse, comme dans les jours les plus calmes. Mais, si la cour et ceux qui étaient chargés de la garde de Versailles paraissaient sans inquiétude sur les mouvements de Paris, tout le monde n'était pas aussi calme, et des symptômes précurseurs s'annonçaient déjà dans la cité royale.
(1) Termes mêmes de l'arrêté.
place d'aumls. 59
L'Assemblée nationale discutait ce jour même sur la réponse que venait de faire le roi à la déclaration des droits de l'homme et aux premiers articles de la Constitution. Les uns l'approuvent, d'autres l'attaquent, on s'aigrit; Pétion, au milieu de la discussion, parle pour la première fois des repas des gardes-du-corps, et des insultes à la nation et à l'Assemblée faites dans ces repas. Grégoire s'occupe de la disette; on s'élève contre ce que vient de dire Pétion, on le somme de signer sa dénonciation. Alors Mirabeau lance cette première attaque à la reine : « J'ai désapprouvé tout le premier ces dénonciations impolitiques; mais, puisqu'on insiste, je dénoncerai moi-même, et je signerai quand on aura déclaré qu'il n'y a d'inviolable en France que le roi. » Le silence se fit alors, mais l'aigreur de cette discussion et ces attaques contre les gardes et même au-dessus d'eux montraient bien que beaucoup de députés étaient au courant de l'état de la capitale. Un des hommes surtout qui, dans Versailles, n'ignorait rien de ce qui se passait à Paris et du mouvement qui se préparait, était Lecointre. Le matin du 5 octobre, Lecointre provoque une assemblée de l'état-major de la garde nationale de Versailles, et fait la motion qu'on force les gardes-du-corps à venir sur-le-champ au milieu de la garde nationale et qu'on leur fasse prendre la cocarde tricolore et prêter lé serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi. On lui fait observer que le roi seul peut prescrire à ses gardes ce qu'il veut leur faire faire, qu'un refus peut amener un grave conflit ; il insiste et se retire en faisant connaître aux gardes nationaux de son quartier cette nouvelle cause de haine contre les gardes-du-corps.
Cependant les femmes approchaient de Versailles, et
les ministres furent enfin avertis de leur arrivée. Aussitôt, M. de Saint-Priest écrit une lettre au roi, qui était encore à la chasse dans les bois deMeudon, pour l'engager à revenir. M. de Cubières, écuyer cavalcadour, part aussitôt pour la lui remettre, pendant que des détachements de gardes-du- corps sont envoyés dans différentes directions pour protéger le retour du roi. Sur les trois heures, M. de Cubières trouve le roi et lui remet la lettre. « On m'annonce, lui dit le roi, que des femmes de Paris viennent pour me demander du pain! Hélas î ajouta-t-il, si j'en avais, je n'attendrais pas que les pauvres femmes vinssent m'en demander. »
Quelques instants après que le roi fut rentré au Château, les femmes arrivèrent à la barrière.
Pendant qu'on était à la recherche du roi, la municipalité de Versailles se réunissait. Le comte d'Estaing, qui commandait toutes les troupes, se rendit dans son sein et lui exposa les dangers du roi et de la ville. Aussitôt la municipalité lui remit l'ordre suivant :
« L'assemblée municipale requiert M. le commandant de la milice nationale de prendre toutes les précautions et d'employer toutes les forces qui sont à sa disposition pour garantir de toute insulte le roi et la famille royale, l'Assemblée nationale et cette ville, même de repousser la force par la force, après avoir néanmoins employé tous les moyens de douceur pour maintenir la paix, et dans le cas où Sa Majesté serait forcée de s'absenter de cette ville, l'Assemblée cbarge M. le commandant de la ramener le plus tôt possible.
Armé de cet ordre, le comte d'Estaing se rendit au conseil des ministres, où l'on arrêta les mesures de sûreté. On fit prendre les armes au régiment de Flandres et monter à cheval les gardes-du-corps. Ils vinrent au nombre de près de quatre cents se ranger dans la place
PLACE D'ARMES. (il
d'Armes, devant la grille do la cour des ministres, tandis que quelques invalides, les suisses du poste et le régiment de Flandres se mirent en bataille à la gauche des gardes, depuis la grille du ChAteau jusqu'à celle des Grandes- Ecuries du roi; un détachement des chasseurs des Trois-Évèchés et quelques gardes de Monsieur et du comte d'Artois se mêlèrent aux gardes du roi, et un autre détachement des dragons alla se placer sur l'avenue de Paris, en face de la porte de la salle de l'Assemblée nationale.
Le comte d'Estaing, connaissant l'hostilité d'une partie de la garde nationale contre les gardes, ne lui donna aucun ordre; ce qui n'empêcha pas Lecointre de faire battre la générale et de réunir ses compagnies à la droite des gardes-du-corps, devant la caserne des gardes-françaises.
A peine ces dispositions étaient-elles prises que les femmes de Paris entraient dans Versailles. Aussitôt qu'on les aperçut, le comte de Luxembourg demanda au roi s'il avait quelques ordres à donner à ses gardes : « Allons donc, répondit le roi en souriant, pour des femmes, vous vous moquez de moi. » Telle était la confiance de Louis XVI !
Aussitôt que les femmes furent entrées dans la ville, Maillard, suivi d'un grand nombre d'entre elles, se dirigea vers la cour des Menus-Plaisirs et demanda à être introduit dans l'Assemblée.
L'agitation de la ville s'était aussi communiquée à l'Assemblée. Des allées et venues continuelles annonçaient quelque chose d'extraordinaire. C'est alors que Mirabeau, montant au bureau, eut avec Mounier, qui présidait, ce colloque célèbre :
« Paris, dit Mirabeau, marche sur nous; trouvez-vous mal; allez au Château, donnez-leur cet avis; dites, si vous le voulez, que vous le tenez de moi ; le temps presse, il n'y a pas une minute à perdre. — Paris marche? répondit Mounier, tant mieux, qu'on nous tue tous, mais tous, PËtat y gagnera.— Le mot est vraiment joli ! » reprit Mirabeau. Et il retourna à sa place.
Après une longue discussion, l'Assemblée venait de décider que le président, à la tète d'une députation, irait demander au roi l'acceptation pure et simple des droits de l'homme et des articles de la Constitution, lorsqu'on annonça l'arrivée de Maillard et de ses femmes.
Pendant que Maillard et les femmes entrées dans la cour des Menus-Plaisirs demandaient à être introduits à la barre de l'Assemblée, le plus grand nombre avait suivi la rue Saint-Martin et envahissait la salle de l'Assemblée par la porte de la rue des Chantiers.
Le président Mounier, après avoir consulté l'Assemblée, avait ordonné de laisser entrer une douzaine de ces femmes pour entendre leurs doléances. Ecoutons le récit de Mounier (1) :
« J'étais, dit-il, sur le point de lever la séanee, lorsqu'on vint médire que des femmes, arrivées de Paris, s'étaient présentées plusieurs fois à la porte de la salle, qu'elles demandaient à être entendues à la barre, et qu'elles voulaient contraindre les sentinelles à les laisser entrer. J'instruisis l'Assemblée de leur demande; il fut résolu de leur permettre l'entrée de la salle. Elles se présentèrent en grand nombre, ayant deux hommes à leur tête ; l'un d'eux exposa que le matin on n'avait pas trouvé de pain chez les boulangers ; que dans un moment de désespoir, lui, qui avait été soldat aux gardes-françaises, était allé sonner le
(1) Fait relatif à la dernière insurrection.
Après avoir comparé tout ce qui a été écrit sur ce sujet, ce récit de Mounier nous a paru celui qui était le plus véridique.
