LIVRE TROISIÈME 3(J
donc vaguement, et grondait comme l'orage dans l'immense et sinistre forêt de la Grésigne. Le vicomte Jordan de Saint-Antonin fut le troubadour de ce camp de l'Albigeois septentrional, dont la prophétesse fut la vicomtesse Aladaïs de Penne.
Bernard et Olivier, ayant reconquis leur manoir paternel, allèrent sans doute chercher leur mère à Montségur. Après dix ans d'exil, elle revit son poétique donjon, son fleuve murmurant, sa gracieuse vallée de l'Aveyron. Elle y retrouva le charmant vicomte tant aimé, revenu comme elle de l'exil, de la guerre et presque de la mort. Le tendre poète chantait encore la douce those qui, dans les brumes de l'hiver, lui faisait voir fleurir les roses et entendre la mélodie des oiseaux. M.ais le cœur d' Aladaïs était blessé d'un autre amour : le Ghrist était son amant céleste, et sa poésie divine, le Paraclet. Elle dit adieu à ses fils, au noble vicomte, aux pompes chevaleresques. Le poète qui voulait encore la retenir dans le monde la suivit probablement dans la solitude : les troubadours vieillis et blasés finissaient tous par le cloître ; Jordan se retira pour y mourir dans un rocher *. Les grottes de Bruniquel furent les cloîtres sauvages où la tendre Aladaïs s'établit en compagnie d'Obisca de Gaussade, et d'Escarona de Rabastens. Les matrones albigeoises, veuves volontaires d'époux encore vivants, dénouaient, d'un consentement mutuel, le lien conjugal, et mettaient quelques jours de vieillesse ascétique entre le monde et le ciel. La Noire-