LIVRE aXQUlÈME
Bertrand Batalha, un Bélissen de Mirepois, expirant exilé à Castelbon, chez le chirurgien Roquier, fit don à son Christ du seul bien qui lui restait,* héroïque oblation, offrande chevaleresque*. Ou plutôt, il partagea son coursier entre ses deux médecins, le céleste et le terrestre. Arnaud, s'élança sur le palefroi, et repassa les Pyrénées à la suite des exilés d'Espagne ; et le noble animal, portant sur son dos l'Esculape des guerres libératrices, plus heureux que son premier maître inhumé sur les bords de la Noguéra catalane , put sans doute, après la victoire, rendre son dernier soupir dans ses prairies natales de TErs, autour des sépulcres de Bolbone, dont la forêt ombragera sa tombe *.
Uhistoire a ses gloires et ses hontes. Guilhem, Bernard et Ramon d'Arvigna, étaient croyants et les auditeurs assidus de Guillabert de Castres et de son acolyte Ramon Mercier à Mirepois. Ramon d'Arvigna tomba malade : il appela les diacres à son chevet; croyant mourir, il légua mille sols au Paraclet. Les Amis de Dieu, médecins du corps et de 1 ame, opérèrent sa guérison ; le convalescent, dans son ingratitude, se rétracta, retint le legs, et quitta Téglise : cette lâcheté était rare, mais elle pèse sur la mémoire de ce riche et avare baron de TAcarnaguez.
Braïda Peyrona, dame du Peyrat d'Olmès, et veuve dlsarn de Montservat, tomba malade à Limous, où Favait recueillie son parent Isarn de
1. Doat, t. XXII. Dép. d'ArnauId-Roger de Mirepois, cousin de Bertrand Batalha, et beau-frère d'Alzeu deMassabrac. u ■
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Qg LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITION
Fanjaus. Uévêque, Ramoa de Mirepois, un autre Bélissen, vint consoler la mourante qui légua cent sols au Paraclet. Isarn de Fanjaus et sa femme Baussana furent témoins, et Isarn de Montservat, son fils, se porta garant du legs maternel. Il promit de s'en acquitter envers les diacres albigeois, dès qu'il recouvrerait son alleu du Peyrat, confisqué par Gui de Lé vis. Braïda ne mourut pas, mais quatre ans après, Isarn, son fils, expira dans la maison de Guilhem Baudoin de Cuella. Arnauld- Roo-er de Mirepois, mari de sa sœur Gécilia, accourut inutilement de Montségur, accompagné du médecin Guilhem Fornier *, qui ne put que consoler le moribond, et fortifier sa jeune veuve Pélégrina du Mas-Saint- Andréo. Pendant qu'ils enterraient le mort, un messager arriva haletant : il .annonça qu'en leur absence, Montségur avait été envahi par Mancip de Gaillac, nouveau bayle de Fanjaus, et qu'il avait enlevé Joan Gombiaïré, et trois autres diacres, qu'il emmenait enchaînés à Toulouse. Arnauld-Roger remonte précipitamment à cheval, avec ses compagnons, pour arracher aux archers de l'Inquisition les pauvres Amis de Dieu, et pour porter la triste nouvelle de la mort d'Isarn à sa mère, veuve de son époux, veuve de son fils. La vieille Braïda, parente de Ramon de Perella, longtemps errante d'asile en asile, s'était anfin fixée à Montségur, où elle vivait auprès de Bon pieux gendre, Arnauld-Roger, de sa fille Céci-
