LIVRE CINQUIEMB f
nuées. Les gorges de l'Ers et de la Frao, du côté de Bélestar, les bois de Serralongue vers Lavelanet le vallon de Montferrier étaient constamment sillonnés d'hommes montant et descendant les rampes de Montségur. C'était le vénérable Guillabert se rendant avec sa garde chevaleresque aux châteaux d'Ax, de Foix, de Rabat, de Lordat, de Montalion, et de Quérigut. C'étaient des évêques revenant de leurs tournées pastorales escortés par les barons du Quercy, de l'Albigeois, de l'Agenais. C'étaient des marchands avec leurs ballots d'étoffes ou de comestibles, sur leurs mulets au front décoré de flocons de laine rouge bleue et jaune, et d'une large lune de cuivre éclatant. C'étaient des villageois poussant devant eux l'âne chargé de leurs offrandes rustiques. C'étaient des proscrits, des malades, des mourants : ils venaient chercher à Montségur, les uns la liberté, les autres la guérison : ces derniers, le salut. Bien des vieillards s'y retiraient dans des cabanes isolées, attendant tranquillement la mort sous la forêt sainte où leur cendre espérait (vain espoir, hélas I) reposer éternellement.
Ce champ d'asile pyrénéen contenait environ six cents proscrits. Mais comment les cathares, campés sur la montagne sainte, communiquaientils, de leur aire, avec le village, la vallée, le monde ? Comment subsistaient-ils sur cette cime déserte et qui ne possède aujourd'hui ni une source d'eau ni un fruit même sauvage ? L'étroit et tortueux sentier du château trop raide, trop scabreux, trop vertigineux, pour être habituellement gravi par des mulets chargés de lourds fardeaux, devenait
absolument inaccessible quand Thiver durcissait ses cascades de glace ou roulait ses tourbiUons de neige. La forteresse fermait Tunique accès de la Roche et les nuages qui presque continuellement flottent sur ses rampes abruptes, suspendent la cime lumineuse comme une île dans le ciel où les so- Utaires ne pouvaient être visités que par les anges, La tradition vient là-dessus en aide à Thistoire. Les approvisionnements delà Roche se faisaient par le hameau : c'est là que les muletiers déposaient leurs chargements. Les bourgs voisins, Bélestar, Lavelanet, Massabrac, le Peyrat, Léran, pourvoyaient la montagne cathare. Leurs blés étaient broyés par les meules de TErs. Nous connaissons le meunier de Montségur. Pons Ax exploitait naguère le moulin féodal dont on voit encore la noire écluse écumer en blanches nappes au pied du château de Lavelanet. Pons était au nombre des parfaits, et lorsque, selon l'usage de ces temps héroïques, les filles de Berenger de Lavelanet et de Ramon de Perella descendaient de leur manoir pour moudre leur blé, elles tombaient d'abord aux pieds du meunier cathare, en disant : Mon Père, bénissez-nous ! — Que le Seigneur vous bénisse, répondait bénignement le vassal que la foi élevait un instant au-dessus de ses châtelaines. Après ce préliminaire sacerdotal, il faisait sa mouture. Ax, dépouillé de son moulin comme ses seigneurs de leur manoir, les suivit certainement à Montségur, et reconstruisit ses meules sur le cours de l'Ers *.
1. Doat, XXII. Déposit. de Lombarda, fille de Berenger de Lavelanet.