‹ Histoire de Vire: Pendant la RévolutionChapitre 38 sur 108 · IG SOURCES IMPRIMÉES · texte numérisé non relu

IG SOURCES IMPRIMÉES

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VIDAL DE LA BLACHE : Tableau de la géographie de la France (Histoire de France de LAVviIssE, t. 1°, vol. 1).

1. Origine et développement. — 92, La population : différentes classes sociales. — 3. Situation économique : crise industrielle coïncidant avec une crise agricole. — 4. Conséquences : misère de la population

ouvrière, gêne éprouvée par la classe moyenne ; poids des impôts. -— 5. Autres influences qui pénètrent cette population : Pinstruction publique. — 6. L'esprit publie : est-il tourné vers les réformes ? Jugement sur la réforme de 1787.

1. Décrivant l’aspect des centres urbains du Bocage normand, M. Vidal de la Blache s'exprime ainsi : « Du haut de ces barres, on domine et surveille de grandes étendues. Des tours, des chàteaux, des villes y ont pris place en vedette, profitant des escarpements subits au pied desquels les eaux rapides et claires s’offrent en outre à l’industrie humaine. Des sites urbains, dont le pays est ailleurs fort dépourvu, se sont ainsi formés, les uns éteints, les autres ayant puisé dans la force vive des eaux un renouveau de vigueur. » (1) Ces phrases s’appliquent singulièrement à la ville de Vire.

Bâtie sur une colline de 185 mètres d’altitude, dominant les Vaux de Vire, à l’ouest et au sud, de ses pentes les plus escarpées, excellente position naturelle, elle fut tout d’abord, avec son château et son quartier de l’enclos enfermé dans une enceinte à quatre portes, une ville exclusivement militaire. Puis, peu à peu, des faubourgs se développèrent sur les rampes d’accès de l’est et du nord, ou s’allongèrent sur les bords de la Vire. L'utilisation de la force hydraulique peupla bientôt cette vallée de teintureries, de moulins à foulon, de moulins à papier.

A la fin de l’ancien régime, la ville est en train de perdre son aspect de cité du moyen âge. Son château est presque totalement détruit depuis l’exécution de l’ordonnance royale de 1626 ; ses remparts, sans entretien, sont tombés en ruines ; et les propriétaires riverains, avec ou sans autorisation du gouvernement, en ont, peu à peu, occupé l’emplacement (2). Différentes ordonnances royales

() Lavisse : Histoire de France, t. 1* : tableau de la géographie de la France par ViDaL DE LA BLACHE, p. 325.

() Voir : Arch. Calv., Q, district Vire, anc. 792 (Déclarations en exécution de la loi du 10 frimaire an Il).

ont même autorisé la démolition des portes de la ville ; c’est ainsi qu’en 1779, on abat celle de Martilly ; en 1788-89, c’est le tour de la porte neuve et de la porte Saint-Sauveur (1). Enfin, conformément à la tendance qui se manifeste alors un peu partout, et qu’encourage l’intendant de la généralité de Caen, Vire se modernise : sur l'emplacement du château, on installe une belle promenade plantée d’arbres, objet de la sollicitude municipale.

2. À la fin de l’ancien régime, la population s’élève à environ 8.000 habitants (2), non compris les faubourgs de Saint-Clair et de Martilly qui, dépendant des paroisses de Saint-Germain et Saint- Martin-de-Tallevende, sont habités par des ouvriers qui tirent leurs ressources surtout de la ville. Mais, malgré son peu d’importance numérique, Vire, chef-lieu d’un bailliage dont la juridiction s'étend sur 119 paroisses, chef-lieu d’une élection qui en réunit 130, est, aux yeux de ses habitants, une grande ville pour laquelle, en 1790, ils n’hésiteront pas à réclamer le chef-lieu du département (3).

Cette population comporte toutes les classes sociales de l’époque : clergé régulier et séculier ; noblesse ; officiers de justice et de finances, avec leur entourage d’avocats, de procureurs et d'hommes de loi divers ; bourgeois vivant noblement, négociants, boutiquiers, artisans.

La population ecclésiastique est un élément important de la cité. Le xvri° et le xviri® siècles ont été marqués à Vire par un grand développement du sentiment religieux. Aussi, le clergé paroissial, qui comporte un curé et trois vicaires seulement, n’est pas suffisant pour le service cultuel. Mais les fidèles fréquentent sept autres églises ou chapelles (y compris celles des communautés) où le culte est exercé par de nombreux prêtres habitués. Sans compter celles des métiers, l'Eglise Notre-Dame est le siège de dix confréries (4) ; il y a un nombre considérable de fondations

(1) Arch. Vire : BB, 11, f. 6 et 25. —— C.-A. SÉcuIN : Mémorial Virois, 1779 et 1788. La mise en adjudication de la démolition de la porte Saint-Sauveur n’a lieu que le 2 mars 1789.

(2) Un dénombrement de 1774 donnait 9.989 habitants. Mais celui de 1788 n’en donne que 5.644, non compris les enfants de moins de 8 ans. Celui de janvier 1790 donnera 7.686, dont 1.394 chefs de famille (an VIII : 1523219110 :26.298) (Arch Cal, AC Arche Vire CCM USD:

(3) A cet effet, le Comité National de Vire, dans une lettre à Thouret du 6 décembre 1789, attribuera à la ville de « 12 à 15.000 habitants ». (Arch. Vire : BB, 19. Corresp. n° 40).

(D La plus importante est celle de la Nativité ou Angevine (créée à l’image de confréries du même genre instituées en Anjou au xu° siècle). Elle jouit d’un revenu de 1.451 1. 4 s. 4 d. en rentes hypothèques : 813 1. 10 s. en dîmes ; 840 1. 9 s. 4 d. en rentes foncières. Elle à neuf chapelains. À sa tête sont les trois « majeurs » que l’assemblée des notables choisit parmi les personnages éminents de la cité.

pieuses. Il résulte de cette situation que le clergé séculier comprend, en y ajoutant le principal et les sept professeurs du Collège, lui-même « véritable pépinière d’ecclésiastiques », près de soixante membres.

Le clergé régulier est encore plus nombreux. Toutefois, les communautés d’hommes n’ont pas d'importance : celle des Cordeliers, qui date de 1481, n’a que sept membres ; celle des Capu: cins, établie en 1625, n’en a plus que cinq. Elles ne possèdent que leur enclos et on a déjà parlé de les supprimer.

Mais il n’en est pas de même des communautés de femmes. Celle des Ursulines, établie en 1630, renferme 34 religieuses et 13 converses et jouit de 8.000 1. de revenu net. Celle des Bénédictines date de 1645, a des biens fonciers étendus, un revenu net de 9.000 I. et renferme 27 religieuses et 8 converses. Les Augustines, apparues en 1661, sont au nombre de 30 religieuses, 5 converses et 2 associées, avec un revenu net de 8.000 1. Ce sont elles qui, avec l’aide d’un prieur-administrateur, font le service de l’Hôtel-Dieu, réservé aux pauvres malades de la ville.

Trois frères de Saint-Yon, dont l’école date de 1744, deux sœurs de la Providence, qui tiennent une école de filles créée en 1699, et sept sœurs de Saïfnt-Louis qui gèrent l'Hôpital général des pauvres infirmes, complètent ce clergé régulier (1).

Au total, une population ecclésiastique d’environ deux cents personnes, ayant une grande influence sur la cité par son rôle dans l'assistance et l’instruction publique et par son ascendant moral.

Le rôle de la noblesse est bien moins important. D'ailleurs, peu de familles peuvent vraiment revendiquer cette qualité. Si queiques-unes ont eu réellement des aïeux au nombre des compagnons de Guillaume le Conquérant (2), la plupart sont tout récemmert surties de la bourgeoisie (3). Dans l’ensemble, les ressources de

(1) Arch. Calv., C, 1.508 ; L, district Vire : Domaine, traitements ecclésiastiques (Carton).

(2) DuponT : Recherches historiques et topographiques sur les compagnons de Guillaume le Conquérant, Saint-Servan et Nantes, 1968, 2 vol. Etaient dans ce cas les familles Achard, de Billeheust d’Argenton, de Banville.

(3) Une pièce du 8 juillet 1777 donne « l’état des bourgeois de la ville de Vire qui, depuis que la répartition de la capitation est confiée aps officiers municipaux, ont obtenu d’être distraits du rôle de la capitition bourgeoise pour être imposés à celui des privilégiés, ont acquis des charges qui les exemptent de la capitation bourgeoise... L w spne rent : Heurtault de Boisneville (a acquis un office de conseiller ” la Cour des comptes) ; Lioult de Saint-Martin-Don (a épousé la demoiselle d’Avilly et est conseiller de Cour supérieure) ; Lioult de Morigny @ obtenu des lettres de confirmation de privilège). On y proteste énergi-

cette classe sociale sont modestes : elles consistent presque uniquement en revenus de biens fonciers. Rares sont les chefs de famille dont les rentes actives excèdent dix-mille livres (1). Rares sont ceux qui accroissent leur domaine. Personne ne fréquente la cour : on ne pourrait y faire figure. On partage son temps entre la maison de Vire et la retenue située à la campagne. Les fils entrent dans la cavalerie, les corps d’élite, mousquetaires, chevaulégers, y font un séjour plus ou moins long, puis, regagnent la petite ville. Beaucoup de filles entrent en religion. Ces familles, tendant à s’isoler dans la cité, ne contractent d’alliance qu’entre elles et participent de moins en moins aux affaires publiques. Dans Padministration municipale, le notable pris parmi « les personnes nobles et les officiers militaires » ne paraît presque jamais aux séances (2).

Marchant de pair avec les gens de qualité, prêts à se confondre avec eux, parfois leurs alliés par mariage, et, la plupart du temps, plus riches qu’eux, les bourgeois « vivant noblement » forment une classe importante par sa fortune, les titres honorifiques qu’elle s'efforce d’acquérir (3), et aussi par sa participation aux affaires publiques : c’est à elle que reviennent le plus souvent la mairie et l’échevinat.

Mais, de la noblesse, elle a déjà l’esprit d’exclusivisme à l’égard des autres classes : elle la suivra généralement dans ses tendances politiques.

Immédiatement après, vient la catégorie extrêmement impor-

quement contre Roussel de Fontenelle et Lanon de la Renaudière qui, « quoique ni l’un ni l’autre ne fussent privilégiés, ont été distraits ». (Arch. Vire : CC, 28). Au rôle de la capitation bourgeoise de 1789, sont encore inscrits le sieur Le Brun de Blon, rue Notre-Dame ; le sieur Boivin de Montigny ; le sieur Monlien de la Fosse ; le sieur Morel de la Servinière (id. : CC, 25). Ce n’est que le 4 mai 1789 que furent enregistrées par la Cour des comptes, aides et finances de Rouen les lettres de noblesse en faveur de Viel de la Graverie, ancien officier de cavalerie, chevalier de Saint-Louis (id. : BB, 11, f. 29).

(4) D’après les déclarations pour l’emprunt forcé de 1793 (déclarations admises) : Brouard de Clermont : 9.467 1. ; Drudes de Campagnolles père : 7.508 I.