tocsin, qu'on l'avait arrêté, qu'on avait voulu le pendre et qu'il devait la vie aux dames qui l'accompagnaient. L'autre ajouta qu'ils étaient venus à Versailles pour demander du pain, et en même temps pour taire punir les gardes-du-corps qui avaient insulté la cocarde patriotique; qu'ils étaient de bons patriotes; qu'ils avaient arraché toutes les cocardes noires qui s'étaient présentées à leurs yeux dans Paris et sur la route. Ensuite il en sortit une de sa poche, en disant qu'il voulait avoir le plaisir de la déchirer aux yenx de l'Assemblée : ce qu'il fit aussitôt. Son compagnon ajouta : « Nous forcerons tout « le monde à prendre la cocarde patriotique. » Ces expressions excitèrent quelques murmures de mécontentement. Il reprit : « Quoi que vous en disiez, nous sommes tous frères. » Je répondis qu'aucun membre de l'Assemblée ne voulait nier que tous les hommes ne dussent se considérer comme frères; que les murmures provenaient de ce qu'il avait menacé de forcera prendre la cocarde; qu'il n'avait le droit de forcer personne, et qu'il devait parler avec respect à l'Assemblée nationale. 11 dit ensuite : « Les aristocrates « veulent nous faire périr de faim; on a envoyé aujourd'hui à un « meunier un billet de 200 livres en l'invitant à ne pas moudre et en « lui promettant de lui envoyer la même somme chaque semaine. » L'Assemblée fit un cri d'indignation, et, de toutes les parties de la salle, on lui dit : Nommez. Je l'invitai à faire connaître le coupable, en l'assurant qu'on procurerait une justice éclatante. Les deux harangueurs hésitèrent; ils finirent par raconter qu'ayant rencontré des dames dans une voiture, ils les avaient forcées à descendre, et que, pour obtenir la liberté de continuer leur route, elles leur avaient appris qu'un curé avait dénoncé ce crime à l'Assemblée nationale. Puis ils ajoutèrent : « On dit que c'est M. l'archevêque « de Paris (de Juigné). » Chacun s'empressa de leur répondre que M. l'archevêque de Paris était incapable d'une pareille atrocité. Toute la troupe, parlant à la fois, demanda du pain pour la ville de Paris. Je leur dis que l'Assemblée voyait avec douleur la disette qui affligeait la capitale et qui provenait des obstacles mis à la circulation des grains ; qu'elle n'avait rien négligé pour faciliter, par ses décrets, les approvisionnements de la ville de Paris; que le roi avait fait tous ses efforts pour assurer l'exécution de ses décrets ; qu'on chercherait de nouveaux moyens pour faire cesser la disette ; que leur séjour à Versailles ne la ferait pas cesser; qu'il fallait
laisser l'Assemblée s'occuper avec liberté de ces soins importants, et que je les exhortais à se retirer en paix sans commettre aucune violence.
« Ma réponse ne parut point les satisfaire, et ils disaient : « Cela « ne suffit pas, » sans s'expliquer davantage.
« Un membre de l'Assemblée dit qu'il fallait envoyer une députation chez le roi pour lui faire connaître la position malheureuse de la ville de Paris. Cette proposition fut adoptée. M. l'évêque de Langres, ancien président, prit le fauteuil. Je me mis en marche à la tête de cette députation. Aussitôt les femmes m'environnèrent, en me déclarant qu'elles voulaient m'accompagner chez le roi. J'eus beaucoup de peine à obtenir, à force d'instances, qu'elles n'entreraient chez le roi qu'au nombre de six, ce qui n'empêcha point un grand nombre d'entre elles de former notre cortège.
Pendant que tout ceci se passait dans l'Assemblée nationale, des scènes d'une autre nature avaient lieu dans la ville.
On a vu qu'une grande partie des femmes de Paris étaient entrées dans la salle de l'Assemblée nationale. Mais un plus grand nombre continua de s'avancer vers le Château. Bientôt une masse d'hommes, la plupart couverts de haillons, armés de bâtons et de piques, qui suivait à distance cette armée de femmes, déboucha en deux bandes, l'une par l'avenue de Paris, l'autre par Montreuil et l'avenue de Saint-Cloud, et rejoignit les femmes sur la place d'Armes. Toute cette masse sembla d'abord un peu surprise de l'appareil militaire qu'elle rencontra. Elle parut furieuse de ne pouvoir entrer au Château. Sa rage se tourna surtout contre les gardes-ducorps, qu'elle accablait de grossières invectives. Les différents détachements de gardes qu'on avait envoyés à la recherche du roi arrivaient en ce moment ; ils furent insultés et attaqués. Une pique, lancée contre un garde
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qui accourait au galop rejoindre son escadron, tomba entre les jambes de son cheval et l'abattit. Le garde tomba, et déjà toute la populace courait pour s'en emparer, lorsqu'il fut dégagé par M. Desroches, capitaine de la garde nationale, arrivant avec sa compagnie. Il voulut ensuite s'emparer du jeune homme qui avait jeté la pique, mais la foule de peuple, hommes et femmes, se rua sur lui, et elle était si considérable qu'il fut obligé de le lâcher.
Tandis que la fureur de tout ce peuple se tournait contre lesgardes-du-corps, le régiment de Flandres était l'objet des caresses de toutes les femmes. L'une d'elles entre autres, recouverte d'un manteau rouge (Théroigne de Méricourt), qui paraissait les diriger, parcourait les rangs des soldats, leur adressant des paroles flatteuses, les engageant à ne point s'opposer au peuple, et même distribuant de l'argent à plusieurs d'entre eux. Le plus grand nombre de ces femmes, enhardies par l'immobilité des gardes qui avaient ordre de ne point faire usage de leurs armes, s'avançaient jusque sous les pieds des chevaux, cherchant à se faire un passage pour arriver à la grille.
Tout à coup un groupe de ces femmes, à la tète desquelles était un homme revêtu de l'uniforme de la garde nationale parisienne, que les dépositions nomment Burnout, s'élance sur les gardes. Burnout, le sabre à la main, effraye les chevaux. Ils s'écartent et le laissent passer. Mais, séparé des femmes qui n'ont pu le suivre, il se trouve seul entre la grille et les gardes-du-corps. Trois maréchaux des logis, MM. de Savonnières, d'Agoult et de Mondollot, le poursuivent alors pour l'arrêter. 11 se sauve du côté de la rue des Récollets, et, après
avoir reçu quelques coups de plat de sabre, il se réfugie dans une des petites baraques adossées au mur de la cour du Château. Plusieurs gardes nationaux, placés devant la caserne des gardes-françaises, crient que les gardes veulent assassiner un des leurs ; et au moment où les trois gardes-du- corps reviennent au pas rejoindre leur escadron, un garde national nommé Charpentier, marchand de vins dans la rue de la Chancellerie, en faction contre une barrière devant la caserne, les couche en joue, tire et casse le bras à M. de Savonnières, que l'on fait entrer dans la cour des Ministres, où le docteur Voisin, appelé en toute hâte, vient panser sa grave blessure dans l'appartement de M. de la. Luzerne.
Lecoinlre était en ce moment à la tète des gardes nationaux réunis à la caserne des gardes-françaises. Loin de blâmer cet acte d'hostilité qui pouvait amener de terribles représailles, il va trouver les chefs des gardes, leur demande ce que la garde nationale doit espérer ou craindre d'eux; il ajoute que le peuple se croit en danger, et qu'on désire savoir comment on doit les regarder. Les gardes lui répondent que, malgré ce qui vient d'arriver à un des leurs, ils désirent vivre en bonne intelligence avec la garde nationale. Il court ensuite au régiment de Flandres. Déjà travaillés par les femmes de Paris, les soldats lui répondent qu'ils ne tireront jamais sur le peuple, et donnent aux gardes nationaux qui l'accompagnent une partie de leurs cartouches.
Rassuré sur les dispositions des gardes et certain que, dans le cas d'un conflit, le régiment de Flandres prendrait plutôt parti contre les gardes, il court au-devant de la populace armée de piques et de bâtons qui encombrait l'avenue de Paris. Arrivé au milieu d'eux, il de-
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mande à parler : Vos frères de Versailles m^ envoient vous demander quel sujet vous amène et ce que vous désirez. — Du pain et la fin des affaires, lui répond-on.
Du garçon perruquier, qui avait été son voisin, le reconnaît et le nomme. Aussitôt il est acclamé par ces hommes, dont plusieurs savaient déjà le nom du patriote Lecointre. Il leur dit alors qu'il va travailler à leur procurer des subsistances, et, accompagné d'une députation de ces hommes, il se rend à la municipalité. Il demande à l'Assemblée 600 livres de pain pour les frères de Paris, ce sont ses expressions. On fait observer qu'en ce moment il sera impossible d'avoir chez les boulangers une aussi grande quantité de pain, et l'on offre deux tonnes de riz qui sont dans les magasins. On les accepte, et on fait cuire ce riz en attendant que les boulangers, auxquels la municipalité vient d'enjoindre de cuire toute la nuit, puissent fournir assez de pain pour en donner à tous ces gens.
Au moment où Lecointre se rendait à la municipalité, Mounier sortait de l'Assemblée nationale, escorté de la députation des femmes.
« Nous étions à pied dans la boue, avec une forte pluie, dit-il dans le récit déjà cité. Une foule considérable d'habitants de Versailles bordait de chaque côté l'avenue qui conduit au Château. Les femmes de Paris formaient divers attroupements, entremêlés d'un certain nombre d'hommes couverts de haillons pour la plupart, le regard féroce, le geste menaçant, poussant d'affreux hurlements. Ils étaient armés de quelques fusils, de vieilles piques, de haches, de bâtons ferrés ou de grandes gaules, ayant à l'extrémité des lames d'épées ou des lames de couteaux. De petits détachements de gardes-du-corps faisaient des patrouilles et passaient au grand galop, à travers les cris et les huées. J'appris en même temps que deux ou trois canons, amenés par les femmes de Paris
et les hommes qui les avaient accompagnées, étaient placés sur l'avenue de Paris, et que ceux qui les environnaient arrêtaient les passants, leur demandant : Êtes -vous pour la nation? et pour récompense de leur réponse affirmative, leur faisaient garder les canons avec eux.
