‹ Histoire de VersaillesChapitre 2 sur 99 · II · texte numérisé non relu

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mestique, à l'aide duquel il sortit sans être reconnu. Il gagna Saint-Cloud, où il arriva chez un de ses amis, exténué de fatigue. M. de Miomandre, revenu de sa faiblesse, voulut prendre une chaise à porteurs pour se rendre à l'Infirmerie royale ^Hôpital civil). Mais, sur l'observation d'un garde -suisse des dangers qu'il allait courir, s'il sortait ainsi, et ne pouvant plus rentrer dans la cuisine qu'on avait fermée, il s'enfonça sous une voûte où, trouvant ouverte une porte de cave, il entra et s'assit sur les marches. Peut-être serait-il resté là fort longtemps s'il n'eût pas été aperçu d'un aide de cuisine du duc de Mouchy, qui en avertit le prince de Poix. On le fit alors entrer dans une chambre obscure, où le chirurgien du prince vint le panser. Enfin, le soir, à neuf heures, il put être transporté sans crainte à l'Infirmerie.

Pendant que la populace massacrait les gardes-ducorps dans la cour des Ministres, M. de Savonnières, qu'on savait dans l'appartement de M. de La Luzerne, ne fut point oublié. Des hommes à piques voulurent, à plusieurs reprises, forcer les portes du ministre, et quand le docteur Voisin vint le matin pour panser le blessé, les domestiques lui firent part de leurs craintes. Sans perdre un instant, le docteur lui fit prendre des habits de domestique, le fit mettre dans une chaise à porteurs, descendre dans la rue opposée à la cour des Ministres, et l'accompagna lui-même jusqu'à l'Infirmerie. Plusieurs fois rencontrés dans la route par des gens de mauvaise mine qui demandèrent si ce n'était pas un garde-ducorps, les porteurs répondirent que c'était un pauvre que l'on menait à la Charité. Arrivés à l'Infirmerie, M. Voisin l'annonça comme un domestique et le fit pla-

l'LAOi: H AU. M ES. (.»(.)

cer clans les salles des pauvres. Heureuse précaution, car, au môme instant, arrivait une bande de ces massacreurs armés de piques, de sabres et de fusils, qui voulaient entrer pour voir, disaient-ils, s'il y avait des gardes-du-corps. Il y en avait en ce moment quatorze à l'Infirmerie. La supérieure, sœur Favier, femme énergique et intelligente, sut les retenir assez longtemps en leur demandant des renseignements sur ce qui se passait et en leur faisant donner à boire. Pendant ce temps, elle fit prévenir les gardes, dont plusieurs se sauvèrent par le jardin du couvent des Ursulines (Lycée), et reçurent asile chez les religieuses ; d'autres purent se cacher dans la maison; les plus malades furent couchés dans les salles des pauvres, et, grâce à son courage et à sa présence d'esprit, elle put les soustraire tous à la fureur de ces gens.

On pense bien qu'au milieu de ce désordre, les cadavres des deux gardes décapités ne furent guère respectés.

« On les mit tous deux le long de la tente, dit un témoin, le sieur Borg (1); on les couvrit de paille; on ne les fit pas garder; à chaque instant des femmes et des hommes venaient contenter leur barbare curiosité, en levant la paille qui couvrait ces cadavres, leur donnant des coups de pied, et arrachant des morceaux de leurs habits comme pour servir de monument à leur victoire, s 'excitant les uns les autres à en faire autant. »

Enfin la garde nationale, par son zèle et son énergie, mit fin à toutes ces horreurs.

Tous ceux qui habitaient dans le palais étaient accourus, et les appartements étaient remplis de monde. Le

(1) Déposition.

| B1EL.OTHECA

général Lafayette était venu tranquilliser le roi sur le sort de ses gardes, qui étaient tous alors sous la protection de la garde nationale. Louis XVI avait voulu aller remercier lui-même ceux des gardes nationaux qui avaient sauvé la vie à ses gardes dans le Château. Il les complimenta sur leur belle conduite et leur fit prêter serment de fidélité, ainsi qu'au corps des officiers du régiment de Flandres qui venait d'entrer à l'OEil-de-Bœuf.