(2) La formation des assemblées provinciales de 1787 les fit rentrer un peu dans la vie publique. Maïs un seul noble virois, Brouard de Clermont, y a joué un rôle de premier plan. Le notable de la noblesse à la municipalité est, en 1789, de Billeheust d’Argenton. Depuis l’édit de 1765, la ville a eu deux maires nobles, Achard de Saint-Manvieu, de 1766 à 1772, et un de Banville, de 1772: à 1775.

(3) La plupart de ses membres ne figurent plus au rôle de la capitation bourgeoise. Trois personnages portent le titre de « secrétaire du rof, maison couronne de France » : Michel Mauduit, maire de Vire, écuyer ; Coquard ; Huillard dAïgneaux, « commensal du roi ». Il y a aussi les greffiers du point d'honneur (Hénault et Debieu du Homme).

tante des officiers de justice ét de finances. Vire est en effet le siège d’un certain nombre de juridictions (1).

La première est le bailliage qui comporte un lieutenant général, un lieutenant particulier, un lieutenant criminel, un juge enquéteur, un rapporteur, six conseillers, un procureur et deux avocats du roi.

Ensuite, il faut citer l’élection avec son président, son lieutcenant, ses quatre juges et le procureur du roi (2).

Il y a de plus la maîtrise des eaux et forêts : un maître particulier, un lieutenant, un garde marteau, un procureur ; la recette des tailles avec deux receveurs, l’un pour les années paires, l’autre pour les années impaires ; une chambre des domaines :; une receltenade l'enregistrement ; une direction et une recette des aides ; une conservation des hypothèques et la subdélégation de l’intendant et du bureau ées finances. La plupart des membres de ces juridictions jouissent de privilèges très appréciés. Aussi ces offices sont très recherchés par les familles bourgeoises pour leurs fils. Malgré leur nombre considérable, leur prix élevé, leur faible revenu (3), ils trouvent toujours acquéreur, et certains constituent de véritables biens de famille.

Mais cette multiplication des charges n’est pas du goût des justiciables. Le Bocain, processif (4), proteste contre leur grand nombre qui complique inutilement les affaires. Il discerne aussi l’insuffisance professionnelle de ces officiers, venue de la vénalité qui permet d’acquérir des charges à tous ceux qui n’ont besoin que pour la forme, d’un état ou d’un titre (5). Le divorce s’accuse même de plus en plus entre la magistrature et la bourgeoisie commerçante ; et, le 30 novembre 1788, cette dernière, dans l’adresse

(1) Liste établie au moyen d’une note de Duchesne insérée dans le ms. Dubourg d’Isigny ; et d’après CHALMÉ :Etrennes historiques et géographiques.

(2) La juiidiction des traites et quart-bouillon a été réunie à l’élection par édits de septembre 1772 et mai 1773.

(3) « Tel conseiller assesseur du bailliage qui avait versé une finance de 3.000 1. ne retirait pas, certaines années, dix écus, d’autres fois 50 à 60 I. » (Arch. Calv. : C, 6.077, 13. Lettre du subdélégué de Vire à l’intendant, 8 juin 1788).

(4) Entre les Normands, les gens de Vire apparaissent comme les plus obstinés des plaideurs. « C’est la ville de Normandie où l’on plaide ie plus et il n’y a pas de jour de marché qu’on n’y contrôle plus de deux cents exploits. » (Corresp. des contrôleurs, t. 1°", p. 22, n° 85 (1684). De même t. II, p. 315, n° 1.003 (Foucault, 1706).

(5) « …Il n’est que trop ordinaire de voir des juges peu instruits pour décider du sort et de la fortune des citoyens... L'argent ne donne ni science ni lumière. » (Constatation du subdélégué, 8 juin 1788),

(Arch. Calv. : G 6.077, 13).

du tiers état à la municipalité sur la convocation des Etats Généraux, n’hésitera pas à déclarer que « la création des charges muttipliées dans la robe ou près des cours de justice, donnant les privilèges de la noblesse, a séparé pour jamais la magistrature du tiers état et en a fait un corps particulier dont les intérêts, absolument opposés à ceux du peuple, sont les mêmes que ceux. des nobles avec des prétentions plus grandes encore ».

A côté de ces juridictions, s’agite une foule d'avocats, de procureurs, d'hommes de loi divers, d’huissiers, non privilégiés, et que ieur habitude des affaires désignera -plus tard aux suffrages de ieurs concitoyens (1).

Mais ce qui constitue la force vive de la cité, la véritable bourgeoisie, celle qui va prendre en mains la cause du tiers état, parce qu’elle ne jouit d’aucun privilège, c’est le haut commerce. Conscients de leur importance sociale, fiers de leur consulat, juriäiction commerciale d’autant plus considérable que la Basse- Normandie n’en présente que deux autres, ceux de Caen et de Granville, ces négociants, au savoir des juristes, opposent, non sans orgueil, leurs connaissances pratiques et en font hautement ressortir les heureux effets pour la prospérité de l'Etat (2).

Une seconde raison pour eux de réclamer la prépondérance, c'est qu’ils paient une notable partie des impôts. Leur rôle révolutionnaire leur sera imposé par le souci même de leurs intérêts. Mais ils ne sont pas loin de considérer qu’en les leurs, se résument tous les intérêts du tiers état.

3. Leur prééminence dans la cité provient de son développement industriel. Naturellement, il n’y a pas grande industrie, en ce sens que l’usine utilisant des machines et groupant un grand nombre d’ouvriers, n’a pas encore fait son apparition (3). Mais, depuis longtemps, on sait tirer parti des conditions favorables présentées par la réunion de deux cours d’eau rapides, la Vire et la Virenne, réserve de force motrice inépuisable ; et quantité d'ateliers fonctionnent dans leurs vallées.

On y fait de la toile, de la passementerie, de la bonneterie, mais surtout du papier et des draps. La papeterie utilise de préfé-

(1) En 1789, 46 hommes de loi figurent ainsi au rôle de la capitation

bourgeoise : 20 avocats, 10 procureurs, un greffier au bailliage, un notaire et 14 huissiers.

(2) « Rome ne dut le succès qui à ébloui la postérité qu'à l’union heureuse du commerce et de la valeur. » (Requête des juges consuls de Vire au roi. Arch. Calv. : C, 2.997). De même, dans l’adresse du 30 novembre 1788 : « Eux seuls ont plus fait pour l’État, plus accru sa richesse, sa splendeur et sa puissance, que les deux autres ordres réunis... »

(3) La première usine moderne sera celle que montera J.-B. Tirel aux moulins de Blon, sous le Premier Empire. (Voir : Bibl. Vire, ms. C, 390).

VIRE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME r}

rence la Virenne, aux eaux plus claires que la Vire, ou cette dernière, mais en amont de la ville. Aussi, les moulins à papier sont situés presque tous sur les paroisses de Saint-Germain-de-Tallevende et de Maisoncelles-la-Jourdan. Les débouchés ordinaires de cette industrie sont Caen, Rennes et Paris.

La draperie est beaucoup plus importante. Les moulins à foulon sont fixés le long de la Vire. « D’autre part, la terre qui sert à dégraisser les draps s’y trouve très à commodité, dans la lande de Clermont, près des moulins. » (1) On considère cette industrie « comme l’une des plus intéressantes de la généralité ». (2)

On la désigne ordinairement dans les textes sous le nom de « la manufacture », toujours au singulier. Elle comporte un nombre assez grand d’ateliers, car le travail à domicile est alors la règle. Ces ateliers occupent toujours un petit nombre d'individus : le chef de famille, sa femme et ses enfants et quelques compagnons. Mais, et c’est en cela qu’on peut constater une certaine tendance à la concentration du travail qui caractérisera la grande industrie au siècle suivant, ces ateliers de famille ne sont pas autonomes. Ils travaillent pour des maîtres dont le rôle est uniquement de rassembler les produits des ateliers qui dépendent d’eux et d’en assurer la vente. C’est pourquoi l’expression « négociant » convient beaucoup mieux que celle d « industriel » pour désigner ces drapiers qui forment la tête de la bourgeoisie locale.

À la fin de l’ancien régime, on évalue à 300 le nombre des drapiers et ils font vivre environ 4.000 ouvriers (3). Les maîtres forment une oligarchie assez fermée ; ils prennent femme à l’intérieur de leur classe sociale ; déjà, il se constitue parmi eux des associations d’intérêts. Le couronnement de leur carrière est leur accession au titre de prieur juge-consul.

La ‘draperie est. en jurande, comprenant « les drapiers drapants, les tisserands, les foulons, les tondeurs de draps habitant la ville, les faubourgs et la banlieue de Vire, reçus maîtres ». Des lettres patentes d’août 1723 lui confèrent de grands privilèges,

(1) Arch. Calv., C. 2.907. — SéauIN : Essai sur l'histoire ‘de l'industrie dans le Bocage, ch. VII.

(2) Rapport présenté en 1787 à l’assemblée provinciale par Flaust. (Arch. Calv., C, 7.745).

(3) En 1708, 96 maîtres. En 1761, 300 maîtres, 6.000 ouvriers ; er 1808, 600 maîtres,4.000 ouvriers (id., C, 2.852 et 2.803. — Arch. Vire, état dressé en 1808 par la municipalité). A la prospérité de la draperie est liée celle dune industrie corollaire, la teinturerie. Elle a été surtout développée dans la seconde moitié du xvin* siècle par un certain J:-B. Gilard, originaire de Languedoc, installé à Vire en 1770 et qui connalssait des precé'és nouveaux de teinture. Désormais, tous les drapiers font teindre leurs étoffes sur place, (G.-A. Séguin, ms. t. I, 1770).

renforcés le 20 février 1750 par M. de la Briffe, intendant de la généralité de Caen, faisant défenses très expresses à tous particuliers autres que les maîtres drapants de Vire de fabriquer des draps (1). Ces privilèges ont favorisé l’essor rapide de la « manufacture ».

Cependant, une redoutable crise industrielle latteint dans les dernières années de l’ancien régime. Elle semble même menacée d’une ruine totale (2).

Certes, depuis longtemps, on était loin de la production de l’année 1744 : 30.000 pièces, si fructueuse, qu’on songea un moment à concurrencer les draps anglais dans les envois de la Cie des Indes. Dès 1761, la production n’est plus que de 14.000 pièces valant 700.000 1. écoulées en Bretagne et aux foires de Caen, de Guibraye et de Saint-Denis. La perte du Canada, excellent débouché. accélère la baisse. C’est en vain que Chemin de Forgues, consul en 1769, adresse à l’inspecteur des manufactures Morel un mémoire sur l’utilisation de la fabrique de Vire pour l'habillement des troupes ; qu’en 1770, les anciens maîtres drapiers réclament la diminution des impositions d'industrie ; qu’en 1773, le négociant Mauduit rédige un mémoire sur le dépérissement de la draperie viroise (3).

