Hist. du Lang,, t. V, Add. du Mège
jusqu'à leurs morts. La terre rejetait la race; la tombe vomissait le cadavre. Ce cercueil de Simon était le symbole d'un million de croisés dont les os roulaient dans le lit des torrents albigeois. De tant de morts, Amaury ne ramenait en France que son père , sa mère Alix de Montmorency, bientôt éteinte dans son veuvage, et son jeune frère Gui ou Guiot, tué tout récemment au siège de Castelnaudary ; et sans doute quelques chevaliers et quelques évêques exhumés des cryptes de Carcassonne, compagnons qui dans la mort comme dans la guerre escortaient le grand chef de la croisade.
Par la Strade antique * ou voie romaine de l'Albigeois, le cadavre fugitif contournait à l'ouest la Montagne -Noire. Lavaur, théâtre d'un des plus odieux massacres de Monfort, fut sa première halte nocturne. Il continua par Alby, par Rhodez ses étapes funèbres. Chaque soir, il s'arrêtait sous la nef d'une église, ou sous le cloître d'une abbaye. Simon, bien que sceptique au fond, et contraint à l'hypocrisie par son ambitieuse scélératesse , avait été surtout le guerrier des prêtres et des moines ; les moines et les prêtres à leur tour priaient autour de son cercueil. Chaque matin, après un service funéraire aux chants religieux duquel le peuple joignait du dehors son chœur d'imprécations et de huées, le cortège reprenait sa marche taciturne et morne. Plus d'une fois sans doute, les chevaliers
1. Nous donnerons toujours au voies romaines leur nom antique de ttrade : via Strata, voie Pavée.
eurent à protéger de leur lance, contre la juste indignation populaire, la cendre du ravageur du Midi ; les pierres des chemins continuaient Iç supplice du grand lapidé. Près du char funèbre' marchaient attristés ses palefrois de bataille, le More sur lequel il combattit à Beaucaire, et le Lion sur lequel il fut mortellement atteint devant Toulouse. Amaury conduisait le cortège funéraire et chevaleresque. A sa suite venaient le vieux Gui de Montfort, son oncle paternel, et ses oncles maternels Bourchard de Marly et Lambert de Croissy *. Puis encore Gui de Lévis , maréchal de la croisade , et les autres guerriers , Amaury et Simon de Poissy , Pierre de Voisins , Jehan de Bruyères. Ils étaient suivis d'une multitude de vieillards, de femmes et d'enfants ; plusieurs de ces châtelaines étaient romanes : elles suivaient la fortune de leurs époux dans le Nord, butin vivant, proie éplorée et gémissante. Elles allaient vivre, exilées avec leurs enfants , dans leurs manoirs de France, construits dans la vallée d^ Chevreuse, sur les coteaux de la Seine, autour de Saint- Germain en Laye, résidence favorite des premiers rois capétiens.
Amaury ramenait aussi en France les chefs religieux de la croisade. Conrad, légat du Saint-Siège, l'avait devancé à Paris ; mais il reconduisait l'archevêque de Bourges, espèce de légat royal et gal-
1. Hist. du Lang.y t. V, 62^3. Avunculo suo Lamberto de Tureyo. Oncle à la mode de Bretagne et fils de cousins germains.
lican, des évoques, des abbés, des moines et de ce nombre, sans doute, le fanatique chroniqueur Pierre de Vaux-Cernay, qui regagnait son abbaye,' dont les élégantes ruines décorent aujourd'hui la vallée de Tlvette, close, comme son nom l'indique, de bois et de rochers. Gui, son oncle, abbé de Vaux-Cernay, ami de Simon de Montfort, qui l'avait appelé à révêché de Carcassonne, se mourait de l'agonie de la croisade, et sa mule rapportait son cadavre expirant, et comme son pâle fantôme dans sa nécropole monastique de rile-de-France ^ Le vieux Arnauld-Amalric, abbé de Cîteaux, légat de la première croisade, devenu archevêque de Nar bonne et primat de Septimanie, fatigué de guerre de massacre, de pillage, d'intrigues, et de la stéii' hté de tant de crimes, comme de la vanité du monde et de Tinanité de la vie, s'éteignait aussi dans une mélancolie farouche. Fugitif de Narbonne, par la crainte du vicomte et du peuple, il s'était retiré à Montpellier, avec les évêques d'Agde, de Béziers et de Nîmes; et de cette ville catholi' que, il écrivit au sérénissime et très-pieux roi Louis, roi des Français, pour lui raconter les dernières convulsions de la croisade, et le supplier de venir en hâte au secours de l'épouse du Christ gémissante dans son royaume ^ Lui, n'attendait pour s'exiler que la mort. Il avait confié à Cîteaux le repos de sa cendre et l'honneur de sa mémoire. Aucun de ces dévastateurs du JViidi n'osait v laisser sa tombe.
i. Il mourut le 21 mars suivant.