Rien de plus pénible que l'aspect de la famille royale en ce moment. Le roi seul, conservant sa sérénité, venait de réunir son conseil et était avec ses ministres. Dans la chambre du roi se tenait tout le reste de la famille. Monsieur et les princesses, consternés, ne soufflaient mot. La reine, debout à l'encoignure d'une fenêtre, regardait cette foule encombrant les cours; à sa droite, Madame Elisabeth; à sa gauche, Madame Royale, et devant elle, debout sur une chaise, le dauphin. L'enfant, tout en caressant les cheveux de sa sœur, dit à la reine : « Ma??ian,fai faim. — Prenez patience, mon fils, lui dit-elle les larmes aux yeux, tout cela va bientôt cesser. »

Les cours étaient remplies des bataillons de la garde nationale et d'une foule de peuple. Lafayette engagea le roi à venir se présenter au balcon. Ecoutons ce qu'il dit lui-même de ce moment (1) :

« Je me rendis avec le roi et une partie de la famille royale sur \e balcon, d'où je parlai au peuple; l'expérience m'ayant appris à discerner les sentiments du peuple parisien, qui peut quelquefois être égaré, mais qui aime à entendre la voix de la raison et de l'honneur, d'avec les efforts de quelques factieux payés ou intéressés au désordre, et que dans tous les grands mouvements il est

(1) Déposition.

aisé de distinguer. Je me rappelle avoir parle dans cette occasion des projets que quelques factieux pouvaient concevoir, et qui étaient étrangers, nuisibles même à la révolution et à la cause de la liberté. Un des motifs de cette réflexion était le souvenir des propos que j'avais entendus le lundi à la Grève, où quelques soldats, en pressant le départ pour Versailles, avaient prononcé le mot de conseil de régence et autres expressions qui me paraissaient dans leurs bouches n'être que des répétitions de ce qu'ils pouvaient avoir entendu. »

Cette curieuse déposition de Lafayette montre bien qu'il ne croyait pas le duc d'Orléans étranger au mouvement qui venait d'avoir lieu.

La reine était encore avec ses enfants à la fenêtre de la chambre du roi, lorsqu'on vint lui dire que le peuple la demandait au balcon. Elle parut hésiter. Lafayette vint alors la trouver, et lui ayant représenté que cette démarche était nécessaire pour ramener le calme : « Dussé-je aller au supplice, dit-elle alors, je n'hésite plus, j'y vais. » Et prenant ses enfants par la main, elle s'y rendit avec le général.

Mme de Staël, avec sa mère, était en ce moment dans la chambre à coucher de Louis XIV; elle raconte ainsi cette scène :

« La reine parut alors dans le salon; ses cheveux étaient en désordre, sa figure était pâle, mais digne, et tout, dans sa personne, frappait l'imagination. Le peuple demandait qu'elle parût sur le balcon; et comme toute la cour, appelée la cour de Marbre, était l'emplie d'hommes qui tenaient en main des armes à feu, on put apercevoir dans la physionomie de la reine ce qu'elle redoutait. Néanmoins elle s'avança sans hésiter avec ses deux enfants qui lui servaient de sauvegarde.

« La multitude parut attendrie en voyant la reine comme mère, et les fureurs politiques s'apaisèrent à cet aspect; ceux qui, la nuit

même, avaient peut-être voulu l'assassiner, portèrent son nom jusqu'aux nues.

« La reine, en sortant du balcon, s'approcha de ma mère, et lui dit, avec des sanglots étouffes : Ils vont nous forcer, le roi et moi, à 7ious rendre à Paris avec les têtes de nos gardes-du-corps portées devant nous au bout de leurs piques. Sa prédiction faillit s'accomplir.