Personne ne songe à accuser la réglementation abusive de l'ancien régime (4), personne n’incrimine la qualité des produits

(1) Arch. Calv., C, 2.873 et 3.849. L’arrêt du Conseil du roi, de 1781, portant établissement de bureaux de visite et de marque, et déterminant les fonctions de gardes jurés, avait renforcé les règlements restrictifs (C, 2.839, 2.849 et 2.791). Le t. III du ms. Crespin contient un exemplaire des lettres patentes de 1723 : 41 articles règlent minutieu sement la qualité et les dimensions des étoffes, prescrivent la visite et la marque par les gardes jurés au sortir du moulin, stipulent les conditions requises pour être apprenti, pour être maître.

(2) Ce phénomène n’est pas spécial à Vire ni même à la Normandie. (Voir à ce sujet : GAILLARDON : L'industrie et les industriels en Normandie au moment de la convocation des Etats généraux de 1789 (Revue d'Etudes normandes, 1908 et 1909). — ScHmipr : La crise industrielle de 1788 (Revue historiq., 1908, p. 78).

(G2Areh. Cale CLS 8 TA RD ST D OR SE CURNR OUUr CIS ch. VII. — C.-A. Séguin : ms., t. II, 1773, dit que la production est tombée de 20.000 à 6.000 pièces.

(4) Arch. Calv. C, 2.876, Mémoire sur la fabrique de Vire (1785). « Elle a dû son lustre à des statuts bien rédigés et scrupuleusement suivis jusqu’à l’époque funeste du système de liberté. » Cependant, devant l’assemblée provinciale en 1787, Flaust, de Vire, exposant la triste situation de la manufacture locale, l’attribuera à l’excessive liberté de l’ancienne fabrication, mais aussi à l’imprudente réglementation de 1781 qui exigeait un outillage neuf (id. C, 7.745). Mais Ics observulions de la chambre de commerce de Normandie sur le traité de com-

virois qui, au surplus, peuvent être devenus inférieurs aux produits étrangers similaires (1). Par contre, chacun s'accorde à dénoncer la concurrence anglaise : elle s’est emparée précédemment du marché américain (2). Voici que, maintenant, grâce au « funeste » traité de commerce de 1786, elle va envahir ceiui de la France elle-même (3). Aux foires jadis les plus fructueuses pour le commerce local, voici qu’il y a désormais mévente des draps de Vire (4).

C’est en vain que la municipalité songe à faire de la réclame dans les feuilles publiques, invite les riches de la cité à s’habiller de drap provenant de la manufacture locale (5) : la stagnation des affaires a entraîné même l’appauvrissement des riches, la diminution de leur pouvoir d’achat. Les faillites se multiplient, frappent les personnages les mieux établis, même d’anciens prieurs consuls (6).

Ce qui accentue encore les effets de cette crise industrielle, c’est qu’elle coïncide avec une redoutable crise agricole.

À vrai dire, la situation agricole de la région n’a jamais été bonne : le Bocage dont les conditions physiques sont celles du massif armoricain, formé de roches anciennes et de granites don!

merce entre la France et l'Angleterre (Rouen 1788), mentionnent p. 100, que « les manufactures anglaises ne sont assujetties à aucun règlement ».

(1) Seul l'inspecteur des manufactures Lepage, en 1785, parle de la mauvaise qualité des draps virois dont se détourne la clientèle (Arch. Nat., F 12, 1.369, 1). Les observations de la chambre de commerce de Normandie. aämettent que les draps de Leeds sont supérieurs à ceux de Vire.

(2) Arch. Calv., C, 3.428. Le maire à l’intendant (1785) : « Anéantissement de la manufacture depuis. la concurrence des draperies anglaises sur les marchés d'Amérique. »

(3) « L'introduction des draperies anglaises a presque anéanti les

nôtres. » (Arch. Vire, BB, 11, f. 47, 5 décembre 1789).

(4) « Les foires de septembre à Troyes, de Saint-Rémy à Reims, de Saint-Denis, n’ont rien valu : les draps de Vire sont restés invendus jusqu’à de nouvelles foires qui ne se tiendront qu’en février et mars prochains » ; comme les marchands « ne feront pas d'achats pour les foires prochaines, cela doit arrêter nécessairement tous les travaux de la manufacture plus vite qu’à l’ordinaire. » (Le maire à Pintendant 26 octobre 1785) (Arch. Calv., C, 3.428). Cette situation persiste les années suivantes.

(5) Arch. Vire : BB, 11, f. 47.

(6) Les drapiers appauvris présentent de multiples requêtes en réduction de la capitation. Jean Chemin de Forgues (père de Deforgues, ministre des affaires étrangères en 1794), ancien prieur consul, expose que « plusieurs banqueroutes » lont obligé à abandonner son commerce (id., BB, 15).

10 Ve INTRODUCTION

la décomposition engendre des sols pauvres en chaux et en acide phosphorique, est, si l’on n’amende pas, moins propice aux cultures qu’aux bois et aux landes. Or, pour avoir de la chaux, il faut aller à Villers-Bocage ou à Evrecy ; pour avoir de la tangue, jusqu’à Avranches. Pour des trajets aussi longs, il faudrait des chevaux. Or, on en manque (1). De plus, la monarchie qui, au xvuit siècle, a tant fait, ailleurs, pour développer le réseau routier, a négligé la région viroise : on y trouve surtout des « viettes » où les chariots à bœufs enfoncent jusqu’au moyeu (2). Aussi, pour tout engrais, on dispose uniquement du fumier de ferme, insuffisant pour la culture du froment. Le système des jachères est ja règle générale (3).

L'élection de Vire est considérée comme la plus pauvre de Normandie. Les meilleures récoltes y sont inférieures aux plus mauvaises des autres élections et ne suffisent jamais à la consommation locale.

En temps normal, la question du ravitaillement en céréales se pose chaque année. Avec le produit de son industrie, la régioa viroise doit acheter à des pays plus fertiles le complément de grains nécessaire à sa subsistance.

Or, une succession de mauvaises récoltes, à la fin de l’ancien régime, oblige les populations urbaines à recourir plus que jamais à l’importation. Mais le hasard veut que les régions d’exportation habituelles subissent toutes à la fois une diminution de rendement : à leur tour, elles ont peur de manquer, les prix montent, la circulation des céréales est presque suspendue : c’est la disette.

4, Cette situation est cruelle pour la population ouvrière. Déjà le 26 octobre 1785, le maire Mauduit signalant à l’intendant une baisse de salaires dans la draperie, ajoutait : « Cette circonstance est d’autant plus cruelle pour le peuple que les denrées essentielles sont montées à un prix d’atteinte impossible au pauvre ouvrier travaillant 16 heures par jour. » (4) Or, depuis ce moment, le mal

(1):Arch. Calv., C, 2.355 (14 octobre 1788). — Rousse : Topographie rurale, économique el médicale du Bocage, p. 27. — MourLor : La convocation des Etats généraux de 1789 dans le bailliage de Vire (Révol. franç., 1896, p. 3800 et 414, passim).

(2) En 1790, seule la route de Caen à Rennes est achevée. Celles de Paris à Granville et de Cherbourg en Touraine sent en construction (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 721, f. 30. — LA SrCOtTIÈèRE : Louis de Frotté et les insurreclions normandes, t. 1, p. 27).

(3) « Les terres labourables sont divisées en sept parties dont trois seulement en rapport et quatre se reposent et ne produisent qu’une herbe molle et peu nourricière. » (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 718, f. 8 ; 721, f. 30 et 31 [comparaison entre les élections de Vire et de Caen], C, 269 et 291).

(4) Arch. Calv., C, 3.428. La baisse signalée atteignait u:1 huitième du salaire normal,

a encore empiré : les denrées ont subi une nouvelle hausse, tandis que la crise industrielle amène une nouvelle baisse des salaires (1). Par suite de l’appauvrissement des riches, le « bâtiment » est réduit au chômage total. Les moulins à foulon ne travaillent plus que par intermittences. Un hiver d’une exceptionnelle rigueur, en 1788-89, avec sept semaines de gelée consécutives, en provoque l'arrêt complet (2). La population ouvrière est dénuée de tout. Elle en arrive à la mendicité (3). Un huitième au moins de la population est à la charge des sept autres (4) dont les moyens d’assistance sont bien diminués.

Ces ouvriers ne se soulèvent pas contre des patrons qu’ils voient atteints par la stagnation des affaires (5). D’ailleurs, la dissémination produite par le système du travail à domicile empêche de concerter des mouvements ; et ce peuple, sans conscience de classe, n’aura pas une action révolutionnaire distincte de celle des bourgeois. Mais dans sa détresse, il attend beaucoup du gouvernement qui a « pris la place de la Providence » au cours du xvi‘ siècle. Si le gouvernement tarde, le peuple se mettra à

(1) Voici le tarif de quelques salaires à Vire, en 1789 (d’après l’enquête du Comité national en août) : hommes : cordonniers, tisserands, garçons boulangers, 10 à 12 sols par jour ; manœuvres, 15 sols ; maçons : 20 sols en été, rien en hiver ; toiliers : 7 à 8 sols ; domestique des Augustines : 4 à 5 sols et nourri. Femmes : couturières : 7 à 8 sols ; journalières : 5 à 6 sols ; fileuses au rouet : 3 à 5 sols ; nourrices : 4 1. par mois et par enfant. Enfants : une fille de 13 ans filant de la laine : 3 sols ; un garçon de 12 ans piquant des écardes : 3 sols ; un garçon de 8 ans piquant des écardes : 6 liards à 2 sols. Une familie entière : Gabriel Mourice, sa femme et deux enfants, « tous laborieux », filent de la laine et peuvent gagner 12 sols. — RoussEL : ouvr. cif.,

p. 63, donne des nombres analogues.

(2) C.-A. Séguin, t. II, 1788-89.

(3) Neuville doit au voisinage de Vire « d’être continuellement fatiguée par l’importunité d’une multitude de pauvres qui descendent de la ville et à qui elle est forcée de donner, tantôt par les sentiments d'humanité, tantôt par ceux de la crainte ». [Arch. Calv, C, 8.052

(4) Population totale (février 1790) : 7.686 ; pauvres à secourir (non compris les hospitalisés (août 1789) : 984 (il y a eu par la suite 132

additions). M. C. BLocx : L'assistance et l'Etat à la veille de La Révo-

lution, p. 6, ne cite pas de proportion aussi forte.

(5) Les foulons sont assez remuants : en 1700, ils ont provoqué une

émeute contre les gardes jurés. (Arch. Calv. C, 2.876).

manifester, et, mettant en évidence l’impuissance des autorités locales, il en précipitera la chute (1).

Quant à la classe moyenne, elle est, matériellement, moins dépourvue que la classe ouvrière, et, pour elle, la question sociale n’est pas uniquement une « question de ventre ». Mais, réduite à ia gène par cette mauvaise situation économique, ces bourgeois, plus ouverts que leurs ouvriers, en saisissent plus vivement les ancmalies. Certes, ils n’attendent pas de l'Etat tout remède, toute rénovation : ils savent qu’il faut d’abord compter surtout sur soimême. Mais, cependant, ils pensent que leur utilité dans la nation exige que le gouvernement leur vienne en aide. D’ailleurs, c’est chose due : ne sont-ils pas les principaux contribuables ? Et ils sont, très volontiers, disposés à recevoir au prorata de ce qu’ils versent.