« Une partie des hommes armés de piques, de haches et de bâtons s'approchèrent de nous pour escorter la députation. L'étrange et nombreux cortège dont les députés étaient assaillis est pris pour un attroupement; des gardes -du-corps courent en travers; nous nous dispersons dans la boue, et l'on sent bien quel accès de rage durent éprouver nos compagnons, qui pensaient qu'avec nous ^ls avaient plus de droits de se présenter. Nous nous rallions et nous avançons ainsi vers le Château. Nous trouvons, rangés sur la place, les gardes -du-corps, le détachement des dragons, le régiment de Flandres, les gardes-suisses, les invalides, et la milice bourgeoise de Versailles. Nous sommes reconnus, reçus avec honneur. Nous traversons les lignes, et l'on eut beaucoup de peine à empêcher la foule qui nous suivait de s'introduire avec nous. Au lieu de six femmes, à qui j'avais promis l'entrée du Château, il fallut en admettre douze.
« J'eus l'honneur de les présenter au Roi, de lui exposer l'affreuse situation de la capitale, les plaintes de ces femmes, l'assurance que nous leur avions donnée de faire tous nos effors, de concert avec Sa Majesté, pour favoriser les approvisionnements de la ville de Paris, l'exhortation que nous leur avions faite de se retirer en paix et de ne commettre aucune violence, et je suppliai le roi de procurer des secours à la ville de Paris, si ces secours étaient en son pouvoir. Le roi répondit avec sensibilité. 11 déplora le malheur des circonstances. Elles parurent émues (1). »
On n'avait laissé entrer que cinq femmes avec le président et la députation de l'Assemblée nationale dans la chambre où était le roi. Parmi elles se trouvait une jeune ouvrière de dix-sept ans, nommée Louise Chabry , qui parla au roi après le président. Voici dans sa déposi-
(1) Faits relatifs à la dernière insurrection.
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tion ce qu'elle dit de cette visite : « Cinq d'entre nous ont été introduites avec des députés chez le roi; c'est moi qui ai eu l'honneur de porter les doléances des femmes et du peuple au roi, pour lui demander du pain et des subsistances. Sa Majesté m'a reçue avec une très-grande affabilité et nombre de bontés; je me suis trouvée mal dans l'appartement du roi; Sa Majesté m'a fait donner du vin dans un grand gobelet d'or; on m'a fait respirer des eaux sphïtueuses pour me faire revenir. » Revenue à elle, le roi lui parla avec bonté, lui dit qu'il allait donner les ordres les plus pressants pour assurer la subsistance de Paris, et lui fit donner des copies de ces ordres.
Quelques historiens ont attribué à M. de Saint-Priest un propos que, disait- on, ce ministre aurait tenu lors de l'entrée des femmes dans l'appartement du roi, et qui fut dénoncé par Mirabeau à l'Assemblée nationale : Que voulez-vous? aurait dit M. de Saint-Priest à ces femmes. — Du pain, auraient-elles répondu. — Quand vous ri aviez qu'un maître, lui fait-on dire, vous rien manquiez pas; à présent que vous en avez douze cents7 vous voyez où vous en êtes. Rien dans l'enquête faite par le Châtelet et par la commission de l'Assemblée ne vient confirmer la dénonciation de Mirabeau; ce qui peut-être a donné lieu à cette histoire, c'est une conversation tenue par ce ministre avec une de ces femmes, et qui aura été mal interprétée.
Quand on annonça au roi la députation de l'Assemblée nationale et des femmes de Paris, il était en conseil avec les ministres. Le roi passa aussitôt dans sa chambre à coucher pour les recevoir. Parmi celles des femmes qui ne furent pas introduites se trouvait une bouquetière d'une vingtaine d'années, nommée Françoise Rolin, qui
raconte ainsi dans l'enquête ce qui lui arriva dans le Château : « On est venu dire à M. Mounier d'entrer dans la pièce où était le roi. J'ai voulu entrer avec lui, mais je fus repoussée violemment par un suisse des douze. Je fus renversée à terre, où je reçus plusieurs coups de pied; j'ai été relevée par M. le comte d'Estaing, qui m'a fait asseoir sur une banquette, et comme je pleurais, M. le comte d'Estaing m'a dit : Tu pleures parce que tu n'as pas vu le roi? Et alors il me prit par la main, me conduisit dans un appartement, au milieu duquel il y avait une grande table couverte d'un tapis vert, et où étaient debout M. le garde des sceaux, un monsieur qu'on m'a dit être M. de Saint-Priest, M. le duc de Gesvres, et d'autres seigneurs que je ne connais pas. Là, M. de Saint-Priest me demanda ce que nous venions faire. Je lui répondis que f 'avais été forcée par plusieurs dames de venir à Versailles. Il me demanda pour quels motifs; je lui répondis que nous venions pour apprendre au roi que sa bonne ville de Paris manquait de pain. M. de Saint- Priest me dit alors : Pourquoi rien avez-vous pas été demander à la ville? Je lui répondis : Nous y avons été et nous ri 'avons trouvé personne. Il me dit : // fallait apporter les clefs, après avoir fermé les portes, pour faire voir au roi que sa ville était bien gardée. »
Munies des ordres que le roi avait remis à Louise Chabry, les femmes sortirent joyeuses des appartements, en criant : Vive le roi !
« Descendues dans les cours, continue Louise Chabry dans sa déposition, et après avoir passé la grille pour rendre compte aux femmes qui étaient en dehors de cette grille, j'eus à peine prononcé quelques paroles que des femmes qui étaient là m'ont maltraitée de coups de pieds et de poings, m'ont passé une jarretière
PLACH D'ARMES. 71
au cou pour me pendre à un réverbère, en prétendant que j'avais reçu du roi vingt-cinq louis; et, sans le secours de plusieurs gardes du roi et d'autres personnes honnêtes qui m'ont secourue et sauvée, j'aurais perdu la vie. »
Après cette scène terrible, dans laquelle Louise Chabry et Françoise Rolin, grâce â l'intervention des gardes, échappèrent à la mort, elles retournèrent au Château pour prier le roi de signer les ordres dont on leur avait donné copie, car c'était le manque de signature du roi qui avait été une des causes de la colère des femmes contre leurs mandatrices. Le roi les reçut de nouveau, eut la bonté d'apposer sa signature au bas de ces ordres, et les remit à un député qui, escorté de ces femmes, alla les porter à l'Assemblée nationale.
Une foule considérable suivit les femmes et encombra l'avenue de Paris. La masse d'hommes et de femmes qui remplissait la cour des Menus-Plaisirs et assiégeait les portes de la salle de l'Assemblée nationale fit craindre qu'on ne se portât à quelque violence. Le commandant des dragons, M. de Cuverville, chargé de veiller à la sûreté des députés, demanda du renfort. Un détachement des gardes-du-corps vint se joindre à sa troupe. A sa vue, des huées, des cris de mort partent de toutes parts; on braque sur eux des canons, et les dragons sont obligés de les entourer pour favoriser leur retraite. Un des gardes resté un peu en arrière est poursuivi par la foule; une pierre le blesse au visage, et deux coups de fusil lui sont tirés dans sa fuite.
L'intérieur de la salle de l'Assemblée ressemblait plus à une salle de spectacle le jour d'une représentation gratis qu'à la salle des députés de la nation. Toutes les tribunes et la plupart des bancs des députés étaient en-
vahis par des hommes la plupart en haillons, et par des femmes de la Halle. On parlait haut, on s'interpellait, et l'on entendait à peine les paroles des orateurs. Cependant le silence s'établit lorsque le président lut la réponse que le roi avait remise au député qui avait accompagné les femmes. Elle était conçue en ces termes :
a Je suis sensiblement touché de l'insuffisance de l'approvisionnement de Paris. Je continuerai à seconder le zèle et les efforts de la municipalité par tous les moyens et toutes les ressources qui sont en mon pouvoir, et j'ai donné les ordres les plus positifs pour la circulation libre des grains sur toutes les routes, et le transport de ceux (mi sont destinés pour ma bonne ville de Paris. — Signé : Louis. »
L'Assemblée, s'associant à la pensée du roi et voulant également venir au secours de Paris, autant qu'il était en son pouvoir, rendit un décret pour assurer la police des marchés, faciliter le transport des blés, lever les obstacles qui en gênaient la circulation dans l'intérieur du royaume, et engager les municipalités des environs à faire porter du pain dans la capitale par les boulangers de leurs arrondissements.
La réponse du roi et le décret que venait de rendre l'Assemblée furent accueillis par des applaudissements et des transports de joie.
Maillard et les femmes qui avaient été en députation chez le roi demandèrent des expéditions de la réponse du roi et du décret, et se rendirent sur l'avenue de Sceaux, aux messageries du roi, où ils se firent donner des voitures dans lesquelles ils retournèrent à Paris porter ces décrets à la municipalité.
