‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 27 sur 922 · Guil. le Breton, Philippide · texte numérisé non relu

Guil. le Breton, Philippide

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frère, l'évêque de Beauvais; enfin, et par deux fois son propre fils, Louis de France. Mais lui se dérobait à demi, se tenait à l'écart et dans l'ombre et parut affligé et irrité que son fils eût pris la croix • soit qu'il rougit de dépouiller ouvertement son cousin germain, soit qu'il fût dans sa nature d'agir moins de sa personne que par ses lieutenants ; soit qu'il prévît que l'invasion du Nord, d'abord victorieuse, serait à la fin vaincue par le patriotisme méridional. Et c'est en efi'et ce qui arriva : le cauteleux instigateur de la croisade l'avait délaissée dans sa ruine qui lui parut tellement irréparable que, non content de l'abandonner, il voulut encore en détacher son successeur. A sa mort, il se contenta de léguer au triste Amaury, des immenses trésors accumulés pendant son long règne, et dont il fit une large part aux églises et aux abbayes .de France , un maigre subside qui n'avait servi qu'à ramener d'outre-Loire les débris malheureux de la croisade et les cendres de son chef Simon de Montfort*. Tel était ce rusé, calculateur et méticuleux monarque, mélange du renard et du lion. Louis VIII , son faible successeur, n'était pas mieux disposé : c'était un prince physiquement et moralement débile, et conséquemment peu belliqueux, pourtant surnommé le lion par ses courtisans. Bien que vaillant, il n'avait point brillé, par ses exploits de guerre, dans ses deux expéditions contre le Sud. La première, il est vrai, n'avait été qu'un hommage des conquérants de l'Albigeois à

i. 20,000 livres.

l'héritier de Philippe- Auguste ; mais la seconde fut presque une défaite , puisqu'il fut forcé de lever le siège de Toulouse. D'ailleurs le vieux Philippe, prévoyant que Rome offrirait à son fils la conquête échappée à Montfort, l'avait fortement déconseillé de se charger de cette guerre funeste qui avait dévoré vingt armées de pèlerins ; il craignait que le roi ne succombât aux fatigues d'une expédition lointaine et sanglante , et que sa mort n'aventurât sur la tête d'un enfant la lourde et orageuse couronne de France. Personnellement donc, Louis VIII était bien éloigné d'entreprendre la restauration d'Amaury, et la plainte du lion vaincu de Montfort vint expirer stérilement aux pieds du puissant mais pacifique lion de France.

D'ailleurs la discorde était parmi les croisés : ces vaincus, selon l'usage, s'accusaient mutuellement de leur désarroi ; leurs querelles les avaient suivis jusqu'au pied du trône. D'âpres dissentiments existaient entre les barons et les évêques, entre le clergé du Nord et le clergé du Midi, ou plutôt entre Conrad, le légat de la retraite et de la ruine, et le légat de l'invasion et de la conquête, le vieux Arnauld-Amalric, archevêque de Narbonne. Le fougueux primat de Septimanie, ennemi du puissant Simon, patronnait le faible Amaury, comme le lion qui dévore le tigre protège le chacal, son pourvoyeur. De Montpellier où l'archevêque s'était réfugié avec ses collègues, il écrivit au roi de France une lettre collective dans laquelle il racontait l'agonie de la croisade, et faisait Tapologie de son chef. « Il s'est, disait-il , comporté prudemment ,

lit LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITION

habilement, courageusement; de sorte que selon l'opinion humaine la perte de cette terre ne peut, nullement lui être imputée. Par sa retraite et l'expulsion des catholiques, les hérétiques se sont partout établis en leur lieu, croyants, fauteurs, défenseurs, receleurs. Et ce qu'il y a de plus triste et douloureux à dire, les dragons de Pharaon paraissent avoir dévoré le dragon de Moïse, parce que l'esprit immonde qui de la province de Narbonne et des parties adjacentes avait été jadis expulsé par le ministère de l'Église romaine, par vos armes et la force de votre règne, prodigieusement et puissamment, revient aujourd'hui avec sept autres esprits plus mauvais , envahit la maison autrefois nettoyée d'ordures et décorée, et y établit son domicile. Nos affaires aujourd'hui sont de beaucoup pires qu'autrefois, pendant que l'arche du Seigneur enlevée d'Allophet * est retenue honteusement captive non-seulement dans Seth, mais encore foulée sous les pieds mêmes de Dagon. C'est pourquoi , sérénissime prince, nous adjurons votre magnificence, de tout notre pouvoir, au nom de Jésus- Christ, vous suppliant d'une voix pleine de larmes et de sanglots, que vous daigniez vous réveiller selon la puissance que vous tenez de Dieu, avec le secours de celui qui commande aux vents et à la mer, et montrer ostensiblement par l'affection de l'œuvre quelle afiliction vous ressentez dans votre cœur de cette grande humiliation de Jésus-Christ. Nous ne désespérons pas que cette terre ne*puisse

i. Allophet pour Açdot, et Seth pour Geth ou Gath. ^

LIVKE PREMIER

être acquise par votre ministère et celui des autres fidèles et ramenée à l'unité de l'Église *. » Ainsi parlait l'archevêque de Narbonne, implorant l'intervention royale, pour relever Amaury de Montfort, et conserver à la croisade son caractère féodal, monastique et populaire.

Mais l'archevêque de Bourges et tout le clergé du Nord, qui naguère acclamait Simon victorieux, abandonnait maintenant Amaury vaincu. II pensait que l'incapacité de ce chef était Tunique cause de la chute lamentable de la croisade , et que pour relever cette grande ruine, ce ne serait pas trop d'une main royale et de l'épée même de la France. Conrad, légat du Saint-Siège, s'était rendu à Rome, sans doute pour obtenir le consentement du pontife, puis était revenu à Paris pour en faire la proposition au monarque. Devançant Amaury à Saint- Germain, il avait, au nom du pape et de l'Église, offert à Louis VIII le commandement de la nouvelle croisade, avec l'investiture des conquêtes de Montfort et des dépouilles des Saint-Gélis *. Ainsi se réalisaient les prévisions de Philippe-Auguste. Louis se rappela-t-il les avis paternels ? Il ne repousse ni les offres du légat, ni les supplications d' Amaury. Il ne se prononce pas : il veut consulter son conseil, surtout la reine, oracle intime, mystérieux, dominateur. 11 accepte enfin, mais à des conditions nombreuses qui le laisseront maître absolu

1. Hist, du Lang., t. V, preuve 112, page 622. Lettre des Êvêques datée de Montpellier, le 10 des calendes de février^

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