Or, il est certain qu’ils versent beaucoup. Habitant une généralité qui est parmi les plus imposées du royaume (2), une élection qui, proportionnellement à ses ressources, est la plus imposée de la généralité (3), il leur faut acquitter comme contributions directes : 1° la taille et ses accessoires dont on récupère le montant au moyen de droits perçus à l’entrée et à la sortie de la ville qui est « tarifée » (4) ; 2° la capitation qui, avec les 4 sols pour livre, enlève aux seuls bourgeois 5.000 1. par an (5) ; 3° le vingtième sur les biens fonds, le vingtième d’industrie (6) ; le vingtième sur les offices et droits, tous augmentés depuis 1787, sur la demande expresse du roi ; 4° la prestation en argent représentative de la corvée, substituée par l’intendant de Fontette à la corvée en nature,

(1) Le pouvoir central est alors très préoccupé de l'attitude de la population ouvrière : voir à ce sujet la lettre de Necker en.1789 communiquée au Comité National de Vire : « Si les citoyens aisés des villes. réfléchissent que des ouvriers sans travail et sans pain peuvent ne plus connaître aucun frein, se livrer aux excès auxquels le désespair ne porle que trop souvent, attenter à la vie des personnes, violer des propriétés, je ne doute pas qu’il ne se forme partout des associations patriotiques dans lesquelles les bienfaits seront mis en commun pour être ensuite distribués aux malheureux. »

(2) Avec un territeire qui est la quarantième partie de celui de la France, cette généralité, en 1785, supporte la trente-quatrième partie des impôts.

(3) En 1790, pour taille et accessoires, capitation et 4 s. pour livre, vingtième des biens-fonds, d'industrie. des offices et droits, l’élection de Vire paie encore 843.078 1. 16 s. 6 d. sur un total de 6.453.907 I. 2 s. 2 d. pour la généralité, soit 13,06 0/0. Or, il y a neuf élections.

(4) Voir ch. 2. En 1786 : 19.664 1. 2 si 5 d.

() 1783 : 5.195 1.8 s. ; 1788 et 1789 : 4.699 1. 9 s. ( 861assujettis dont 162 domestiques).

(6) La communauté des drapiers reçoit pour lui un rôle spécial à cote collective.

VIRE A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME ÿ 16

et répartie au marc la livre de la capitation des habitants taillables (1) ; 5° l’impôt territorial, charge spéciale à la généralité de Caen, établi et maintenu par divers arrêts du Conseil du roi depuis 1769 (2) ; 6° l’impôt pour les bâtiments de justice, également spécial, levé depuis 1782 pour réparer les auditoires et les prisons, et maintenu par arrêt du 18 janvier 1786 pour six ans (3;. On se plaint du poids de ces multiples taxes, de Pinjustice de leur répartition ; on proteste surtout contre le mauvais emploi qui est fait de leur produit, sans aucun profit pour le pays qui les acquitte (4).

Quant aux impositions indirectes : aides, traites, gabelle (bien que, depuis 1680, la région soit pays de quart-bouillon) (5), elles sont, Comme partout, odieuses au contribuable. Les commis de perception sont exécrés et les premiers mouvements populaires de 1789 seront dirigés contre eux.

5. Cette population qui, malgré sa mauvaise situation matérielle subit ainsi tout le poids des impositions d’ancien régime, a-t-elle un développement intellectuel suffisant pour bien prendre conscience de ses maux, et pour proposer elle-même les remèdes les plus efficaces ? Subit-elle des influences susceptibles de créer chez

() En 1786 : 5.023 L. 14 s.

(2) En 1786 : pour l'élection : 14.463 I. 15 s.

(3) À percevoir sur les possesseurs de fonds sans privilèges. Part de NITEML SOIN. 5 US.

(4) Montant des trois brevets réunis : Election de Vire : 651.832 1. soit 8.187 par lieue carrée. Election de Caen (plus riche) : 523.915 1. soit 6.209 par lieue carrée. — Corvée : les élections de Caen et Bayeux ont la moitié des routes de la généralité. Celle de Vire paie et n’a rien d’achevé. — Impôt territorial : il sert au creusement du canal de Caen a la mer, « projet ridicule », affirment les Virois. — Impôt des bâtiments de justice : « Depuis huit ans, nous payons et rien n’a été fait pour nous. » La prison de Vire tombe en ruines : on s’en évade facilement. — « Notre pays, éloigné du centre de l’Administration, conséquemment du séjour de ceux qui en dirigeaient les mouvements à leur gré, a toujours été très mal partagé sur ces fonds auxquels il contribuait infiniment au-delà de ses facultés. Tout a été fait mesquinement et comme à regret dans un pays nécessiteux.… où il était si juste de consommer les fonds levés pour cela, au lieu de les porter ailleurs. Vire n’a jamais eu personne pour l’appuyer de son crédit auprès du véritable distributeur des impôts. » (Arch. Calv., C, 3.124, 3.127, 3.205 ; L, district

Vire, anc. 721, f. 26-31).

(5) Le quart bouillon est le droit de prendre du sel aux salines du Cotentin et de la Vire, jusqu’à concurrence d’une demi-ruche (25 livres) par personne âgée de plus de huit ans, en payant seulement le Aer du prix du sel. Vire payait ainsi seulement 16 !. le quintal, tandis qu’on le payait 62 1. 10 s. dans les pays de grande gabelle (Caen).

elle un esprit public ? Il nous faut voir d’abord quelle est la part de l'instruction publique dans ce développement intellectuel.

L'enseignement primaire et l’enseignement secondaire sont représentés à Vire, le premier par les sœurs de la Providence pour les filles, les frères des écoles chrétiennes ou de Saint-Yon pour les garcons, et par quelques vieillards qui apprennent à lire aux enfants pour un maigre salaire ; le second par le Collège royal de garçons.

L'enseignement donné aux filles semble avoir été insuffisant : la plupart des femmes du peuple ne savent pas signer leur nom.

Celui que donnent les frères de Saint-Yon aux garçons est vraisemblablement bien plus développé : la plupart des hommes, même parmi les artisans, signent très lisiblement, et parfois avec recherche (ji).

Mais cet enseignement qui porte sur la lecture, l'écriture et les quatre règles n’est pas comparable à celui que donne le Collège. Fondé en 1682, confirmé par lettres patentes du roi en septembre 1747, il comprend toutes les classes de la sixième à la philosophie, « comme les Collèges de l’Université de Paris » (2). Sa vogue est telle qu’à la fin de l’ancien régime, il groupe 7 à 800 élèves (3). Il en sort de très nombreux ecclésiastiques, ordinairement issus des classes populaires de la ville et de la campagne. Mais c’est là aussi que se sont instruits les magistrats, les hommes de loi, les médecins, et surtout ces marchands dont la pratique des affaires a pour base des connaissances solides imprégnées d’ailleurs d’une culture classique dont ils font très volontiers étalage. Le nouveau

(1) Dans les procès-verbaux des enquêtes, les témoins femmes qui signent sont la minorité. Au contraire, les hommes signent presque tous. Les registres d’enrôlements de volontaires, en 1792, montrent que les enrôlés de Vire signent leur engagement, tandis que ceux des paroisses rurales se contentent d’une croix.

(2) Le principal est nommé par une assemblée comprenant le maire, les échevins, le lieutenant civil, le lieutenant criminel, les avocats et le procureur du roi au baïlliage ; le curé, le subdélégué et deux hommes de lettres députés par le corps de ville. La même assemblée et fe principal nomment, après concours, les professeurs. Tout le personnel est ecclésiastique.

(3) Nombre indiqué par Chalmé (Description des églises et chapelles de la ville de Vire), rendu vraisemblable par ce fait que le traitement des sept professeurs est uniquement constitué par les 12 livres qu’ils reçoivent annuellement de chacun de leurs élèves pour frais d’études. Même un règlement du bureau d'administration du 1°" octobre 1786 a réservé une partie de cette somme pour assurer des pensions aux pro: fesseurs devenus Âgés ou infirmes (reproduit dans Arch. Vire, D, 2, f. 118). L'abbé F.-C. DoLé : Vie de l'abbé P.-F. Bazin (p. 8 et 4), parle aussi de 7 à 800 élèves et dit qu’il y eut jusqu’à 130 élèves ën philosophie au cours de l’abbé Huard en 1781.

régime trouvera facilement parmi eux le personnel d’administrateurs locaux dont il aura immédiatement besoin.

Ce sont les mêmes couches sociales qui subissent les influences extérieures.

Elles ne parviennent que difficilement à Vire : il y a bien trois marchés par semaine et plusieurs foires par an, mais le mauvais état et la rareté des routes en limitent l’attraction. Les voyageurs étrangers sont rares, séjournent peu ; la ville n’a que deux jours de poste par semaine : l’écho des événements extérieurs y parvient atténué, ne remue pas fortement cette population. Les artisans vont parfois travailler au loin, restent absents quelque temps, puis reviennent : ils gagnent à ces pérégrinations d’avoir l’esprit assez ouvert, moins rebelle aux innovations. D’autre part, les industries locales attirent quelques « horsains », surtout des Bretons, mais ils ne marquent pas de leur empreinte la population cuvrière.

Quant aux bourgeois, ils voyagent, nouent des relations d’afFaires à l’extérieur, mais rares sont ceux qui se marient en dehors de la cité (1). Les marchands vont écouler leurs produits aux foires les plus fameuses du temps, à Saint-Denis, à Troyes, à Reims.

Les gens instruits lisent volontiers, connaissent un peu les économistes et les philosophes, y puisent des idées et surtout des expressions dont ils émailleront bientôt leurs discours. Les plus avancés conservent de leur éducation chrétienne un fond de religiosité qui leur permettra d'adopter comme un nouvel évangilé les principes de la Révolution.

6. Et c’est ainsi que naît au sein de cette population un certain esprit public. Il n’est pas de contribuable, lésé par une répartition injuste, qui ne s’échauffe à l’idée que « tous les hommes doivent être égaux », que « tous les privilèges sont condamnés par la raison » ; pas de justiciable parmi ces Normands processifs, qui n’attaque la multiplication et la vénalité des charges de justice, pas de commerçant qui ne ressente la gène que causent les douanes intérieures, l’insuffisance des voies de communication, la diversité des poids et mesures. Chacun se plaint de l’inextricable lacis des divisions administratives, financières, judiciaires, religieuses, qui chevauchent les unes sur les autres ; de la maniaque tutelle administrative qui exagère le régime de centralisation dû à l’institution des intendants (2).

(1) Cependant Roger-Sorière père et fils, Jean Saillofest, Vesnié l’aîné, Surirey ont pris femme au loin. Parmi les bourgeois non originaires de Vire, il faut citer le teinturier languedocien Gilard, l’orfèvre tourangeau Goislard, le négociant Desmarais, d’Ecouché (Orne).

(2) Les municipalités des villes, non électives, sont complètement subordonnées à l’intendant sans l’avis duquel elles ne peuvent rien entre-

Déjà, par son édit de juin 1787, le roi a montré qu’il était désireux de faire le bonheur de ses sujets. Au chef-lieu de la généralité, s’est réunie une assemblée provinciale de quarante membres (1), dont vingt représentent le tiers état qui, pour la première fois, obtient une députation égale à celle des deux autres ordres réunis. Chaque élection de la généralité y est représentée par quatre membres (2).