Depuis ce moment, ce fut un tumulte général dans la salle. Les hommes et les femmes se levaient en criant. Les
TLACE D'ARMES. 73
uns demandaient que le pain de quatre livres fût fixé à huit sols; d'autres, qu'on mit la viande à six sols la livre. Des motions de toute nature partaient de tous les points de l'Assemblée au milieu des cris de, Vive la nation ! et d'imprécations contre les gardes-du-corps et contre la reine. Puis des femmes se levèrent, allèrent embrasser plusieurs députés, et forcèrent l'évêque de Langres, Guillaume de La Luzerne, qui présidait en l'absence de Mounier, de recevoir aussi leurs embrassades. Alors le président, voyant qu'il lui était impossible de rétablir l'ordre, leva la séance.
Dans la ville, le désordre continuait. Les femmes et les hommes à piques ne cessaient de poursuivre et d'insulter les gardes-du-corps qui, comme les autres troupes, avaient reçu l'ordre de ne point faire usage de leurs armes. La générale, battue dans toutes les rues, avait successivement amené sur la place d'Armes la plus grande partie de la garde nationale. Mais beaucoup de gardes nationaux, effrayés de l'exaspération des compagnies réunies par Lecointre et de leurs dispositions hostiles contre les gardes-du-corps, s'étaient retirés.
Après le départ des femmes, Mounier était resté au Château. Il fit part aux ministres de la délibération de l'Assemblée, les chargeant de demander au roi son acceptation pure et simple des articles de la Constitution et de la déclaration des droits. Il leur représenta que dans cet état de trouble, qui pouvait à chaque minute devenir plus alarmant, ils devaient épargner au roi les embarras d'une nouvelle députation; qu'étant chargé, comme président, d'obtenir l'acceptation pure et simple, il lui était impossible d'en différer la demande; qu'il serai^dangereux d'hésiter; que le moindre délai serait pris
pour un refus et pourrait allumer la fureur des Parisiens qu'on ne manquerait pas d'en instruire. 11 leur dit enfin que si le roi lui accordait cette acceptation, on l'annoncerait au peuple comme un grand bienfait, ce qui diminuerait l'effervescence (1). Le roi réunit de nouveau ses ministres, et Mounier attendit la fin de la délibération.
Dans le reste du palais, tout était dans la plus vive anxiété. Les cris de haine que la populace vomissait contre la reine faisant craindre pour ses jours, on donna des ordres pour préparer son départ et celui du dauphin. Les voitures du roi sortirent des Petites-Ecuries et se présentèrent à la grille de l'Orangerie, tandis que celles de la reine, parties des écuries de la rue de la Pompe, arrivaient à la même heure à la grille du Dragon .
Un poste de la garde nationale, placé par les ordres de Lecointre à chacune de ces grilles, s'opposa à leur sortie de la ville et les força à retourner aux écuries. Du reste, les préparatifs de départ s'étaient faits sans que la reine le sût, et lorsqu'on lui en parla, elle déclara avec énergie qu'elle préférait mourir aux pieds du roi, et qu'elle ne le quitterait jamais.
On venait de recevoir une dépêche de Lafayette, partie dans la matinée, quand il croyait avoir assez d'influence sur la garde nationale de Paris pour l'empêcher de sortir de la capitale. Cette dépèche avait un peu calmé les alarmes; la nuit approchait; la pluie tombait, et l'on espérait que le mauvais temps allait dissiper cette émeute. Le comte d'Estaing vint lui-même pour donner
(1) Faits relatifs à la dernière insurrection.
place d'armes. 75
l'ordre il la garde nationale de se retirer. A peine fut-il entré dans la caserne des gardes-françaises que plusieurs gardes nationaux lui reprochèrent de les avoir abandonnés, et l'on alla môme jusqu'à le menacer. M. d'Estaing venait de partir, et déjà plusieurs compagnies avaient exécuté l'ordre de se retirer, lorsque Lecointre arriva. Il venait de la municipalité, où il s'était déjà présenté plusieurs fois dans la journée. Depuis le moment où la municipalité avait donné ses pleins pouvoirs à M. le comte d'Estaing pour repousser l'attaque des Parisiens, le général n'était pas revenu. Ne voyant de tous les chefs de la garde nationale que Lecointre, toujours accompagné de quelques-uns de ses frères de Paris, elle lui fit remettre l'ordre suivant :
« L'Assemblée municipale laisse M. Lecointre maîlre de faire tout ce qu'il jugera convenable pour la tranquillité.
« Versailles, 5 octobre 1789.
« Signé : Loustonkeau, président. »
Muni de cet ordre, Lecointre vint rejoindre la garde nationale. Il commanda aussitôt à ceux qui restaient de ne quitter qu'après le départ des gardes-du-corps. L'ordre de se retirer avait été donné à toutes les troupes rangées sur la place d'Armes. Le régiment de Flandres quitta la place et se retira dans la cour des Grandes- Ecuries. Les gardes-du-corps défilèrent à leur tour. Une partie prit l'avenue de Saint-Cloud pour se rendre à l'hôtel de Charrost, et le plus grand nombre se dirigea vers l'avenue de Sceaux, pour gagner l'hôtel des Gardes, rue Royale. Ils défilèrent, accompagnés des cris et des huées de la multitude. Les derniers surtout furent accablés d'injures, et l'on alla jusqu'à leur jeter de la boue.
L'an d'eux se retourne alors et tire sur cette foule un coup de pistolet. La garde nationale y répond aussitôt par une décharge qui blesse un cheval et en tue un second. Le garde montant ce dernier, M. de Moucheron, tombe à terre; les femmes l'entourent, s'emparent de lui et menacent de le tuer. Deux officiers de la garde nationale, MM. Durupt de Baleine et Raisin, accourent à son secours, accompagnés de quelques gardes nationaux. Ils s'en emparent, annoncent qu'ils vont le faire juger par un conseil de guerre, le font entrer dans la caserne des gardes-françaises, et le font évader par la rue de la Chancellerie.
Les gardes nationaux qui venaient de tirer sur des gardes-du-corps reviennent à la caserne en demandant des munitions. On oblige le garde d'artillerie, M. de La Tontinière, à donner un baril de poudre. Lecointre fait venir deux canons, on les charge et on les dirige contre l'avenue de Sceaux, pour foudroyer les gardes s'ils voulaient revenir de ce côté.
Au moment où tout ceci se passait, une députation de quarante gardes-du-corps, à la tète desquels était le duc de Luxembourg, était en marche pour se rendre à la caserne des gardes-françaises. Ils étaient sans armes, et venaient pour s'expliquer avec la garde nationale. Ils étaient très-près de la grille de la cour des Ministres, lorsque le comte d'Estaing, qui rentrait, les fit remonter au Château, leur racontant les dangers qu'il venait luimême de courir et ceux qu'allait affronter la députation si elle continuait sa marche.
Les gardes-du-corps venaient à peine d'arriver à leur hôtel, qu'ils apprirent que le peuple se disposait à les y attaquer. Leur commandant, le duc de Guiche, les
fit remonter à cheval. Ils se dirigeaient au pas vers le Château, par l'avenue de Sceaux, lorsqu'ils furent prévenus des dispositions que venaient de prendre la garde nationale et le peuple. Pour éviter un conflit sanglant, ils se mirent immédiatement au galop, remontèrent la rue de Satory, s'engagèrent en partie dans la rue du Vieux-Versailles, en partie dans la rue de l'Orangerie, et gagnèrent le Château par la rue de la Surintendance (Bibliothèque). Arrivés dans la cour des Ministres, ils s'y rangèrent de nouveau en bataille. Tous les gens à piques et les femmes, furieux qu'ils leur eussent échappé, vinrent se ruer contre la grille en poussant des vociférations, et le poste des suisses fut obligé de garder la grille qu'ils menaçaient de forcer.
La ville avait alors un aspect sinistre. La pluie continuait de tomber et la nuit était très-obscure. Les boutiques étaient fermées, à l'exception des boulangers et de quelques marchands de vin. Tous les habitants étaient renfermés chez eux. Les réverbères placés de distance en distance servaient seuls de guides dans les rues noires et obscures. Elles étaient parcourues par des patrouilles de la garde nationale, par les femmes de Paris et par des hommes déguenillés, armés de bâtons et de piques, frappant à toutes les portes et demandant partout à boire et à manger.
La grande masse de ces gens était toujours sur la place d'Armes, dans la caserne des gardes-françaises dont ils s'étaient emparés après le départ de la garde nationale, dans l'avenue de Paris et autour de l'Assemblée nationale, dont la salle leur servait de quartier général.
Plusieurs gardes-du-corps, après avoir mis leurs che-
vaux aux écuries de l'hôtel de Charrost, allaient rejoindre leurs camarades à l'hôtel des Gardes. Après avoir traversé la cour du Chenil, ils prirent le passage du Grand- Maitre. Aperçus par des hommes de Paris, on leur tira quelques coups de fusil. Ceux qui étaient encore à l'hôtel de Charrost, prévenus de ce qui se passait, délibérèrent sur la route à prendre. Ils descendirent alors l'avenue de Saint- Cloud et traversèrent la place d'Armes. Arrivés à la hauteur de l'avenue de Paris, ils furent attaqués par une quantité d'hommes armés de fusils et de piques. Ils se dispersèrent. La plupart se sauvèrent vers le Château et arrivèrent dans la cour des Ministres, mais non sans avoir reçu quelques blessures, et entre autres M. Guéroult de Berville, qui reçut un violent coup de bâton sur la tête au moment où il allait entrer dans la cour.