« Le peuple en insurrection est inaccessible au raisonnement, ajoute Mme de Staël, et Ton n'agit sur lui que par des sensations aussi rapides que les coups de l'électricité, et qui se communiquent de môme. Les masses sont, suivant les circonstances, meilleures ou plus mauvaises que les individus qui les composent ; mais, dans quelque disposition qu'elles soient, on ne peut les porter au crime comme à la vertu qu'en faisant usage d'un impulsion naturelle. »

C'est ce qui arriva dans cette circonstance. Cette foule, si irritée quelques heures auparavant, était en ce moment disposée à tout pardonner. Après la reine, ce fut le tour des gardes-du-corps. Il fallut qu'ils vinssent à leur tour sur le balcon. Lafayette. s'avance avec M. de Mondallot, l'un des maréchaux des logis ; il lui fait prêter à haute voix le serment de fidélité à la nation et au roi, lui fait élever son chapeau en présentant le côté où était attachée la cocarde nationale, tous les gardes-ducorps en font autant, et la garde nationale y répond en élevant les siens au bout de ses baïonnettes. Les grenadiers de l'intérieur échangent leurs bonnets contre les chapeaux des gardes. On jette les bandoulières à la foule, et les cris de, Vive les gardes-du-corps ! s'échappent de toutes les bouches.

Bientôt le général Lafayette reparaît au balcon. Il annonce au peuple l'intention du roi de se rendre à Paris, et des billets jetés des fenêtres du Château répandent partout cette nouvelle. Les cris mille fois répétés de, Vive le roi! répondent à cette annonce, et la

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garde nationale manifeste sa joie par plusieurs salves de mousqueterie.

Au milieu du tumulte 'qui régnait dans la ville, quelques députés accoururent au Château et proposèrent au roi de réunir l'Assemblée nationale dans le salon d'Hercule. Le roi approuva ce projet. Ils allèrent de sa part le communiquer au président. Déjà la grande majorité de l'Assemblée s'était réunie au lieu ordinaire de ses séances. Mounier lui fit part du désir du roi :

« MM. de Blacons et deSérent, dit-il dans le récit des faits relatifs à l'insurrection, vinrent m'avertir que le roi désirait que tous les membres de l'Assemblée se rendissent auprès de lui, afin de profiter de leurs conseils. Ils me dirent que, ne doutant pas de mon consentement, ils avaient invité tous les députés qu'ils avaient rencontrés à se rendre au salon d'Hercule; ils ajoutèrent qu'ayant vu entrer des députés dans la salle, ils allaient les en prévenir... J'entrai dans la salle... Il n'était pas encore onze heures... Je fis part des intentions du roi... M. de Mirabeau se leva et dit « qu'il était contre notre dignité de nous rendre chez le roi, qu'on ne pouvait délibérer dans le palais des rois, que nos délibérations seraient suspectes et qu'il suffirait d'envoyer une députation de trente-six personnes. »

A cette observation de Mirabeau, Mounier répondit que c'était moins pour délibérer que pour donner des conseils au roi , dans la cruelle situation où il se trouvait, que l'on proposait d'aller au Château. Mais l'Assemblée, adoptant l'avis de Mirabeau, décida qu'elle resterait dans sa salle. On annonça quelques temps après que le roi venait de promettre de se rendre à Paris avec sa famille. Aussitôt, sur la proposition de Mirabeau, on décréta que le roi et l'Assemblée nationale étaient inséparables pendant la session actuelle.

Une députation nombreuse alla présenter ce décret

au roi. Le roi répondit à l'abbé d'Eymar qui porta ia parole :

Je reçois avec une vive sensibilité les nouveaux témoignagnes de l'attachement de l'Assemblée. Le vœu de mon cœur est, vous le savez, de ne jamais me séparer d'elle. Je vais me rendre à Paris avec la reine et mes enfants. Je donnerai tous les ordres nécessaires pour que l'Assemblée nationale puisse y continuer ses travaux. »

On fit alors tous les préparatifs du départ, et à une heure Louis XVI quitta le Château de Versailles pour n'y plus revenir.

Quand la garde nationale fit cesser les massacres des gardes-du-corps et rétablit l'ordre dans la ville, les brigands, qui promenaient dans Versailles les deux tètes des gardes, prirent la route de Paris et y arrivèrent vers midi. La municipalité de Paris en eut connaissance et donna les ordres les plus sévères pour faire enlever ces hideux trophées et arrêter ceux qui les portaient; mais rien dans la procédure n'indique qu'ils aient été punis.

Aussitôt que le roi fut dans sa voiture, le cortège se mit en marche.