En même temps, au chef-lieu de chacune des neuf élections, se réunit une assemblée provinciale dite de « département », composée de vingt membres, dont dix du tiers état (3), d’un président, de deux syndics, l’un pour les ordres privilégiés, l’autre pour le tiers état (4). De plus, dans l'intervalle des sessions, chacune de ces assemblées est représentée par une commission intermédiaire permanente (5).

Cet appel fait par le roi aux compétences locales a un résultat immédiat : intendants et subdélégués, désormais contrôlés et cri-

prendre. Il les fait surveiller par ses « subdélégués » dont la circonscription administrative est l’élection. Ces subdélégués, nommés par l’intendant, révocäbles par lui, et chargés, dans l’élection, de toutes les attributions que possède l’intendant dans la généralité, présentent cependant un caractère que n’a pas l’intendant : ils sont originaires de la circonscription qu’ils administrent, et peuvent, par conséquent, tenir compte, dans application des règlements, des conditions locales. Leur fonction a été longtemps l’accessoire ajouté à l’exercice d’une autre profession. Mais, leur tâche, à la fin du xvin siècle, s’est considérablement accrue. Le ‘’subdélégué de Vire, Thomas-Michel Demortreux, avocat, affirme qu’elle à quadruplé et il prend son fils Laurent-Thomas Demortreux- Poterie, comme subdélégué-adjoint. (Arch. Calv., C, 231).

(1) Deux Virois en ont fait partie : Mauduit, maire de Vire ; Flaust, lieutenant général du bailliage, l’un et l’autre pour le tiers état. L’objet de ces assemblées est l’amélioration du régime des impositions, des travaux publics et de l’état économique.

(2) Sauf celle de Caen qui, plus grande (234 paroisses), a 8 représentants. à

(3) Figurent dans celle de Vire, les Virois suivants : pour la noblesse : Brouard de Clermont ; pour le tiers état : Monlien de Perthou, président de l’élection ; Polinière, médecin, échevin ; Roger-Sorière, négociant, ancien prieur consul.

(4) Le président fut le marquis de Mesnillet, puis de Banville ; les syndics furent des Rotours de Chaulieu pour les privilégiés, et Jacques Surbled des Moulins, avocat, pour le tiers. Greffier : Jacques Cotelle, avocat.

(5) Aucun Virois ne figure dans celle de la généralité. Composition du bureau intermédiaire du département de Vire : le président, les deux syndics, puis, pour le clergé, de Cheux, curé de Vaudry ; pour la noblesse : Brouard de Clermont ; pour le tiers : Mauduit (« comme maire de Vire ») ; Monlien de Perthou.

tiquables officiellement, perdent l'essentiel de leur pouvoir discrétionnaire (1). De plus, animés d’un vif souci du bien public (2), les nouveaux organes veulent renseigner le pouvoir central sur la véritable situation du pays que n’a jamais pu connaître l’intendant (3). Dans cette intention, l’assemblée de Vire, en novembre 1788, à propos des impositions de l’année, groupe les résultats d’une enquête dont les éléments sont fournis par les paroisses du ressort ; et les réponses en sont déjà si nettes qu’on a pu proposer de les désigner sous l’appellation suivante : les « cahiers de 1788 » (4).

Cependant, cette réforme de 1787 ne rencontre pas le succès escompté par les promoteurs. Elle présente, en réalité, un vice organique : c’est le roi qui a choisi les vingt premiers membres de l’assemblée de la généralité ; ceux-ci ont ensuite désigné les vingt autres. De même, le roi a nommé les présidents des assemblées de « Département » ; les membres sont, pour moitié, déignés par l’assemblée de la généralité, et, pour l’autre moitié, il y a cooptation. Cette forme de nomination n’est rien moins qu’une consultation populaire.

Quels que soient leurs talents, quel que soit leur souci du biea public, les membres de ces assemblées ont ceci contre eux que c’est parce qu’ils appartiennent à une oligarchie qu’on les a choisis. Les nobles sont tous de vieille souche ; les ecclésiastiques sont parmi les plus éminents de leur ordre ; la plupart des représentants du tiers état sont eux-mêmes des privilégiés. Aussi, dès qu’il s’agit de toucher à un privilège, tous sont pris de timidité ; et malgré le doublement du tiers, le tiers n’est encore rien dans ces

(1j Le bureau de Vire se querelle avec Demortreux (qui ne veut pas lui communiquer les procès-verbaux de constitution des municipalités rurales) et reproche à l’intendant. de « mettre sa volonté à la place d’une loi qui n’existait pas ».

(2) L’assemblée de Vire ne demande pour ses frais de réunion que 6 à 800 1. ; ses membres étant suffisamment récompensés d’avoir « travaillé pour le bien public ». Le bureau permanent tient jusqu’à neuf séances dans un mois [Arch. Calv., C, 7.725 (assemblée) et C, 7.726- 7.130 (bureau intermédiaire) ].

(3) Les intendants « venaient. à peine une fois lan... signer pour la forme le repartement que des officiers en titre avaient fait d'avance ». Ils « étaient reçus somptueusement chez le receveur des tailles. Ce n’est pas là qu’ils pouvaient être éclairés sur la véritable situation du pays et sa pauvreté ». (Arch. Calv., L, district Vire, anc. 721, f. 31).

(4) L'expression est de M. Benet (Révol. franç. : t. XXXVIIT, P. 81).

assemblées (1). Des esquisses, des velléités, quelques réclamations dont, plus tard, on tiendra parfois compte, en faveur de leurs auteurs (2), mais surtout de l’impuissance, de l’inertie au moment de passer à l’action, voilà ce qui caractérise les débats de ces organes nouveaux.

Le peuple, qu’on n’a pas consulté, assiste, en spectateur désintéressé, à la tentative. Assez satisfait de voir qu’elle tourne contre l’intendant, désormais désarmé, le contribuable apprécie vite que cette réforme ne se fait pas pour la nation : ces assemblées parlent beaucoup du poids des impôts, mais elles n’ont pas même su s'opposer à une augmentation des vingtièmes (3) et personne n’y a fait remarquer qu’il y avait des taillables et des non-taillables.

Les Virois se laissent facilement persuader qu’une représentation issue de leurs suffrages aurait une attitude plus ferme. A l'assemblée provinciale réunie à Caen, ils songent à substituer, « à l'instar du Dauphiné », des états provinciaux siégeant dans la même ville (4), L'assemblée du « département » de Vire est mise au courant de ce projet, et le syndic des Roteurs de Chaulieu, au nom de ses collègues de la noblesse, élève, à ce sujet, une vigoureuse protestation contre le doublement du tiers et le vote par tête : il s’était parfaitement accommodé, au sein des assemblées provinciales, d’une représentation double du tiers, parce qu’eile était choisie par le roi ou issue du système de la cooptation ; il discerne qu’une double représentation du tiers, issue des suffrages des non-privilégiés, sera moins docile et très capable de constituer une majorité contre les privilèges. Aussi, il n’en veut pas (5).

C’est au milieu de ces débats que se confirme la nouvelle de la convocation prochaine des Etats généraux : c’est à une consultation nationale que le roi convie son peuple : il invite la naticu entière à étaler ses maux, à énumérer ses vœux. Elle va s’empresser de saisir l’occasion.

1) À l’assemblée du département de Vire, en 1788, le bureau des Travaux publics émet le vœu que la taxe représentative de la corvée soit annexée à l'impôt territorial et levée sur tous les ordres. Mais des Rotours, syndic des privilégiés, arrête toute délibération, en faisant constater l’absence des autres membres de la noblesse. L’assemblée, où le tiers est ainsi assuré d’avoir une majorité écrasante, ajourne sine die l’examen de ce projet. (Arch. Calv., C, 7.725).

(2) Quelques-uns des membres de ces assemblées feront partie des administrations révolutionnaires.

(3) Expressément réclamée par le roi.

(4) Vœu n° 4 du cahier du tiers de la ville de Vire.

(6) Arch. Cal 027725

1. Composition de l’administration municipale et forme de nomination. Personnel municipal à la fin de l’ancien régime. — 2. Fonctionnement. Attributions. Finances municipales. Jugement des citoyens.

1. Ce désir de réformes qui travaille la population la porte-t-il à envisager des solutions pratiques d'ordre local, par exemple un nouveau système administratif pour la ville ? Le développement qui suit va permettre de répondre à cette question.

L'administration locale est confiée à une assemblée dont la composition est conforme à l’édit roval de mai 1765, étendant à tous les bourgs et villes du royaume les prescriptions de l’édit d’août 1764 (1).

Depuis le 29 août 1767, date d’application à Vire, la municipalité comprend trois corps ou plus exactement comporte trois formes, puisque ces corps dépendent les uns des autres. Sous sa forme la plus restreinte, le bureau de ville, réunissant le maire et les quatre échevins, c’est une sorte de conseil exécutif permanent, pour l'administration courante de la cité.

Le corps de ville n’est que le bureau de ville renforcé par six conseillers de ville. C’est une assemblée délibérante réunie pour prendre des décisions sur les affaires qui n’intéressent pas les finances de la communauté.

Enfin, l’assemblée des notables forme la plus large, puisqu’elle comprend le corps de ville et quatorze notables, soit vingt-cinq personnes en tout, est convoquée par le maire chaque fois qu’il s’agit de statuer sur des dépenses, emprunts, acquisitions, en un mot sur toutes les affaires importantes de la communauté. Le lieutenant général du bailliage, principale juridiction du lieu, y a droit de sance, sans voix délibérative ; et les fonctions du ministère public y sont remplies par le procureur du roi en ce bailliage.

Enfin, un syndic-receveur gère les finances locales et un secrétaire-greffier tient la plume ; mais ce sont des employés sans voix délibérative.

L’édit de 1765 avait confié le choix des notables à des délégués élus par les corps et communautés des villes. À leur tour, les notables désigneraient les conseillers de ville, les échevins et trois citoyens parmi lesquels le roi choisirait le maire.

Mais ce système n’a été appliqué qu’en 1767. L’édit de novembre

(1) IsamBerT : Recueil des anciennes lois françaises : t. XXI, P- 405

et 434, n° 877 et 895. L’édit de mai 1765 n’a été enregistré au Parlement de Normandie qu’en juillet 1766.

1771 a rétabli les offices de maire et d’échevins (1) : ils n’ont pas trouvé acquéreur à Vire ; mais la municipalité, ayant déclaré la ville trop pauvre pour les acquérir elle-même (2), a du même coup perdu le droit de désigner les titulaires de ces postes qui sont désormais choisis par le roi, sur présentation de l’intendant, parmi les notables ou les anciens membres du corps ou du bureau de ville (3).

D'un autre côté, les notables ne sont plus désignés par des délégués élus des habitants. C’est l’assemblée des notables elle-même qui se complète lorsqu’elle le juge à propos.