Entre neuf et dix heures, un aide-de-camp de Lafayette vint annoncer son arrivée prochaine, à la tête de la garde nationale parisienne.
Mounier était toujours resté au Château, attendant la réponse du roi à la délibération de l'Assemblée nationale. Plusieurs fois il fit prévenir le conseil des ministres qu'il allait se retirer, et toujours on l'engageait à attendre.
« Enfin, dit Mounier (1), je fus appelé près du roi; il. prononça l'acceptation pure et simple. Je le suppliai de me la donner par écrit. 11 récrivit et la remit dans mes mains... Je revins avec plusieurs députés qui m'avaient attendu. Je crus qu'en entrant dans la salle je retrouverais l'Assemblée, bien persuadé que jamais aucune circonstance n'avait exigé plus impérieusement sa présence et ses délibérations. Quelle fut ma surprise de voir la salle remplie
(1) Faits relatifs à la dernière insurrection.
l'LAf.K d'.MI.MKS. 7'.)
de femmes parisienne* et de leurs compagnons! lion arrivée parut leur causer une grande satisfaction. Kilos me dirent qu'elles m'avaient attendu avec beaucoup d'impatience. L'une d'elles, qui s'était emparée du fauteuil du président, voulut bien me céder la place. Je cherchais vainement des yeux les députés; j'en aperçus seulement quelques-uns qui étalent restés par curiosité, et qui m'apprirent qu'en mon absence on avait porté un décret sur les grains, mais que la foule qui s'était introduite dans la salle avait bientôt causé du tumulte, que le peuple délibérait avec les députés, et enfin qu'il avait fini par vouloir que l'Assemblée diminuât considérablement le prix du pain, de la viande et des chandelles ; qu'alors l'Assemblée s'était retirée. »
Il était dix heures. Mounier écrivit aux officiers municipaux (1), les priant de faire battre la caisse dans toutes les rues de Versailles pour avertir les députés de se rendre à l'Assemblée.
Pendant ce temps, il annonça à tout ce peuple l'acceptation faite par le roi des articles de la Constitution. On applaudit avec transport, puis les femmes demandèrent si cela était bien avantageux, si cela ferait avoir du pain aux pauvres gens de Paris; qu'en attendant elles mouraient de faim et n'avaient 'rien mangé de tout le jour. Mounier fit alors chercher tout le pain qu'on put trouver chez les boulangers; on le distribua avec des cervelas, du vin et de l'eau-de-vie. La salle ressemblait alors à une grande salte de festin.
Pendant ce repas, un officier de la garde nationale parisienne vint annoncer à Mounier que Lafayette allait arriver et qu'il se présenterait à l'Assemblée. Mounier chargea alors M. Goui-d'Arcy d'aller au-devant du gé-
(1) Cette demande est écrite sur un petit morceau de papier qui se trouve dans la collection d'autographes de la Bibliothèque de la ville de Versailles. [Voir le fac-similé.)
néral et de lui faire connaître l'acceptation donnée par le roi, afin qu'il en instruisit ses troupes.
Aussitôt qu'on sut au Château l'arrivée de la garde nationale parisienne, on donna l'ordre aux gardes-du-corps, pour éviter toute espèce de conflits, de quitter la cour des Ministres et de se rendre sur la terrasse, en face de l'appartement de la reine.
Pendant l'absence do duc de Guiche qui était remonté au Château pour demander des ordres, le marquis de Vilaines avait pris le commandement; il fît porter l'escadron sur le Tapis-"Vert, en laissant quelques vedettes sur les terrasses. Le duc de Guiche était resté au Château jusqu'à deux heures du matin sans pouvoir obtenir aucun ordre. Cependant le comte d'Estaing lui avait dit qu'il ne croyait pas que les gardes pussent sans danger rentrer dans leur hôtel avant le jour. Il alla, sur cet avis, retrouver les gardes, et les fit retirer à Trianon pour y passer la nuit.
Quand Lafayette arriva, il était près de minuit. Entré à l'Assemblée, où il parut étonné de trouver plus d'hommes et de femmes venus de Paris que de députés, il dit à Mounier qu'on pouvait être rassuré sur les suites de cet événement, que plusieurs fois il avait fait jurer à ses troupes de rester fidèles au roi et à l'Assemblée nationale, de leur obéir, de ne faire et de ne souffrir aucune violence.
« Je lui demandai, dit Mounier (1), quel était l'objet d'une pareille visite, et ce que voulait son armée. 11 me répéta que, quel qu'eût été le motif qui avait déterminé sa marche, puisqu'elle avait promis d'obéir au roi et à l'Assemblée nationale, elle n'imposerait aucune loi; que cependant, pour contribuer à calmer le mé-
(1) Faits relatifs à la dernière insurrection.
PLACE D Ai;MES. «SI
contentement du peuple, il serait peut-être utile d'éloigner le régiment de Flandres, et de faire «lire par le roi quelques mots en faveur de la cocarde patriotique. »
Il se retira ensuite pour aller chez le roi. Les appartements du Château étaient remplis de monde; on attendait avec anxiété l'arrivée du général, et l'on cherchait à lire sur son visage si ses dispositions étaient hostiles ou pacifiques. Il traversa d'un air calme, accompagné de deux commissaires désignés par la commune de Paris, et entra immédiatement dans le cabinet du roi. 11 lui rendit compte de tout ce qui était arrivé et de la disposition de son armée, et en reçut l'ordre de faire prendre par la garde nationale parisienne les postes occupés autrefois par les gardes-françaises, les gardes-du-eorps, les suisses et les cent-suisses devant conserver les leurs. Il retourna à la tête de sa colonne pour faire exécuter cet ordre, et la garde nationale s'empara aussitôt des postes qui lui étaient confiés.
Lafayette venait de quitter Mounier quand celui-ci fut prévenu que le roi désirait qu'il se rendit au Château avec le plus grand nombre possible de députés. Un bon nombre, avertis par le tambour, étaient arrivés. Mounier les réunit et se rendit avec eux chez le roi, à travers la garde parisienne.
« J'avais désiré, leur dit le roi, d'être environné des représentants de la nation, et de pouvoir profiter de leurs conseils au moment où je recevrais M. de Lafayette; mais il est venu avant vous, et il ne me reste plus rien à vous dire, sinon que je n'ai point eu l'intention de partir, et que je ne m'éloignerai jamais de l'Assemblée nationale. »
Après ces paroles du roi, les députés retournèrent à l'Assemblée.
« Nous passâmes, dit un député (1), au milieu de deux lignes de troupes, à huit hommes au moins de hauteur; ces deux lignes prenaient de la grille de la cour de Marbre jusqu'à celle des Menus, et peut-être plus loin. »
Le président pria les étrangers qui remplissaient la salle de se retirer dans les galeries , mais beaucoup restèrent malgré cela mêlés aux députés. Pour ne pas rester inactive, l'Assemblée discuta des lois criminelles. Ces discussions ennuyaient probablement beaucoup de ces femmes et de ces hommes qui n'y comprenaient rien; elles furent tout à coup interrompues par de violents cris : Du pain, du pain, et pas tant de longs discours! — Je voudrais bien savoir, s'écria Mirabeau d'une voix de tonnerre, p>ourquoi Von se donne les airs de nous dicter ici des lois. On applaudit, et la discussion continua.
Pendant ce temps la garde parisienne, harassée de fatigue, couverte de boue et4es habits traversés par la pluie qui n'avait cessé de tomber, cherchait partout des asiles. Les habitants de Versailles n'ayant aperçu, pendant tout le jour, que des hommes déguenillés et de mauvaise mine et des femmes de la même espèce , heureux de voir enfin des visages calmes et honnêtes, les reçurent avec joie et en logèrent beaucoup. Mais à cette heure il était difficile de se faire ouvrir les maisons, et le plus grand nombre fat obligé de chercher un refuge dans les églises. Saint-Louis, Notre-Dame, les Récollets en reeurent une grande partie. Le bataillon des Feuillants alla loger à l'hôtel des Fermes, rue Saint- François (de Gravelle) (2). Celui des Petits-Pères vint occuper l'hôtel des Gardes-du-Corps. Une vingtaine de
(1) M. de la Châtre.
(2) Voir n° 22, pi. 1.
TLACE D'ARMES. S.'J
gardes y étaient restés. Quand le bataillon se présenta pour y passer la nuit, M. de Saint-Georges, qui commandait l'hôtel, fit ouvrir les portes, fit faire du feu dans les salles, fit donner à manger aux gardes nationaux et les reçut avec cordialité.
