LIVRE DEUXIÈME
Coupable, il fallait confisquer tout son domaine. Innocent, on devait lui rendre tout son héritage. Au lieu de cela, prenant un moyen terme, on lui laisse sa capitale avec sa banlieue comme s'il n'eût été ni absous ni condamné. Mais par un mélange de conquête, de confiscation et de mariage, on s'assura que tout son patrimoine tomberait directement ou indirectement à l'Église romaine et dans la maison de France. Le comte, une fois dépouillé de tout, se trouva fidèle et orthodoxe ; et maintenant, pour justifier son iniquité et sa superbe, le légat cherche à tromper la conscience du genre humain, mesure la prétendue culpabilité du prince à l'énormité de l'expiation dans Notre-Dame, et met sa flagellation sous les yeux de tout l'univers. Romain de Saint-Ange et Blanche de Castille se hâtèrent d'envoyer deux commissaires se saisir au nom du pape et du roi des immenses confiscations opérées sur la maison de Saint-Gélis. Le comte, dont les ancêtres prétendaient ne relever que de Dieu, dut faire hommage pour le domaine excessivement restreint que lui concédait, comme une grâce, la munificence de la régente et du légat. Ce domaine consistait dans la cité de Toulouse et son territoire compris entre les diocèses d'Auch et de Carcassonne, le Tarn au nord et les Pyrénées au midi. C'est le noyau primitif de l'ancien comté, l'héritage de Ursio, patriarche goth de sa dynas-^ tie, étendu de siècle en siècle par ses descendants depuis les cimes des Alpes jusqu'aux landes voisines de l'Océan dont les pins imitent les murmures orageux. Ramon VII, après ce dépouillement, ne
fut plus duc ni marquis; il n'était plus que comte, et du premier rang il était descendu au quatrième dans la hiérarchie des grands vassaux de la couronne, pour parler le langage des historiographes de France. Voici le catalogue des États qui lui furent enlevés : le duché de Narbonne, le marquisat de Provence, les comtés particuliers de Narbonne, Béziers, Maguelonne, Nîmes, Uzès et Viviers; les comtés de Vêlai, Gévaudan et Lodève; les deux tiers du comté d'Albigeois ; les vicomtes de Carcassonne, Rodez, Albi, Razès, Grezès ou Gévaudan; enfin la terre du Maréchal ou de Mirepois. N'oublions pas l'Agenais, dot magnifique de sa mère Jehanne d'Angleterre.
Ramon VII fut retenu captif dans les tours du Louvre jusqu'à ce que les commissaires envoyés par la régente et le légat eussent reçu livraison des territoires confisqués et de l'infante destinée à Alphonse, comte de Poitiers, frère du jeune roi*. Les barons toulousains, compagnons du comte, et signataires du traité de Paris, furent, au mépris du droit des gens, gardés comme otages et rais sous les verrous du donjon royal. Ils étaient capitouls ou du moins issus des antiques races consulaires. A leur tête, noua distinguons le noble Pierre de Toulouse, rameau éloigné de la maison comtale, et qui devait s'illustrer encore par ses luttes magnanimes contre les premiers inquisiteurs; Hugo d'Alfar, d'origine aragonaise, époux de Guillelma,
1. Le roi feignait que la captivité du comte était volontaire : remansit in prisione ad petitionem suam, Duchesne, t. V, p. 814.
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LIVKE DEUXIÈME
sœur du comte, et l'un des héros des guerres nationales. Il avait défendu contre Montfort Penne d'Agenais, dont il ne reste plus sur son monticule conique qu'une ruine informe surmontée d'une croix. Au siège de Toulouse, il combattit dans la tour du Pont-Neuf, illustré par tant d'exploits. Il partageait la captivité du comte avec son fils Joan d'Alfar. Ramon Maurand, fils du fameux et infortuné Pierre Maurand qui, cinquante ans auparavant, fut publiquement flagellé dans l'église de Saint-Saturnin, voisine de son palais dont on voit encore une tourelle. Le lésrat, non content de cette flétrissure, l'avait condamné au pèlerinage d'outremer. Mais, à son retour d'Orient, le comte lui rendit ses biens confisqués, et le peuple l'éleva au capitoulat. Pierre était le chef laïque des cathares toulousains : on prétendait qu'il avait en lui l'âme de saint Jean l'Évangéliste, tant il reproduisait l'imaore idéale du vieillard de Pathmos. Gui de Cavaillon qui reçut les comtes, à leur retour de Rome, sur la plage de Marseille, et conduisit le jeune infant, à la tête des faidits provençaux, causant de guerres et d'amours, au siège de Beaucaire où se releva la fortune de Toulouse. Hugo de Roaix qui eut l'honneur d'héberger dans son palais le comte Ramon VI, revenu de l'exil d'Espagne, avec les proscrits pyrénéens, jusqu'à ce qu'il eût expulsé l'étranger de la demeure de ses aïeux. Bernard de Villeneuve, d'une race chevaleresque, aux nombreux rameaux et la plus puissante après les princes souverains. Arnauld de Barravi, d'une maison féconde en grands citoyens, Ramon de Gastelnau^
iW LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITION
Bertran et Pierre des Monts , Arnauld d'Escalquens, Bernard de Miramont, Bertrand de Garriguas, Ramon et Ugolin du Pont, Pierre de Coccian, Ispan Gari, Ramon Isarn, et Pons Ortolan, ces trois derniers mandataires plébéiens de la cité. Ces vingt chevaliers et citoyens durent rester captifs dans la tour du Louvre jusqu'après la démolition des cinq cents toises des remparts de Toulouse. L'histoire doit entourer d'un amour respectueux les noms de ces guerriers et de ces magistrats qui eurent l'honneur de partager le martyre du comte et de la patrie romane.
Telle fut la part du roi de France, véritable part du lion. Le pape se fit aussi la sienne :.il «'était adjugé déjà le comté de Maguelonne, confisqué sous la première croisade. Parle traité de Paris, il acquérait le comtat Venaisisn, etle marquisat de Provence, qui s'étend du Rhône aux Alpes, entre l'Isère et la Durance. Ces deux provinces qui relev'aient de l'Empire, et que Grégoire IX enlevait à son riVal Frédéric II, pour les donner à Saint-Pierre, comprenaient soixante-seize châteaux ou cités. Adhémar de Poitiers, comte de Valentinois, prit l'engagement de mettre cent chevaliers et quatre cents fantassins au service de l'Église romaine. Adhémar, frère du précepteur de Ramon VII, était encore un transfuge, et le Savari de Mauléon du Rhône. Adhémar descendait de cette comtesse de Die, la Sapho mystique des Alpes, si fameuse par le doux chant élégiaque, qu'elle soupira sur l'infidélité du troubadour Rambaud, vicomte d Orange *. Le fils de