En fait, la participation des habitants à l’administration locale est complètement annulée : l’assemblée municipale est sans attaches dans la communauté. Se renouvelant elle-même, elle tend à constituer une espèce d’oligarchie à personnel presque invariable : sans cesse, on réélit comme notables d'anciens conseillers de ville ; comme conseillers de ville, les notables en exercice, et c’est parmi eux que l’intendant désigne à l’attention du roi ceux qu’il juge dignes d’être échevins ou maire. Les décès ne rompent même pas la monotonie : on évite avec soin l’introduction d'hommes nouveaux ; les fils, les frères des défunts leur succèdent, de sorte que, de 1767 à 1790, ce sont toujours les mêmes familles qui exercent les fonctions municipales, dans la concorde la plus parfaite (4) et au milieu de l’indifférence totale des habitants.

Depuis le 13 septembre 1781, le maire de Vire est Michel Mauduit-Cotelle, écuyer, secrétaire du roi, maison couronne de France, bourgeois vivant noblement. Il a été successivement notable, con-

(1) ISAMBERT : op. cit, t. xxI, p. 539, n° 1.020. (2) Arch.--Vire, BB, 9, f. 1, 11 juillet 1772:

(3) Les personnages désignés par le roi reçoivent un brevet valable quatre ans. Ex. : « De par le Roi. S. M. étant informé du zèle et de la capacité avec lesquels le S' Mauduit remplit depuis quatre ans la place de maire, du vœu des habitants pour qu’il y soit continué et des avantages qu’il doit en résulter, S. M. a ordonné et ordonne que led. S" Mauduit continuera de remplir lad. place de maire pendant quatre ans à compter de l’expiration de son exercice actuel. Mande et enjoint S. M. au S' intendant et commissaire départi en la généralité de Caen de faire reconnaître led. S' Mauduit en lad. qualité, et aux habitants de la ville de Vire de lui obéir ès choses concernant lad. charge. Signé : Louis. — Gravier de Vergennes. Fait à Versailles, le 21 décembre 1785. » À noter que le vœu des habitants, dont il est question dans ce texte, est exprimé par la seule assemblée des notables. Les brevets d’échevins ne font pas mention de ce vœu.

(D « L’arrangement heureux qui a laissé la nomination des officiers municipaux à la disposition de l’intendant fait qu’il y [dans le corps municipal] règne toujours lPunion ia plus parfaite. » (Arch. Calv. C 2.428). (Mauduit à l’Intendant, 1784).

L'ADMINISTRATION MUNICIPALE D’ANCIEN RÉGIME 2i

seiller de ville, échevin, puis maire une première fois en 1777 (0); de nouveau échevin en 1781. Ses pouvoirs de maire doivent expirer le 1° janvier 1790. Homme dans la force de l’âge (2), rompu aux affaires (fils de négociant, et lui-même ancien banquier), instruit, il joue dans la municipalité un rôle prépondérant. Sa Correspondance avec l’intendant le montre animé par le souci des intérêts qui lui sont confiés. Il représente assez bien le type de ces administrateurs actifs, teintés légèrement des idées du temps, parlant volontiers des misères du peuple comme si le peuple ne pouvait les entendre, qu’on rencontre fréquemment dans cette fin du xvir° siècle.

Mais, jaloux de ses privilèges, il reste homme d’ancien régime : il admet la convocation des Etats généraux, il souhaite le rétablissement à Caen des Etats provinciaux (3) ; il ne comprendra rien au-delà. Son intransigeance, son inintelligence des mouvements populaires, son désir d’éviter des compromissions qui lui semblent indignes des fonctions dont il est investi détermineront en août 1789 un courant d’hostilité contre la municipalité qu’il dirige.

A côté de lui, les échevins jouent un rôle effacé. Ce sont alors : Pierre-Julien-François Polinière, sieur de Richelieu, docteur-médecin ; Thomas Busnoult, avocat au bailliage, entrés en fonctions le 14 novembre 1781 ; Etienne Saillofest de la Tigerie, conseiller

(1) Selon C.-A. Séguin, il démissionna en mai 1777, parce que le comte d'Artois, passant à Vire, alla loger chez le seigneur d’Estry à l’instigation de la noblesse, alors qu’il avait été convenu primitivement que le comte serait l’hôte du maire.

(2) 46 ans au début de 1789. Michel Mauduit, né à Vire le 10 septembre 1742 ; décédé à Vire le 21 octobre 1804 ; fils de Laurent Mauduit, négociant, et de Madeleine-Sainte Cotelle ; époux en premières noces de Charlotte Colombelle ; en secondes noces (18 mai 1774 ) de delle Madeleine-Louise Lechevallier de Clos-Fortin [fille de feu Olivier, écuyer] ; il restera toujours en relations avec les privilégiés [ses filles Victoire et Félicité épousent respectivement en lan V et en l’an X Charles-Louis Coquard, écuyer, et Charles-Louis Huillard d’Aigneaux]. Battu aux élections municipales de février 1790, malgré l’appui des privilégiés, il est, en juillet suivant, élu administrateur du district. Il démissionne le 29 juillet 1792, au moment du danger de la patrie, acte que le département considère comme une désertion. Désarmé comme suspect en avril 1793, il trouve le moyen, en décembre suivant, de s’insinuer dans les bureaux du district, y rend tant de services que le représentant Bouret, en mars 1794, ne peut faire autrement que de le nommer administrateur. Il garde fonctions jusqu’au renouvellement municipal de l’an IV, est élu président de l’administration du canton rural de Vire, doit, à cause de son titre d’écuyer, démissionner en août 1798. Sous le Consulat, il préside le conseil de l’arrondissement de Vire. C’est à tort que M. MOURLOT (0p. cit., p. 118) voit en lui un avocat.

(3) Voir son discours du 17 janvier 1788 (Arch. Vire : BB 11, f. 21).

du roi, lieutenant particulier civil et criminel au bailliage ; J.-B. François Surirey du Hamel, négociant, juge-consul, installés le 25.avril 1784 (1):

Selon Màuduit lui-même, ce sont les gens « les plus honnêtes assurément et du meilleur conseil », et il ne fait rien que d’accor&

avec eux, mais « ils ont tous des états utiles dont le maire ne

cherche qu’à les distraire le moins possible » (2). Jl en est de même des conseillers de ville qui ne sont plus au

+ complet (3). Quant aux notables, ils se désintéressent des affaires

publiques, ne sont nombreux que les jours d’élection au corps de ville ou au majorat de l’Angevine. Celui de la noblesse, malgré la rareté des assemblées, n’est presque jamais présent (4).

Enfin, le lieutenant général du bailliage et le procureur du roi, interviennent peu. Quant au secrétaire-greffier Morice, commis-

(1) Sous la Révolution, ces quatre personnages représentent le modérantisme. Polinière (1742-1819) est même très suspect. Laissé de côté par les suffrages populaires jusqu’à brumaire an IV, il est alors élu administrateur municipal, refuse ces:fonctions, accepte, un an après, celles dadministrateur des hospices. Nommé conseiller municipal en prairial an VIIL — Busnoult (1743-1825), s’efforce de paraître civique, tout en gardant des relations avec des gens d’ancien régime. Elu notable en novembre 1792, il est m. de Ia société populaire en 1794 ; nommé officier municipal par les représentants Bouret et Lozeau (1794-95) ; juge de paix le 3 juillet 1795, non réélu en novembre, mais désigné pour cette place par le Directoire le 8 septembre 1796, réélu en germinal an VI. Conseiller municipal en prairial an VIII. — Saillofest sera juge de paix du canton rural de Vire, de 1792 à 1798. — Surirey (1743-1808) seul élu en février 1790. Maire en juillet suivant, il refuse d’être candidat en novembre 1791. Notable jusqu’à brumaire an IV. Administrateur des hospices en brumaire an V. Conseiller municipal et conseiller d’arrondissement sous le Consulat et l’Empire. [Beau-père de P.-A. Lenouvel, maire sous l’Empire et député en 1831].

(2) Arch. Calv., C, 3.428.

(3) Surirey nommé échevin, de Parfouru [euré de N.-D.], démissionnaire, ne sont pas remplacés. Sont en fonctions en 1788 : R. Porquet, avocat ; G.-F. Monlien de la Lande, avocat du roi au bailliage ; J.-B.

Hubert du Boulay, conseiller du roi, élu en l’élection ; L.-G. Boivin de Montigny, vivant noblement.

(4) Les notables sont : clergé : M. Goulhot, chapelain de l'Hôtel Dieu ; noblesse : de Billeheust d’Argenton ; bailliage : néant [Saillofest, nommé échevin, non remplacé] ; autres juridictions : Lecoq de la Martinière, lieutenant en l’élection ; commensaux du roi, avocats, médecins et gens vivant noblement : G.-J.-Ch. Huillard d’Aigneaux, commensal du roi : Th.-M. Demortreux, subdélégué ; J. Surbled des Moulins, avocat ; notaires ef procureurs : G. Saillofest, procureur ; négociants, chirurgiens et arts libéraux : M. Saillofest-Davière, R. Guéret, Fr. Dubourg, anciens prieurs consuls ; [Basché, architecte, décédé, non remplacé] ; communaulés d'arts et métiers : L. Mitaine, bijoutier ; J.-F. Barbot, serruricr.

notaire, il « n’écrit même pas lisiblement ». La charge entière de Padministration retombe sur le maire.

2. Or, sa tâche est lourde : les besoins locaux sont complexes et les moyens dont on dispose pour y subvenir sont faibles.

Pour devenir une cité moderne, Vire, ville du moyen-àge, a besoin de travaux d’édilité, d’ailleurs imposés par le pouvoir central.

Située dans un pays à faible rendement agricole, elle doit songer aux mesures propres à faciliter son ravitaillement en céréales.

Enfin, rudement atteinte par une crise industrielle dont la conséquence est une cruelle misère, elle doit mettre l’assistance au premier rang de ses préoccupations.

C’est du succès des moyens employés en ces trois ordres de choses que dépend le jugement des habitants sur la municipalité. En matière d’édilité, quatre questions sont à l’ordre du jour fontaines publiques, déplacement du cimetière, service des incen-

dies, embellissement de la place du château.

La fréquence des épidémies, la forte mortalité des quartiers pauvres (1) amènent la municipalité à multiplier les fontaines publiques : au cours des dernières années de l’ancien régime, elle dote la ville d’un service d’eaux remarquable dont linstallation grève fortement le budget local. «

Le déplacement du cimetière Saint-Thomas, son installation en dehors de la ville, conformément à l’ordonnance royale du 19 septembre 1776 constituent un grand événement : faute de fonds, la municipalité cherche à éluder l’exécution de l’ordonnance. Au nom de la « santé publique », les riverains du cimetière Saint- Thomas protestent contre les lenteurs municipales, et, le 31 octobre 1779, ils adressent au parlement de Normandie une supplique rédigée par l’avocat Vincent Delavente en des termes peu flatteurs pour l” « hôtel-de-ville » et la fabrique de l’église paroissiale. Le rédacteur en profite pour attaquer, non seulement la gestion des finances locales, mais même la composition de la municipalité qui n’est pas l’émanation du « vœu de la ville » (2). Finalement, les

(1) « Le quartier a été attaqué de fièvre putride, escorbu et petite vérole et de la dissenterie » (sic). (Arch. Vire : E 2, Ste Anne 1779. Voi= aussi BB 11, passim, et Arch. Calv., C, 1.280).