La nuit avançait, il était près de trois heures du matin, les gardes nationaux de Paris s'étaient emparés des postes, faisaient des patrouilles dans la ville, et ceux qui n'étaient pas de service se reposaient. Les femmes et les hommes à piques s'étaient endormis dans la salle de l'Assemblée nationale, dans la caserne des gardes françaises qu'ils avaient envahie, dans les cabarets, ou ils avaient cherché un refuge dans les rues éloignées de la ville; le calme paraissait établi. Lafayette vint alors à l'Assemblée, donna les assurances les plus positives du bon ordre et de la tranquillité générale, et le président leva la séance, en la renvoyant au lendemain,, à onze heures du matin.
Dès que Lafayette sut que la garde nationale s'était établie dans l'hôtel des Gardes-du-Corps, il alla trouver le comte de Luxembourg et le marquis d'Aguesseau, et, les prévenant de ce qui venait d'arriver, leur fit sentir que la rentrée des gardes à Versailles était impossible, et qu'ils devaient même éviter de se laisser surprendre.
Aussitôt le comte de Luxembourg leur dépêcha par les jardins un garde, qu'il fit habiller en bourgeois, pour leur annoncer cette nouvelle. Indécis sur ce qu'ils devaient faire, ils se hâtèrent de quitter Trianon où ils auraient pu être surpris, et gagnèrent la route de Rambouillet.
Ils suivirent lentement cette route, espérant toujours recevoir quelques ordres. Arrivés devant Rambouillet,
les habitants refusèrent de les recevoir, prétextant qu'ils étaient suivis de l'armée parisienne, qui pourrait mettre tout à feu et à sang dans la ville. Ils furent obligés d'aller à Saint-Léger, et ne revinrent que le lendemain à Rambouillet.
En sortant de l'Assemblée nationale, Lafayette se rendit chez le roi. Il était couché. Alors le général remonta à cheval et parcourut la ville. Tout y était tranquille. Il revint ensuite au Château et resta chez M. de Montmorin jusqu'à plus de cinq heures du matin. En sortant, il s'assura de nouveau de l'état de la ville et du Château, puis il se retira à l'hôtel de Noailles, rue de la Pompe (1), où se trouvaient le duc d'Aumont, major général de la garde nationale, et l'état-major de cette garde, et se jeta sur un lit pour prendre quelques instants d'un repos bien mérité, depuis près de dix-sept heures qu'il était à cheval.
Dans les dépositions faites dans l'enquête du Châtelet sur ces journées, on trouve une conversation qui montre quel faible empire les chefs de la garde nationale avaient sur leur troupe, quelles étaient leurs espérances en venant à Versailles, et que nous croyons bon de rapporter ici.
Aussitôt après son arrivée à Versailles, Lafayette envoya son état-major à l'hôtel de Noailles, où il établissait son quartier général. L'entrée de l'état-major dans l'hôtel fit beaucoup de bruit et réveilla un capitaine d'infanterie, nommé Chauchard, qui y demeurait. Il se leva, mit la tète à la fenêtre, et ayant aperçu deux gardes nationaux en sentinelle à la porte de l'hôtel, il descendit pour prendre des informations. Comme il allait entrer chez le concierge, il en vit sortir M. de Gouvion. Celui-ci voyant
, (1) Voir n° 2n,rpi. i.
son étonnement : « Hé quoi! mon ami, lui dit-il, vous êtes étonné de me voir ici ! » Alors M. Chauchard lui ayant demandé ce que tout cela voulait dire : « Cela veut dire, lui répondit-il, que vous avez besoin de secours ; que vous en avez demandé et que nous vous en avons amené. Nous sommes ici à la tète de vingt mille hommes. » Puis, gagnant le fond de la cour, M. de Gouvion lui dit : «Actuellement, que me demandez-vous? — Je vous demande, mon ami, de me dire comment tout cela finira. — Vous me faites là une grande question ; si vous m'aviez demandé ce matin par où je finirais, je vous aurais dit que je finirais par être pendu ; car, pendant trois heures, je m'étais arrangé pour cela. » Et il lui rendit compte de tout ce qui s'était passé à Paris le lundi matin. « Et M. de Lafayette? ajouta M. Chauchard. — 11 a couru au moins autant de risques que moi; il est ici. » Et comme M. Chauchard lui montrait son étonnemement, en disant : « Comment ! M. de Lafayette est venu avec tout ce monde-là pour faire le roi prisonnier ! » M. de Gouvion lui répondit : « Il a bien fallu qu'il y vint, on l'y a forcé. » Et il ajouta : « Mais pourquoi la Cour ne s'en est-elle pas allée? — Vous avez envoyé un courrier à la Cour, qui a annoncé que l'Hôtel-de-Ville était repris, que M. de Lafayette commençait à être maître des troupes, et que la tranquillité se rétablissait à Paris. » Ce à quoi M. de Gouvion répondit : « Vous devez avoir reçu par un courrier, sur les neuf heures du soir, avis que le désordre s'était remis dans les troupes, et que M. de Lafayette marchait à leur tète; au reste, les gardes-françaises sont contents, les postes sont repris, nous repartirons demain matin, et le roi sera maître d'aller où il voudra et de faire ce
qui lui plaira. » Espérance que fit bientôt évanouir la journée du lendemain.
Le 6 octobre, à cinq heures du matin, tout était calme dans Versailles et dans le Château, ainsi que le constatent les visites de Lafayette, les patrouilles de la garde nationale dans la ville, et des cent-suisses dans les cours du Château ; et à cinq heures trois quarts, tout y était dans le désordre le plus affreux.
Pour comprendre l'invasion du Château qui va avoir lieu, il faut expliquer certaines particularités.
Pendant la journée du 5, toutes les grilles du Château avaient été constamment fermées et gardées en dedans par des gardes-du-corps, en sorte que le peuple n'avait pu s'y introduire. Il n'en fut pas ainsi le lendemain.
Lorsque les gardes-françaises faisaient leur service auprès du roi, ils étaient chargés principalement de la garde de la grille de la cour des Ministres ou cour d'entrée, de celle de la cour des Princes, et des dehors du Château du côté des jardins. Pour faciliter leur service, on était dans l'usage de laisser ouvertes la grille de la grande cour, celle des Princes et les portes du bas de l'escalier des Princes, par où ils passaient dans le parc pour relever leurs sentinelles. Quand il fut décidé dans la nuit du 5 que les anciens gardes-françaises, faisant partie de la garde nationale parisienne, reprendraient leurs postes, les grilles des Ministres et des Princes furent ouvertes comme autrefois.
Vers cinq heures et demie, un grand nombre de femmes, couchées, pendant la nuit, dans la caserne des gardes-françaises, se répandirent dans la place d'Armes. Plusieurs d'entre elles se hasardèrent à entrer dans la cour des Ministres, dont la grille était gardée par deux gardes
TLACE D'ARMES. 87
nationaux qui ne s'opposèrent point à leur entrée. Voyant ouverte la grille des Princes, gardée par des gardes nationaux, elles la franchirent et entrèrent dans le parc par le bas de l'escalier des Princes. Bientôt la place d'Armes se couvrit d'hommes a piques et de femmes venant de tous côtés. La plupart suivirent les premières femmes et vinrent se placer sous les fenêtres de l'appartement de la reine. Le bruit qu'elles firent réveilla cette princesse. Elle sonna sa femme de chambre, Mme Thibault. Celle-ci était déjà allée voir ce qui occasionnait ce bruit. Mme Thibault lui ayant dit que c'étaient les femmes de Paris qui, n'ayant pas probablement trouvé à coucher, se promenaient, cette réponse parut tranquilliser la reine. Mme Thibault se retira, et la reine resta dans son lit.
Toute cette horde d'hommes déguenillés et à mine féroce, arrivés de Paris dans la journée de la veille, parut alors de toutes parts. Armés de piques, de sabres, de fusils et de pistolets, ils envahirent la cour des Ministres en poussant des cris de vengeance contre les gardes-du-corps et contre la reine. Le major des gardesdu-corps, M. d'Aguesseau, fit placer plusieurs gardes au passage des Colonnades donnant entrée de la cour des Princes dans la cour Royale. Mais, en trop petit nombre pour s'opposer à la masse du peuple qui se précipitait par ce passage, ils furent bientôt repoussés. L'un d'eux, M. de Lisle, fut saisi par eux et aurait infailliblement été tué sans un garde national de Paris qui le prit sous sa protection et put le soustraire à leur rage. Tous ces forcenés se précipitèrent alors dans la cour Royale en poussant d'horribles cris. Une partie se porta vers la voûte de la Comédie, où la sentinelle de la porte des appartements de Mesdames eut la présence
d'esprit d'entrer dans le vestibule et de gagner les appartements du roi. L'autre partie, apercevant le garde qui était à la grille de la cour Royale, se précipita sur lui. En un instant, ce garde, nommé Deshuttes, fut désarmé, accablé de coups, percé de coups de piques et de sabres, et traîné mourant jusqu'au bas de la cour des Ministres. Au milieu de tous ces misérables, on remarquait un homme de haute taille, ayant une longue barbe noire, couvert d'une espèce de jaquette portant une sorte de plaque blanche de chaque côté, coiffé d'un long chapeau pointu et armé d'une hache. Cet homme, qui servit plusieurs fois de modèle à l'Académie de peinture, était chiffonnier de son état et se nommait Nicolas Jourdan. Nicolas fendit la foule, arriva près du malheureux garde, posa son pied sur sa poitrine et lui trancha la tète avec sa hache. Cette tète fut placée sur-le-champ au bout d'une pique et promenée en triomphe dans la ville, pendant que le corps, porté près de la caserne des gardes-françaises, était jeté sur la paille.