L'avant-garde se composait d'une partie des hommes et des femmes arrivés la veille. Un grand nombre étaient dans des fiacres, sur des chariots ou à cheval sur leurs canons. Ils portaient des chapeaux, des bandoulières et des armes de gardes-du-corps. La plupart des femmes portaient des cocardes nationales sur leurs bonnets et sur leurs vêtements. Venaient ensuite une soixantaine de voitures chargées de grains et de farines enlevés à la halle de Versailles. Derrière les voitures marchaient une foule de femmes portant aussi des cocardes tricolores, tenant à la main des branches d'arbres et criant, sans doute pour faire allusion aux farines qui étaient devant

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elles et à l'espérance de la fin de la disette : a Nous emmenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron; » puis une centaine de gardes nationaux à cheval, suivis des bataillons de la garde nationale.

Entre chaque compagnie étaient placés les canons, entourés de femmes, de gardes-du-corps désarmés, et la plupart nu-tête, ou portant des bonnets de grenadiers, et des soldats du régiment de Flandres; les centsuisses marchaient sur deux rangs après la garde nationale; puis venait la voiture du roi, dans laquelle se trouvaient avec lui la Reine, Mme Elisabeth, le Dauphin, Monsieur, Madame Royale et Mme de Tourzel. Après suivaient les voitures des ministres et celles des cent députés qui accompagnaient le roi. Quelques gardes-du-corps à cheval, des dragons, des soldats de Flandres, des grenadiers de la garde nationale, des hommes et des femmes portant toutes sortes d'armes entouraient ces voitures. De distance en distance, ces hommes déchargeaient leurs armes en signe de réjouissance.

Ce cortège bizarre, premier triomphe du peuple sur la royauté et qu'éclairait un magnifique soleil, fut trèslong à défiler et n'arriva à Paris que sur les six heures du soir (1).

(1) EXTRAIT DE LA LETTRE DE Mme ELISABETH A Mme DE BOMBELLES SUR LES JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE 1789.

Le IZ octobre 1789.

J'étais descendue lundi de cheval à Montreuil, où je devais passer la journée et où je t'aurais écrit ; j'allais me mettre à table, lorsque je vois arriver dans la cour un homme qui me dit qu'il arrive quinze mille hommes de Paris, et qu'il va chercher le roi qui tirait à Chàtillon. Vous jugez que la princesse fut plus tôt à Versailles que je ne mets de temps à vous le dire. J'appris cependant, avant de m'en aller, qu'il y avait deux mille femmes armées de cordes, de couteaux de chasse, etc., qui arrivaient à

106 HISTOIRE DE A'ERSAILLES.

Après le départ du roi, Versailles resta morne et silencieux. Au bruit, au tumulte, qui n'avaient cessé d'y régner depuis deux jours, succéda un calme douloureux. Quelques exaltés paraissaient triomphants, mais la grande masse des habitants, pressentant l'avenir, voyait bien que, par le départ du roi, la ville était perdue. Lecointre, qui s'était peu montré pendant la matinée du 6, reprit son rôle aussitôt que le roi fut parti. Il prit le commandement des gardes nationaux restés au Château pour la garde des appartements, et put se promener en vainqueur dans ce palais dont ses malveillants rapports avaient tant aidé à en chasser les habitants.

Versailles. Elles y furent à cinq heures. C'était pour demander du pain, dont Paris manquait absolument, à ce qu'elles disaient. Elles -vinrent chez le roi pour lui en demander. Sa réponse eut l'air de les satisfaire. Elles allèrent s'établir dans la salle des Etats. On était toujours dans l'incertitude desavoir s'il arrivait des troupes de Paris ou non. Pendant ce tempslà, les gens de Versailles, déjà fort animés contre les gardes-du-corps, se mêlèrent aux bandits qui arrivaient de tous côtés pour les détruire. Le roi ayant défendu de tirer, aucuns n'y pensèrent. Il n'y eut qu'un officier qui, attaqué par un coup de sabre, chercha à se défendre. On lui en fit un si grand crime qu'un homme le tira à bout portant et lui cassa le bras. Mais, comme l'on voulait donner tort à ces messieurs, on accusa un garde-du-corps, dont le cheval fut tué sous lui, et qui lui-même était percé de coups, d'avoir tiré ses pistolets. Voilà les moyens dont les gens de Versailles se servirent pour pouvoir dire que ces messieurs avaient attaqué, tandis qu'ils n'ont montré que modération et courage. On a beaucoup tiré sur eus le reste de la soirée. Ceux qui étaient dans des hôtels furent blessés à coups de bûches. Tant ce jour-là que de la nuit du mardi, il y en a eu onze de tués (a) et beaucoup de blessés. A onze heures du soir, M. de Lafayette, que l'on avait forcé de venir à la tête de trente mille hommes, entra chez le roi, après avoir fait renouveler à ces troupes le serment de fidélité. Il dit que l'on venait demander le renvoi du régiment de Flandres, et que les gardes-françaises reprissent la garde du roi. Ils prirent tous leurs postes, et tout le monde rentra tranquillement chez soi. Pour moi, qui me couchai à trois heures, je dormis sans m'éveiller jusqu'à sept heures et demie, que l'on me dit que le roi me demandait , que j'allais trouver un détachement de douze grenadiers pour m'y conduire ; que les

