Histoire del Albigeois [microfrorm]
Les Albigeois sont les derniers Aquitains*. Leur histoire renferme une épopée chevaleresque et un martyrologe patriotique et religieux. L'épopée c'est la guerre romane, la triple défense du ciel, du sol et de la cité; du territoire contre la croisade, de rindépendance nationale contre la monarchie capétienne, de la liberté religieuse et de l'affranchissement de l'esprit humain contre la théocratie romaine. Guerre autrement auguste et sainte que celle qui remuait alors l'Occident; car tandis que l'Europe se précipitait sur l'Asie pour la délivrance de Jérusalem et du sépulcre du Christ l'Aquitaine combattait pour le céleste Amour, le Verbe éternel, la cité de Dieu.
Jamais lutte plus grande, plus magnanime, plus éclatante. Par le théâtre : elle roule vingt ans comme un orage autour de Toulouse dans ce cirque im-
d. La Loire, au moyen âge, séparait la France de TAquitaine, et de la terre romane.
mense des Cévennes et des Pyrénées, des Alpes et de rOcéan. — Par l' héroïsme : quelques princes de montagne, à la tête de leurs clans populaires et chevaleresques, combattirent contre vingt croisades, abattant avec l'épée ces avalanches d'hommes et de chevaux, les hydres des trahisons et les tonnerres.du Vatican. — Par les chefs : c'est Philippe- Auguste et le roi d'Aragon, Ramon VI, comte de Toulouse, et Simon de Montfort, saint Dominique etGuilhabert de Castres, patriarche des Albigeois, et au-dessus d'eux, Innocent III, un César sacerdotal. — Par les victimes : deux millions d'hommes périrent ; un roi, des princes, un peuple, sa civilisation, sa langue, son génie, et sa chute recula de trois siècles la Renaissance de l'Occident. — Par le pathétique intérêt : le Midi vainqueur succomba par félonie, et dans une fête, comme le héros grec : il chante son triomphe aubord du tombeau, et son épopée funèbre est le chant libérateur du cygne expirant. Guilhem de Tudella *, troubadour des comtes de Foix, est l'Homère de cette Iliade dont ces princes furent les héros : rhapsode bien inégal sans doute, bien incomplet, mais contemporain, chevalereux, palpitant, malgré ses défaillances, des émotions patriotiques, et qui donnait à son chant et à sa harpe l'accompagnement des batailles. Ses vers haletants sont scandés au galop harmonieux de son palefroi, et se groupent, confus et tumultueux.
1. Guilhem de Tudella n'est évidemment qu'un pseudonyme. La Canso n*a qu'un auteur, selon Fauriel; deux, selon MM. Marl-Lafon, Guibal et Meyer.
comme des escadrons bardés de fer. Ses strophes inégales et monotones ont les mouvements entrecoupés, les chutes et les relèvements des charges chevaleresques. Son vaste poëme, dont les incohérences n'expriment peut-être que les fluctuations de cœur du Midi, reste brusquement interrompu : soit que le poète ait péri dans un des derniers chocs victorieux ; soit que la douleur de la ruine inattendue autant qu'irréparable de son pays ait subitement étouffé sa voix; soit enfin que le temps, cet insecte qui ronge tout, ait, par une suprême félonie, décapité sa Canso, de sa fanfare triomphale.
Je reprends, au point où il le terminait, le rédt du grand et infortuné rhapsode aquitain. Je dis le triomphe du Midi, la déroute de la croisade et l'offre de sa conquête perdue au roi de France. L'invasion et la mort de Louis VIII, la guerre continuée par Blanche de Gastille, et le comte de Toulouse, tombé dans le piège de Meaux, dépouillé de ses États par le traité de Paris, flagellé par le légat à Notre-Dame et retenu captif au Louvre. L'établissement de l'inquisition, auxiliaire de la conquête; la spoliation des princes, l'occupation des forteresses, le démantèlement des villes, l'effroi et la dispersion des peuples dans les bois. Trois camps patriotiques se forment sur trois cimes célèbres : le camp de Penne, le camp de Nore, le camp de Montségur. Une Vendée albigeoise s'organise dans les déserts. Les faidits * assiègent et harcèlent les conqué-