(2) « Le vrai motif de ce que, pour conserver le cimetière, l’on a franchi les lois, c’est que, pour faire l’acquisition d'un terrain nouveau, il eût fallu des fonds. Les délibérants ne paraissent pas vouloir risquer un impôt Ils présument qu'avant tout, on pourrait leur demander comptes de leurs gestions.… Depuis un très grand nombre d'années, il n’y a eu aucuns comptes rendus publiquement et légalement. Notre hôtel-de-ville c:t il formé d’après l’esprit et la lettre des règlements ? Le corps des marchands, par exemple, le plus essentiel, à beaucoup près,

riverains obtiennent satisfaction ; mais c’est seulement en 1783 que l’ « hôtel-de-ville », vaincu, acquiert, pour installer le nouveau cimetière, le « champ aux bœufs », cédé par les Bénédictines et situé au N.-W. de la ville.

Au milieu de ces vieilles maisons à boiseries, l’incendie est un fléau qui, parfois, dévore des quartiers entiers. Ceux de 1758 ct 1779 qui ont consumé la plus grande partie de la rue aux Salines et de la rue du Pont (1) ont déterminé la municipalité à instituer un service d’incendies. Grâce à Mauduit, la ville, à partir de 1782, possède « un établissement à peu près complet de pompes #t autres ustensiles », servi par « une compagnie d’une cinquantaine de gens de plusieurs classes qui exécutent.. avec précision les différentes manœuvres. Cet établissement coûte considérablement à la ville et est parfaitement bien tenu » (2).

Mais la grande pensée de Mauduit, c’est l’embellissement de la place du château. Il veut y employer les fonds des ateliers de charité, et l’intendant, en 1783, ayant admiré la « situation pittoresque » de cette place, Mauduit lui demande des fonds spéciaux pour l’aplanissement et la décoration de ce « site heureux ». Bien mieux, le 16 avril 1785, il fait nommer un garde de la place pour « qu’il ne s’y commette aucune indécence » et qu’il ne soit fait « aucun dommage aux arbres » (3).

Plus tard, on reprochera au maire d’avoir sacrifié l’utile à l’agréable : les autres quartiers sont négligés ; la voirie est complètement laissée de côté ; la ville n’a même pas de véhicule pour l’enlèvement quotidien des ordures ménagères ; des tas de fumier, des amoncellements de décombres obstruent les voies les plus

notre ville étant ville de commerce, a été souvent privé de représentants Depuis peu, on en a nommé un seulement, d’après les remontrances de M. le lieutenant général qui cita le mécontentement de la communauté d’avoir pour représentants un si grand nombre de gens de robe. Notra hôtel-de-ville paraît composé de 20 membres. Parmi eux, on n’en rencontre guère qui ne soient parents ou alliés, frères, beaux-frères, oncles, neveux, cousins germains. Une telle composition donne-t-elle beaucoup de poids à la délibération sus-mentionnée ? Enfin, est-il toujours exactement vrai qu’on a exprimé le vœu d’une ville, lorsque des délibérants sont venus statuer sur des objets qui ne leur avaient pas été indiqués dans les billets de convocation, ce qui les a empêchés d’en conférer avec les quartiers ou corps qu’ils représentent et dont le sentiment devrait leur être connu ? Telle est cependant la manière dont les affaires se traitent ici communément. » (Bibl. Vire, ms. C, 866). S

(1) Le 21 août 1779, 300 maisons réduites en cendres. (Arch. Vire E 2, Ste Anne, 1779).

(2) Dépense : 4.000 1., couverte par une imposition spéciale sur les possédants fonds [Arch. Calv., C, 1281 et 2116 (août 1784)].

(8) "Arch. Calv..…C, 3.428; "Arch. Vire, BB 11, ?.3.

aristocratiques, l’écoulement des eaux se fait au hasard, et, ea temps de gelée, les abords des fontaines publiques sont de dangereux champs de glace (1).

De bonnes intentions, la même absence de résultats pratiques, voilà ce qui ressort des tentatives municipales en matière de ravitaillement. Le projet essentiel est la construction des halles, Précédemment, de Fontette a fait détruire les anciennes halles pour faire édifier sur leur emplacement des bâtiments de justice. Les paysans et les bladiers ne pouvant plus mettre leurs grains à l'abri, il en est résulté une diminution dans la fréquentation des marchés de Vire. Après nombre de réclamations, Mauduit, en 1786, obtient enfin de l’intendant la promesse d’une somme de 18.000 1. pour édification de nouvelles halles. En décembre 1787, la municipalité acquiert des Bénédictines le terrain nécessaire, près de la rue de la Douve. Le travail de construction, commencé en août 1788, est presque immédiatement interrompu. La substitution de la commission intermédiaire à l’intendant a entrainé des retards dans l’envoi de la somme promise ; la municipalité ne pouvant faire aucune avance de fonds, tout est abandonné (2).

Mais, ce qui met le mieux en évidence l’impuissance de l’administration locale, c’est la question de l'assistance publique. De déplorables conditions d’hygiène rendent la morbidité très forte dans une population trop dense (3). De plus, la misère à l’état endémique a pour résultat un nombre extraordinaire de rachitiques et d’infirmes de naissance. Enfin, l’aggravation de la crise industrielle, la disette des subsistances les plus nécessaires rendent impossible l’achat des denrées alimentaires à ceux qui n’ont même plus leur salaire pour subsister : les pauvres meurent de faim. ,

En matière d’assistance, la municipalité intervient de deux facons : elle surveille les maisons de charité ; elle installe des ateliers de charité.

(1) Le 2 mars 1790, Delavente aîné fera un tableau pittoresque et réa liste des « embarras de Vire » à la fin de l’ancien régime : « On rencontre à chaque pas des monceaux de boue et d’ordures les plus dégoûtantes.… Aux portes mêmes des maisons, il y a des tas de fumier... Peutêtre l’établissement d’une voiture qui les enlèverait chaque jour, pourrait-il être tenté... » Il n’y a pas de pont sur le ruisseau de Blon : les voitures passent dans l’eau. « Malgré la beauté des maisons qui la bordent », la rue du Neufbourg, du côté de la rue Notre-Dame, est impraticable, par suite d’entassements de décombres de toutes sortes. Mauduit a, toutefois, fait curer la Vire dont les crues, envahissant les ateliers riverains, provoquaient le chômage (Arch. Vire : Dr2/ 16-18, 36, 39-41. Arch. Calv., L, district Vire, anc. 721, f. 27).

Cd 108223 Arch Vire EBB LM 7Netr25:

(3) La commune de Vire à une superficie de 157 hectares seulement,

Vire possède deux maisons de charité : l’Hôtel-Dieu pour les « pauvres malades » ; l'hôpital général pour les vieillards et les « pauvres infirmes ».

L'Hôtel-Dieu est administré par un prieur ecclésiastique, et, depuis 1656, il est desservi par des religieuses Augustines. Mais son revenu est faible, et malgré la sévère économie du prieur Michel Guéret, c’est un établissement insuffisant pour les besoins locaux (1).

L'hôpital général est plus directement régi par la municipalité. Son bureau d’administration comporte en effet deux parties d’une part les administrateurs-nés : évêque de Bayeux (2), curé de Notre-Dame, lieutenant général et procureur du roi au bailliage, maire et échevins ; d’autre part, des administrateurs élus dans chacun des trois ordres, au nombre de neuf (3).

Créée en 1683, confirmée par lettres patentes de 1699 (4), cette maison à peu de biens-fonds. Elle complète ses revenus au moyen d’aumônes particulières, d’une petite subvention municipale, d’une partie des amendes prononcées par les gardes-jurés de la manufacture ; du produit de l’adjudication de la vente de la viande pendant le Carême ; d’un droit de havage assez productif ; enfin, du produit de ses industries : fabrication de cierges, de coiffes à perruques, de dentelles, revente de mercerie et menus objets. Enfin, de son administration dépendent les enfants trouvés dont le nombre, sur les contrôles des hôpitaux, a été considérablement accru depuis l’arrêt du Conseil du 10 janvier 1779 (5). Il y a pour

(1) Selon Crespin, l’établissement datait du temps de Saint Louis ; selon Cazin, du règne d'Henri II d'Angleterre. En 1789, il contenait 42 lits. Or, selon le tableau de septembre 1790 (réponse à l’enquête du Comité de mendicité), le nombre des « pauvres malades » s'élevait, année commune, à 900. Aussi, normalement, des malades couchent sur la paille, ou, procédé courant à l’époque, séjournent à plusieurs dans le mêmes lit. [Pour les biens et revenus de cet établissement et de l’hôpital général, voir : P. Nicozre : La vente des biens nationaux à Vire et dans les communes voisines, p. 18 et 19].

(2) L’Hôtel-Dieu est sous l’autorité de l’évêque de Coutances, comme étant sur la rive gauche de la Vire.

(3) Ce sont en 1789 : clergé : Michel Guéret [prieur de l’Hôtel-Dieu] ; Jean Alais, professeur au Collège, secrétaire ; noblesse : de Percy et de Billeheust ; fiers : Demortreux, subdélégué ; Lemoine Durandière, conseiller au bailliage ; Jean Saillofest, J.-B. Guéret du Rocher, vivant de leur bien ; Jacques Chemin, drapier. Le bureau nomme le receveur de l'hôpital. (Arch. Vire : II, 61).

(4) Arch. Calv., C, 1.508.

(5) Sommes payées par l'Etat à l’hôpital de Vire : 1778 : 652 1. 1 s. : 1784: 9.031 1, 4 s601d. : 1789 : 49/4821 40s 4 did 10 827%et0 828).

eux un budget spécial : la recette est le produit des allocations versées par l'Etat pour ces enfants ; la dépense est notablement inférieure, les nourrices de la région se chargeant des enfants à un tarif réduit. Ce gain d’environ deux livres par enfant et par mois revient à la caisse de l’hôpital et permet d’équilibrer le budget spécial de la maison.

Cette circonstance est heureuse, car les malheurs des temps ont augmenté les charges de l’hôpital. Les enfants trouvés étant comptés à part, l’établissement renferme deux cents pensionnaires, et, chaque jour, nombre d’infortunés demandent leur admission. Déjà, la hausse des denrées déséquilibre les comptes. Les années 1788 et 1789 se soldent par des déficits et il faut recourir à l’emprunt (1), malgré le désintéressement du médecin, du chirurgien, qui ne réclament pas d'honoraires, et l’économie des sœurs de Saint-Louis, chargées de la gestion, et auxquelles tous rendront hommage. La détresse s’accentue, les bâtiments manquent d’entretien ; on doit limiter sévèrement le nombre des admissions, juste au moment où les postulants se font plus nombreux.

Quant aux pauvres valides, victimes des chômages de l’industrie locale, c’est du travail qu’il faudrait leur procurer (2). Mais, là encore, on est arrêté par la pénurie de fonds.