(a II n'y a eu aucun garde de tué dans cette journée et dans la nuit.

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Le soir même, trois convois mortuaires terminaient cette lamentable journée, et le curé de Notre-Dame de Versailles inscrivait sur le Mémorial de la paroisse les noms de François-Rouph de Varicourt, garde-du-corps du roi; de Jean-François Pagès-Deshuttes , garde-ducorps du roi, et de Jérôme-Honoré Lhéritier, compagnon ébéniste; tous trois victimes des fureurs de ce jour (1).

Une scène d'un autre genre se passait sur la place d'Armes, le dimanche 7 mars 1790.

Une agitation générale régnait dans Paris au commencement de l'année 1790; on accusait la cour de fomenter les troubles; Favras, que l'on regardait comme le chef

gardes-du-corps avaient été poursuivis encore. Les salles, en effet, avaient été forcées. Deux gardes eurent la tête tranchée; d'autres, blessés par les femmes d'une manière affreuse; la reine, obligée de s'enfuir en chemise chez le roi, parce qu'on entrait chez elle ; toutes les cours remplies de femmes, de bandits, et de gardes nationales qui tâchaient d'y mettre un peu d'ordre. Sans les grenadiers, tous les gardes-du-corps auraient été massacrés. Ils en ont sauvé prodigieusement, les ont pris sous leur protection pour les amener à Paris, la garde nationale les menant toujours avec eux, les faisant embrasser le peuple, enfin ayant empêché le peu qui sont venus ici d'être tués. Ceux qui étaient à cheval se retirèrent dans la nuit à Rambouillet, et furent poursuivis presque jusque-là. Le roi, deux jours après son établissement à Paris, les a licenciés. Nous sommes maintenant accompagnés par les officiers de la garde nationale. Mais revenons à la journée du mardi. Les femmes et le peuple, qui étaient dans les cours, demandaient que le roi vînt à Paris. Cela fut décidé à onze heures. Le roi et la reine se montrèrent sur le balcon de la chambre du roi. Il y a eu de grands cris de, Vive le roi! la reine! la nation! le roi à Paris! et d'autres que je n'ai pu distinguer. M. de Lafayette, en parlant avec une grande force au peuple, fit renouveler le serment en présence du roi. Enfin, à une heure, nous montâmes en voiture; Versailles se signala par des marques de joie. Nous marchâmes entourés de toute la garde nationale, de plusieurs gardes-du-corps à'pied, qui avaient troqué leurs chapeaux contre des bonnets de grenadiers. J'oubliais qu'après le roi ils avaient paru au balcon, avaient jeté leurs bandoulières et leurs chapeaux en signe de paix... (1) Il faut ajouter à la liste des morts M. de La Savonnière, décédé le 8 février 1790, à l'Infirmerie royale, des suites de sa blessure.