Tandis que cette horrible scène se passait dans les cours, la bande de forcenés, dirigée d'abord vers la voûte de la Comédie, était revenue sur ses pas et attaquait la porte de l'escalier de marbre. Les deux centsuisses qui la gardaient furent désarmés, et la foule se précipita dans l'escalier. Les gardes, repoussés de la Colonnade, étaient accourus prévenir leurs camarades, et lorsque la populace arriva au haut de l'escalier, elle trouva sur le palier les gardes venus des salles du roi et de la reine. M. de Miomandre de Sainte-Marie, l'un d'eux, descendit trois ou quatre marches : « Mes amis, leur dit-il, vous aimez votre roi, et vous venez l'inquiéter jusque dans son palais ! » Sans lui répondre, les pre-
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miers se jettent sur lui, le tirent à eux par sa bandoulière, et cherchent à le prendre parles cheveux. Alors ses camarades, le tirant de leur côté par son habit, lui font remonter les marches. Un des hommes du peuple saisit son mousqueton, et ce n'est que par une violente secousse qu'il se débarrasse de lui. Les gardes, voyant qu'ils ne peuvent résister à cette foule, s'enferment les uns dans la salle du roi, les autres dans la grande salle (salle du Sacre). Tous ces gens se précipitent alors sur la porte de cette salle, et parviennent bientôt à briser un panneau du bas. Les gardes purent placer un grand coffre à bois devant ce trou, ce qui empêcha les envahisseurs d'entrer. Pendant ce temps, la porte de la salle des gardes de la reine venait de céder à leurs efforts. Ils s'y précipitent furieux, entrent par la porte de communication dans la grande salle, tombent sur les gardes, dont plusieurs peuvent se sauver et aller rejoindre leurs camarades dans la salle du roi; mais l'un d'eux, M. de Varicourt, frappé par derrière, tombe sanglant. Ils s'en emparent, lui font descendre l'escalier, le traînent par la grille des Princes dans la cour des Ministres. Là, au milieu d'une populace féroce qui demande sa mort, il tombe à terre accablé de coups. Il vivait encore et se débattait contre ses assassins, quand Nicolas, qui reçut le surnom de coupeur de tètes, accourt, et, de sa hache encore teinte du sang de son camarade, lui tranche la tète qui, placée au bout d'une pique, va rejoindre, nouveau trophée , celle du malheureux Deshuttes. On traîne ensuite son corps sur le pavé, et on le jette sur la paille auprès de celui de son camarade.
Au moment où le peuple venait de forcer la porte de la salle de la reine, l'un des gardes, M. du Repaire, en-
tendant les cris que l'on poussait contre la reine, vint se placer en sentinelle à l'entrée de ses appartements. Aussitôt qu'on l'aperçut, hommes et femmes se ruèrent sur lui. Ils le saisirent par sa bandoulière, le jetèrent sur le parquet et le traînèrent ainsi jusqu'à la porte du grand escalier, en le menaçant de lui couper le cou. Là, un de ces hommes voulut lui plonger une pique dans la poitrine. Du Repaire saisit avec force la pique entre ses mains, et l'autre, la tirant violemment à lui, le relève sur son séant. Alors, avec l'énergie que donne le désespoir, il désarme son adversaire. Puis, faisant usage de la pique, il pare les coups qu'on lui porte, et, apercevant entr'ouverte la porte de la salle du roi, il parvient à s'y rendre ; deux de ses camarades le saisissent par son habit et le font entrer tout meurtri dans cette salle. Au moment où la porte se refermait, un coup de pistolet, tiré probablement sur lui, renverse un de ses assaillants. Pendant l'irruption du peuple dans la salle des gardes, M. de Miomandre s'était réfugié dans l'embrasure d'une croisée de la grande salle. Aussitôt que de là il vit M. du Repaire renversé et traîné vers le grand escalier, il accourut reprendre sa place. Ouvrant rapidement la porte de la première antichambre, il aperçut Mme Thibault, la première femme de chambre de la reine, qui, elle aussi, effrayée du bruit qu'elle entendait, ouvrait la porte de la pièce où elle se trouvait pour en connaître la cause : « Faites sauver la reine, lui cria-t-il, on en veut à ses jours. » Et il referma la porte, pendant que de leur côté Mme Thibault et Mme Augué, autre femme de chambre de la reine, fermaient leur porte et poussaient les verrous. Un groupe de ces brigands vint alors sur lui ; l'un d'eux lui lança un coup de pique qu'il put
1LA.GE D'ABMSS. (.»1
parer; mais cet homme, reprenant sa pique du côlé du fer, lui donna par l'autre bout un coup qui le terrassa; alors un soldat, un de ses assaillants, prit son fusil par le petit bout, et, avec la crosse, lui asséna sur la tête un coup qui l'étourdit et fit jaillir le sang. Le croyant mort, l'un d'eux le dépouilla de sa montre, et tous regagnèrent la grande salle pour prendre les armes des gardes-ducorps. M. de Miomandre, revenu à lui et ne voyant plus personne dans la salle, se traîna vers le palier et put rejoindre ses camarades dans la salle du roi, d'où il arriva à FOEil-de-Bœuf .
Pendant que tous ces gens s'occupaient dans la grande salle à prendre les armes des gardes-du-corps, M. de Virieu et quatre autres gardes entrent rapidement dans la première antichambre de la reine et referment la porte sur eux. La porte de la deuxième antichambre avait été fermée aux verrous par les femmes de chambre de la reine, comme on l'a vu. Ils frappèrent. Mais Mme Augué, ne sachant à qui elle avait affaire, ne voulait pas ouvrir. Enfin, après avoir parlementé par le trou de la serrure et s'être fait reconnaître, ils finirent par entrer. Une fois dans cette antichambre, ils se mirent en devoir d'en défendre l'entrée contre toute agression.
Mme Thibault était auprès de la reine. Aussitôt après le cri de M. de Miomandre, elle avait fait lever la reine, lui avait passé ses bas, un jupon, et lui avait jeté un mantelet sur les épaules. A peine les gardes venaient-ils d'entrer dans l'antichambre, qu'elle sortit, suivie de ses deux femmes de chambre, par la petite porte du pied de son lit, prit le couloir qui conduit à l'OEil-de-Bœuf, frappa à la porte de cette salle, que les valets de pied du roi lui ouvrirent, et passa chez le roi.
Le roi s'était mis au lit vers les deux heures du matin. Son premier valet de chambre, Thierry de Villed'Avray, était, suivant l'usage, couché dans sa chambre : c< Je fus réveillé sur les six heures du matin, dit Thierry dans sa déposition, par des cris épouvantables ; je me levai, et j'aperçus dans l'obscurité le roi qui se levait de son côté. J'allai à la première fenêtre du cabinet de la Pendule, j'y vis des femmes en grand nombre, et des gens armés et habillés de toutes façons se précipiter à flots dans l'escalier qui monte à l'appartement de la reine. Le roi, qui s'était rendu à la même fenêtre, fut témoin, comme moi, de ce cruel spectacle. » Le duc de Luxembourg entra chez le roi et plaça des gardes aux portes. Le roi passa rapidement un pantalon, et, presque en déshabillé, descendit dans le couloir qui va sous les appartements, et qu'on nomme le passage du roi pour se rendre chez la reine (1). Elle venait de se sauver par le couloir du haut.
Quand il parut dans sa chambre, il n'y trouva que les gardes qui y étaient entrés après le départ de la reine. Il leur demanda avec empressement et d'un air fort inquiet où était la reine; et lorsqu'ils lui eurent assuré qu'elle était passée chez lui, il les quitta promptement, prit alors le même chemin qu'avait suivi la reine, et la rejoignit dans sa chambre à coucher.
Au même moment où la reine se sauvait ainsi, M. ie comte de Saint-Aulaire, effrayé pour le dauphin, alla réveiller Mme de Tourzel, sa gouvernante, et, lui racontant tout ce qui se passait, lui dit qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour porter le dauphin chez le roi.
(1) Voir pi. 3.
PLAGB D'ARMES. '.).'{
Mme de Tourzel jeta sur elle un léger vêtement, et, prenant le dauphin dans ses bras, gagna l'OEil-de-Bœuf par les petits escaliers, et arriva en môme temps que le roi dans son appartement.