1. Fornier devait être cousin d'Arn. -Roger, fils de Fornéria.
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lia, et de leur fille Braïda de Bélissen. Pélégrina de Saint-Andréo, sa bru, s'était aussi rappro°chée du Thabor; et, selon son nom symbolique, vivait errante et nécessiteuse, sur les racines de la montacrne samte, tantôt à Perella, tantôt à Lavelanet, tantôt à Belestar, où des amis plus heure ux la recueiUaient sous leur toit. Lapauvre faidite trouvait moyen d'envoyer à l'humble solitaire de petits présents rustiques, dont elle chargeait un messager nommé Ramon de Fogars (Fouas) : deux sols, un poisson une galette, une courge de vin ; telles étaient les richesses qu'échangeaient ces deux mendiantes qui naguère encore possédaient des châteaux. Quelquefois la pieuse bru allait sur la montagne sainte visiter la vénérable recluse dans sa grotte. La Noémi albigeoise reconduisait sa tendre Ruth, par le haut chemin de Lavelanet jusqu'à la descente de Serrelongue. Là, elles s'asseyaient sur une roche à l'ombre d'un chêne, et, avant de se donner le bai^ ser d'adieu, ces deux exilées pleuraient en silence, voyant monter des tours du Peyrat, habitées pu les Croisés, la fumée de leurs foyers, bleue et fucj tive, comme le bonheur de l'homme, dans la vapeui croissante du soir*.
Peu de ces legs d'exilés, on le voit, entraient dans le trésor de Montségur. Il était principalement pourvu par les subsides volontaires des seigneurs, et par les secrètes largesses du pieux ek
1. Doat t. XXIL Dép. d' Arnauld-Roger de Mirepois. Manuscrits de rinq. de Toulouse, ir.terrogatoire de Pélégrina clu Mas-Giip-de-Porc, art. Mas-Saiute-Puelles.
magnanime comte de Foîx. Ce trésor était recelé en partie, auforiddes souterrains du château, dans une arche de granit scellée de fer; et, en partie, de peur d'un siège de la forteresse, dans les forêts d'alentour, au fond d'une caverne uniquement connue de Ramon de Perella et de Guillabert de Castres ; peut-être cette grotte que Ton voit béante, et comme une bouche contractée d'effroi, près de la cime duPic de Bidorte, cette montagne qui aiguise son cône au sud de Montségur, où le soleil, en se reposant, comme un globe de feu, marque l'heure de midi, aux ombres renversées des sapins qui tombent perpendiculairement vers TErs. Le synode enfin termina ses délibérations en décidant que les actes rédigés sur parchemin par Pierre Polha, son secrétaire, seraient conservés dans les archives de Montségur. Et, sans doute aussi, qu'avant de se séparer, ces évêques, ces diacres, ces laïques, selon l'usage des anciens conciles, proclamèrent hautement" la foi qu'ils allaient bientôt confesser dans les bûchers. Guillabert de Castres récita le symbole johannite, et à chaque silence du vieux Pontife, l'assemblée répondit par des acclamations. Rétablissons ce funèbre dialogue, car c'est le testament d'un peuple martyr.
SYMBOLE CATHARE
Nous croyons en Dieu un, unique, universel', infini, et nous l'adorons sous la triple appellation
1. Toutes les religions antiques sont parties de l'unité de Dieu.
UVRE CINQUIÈME eO
de Père, de Fils et de Saint-Esprit, trois personnes consubstantielles, mais inégales, ou comme disent les Grecs, nos maîtres : le Père, Agnostos; le Fils, Démiourgos; l'Esprit, Paraclétos *.
Nous croyons que le Fils (Jean, i, 3) est le créateur, mais qu'il existe en Dieu deux principes secondaires : l'un positif, la vie ; l'autre négatif, la limite ou la forme, et que de ces deux modifications de l'être fésultent toutes les choses créées : d'abord l'Archétype de l'univers, la cit^' de Dieu flottante comme un saphir dans la lumière pure ; puis cette chaîne brillante de mondes qui de globe en globe descend dans les ténèbres jusqu'à notre terre, assise sur les confins du néant *.
^ Nous croyons que le péché n'est point né dans l'Éden, mais dans le ciel. Que Lucibel l'archange illustre, prince et principe des discordes, s'elt révolté contre Dieu, et que vaincu par le Fils, prince et principe de la vie, il a été, avec ses légions d'anges, précipité des cieux.Que de cet écroulement des cieux, dans la guerre des deux puissances, résulte la création des mondes, et de notre terre ténébreuse, que Lucibel dispute encore au Christ, séjour des bannis dont il est le roi, et théâtre des changements, des douleurs et de la mort ^.