d'un complot contre l'Assemblée nationale et la municipalité, venait d'être arrêté, et l'on instruisait son procès. Pour rassurer les esprits, Louis XVI crut devoir faire une démarche solennnelle auprès de l'Assemblée. Le 4 février, il se rend dans son sein, lui rappelle tout ce qu'il a fait pour calmer les troubles et assurer la subsistance du peuple ; lui dit que tout ce qui a été adopté n'est que la réalisation de ses propres vœux, et s'engage devant elle à être fidèle à la nouvelle constitution et à la faire respecter. 11 termine son discours en recommandant la concorde et la paix à ce bon peuple dont on V assure qu'il est aimé quand on veut le consoler de ses peines. Les paroles de Louis XVI sont reçues avec acclamation. Le peuple le reconduit aux Tuileries aux cris de, Vive le roi! et l'Assemblée lui vote des remerclments. On propose alors d'imiter le roi et de s'engager par serment à maintenir la constitution; puis chaque député vient jurer d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout son pouvoir la constitution décrétée par V Assemblée nationale et adoptée par le roi. C'est ce serment que l'on allait aussi prêter à Versailles, le 7 mars 1790.

A trois heures de l'après-midi, les canons placés dans le jardin du Grand-Maitre (Hôtel -de -Ville) se font entendre. Le maire Coste, à la tète de la nouvelle municipalité, nommée quelques jours avant, s'avance au milieu de la garde nationale sur la terrasse, où il prononce quelques mots relatifs à la circonstance; puis le cortège se rend à la place d'Armes. Un autel avait été dressé dans cette place au-devant de la grille du Château. Déjà le clergé des deux paroisses de Saint-Louis et de Notre- Dame et les Récollets y étaient arrivés processionnelle-

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ment. Dès qu'il fut à l'autel, le maire fit lecture du discours du roi à l'Assemblée nationale; le buste de Louis XVI, porté par les officiers municipaux, fut couronné de lauriers, et le clergé entonna le Te Deum. Quand les chants religieux furent terminés, tous les assistants prêtèrent le serment civique, que répétèrent ensuite la garde nationale, les Suisses, le régiment de Flandres et les chasseurs de Lorraine.

Pendant tout le temps de la République, de l'Empire et de la Restauration, la place d'Armes fut le principal lieu des réjouissances publiques, comme elle l'avait été sous la monarchie avant 1789.

En 1830, elle fut témoin d'une grande et belle cérémonie.

La Révolution de Juillet venait de s'accomplir; le nouveau roi, Louis-Philippe, annonça qu'il viendrait passer à Versailles une revue des gardes nationales du département. Dès la veille du 17 octobre, jour choisi par le roi, des députations nombreuses de gardes nationales se rendaient au chef-lieu, et recevaient l'hospitalité de ses habitants. Le matin du 17 on voyait entrer dans la ville, dans toutes les directions, des troupes de gardes nationales, les unes portant l'uniforme, la plus grande partie, surtout celles des campagnes, en blouses bleues à collet rouge, venant se ranger successivement sur la place et sur l'avenue de Paris. Un pavillon, entouré de galeries pour les dames et les fonctionnaires publics, avait été dressé devant la grille du Château. Une foule immense remplissait tous les lieux d'où l'on pouvait jouir du spectacle de cette sorte de fédération départementale. On vit bientôt arriver le roi, accompagné des ducs d'Orléans et de Nemours, du général La Fayette et du

maréchal Gérard. Le roi descendit au pavillon, et, après avoir reçu les hommages des autorités, il distribua les drapeaux aux bataillons des principales communes. Les députations des drapeaux étaient rangées autour du pavillon. Le roi leur adressa quelques paroles reçues avec enthousiasme. Le roi passa ensuite la revue et vint se placer devant le pavillon. Alors commença le défilé. Rien de plus saisissant et de plus original que ce défilé, où l'on vit éclairés par le plus beau soleil vingt-cinq mille gardes nationaux dans les costumes les plus pittoresques, sortant sans interruption pendant deux heures de cette longue avenue de Paris, faisant le tour de la place d'Armes, et passant devant Louis-Philippe aux cris enthousiastes de, Vive le roi! Vive La Fayette!

Le 24 février 1848, une autre Révolution renversait du trône le roi Louis-Philippe ; la République était proclamée; une Assemblée nationale constituante était nommée, et le 4 novembre elle votait la nouvelle constitution républicaine. La promulgation de cette constitution se fit avec solennité à Versailles, dans la place d'Armes, le dimanche 19 novembre 1848. Dès la pointe du jour, l'artillerie de la garde nationale annonçait aux habitants la cérémonie. Devant la grille du Château se dressait une large estrade décorée de banderoles et de drapeaux tricolores; un autel recouvert d'un pavillon s'élevait au milieu. Sur le fronton de ce pavillon se dessinait un arc surmonté d'une croix, et portant pour inscription : Aimez-vous en frères.