En février 1785, la municipalité a pu, sans emprunt, contribuer encore à l’installation des ateliers de charité pour le tiers prescrit par les arrêtés du conseil, l'Etat fournissant les deux autres tiers (3). Mais, le 26 octobre suivant, Mauduit déclare à l’inten- Gant : « La ville ne pourra, comme elle l’a fait cette année, joindre de deniers à ceux que fournirait l’intendance : tous ses moyens sont entièrement épuisés et pour longtemps... » (4)

Arrive le terrible hiver de 1788-89 : les crédits à la disposition de l’assemblée provinciale étant modiques (5), la commission intermédiaire promet en tout 593 1. et demande à la municipalité de

(1) 1788 : recettes : 26.814 1. ; dépenses : 27.294 I. ; 1789 : recettes 52.835 1. ; dépenses : 53.308 1. (Dans cette dernière recette, figure un emprunt de 2.000 1. en date du 5 juillet).

(2) Le système des secours à domicile pour pauvres valides était peu employé, hormis le cas de calamité publique, comme lincendie de 1779, l’inondation de 1781. Le système des ateliers, général à la fin de l’ancien régime, a l’avantage de permettre l'exécution de travaux utiles à l’en-

semble.

(3) Arcb. Vire : BB 11, f. 1-3.

(4) Arch. Calv., GC, 3.428.

(5) 48.000 1. en 1787 ; 40.000 en 1788. (Mourior : art. du Bull. histor. et philolog., 1902, p. 396).

28 s INTRODUCTION

fournir sa contribution. Le 24 décembre 1788, l’assemblée des notables « considérant l’état de situation des fonds qui sont maintenant à sa disposition, regrette de ne pas être à portée, en y contribuant, de proposer d’une manière positive au bureau interméâiaire quelque ouvrage qui pût réunir à l’utilité publique lavantage de procurer une subsistance assurée aux pauvres de tout âge. Elle n’a pas de fonds à ajouter aux 593 1. données par la commission intermédiaire. » (1)

Ainsi donc, au moment où tout contribue à accabler la population ouvrière, la municipalité ne peut rien ajouter à une misérable somme de 593 1., pour procurer quelque adoucissement au sort des miséreux confiés à ses soins. En matière d’assistance, comme dans les autres domaines, elle est arrêtée par le défaut d’argent (2).

L’édit de 1765 avait donné aux municipalités pour fonction principale l’administration des revenus communs, de façon à « rappeler l’ordre et l’économie nécessaires dans toutes les administrations publiques, … mettre chaque communauté en état de supporter ses charges et même d’acquitter ses dettes ». Mais, à Vire, comme en beaucoup d’endroits, la situation financière tend au résultat contraire. Cela provient de l’insuffisance de gérance des biens communaux et de la modicité des autres recettes.

Des biens communaux, les délibérations n’en parlent pas. Leur superficie est cependant de 212 acres, soit 169 hectares, mais ils sont situés au S.-E. de la ville, dans les monts de Blon, sur paroisse étrangère. Au xvir‘ siècle, ils constituent pour la ville une source de procès en contestation de propriété avec les seigneurs riverains. L'un de ces procès, après une instruction immense, est encore pendant devant le Conseil. Susceptibles de peu d’utilisation, sauf pour l’extraction de la pierre, la coupe du bois et le séchage des draps de la manufacture, la municipalité ne songe à retirer aucun revenu de ces biens : elle ne lutte même pas cortre les empiètements progressifs des habitants de Roullours, de Vaudry qui défrichent, créent des jardins potagers, bâtissent des cabanes et, bientôt, se diront légitimes propriétaires (3).

(DPATCH Mir SPP ATETEALS:

(2) La municipalité n’a guère d’autres attributions : en matière religieuse, elle protège officiellement le culte catholique, assiste en corps aux processions, nomme les majeurs de l’Angevine, subventionne les Capucins et les Cordeliers. En matière militaire, elle assure le loge- ment des militaires de passage, surveille les assemblées des miliciens de l’élection parfois réunies pour dix jours. (Arch, Calv., C, 1.963. Arch. Vire, EE, 51).

(3) Arch. Vire : DD* 44 ; N° 93. Les administrateurs du temps de la Révolution lutteront en vain contre ces empiètements. La situation ne sera réglée que sous la Restauration : les usurpateurs, contre une modique redevance, resteront en possession.

La ville n’a qu’un revenu fixe, une rente de 1.100 1. accordée par le roi le 30 juin 1725. Les revenus casuels sont de deux sortes : le bénéfice que la ville retire de la régie du tarif, et le produit d’un octroi sur les boissons vendues au détail.

C’est une ordonnance du 23 mars 1658 qui a concédé à la ville un droit de tarif en remplacement de la taille. Il frappe les denrées et diverses matières à l’entrée et à la sortie. Un arrêt du conseil en date du 18 juin 1782 vient d'augmenter la liste des objets atteints (1).

Longtemps confiée à un adjudicataire, la régie de ce tarif est, malgré l’avis du maire, exercée par le bureau de ville qui a nommé à cet effet un receveur, un contrôleur et quatre commis payés ensemble 1.570 1., plus une part dans les bénéfices. Mais le rendement est diminué par la crise agricole et la crise industrielle. Il suffit à peine pour couvrir la quote-part de la ville dans la taille (2).

Le produit de l’octroi sur la vente des boissons au détail, recouvré par le receveur des aides, diminue pour les mêmes causes.

Ainsi donc, plus la situation matérielle est mauvaise, et par conséquent, plus les besoins sont grands, plus faibles sont les moyens financiers d’y subvenir.

Le 24 décembre 1788, la municipalité fait l’état de sa caisse le produit du tarif est plus bas que jamais. Déjà, 1.200 I. sont dépensées ; lors de l’apurement des comptes, il restera 1.800 1. à toucher (3). Faute de cidre, l’octroi sur les boissons n’a donné que 300 1. La rente de 1.100 I. est due par le Trésor, mais les retenues et frais de recette la réduisent à 1.020 1.

Or, la ville doit déjà l’équivalent des sommes à recouvrer et il y a « plusieurs dépenses courantes et nécessaires à payer à mesure qu’elles se présentent ». De 1782 à 1787, la recette annuelle

(1) Dès 1757, la municipalité avait réclamé la réforme du tarif. Un dernier arrêt du Conseil, en date du 13 mars 1787, a homologué la décision du 25 septembre 1786 de faire payer un droit de 10 sols par 100 pots de bière, un brasseur étant venu s'installer à Vire. (Arch. Calv., C, 1.283 et 1.487. Arch. Vire, CC* 32-34).

(2) Le 25 octobre 1785, Mauduit écrit à l’intendant : « Le tarif qu’elle fait régir, contre l’avis du maire, va lui laïsser cette année un vide io mense que plusieurs années ne pourront couvrir : la cherté des denrées fait que le produit des entrées est infiniment modique : les cidres qui seuls, en font environ un sixième, ont totalement manqué ; et il est Ë craindre qu’on ne soit obligé, dans un an, d'émettre un rôle de supplément pour remplir le receveur des tailles du montant de l’abonnement du tarif. » (Arch. Calv., C, 1.283 et 3.428).

(3) Le tarif produisit en effet pour 1788830531: 18%s 3 du (Arch: Vire : BB 11, f. 19-20 et 38).

moyenne a été de 7.950 1. (1) ; pour 1788, elle tombe à 4.400 I. Comment subvenir aux mesures extraordinaires que réclament les circonstances ? (2)

La municipalité est donc submergée par la tâche qui lui incombe : elle n’a pu doter la ville d’une voirie convenable, de travaux d’édilité utiles (3), d’une halle nécessaire à la bonne fréquentation de ses marchés, d'œuvres d’assistance efficaces.

Elle mérite sa part de reproches : elle a consacré à de stériles affaires de préséance, à des brigues électorales un trop grand nombre de ses rares réunions (4) ; elle a fait montre d’incurie en matière de biens communaux ; elle a laissé trop à faire à son maire dont la bonne volonté n’a pu suppléer à tout (5).

Mais c’est au régime administratif lui-même que les Virois attribuent les insuffisances de la gestion locale : une centralisation à outrance, une tutelle étroite et soupconneuse enlèvent aux municipalités toute liberté d’action. C’est à l’intendant, puis, au contrôleur général, qu’il faut recourir sans cesse (6). L’emprunt, remède exigé par une déplorable situation financière, est entouré de telles formalités qu’on refuse d’y faire appel : on préfère renoncer à toute amélioration.

Le vœu dès Virois est « que les dispositions de l’édit de 1766... soient exécutées », et qu’on rende aux habitants des villes « le

(HETotal®: 39890 TS dE (d'ANBBAL FE N20 Mertraitement des autres employés municipaux (secrétaire-greffier, syndic-receveur, horloger, fontainier, garde du château, deux valets de ville) exige annuellement 788 I. (Id. : K* 88, pièce du 20 mars 1790. Signée : Mauduit).

(2) On avait eu un instant d'espoir : un Virois, Thomas Pichon, décédé en 1782 à Jersey sous le nom de Tyrell, légua à sa ville natale sa bibliothèque et sa fortune (10.000 livres sterling). Mais cette fortune était aux mains de lord Newhaven qui se ruina. Sans ressources pour engager un procès à l’étranger, la municipalité abandonna l'affaire (id. : BB 11, f. 44.

(8) Il n’y a même pas d’hôtel de ville. La municipalité, « en peu d'années, avoue le maire, a changé d'une infinité de maisons », au grand dommage des archives. Le 25 septembre 1786, le maire propose d’édifier à l’entrée du château un pavillon à usage d'hôtel de ville. L'assemblée accepte, à condition qu’il n'y ait pas de levée extraordinaire de fonds. Séguin fils dit qu’un particulier avança les 4.000 1. nécessaires. Cet édifice servira aux municipalités de l’épcque révolutionnaire: (Id. : BB 11, £. 13-14. — C.-A. SÉGuIN. Mémorial virois, 1788).

(4) En 1785 : 2 ; en 1786 : 4 ; en 178% : néant; en 1188 unesen 1789 (sept premiers mois) : 5.

(6) Il s’en plaint à l’intendant (Arch. Calv., C, 3.428).

(6) Prescription de l’édit d'août 1764.

L'ADMINISTRATION MUNICIPALE D'ANCIEN RÉGIME al

droit que S. M. vient d’accorder aux communautés des paroisses de nommer elles-mêmes leurs officiers municipaux » (1). Et ils songent si peu à incriminer ceux qui sont en fonctions que, pour porter leur cahier de doléances, ils désignent Mauduit et Surirev.

Mais les événements de 1789, les troubles, la disette, la misère grandissante vont faire ressortir plus vivement l’impuissance de cette municipalité : on va vouloir la renforcer en lui donnant pour auxiliaires des hommes élus par la cité. Or, par une inconcevable maladresse, c’est le moment qu’elle va choisir pour montrer combien elle est attachée aux formes du passé : elle va refuser le concours qui se présente. [Inerte, sans prestige, elle n’est plus désormais qu’un inutile fardeau ; et la révolulion municipale d'août 1789 qui aurait pu s'effectuer avec la participation de cette municipalité, se fera finalement contre elle.

(1) Arch. Calv., B, bailliage de Vire. Etats généraux de 1789, n° 78.

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