‹ Histoire de Vire: Pendant la RévolutionChapitre 1 sur 108 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

« Le temps n’est plus, a dit M. Aulard, où on croyait qu'en racontant ce qui s’est passé à Paris depuis 1789, on croyait taconter presque toute fhistoire de la France contemporaine. Alors, on faisait tenir toute l'histoire. dans la vie des héros, dans les luttes de tribunes, dans les journées pepulaires ou royales, dans les actes et les gestes grandioses, dans les épisodes éclatants.

Depuis, on a compris que les événements qui frappent l'imagination, qui font du bruit, en coups de théâtre, ne sont ni les seuls importants ni même toujouis les plus importants dans l’histoire d’une société ; on a compris que l'élaboration lente, quotidienne, uniforme, à demi-voilée, par laquelle s’affermissent ou se détruisent insensiklement les institutions et les mœurs, est indispensable à étudier pour comprenäre le progrès général. On a vu que, si Paris avait eu l'initiative de beaucoup de grands changements, … il ne les avait pas inspirés tous, et qu’en tout cas, ces changements ne s'étaient faits que par toute la France s’accordant avec Paris. » (1)

Et plus loin (2), le pénétrant auteur de l'Histoire politique

de la Révolution française, voulant indiquer aux chercheurs -un cadre pour leur enquête, ajoute ces mots : « Or, je crois qu’on ne eut presque rien comprendre si on ne connaît bier, dans leur évolution, ces deux fo:mes essentielles de notre vi publique : la commune et le département. » Et il insiste sur le rôle de la commune « issue (ou ressuscitée) spontanément du sol même de notre nation, en juillet et août 1789, élément primitif de la France nouvelle, foyer de l'esprit démocratique et patriotique... ».

Ces fortes paroles ont déterminé l’objet et le cadre de cette

étude.

(1) A. AuLzarp : L'histoire provinciale de la France contemporaine (Ké-

volution française, 1900, p. 482-483).

(2) Ibid., p. 488.

il AVANT-PROPOS

Vire est une petite ville, éloignée de Paris, le grand centre d'action révolutionnaire ; et située dans une région où il ne s’est rien passé d’extraordinaire. Aucun événement de l’histoire générale ne s’y fait directement sentir ; rien ne contrarie, rien n’accélère la marche lente, régulière de l’esprit public. Les facteurs déterminants de l’évolution n’y sont pas surtout les échos atténués des grands événements parisiens, mais les résultats, parfois imprévus, de l'instauration d’une législation nouvelle, perturbateurs de l’ordre économique et social, et, a cet égard, beaucoup plus féconds en conséquences que le déve- [oppement des formes politiques.

C’est dans un tel milieu, qui subit, loin de Paris qui agit, qu’il convient d'examiner comment le régime nouveau se substitue à l’ancien ; quels facteurs rendent la population apte à accepter la transformation ; quels organes locaux se substituent d’abord aux anciens ; comment s’opère ensuite la 1éforme administrative de 1790 ; quel est le personnel constitutif des nouveaux rouages, quels sont ses antécédents, ses aptitudes, ses tendances ; comment le milieu où il opère est influencé par les événements politiques ; comment on applique la nouvelle législation, et quelles en sont, localement, les répercussions immédiates au point de vue administratif, judiciaire, financier, économique, religieux ; comment, devant le retour offensif de l’ancien régime, on défend, contre les enremis intérieurs et extérieurs, l’œuvre réalisée depuis 1789 ; en particulier, comment on applique cette fameuse législation « révolutionnaire », expéditive, exceptionnelle, qui, parfois, va jusqu’à la négation des principes qu'il s’agit de sauvegarder ; comment, enfin, le plus grand danger étant passé, ies conquêtes essentielles étant assurées, il ne reste plus à la population qu’un grand désir de vivre normalement, de jouir, dans la paix, des avantages acquis, de « finir la Révolution ».

La tâche à entreprendre est considérable, puisqu'il importe de dégager tous les aspects de la vie locale. Il y a une agitation de surface que révèlent presque immédiatement les documents ; il y a aussi tout un travail en profondeur qui s’opère a l'insu même de ceux qui le subissent et qui est le plus grand facteur d'évolution : pourquoi, par exemple, tel citoyen, favorable à la Révolution à ses débuts, entraîné à en suivre la marche jusqu’à l’an Il, apparaît-il, en l’an V, comme un

Page 1