De chaque côté de l'autel étaient des tribunes pour les autorités et pour les dames.

Les trois bataillons de la garde nationale, alors fort nombreuse, occupaient la ligne tracée par la chaussée

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qui court de la grille du Château à l'avenue de Saint- Cloud; les troupes de la garnison, au milieu desquelles se faisaient remarquer les belles compagnies de gendarmerie mobile qui venaient d'être organisées à Versailles, étaient placées dans une position symétrique, de la grille du château à l'avenue de Sceaux. Au pied des gradins montant à l'estrade, une double haie était formée par diverses députations du Lycée, des Ecoles préparatoires militaires, etc.; enfin des troupes à cheval étaient en bataille sur l'avenue de Paris, depuis la place d'Armes jusqu'à l'Hôtel-de- Ville.

A dix heures trois quarts est arrivé le cortège des autorités civiles et militaires, à la tète duquel marchait le chef du pouvoir exécutif, le général Cavaignac. Au même instant le bruit du canon et des cloches des églises annonçait le commencement de la cérémonie religieuse. Le clergé des trois paroisses, revêtu de costumes et d'ornements magnifiques, et entouré d'une escorte d'honneur, sortait de la cathédrale et se rendait processionnellement, bannières et croix en tète, par les rues de la Cathédrale, de l'Orangerie, les avenues de la Mairie et de Paris, à l'autel dressé dans la place d'Armes. Aussitôt le clergé arrivé, le maire, M. Ramin, donna lecture de la constitution. Après cette lecture, l'évèque,Mgr Gros, entonna le Te Deum et célébra la messe au son des chants religieux et des musiques militaires. Après le Domine salvam fac Rempublicam, chanté par tous les prêtres, et la bénédiction de l'évêque, le clergé se retira dans le même ordre qu'à son arrivée. Immédiatement après le départ du clergé , la garde nationale et les troupes se mirent en mouvement et défilèrent devant le chef du pouvoir exécutif.

« Pendant toute cette cérémonie, qui a eu un caractère imposant, dit un journal de la localité (1), l'attitude de la population a été, comme celle de la garde nationale et de la garnison, calme et digne. »

La dernière grande cérémonie dont la place d'Armes ait été témoin, a eu lieu le dimanche 22 avril 1849. Appelé par le suffrage de la France à la présidence de la République, le prince Louis-Napoléon désirait remettre lai-mème les drapeaux aux bataillons de la garde nationale de Seine-et-Oise. Le 22 avril fut le jour choisi pour cette distribution.

Le Président, arrivé en poste à Versailles à onze heures et demie, se rendit au château et descendit à la cour de Marbre, où les autorités de cette ville et le général commandant la subdivision vinrent le recevoir. 11 s'arrêta un moment dans les grands appartements du rezde-chaussée, et visita diverses salles et galeries de la belle résidence de Louis XIV. Après cette visite, il se rendit sur la place d'Armes où une partie des bataillons de la garde nationale et les troupes étaient rangées en bataille sur deux lignes. Les bataillons des gardes nationales présentaient un effectif d'au moins quinze mille hommes; l'armée y était représentée par trois régiments de cavalerie, les 1er et 2e cuirassiers, 3e dragons, et par un régiment d'infanterie, le 62e de ligne.

L'école de Saint- Cyr avait été également convoquée à cette solennité militaire, et elle s'y faisait remarquer, comme toujours, par son admirable tenue.

Le Président de la République, après avoir parcouru le front de chaque ligne, distribua à l'armée quelques

(1) L'Union républicaine.

décorations de la Légion d'honneur, et vint ensuite prendre place sur l'estrade réservée. Après la bénédiction des drapeaux faite par l'évèque de Versailles et tout son clergé, le Président de la République les remit successivement aux divers chefs de corps de la garde nationale, et repartit aussitôt après le défilé.

Depuis que Versailles renferme une garnison considérable, des revues et des exercices continuels viennent confirmer à la place d'Armes le nom qu'elle a reçu depuis si longtemps.

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