LIVRE QUATRIÈME
turne prêtait à ses murailles, à l'Abès qui en est le fossé colossal, au val profond et triangulaire de Montségar , aux croupes plombées du Montferrier, au pic de Bidorte qui découpe vers le sud son cône aigu, à la foret de Bélestar qui fuit vers l'orient en vagues de roche grisâtre, hérissées des flèches lugubres des sapins, au cours de l'Ers qui descend des gouffres fatidiques, à tout ce paysage alpestre, baigné des brouillards du Gave ou des dernières neiges qui fument sur les cimes, un aspect vague, vaporeux, incorporel, et complètement en harmonie avec la cosmogonie cathare qui n'accordait au monde qu'une existence absolument fantastique. Et lorsque arrivée au pied de la montagne du château, la cavalcade s'allongea pour monter à la file la rampe raide, scabreuse, haletante, on eût dit, aux silhouettes mobiles des cavaliers et des palefrois, une procession de fantômes, gravissant en spirale vers le ciel. Les chevaux pyrénéens, doués de l'agilité des isards, s'arrêtèrent devant la barbacane septentrionale. Ramon de Pérelha mit pied à terre et fit descendre Guilhabert. Le vieil évêque fugitif dans la plaine se trouva, sur cette cime, le patriarche et le pontife d'un camp de proscrits. Il y rencontra Déranger de Lavelanet, Arnaud de Mairavilla près de Belpech, Ramon de Rocavilla, près de Laurac, le vieux Jordan de Lantar, beau-père de Ramon de Pérelha, Arnaud-Othon de Castelverdun, et plusieurs des douze rameaux delà maison de Bélissen ; enfin un grand nombre de chevaliers dépossédés du Razez, du Carcassez, de l'Albigeois et du Toulousain. Parmi ces derniers,
on remarquait Pardo (le léopard), châtelain de Fanjaus, et ses compagnons, Astnar, fils d'Arnaud, Pierre-Roger Picarel et Auger de Montolieu, mandataires du comte de Toulouse. Ils venaient des mêmes cantons que les Amis de Dieu : ils avaient traversé la chaîne de Malapeyraet remonté l'Ers vers Bélestar, suivant directement la corde de Tare profond et sinueux décrit par les évéques qu'ils avaient devancés à Montségur. Ces faidits des bois qui refusaient de se courber devant le roi de France et le pape de Rome, tombèrent à genoux devant le vieillard proscrit, qui personnifiait en lui l'indépendance religieuse et nationale du Midi. « Mon père, dirent-ils en se prosternant, bénissez-noUs I » — « Que le Seigneur vous bénisse, répondit le vieux pontife, et se relevant, ils se réunirent mêlés aux évêques et aux diacres, dans la salle capitulaire du château.
Guilhabert ne s'était ouvert qu'à demi au Pas-delas-Portas. A Montségur il s'expliqua complètement devant les chevaliers. Nous n'avons pas son discours : mais nous en savons le sujet, et les circonstances nous en donnent les développements. « La paix soit avec vous, frères et seigneurs, reprit le patriarche. Nous venons la chercher aussi sur les montagnes d'Olmès. Nous fuyons devant le glaive et la mort, mais pour nous préparer au combat et reparaître sur le champ du martyre. Nous venons reconstituer sur cette cime notre hiérarchie à demi détruite. Bien plus, il convient de reporter sur la roche de Montségur le siège de l'Église du Paraclet. Les circonstances l'exigent. Depuis le traité