Craignant aussi pour les jours de Madame Royale, le roi et la reine, ne se fiant qu'à eux-mêmes de cette délicate mission, descendirent par les mêmes escaliers chez leur fille, et ne respirèrent librement que quand toute la famille fut réunie dans la chambre du roi.
Le détachement de la garde nationale parisienne, qui avait passé la nuit dans l'église des Récollets (1), fut le premier averti de ce qui se passait au Château. Il arriva rapidement, sous la conduite de son commandant, le docteur Gondran, et se rangea dans la cour de Marbre, sous les fenêtres du roi, pour défendre de toute attaque cette partie du Château. C'était au moment où M. du Repaire se réfugiant dans la salle des gardes du roi, on venait de tirer un coup de pistolet qui avait tué l'un des agresseurs.
« A peine arrivés, on apporta, dit M. Gondran dans sa déposition, le cadavre d'un ouvrier qui avait le crâne emporté. On lui posa la tète sur le haut de l'escalier de la cour de Marbre et les pieds vers le fond de la cour, et conséquemment sous les yeux de toute ma compagnie. Peu de temps après, un garde-du-corps fut amené par la populace, qui lui fit faire le tour de la cour de Marbre, et le conduisit ensuite près du cadavre, avec la démonstration de le sacrifier sur ce cadavre en expiation de l'assassinat de cet ouvrier, qu'ils disaient tous avoir été commis par un garde-ducorps qui l'avait tiré du haut de l'escalier de Marbre. L'apparence du crime qui allait être commis sur la personne de ce garde-ducorps me fit crier : Souffrirez-vous qu'on commette un assassinat sous vos yeux ? Tous s'écrièrent que non ; ils sautèrent avec moi
(1) Voir n° 25,*pl. 1.
sur la bande de brigands, enlevèrent le garde-du-corps de leurs mains et le firent passer en sûreté dans les appartements du roi, où quelques-uns le conduisirent. »
Après les actes de cruauté commis sur les gardes des appartements de la reine, tous les efforts de la bande, qui avait envahi l'escalier de Marbre, se portèrent sur la salle des gardes du roi, où la plupart de ceux-ci s'étaient réfugiés. Les gardes, voyant que la porte allait céder sous leurs coups, se réfugièrent dans la salle de l'OEilde-Bœuf, et amoncelèrent contre la porte tous les meubles qu'ils purent trouver sous leurs mains. Ils furent rejoints dans cette salle par les gardes disséminés dans les autres parties du Château, et s'apprêtèrent à se défendre. La porte de la salle du roi avait en effet cédé sous les coups des bandits; ils avaient envahi les autres salles et frappaient à coups redoublés contre la porte de l'OEilde-Bœuf . Ils avaient déjà brisé des meubles, ouvert les fenêtres, et s'apprêtaient à les jeter dans la cour, lorsque le docteur Gondran fit avancer sa troupe, et, les faisant mettre en joue, menaça de les fusiller s'ils ne rentraient pas à l'instant.
et Alors, dit-il (1), je donnai l'ordre à ma troupe de me suivre, et montai l'escalier de Marbre, l'épée à la main, fis rebrousser les pillards qui emportaient des effets, fis déposer le tout dans la salle des gardes-du-corps, d'où ils avaient été enlevés, et de suite je m'emparai de la police depuis le bas de l'escalier de Marbre jusqu'à l'antichambre du roi, dite l'OEil-de-Bœuf.
De ce moment, tout rentra dans l'ordre dans l'intérieur du Château.
Les gardes-du-corps renfermés dans l'OEil-de-Bœuf,
(1) Même déposition.
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qui, un instant avant, entendaient pousser contre eux des cris de mort, furent d'abord étonnés du silence qui leur succéda. Puis, rassurés par les paroles de paix que leur adressait le commandant de la garde nationale, ils ouvrirent, et les gardes nationaux, les plaçant au milieu d'eux, les assurèrent qu'ils les protégeraient au péril de leur vie.
A peine le général Lafayette venait-il de se jeter sur un lit de repos, qu'il est réveillé par l'annonce de l'invasion du Château. Impatient de savoir ce qui se passe, il ne se donne pas le temps d'attendre un cheval et court à pied vers le lieu du désordre. Il arrive au moment où la compagnie du capitaine Gondran s'emparait des appartements. Il envoie pour le soutenir la compagnie des grenadiers de l'Oratoire. Un cheval lui étant alors amené, il courut au milieu des groupes d'hommes et de femmes, réunissant les gardes nationaux et leur faisant protéger les gardes-du-corps isolés, dont ces groupes s'étaient emparés. Dans ce moment, la garde nationale parisienne commençait à arriver de toutes parts. Le bataillon des Feuillants, qui avait passé la nuit à l'Hôtel-des-Fermes, rue Saint-François, fut un des premiers réunis sur la place d'Armes.
La nouvelle des massacres du Château se répandait dans la ville, et les massacreurs, chassés du palais, se répandaient de tous côtés. Quelques gardes-du-corps, de ceux qui étaient restés à l'hôtel, voulurent rejoindre leurs camarades au Château. L'un d'eux, M. de Lukerque, poursuivi par quelques-uns de ces hommes, est saisi rue de l'Orangerie, meurtri de coups, et délivré de leurs mains par des gardes nationaux accourus de l'hôtel à son secours. Deux autres gardes-du-corps, M. Vaquier-Dela-
motte et M. d'Aubiac, qui étaient parvenus jusqu'à la rampe de l'avenue de Sceaux, sont saisis par plusieurs groupes de furieux qui les séparent, les frappent, et poussent contre eux des cris de mort. M. Doazant, capitaine d'une compagnie du bataillon des Feuillants, les aperçoit; il accourt, suivi de plusieurs gardes nationaux; ils écartent la foule à coups de crosse, s'emparent des deux gardes-du-corps et les placent au milieu du bataillon et sous le drapeau. Un autre garde-du-corps, M. de Raymond, saisi par un groupe d'hommes et de femmes, fut dépouillé de ses habits, traîné vers la caserne des gardes-françaises, et ne dut son salut qu'à plusieurs gardes nationaux qui le défendirent contre les attaques de ces forcenés. Trois autres gardes-du-corps, protégés par la garde nationale, échappèrent encore à la fureur de la foule et purent arriver sous les drapeaux du bataillon des Feuillants.
Lafayette courait de tous côtés, stimulant l'ardeur de ses troupes pour réprimer le désordre et sauver les gardes-du-corps des mains de leurs assassins. Au moment où le bataillon de garde nationale qui avait passé la nuit à l'hôtel des gardes sortait de cet hôtel, les gardesdu-corps, au nombre de seize, qui s'y trouvaient, voulurent les suivre. Bientôt séparés par la foule, les cris les plus sinistres s'élevèrent autour d'eux. Déjà quelques-uns avaient été frappés par les hommes à piques, lorsque Lafayette, volant à leur rencontre, harangue le peuple, donne le temps à ses grenadiers d'arriver, de les entourer et de les soustraire à sa fureur. Les grenadiers les font entrer ensuite par l'avenue de Sceaux dans les Petites-Écuries, où ils restent jusqu'au départ du roi.
Les gardes-du-corps leur échappant partout, grâce a l'énergie de la garde nationale, les brigands se rejetèrent sur ce qui leur appartenait. Une bande de ces hommes, la plupart déguenillés, armés de piques, de fusils, de bâtons et de toutes sortes d'outils, envahirent l'hôtel des gardes, pillèrent tous les effets qu'ils y rencontrèrent, et s'emparèrent des armes et des chevaux. Au même moment, une autre bande entrait à l'hôtel de Charrost, et l'on voyait ressortir les hommes qui la composaient, les uns coiffés des chapeaux des gardes, couverts de leurs armes, et un grand nombre montés sur leurs chevaux. La garde nationale, d'après les ordres de Lafayette, se porta rapidement sur tous ces points, fit évacuer ces hôtels, restituer les objets volés, reprit les chevaux et les fit rentrer à la grande écurie du roi, où ils restèrent sous sa garde.
D'autres scènes se passaient dans la ville. On a vu que MM. du Repaire et de Miomandre, quoique blessés, avaient pu se sauver des mains de leurs assassins et gagner la salle des gardes du roi. Tous deux inutiles à leurs camarades, à cause de leurs blessures, sortirent de i'OEil-de-Bœuf par la porte donnant sur la galerie des Glaces. A la porte de cette galerie donnant chez le roi, le suisse des douze, qui gardait cette porte, prêta à M. de Miomandre un bonnet de laine et une redingote grise. Les deux gardes suivirent un autre suisse qui leur ouvrit les portes jusqu'au corridor de la Chapelle. Là, ils descendirent l'escalier qui conduit dans la cour de la Chapelle et entrèrent dans une cuisine, où deux femmes leur donnèrent des secours. M. de Miomandre eut alors une faiblesse qui dura quelques instants. Pendant ce temps, M. du Repaire put se procurer un habit de do-