LIVRE SIXIÈME
blement sur ses bûchers, et torde à son front leurs flammes vengeresses en auréole.
Devant toutes ces barbaries, Toulouse se soulève d'horreur. Ce n'est plus seulement l'indignation tumultueuse du peuple : c'est la révolte intelligente et magnanime des citoyens, des chevaliers^ des consuls, du comte. Ramon VII, reconquis par le sentiment humain et le parti roman, destitue son viguier dominicain. Il le remplace par le noble Pierre de Toulouse , issu d'une race capitulaire, d'une branche de la dynastie comtale. Le prince supplie le légat de suspendre les inquisiteurs qui dévorent son peuple comme le pain\ Il n'obtient que le renvoi de Cellani. 11 est vrai que Cellani était le plus acharné. Il réalisait le proverbe de Salomon : Quand r esclave est roi, la terre tremble. Cellani avait été le valet des comtes. Il portait dans son cœur la double violence de sa vindicative servilité et de son omnipotence théocratique. Cet ancien serf ne pouvait assouvir sa superbe de jeter l'eiOfroi dans le palais où il avait rampé et flatté parmi les chiens du comte. Le légat se contenta d'envoyer Cellani désoler le Quercy. Son départ ne ralentit pas les emportements de son collègue Guilhem Arnauld. Cet inquisiteur cite à sa barre les nobles citoyens, les magnanimes barons qui s'opposaient à ses fureurs,les Roaïx, lesMaurand,les Villeneuve, les Varagnes, hommes capitulaires, capitouls peutêtre. Ces chevaliers refusent de comparaître devant ce moine : les uns courent aux armes, d'autres se
• 1. Ibid. - Martène, t. L, p. 992., t. VI., p. 460.
fortifient dans leurs maisons flanquées de tours, d'autres enfin se réfugient sur les rochers de Montségur. Les capitouls, le viguier, prennent hautement la défense de leurs concitoyens : ils somment Arnauld de discontinuer ses poursuites, et sur son refus hautain, l'expulsent de la cité. Les dominicains et les autres ordres monastiques accompagnent processionnellement l'inquisiteur jusqu'à l'extrémité du pont de la Daurade (dont on voit encore une pile informe en briques noircies par le temps, sur le grève de Saint-Gyprien). Les consuls l'attendent à la porte méridionale ; ils renouvellent leur sommation de clémence et d'humanité JArnauld reste inflexible, et une fois hors des murs de la cité, le moine implacable envoie à Mascaron, prévôt de la cathédrale, l'ordre de citer les citoyens inculpés et récalcitrants, et au prieur Pons de Saint- Gilles, celui de sommer les capitouls de comparaître à Garcassonne, où cet inquisiteur va relever son tribunal à l'ombre des épées du roi de France (5 nov.).
Les intrépides consuls mandent le prieur, le prévôt, les prêtres auGapitole; ils leur défendent d'obéir au frère Arnauld ; ils ordonnent aux citoyens de rompre avec l'évêque ; ils privent du feu et de l'eaules dominicains, et mettent aux portes de leur cloître les gardes consulaires. Alors la cloche du monastère fait entendre des sons lugubres. Elle convoque les religieux dans la salle du chapitre où les attend le prieur. Pons de Saint-Gilles, ne pouvant martyriser la cité, prend une attitude de martyr.