‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 394 sur 922 · Ibid. G. Aneler · texte numérisé non relu

Ibid. G. Aneler

— « Ah, s'écrie l'impétueux Bertran de Garbonel, ah faux clercs, menteurs et traîtres, parjures, larrons, débauchés, mécréants I Vous faites chaque jour tant de mal que vous avez mis en erreur le monde entier. Jamais saint Pierre n'eut capital d'argent dans Toulouse, jamais il n'eut bureaux d'usure; il tint, au contraire, droite la balance de loyauté. Vous ne faites pas de même, vous qui pour de l'argent prononcez des interdictions, qui pour de l'argent absolvez, pour de l'argent condamnez, et chez lesquels nul sans argent ne trouve de rémission... Je voudrais que les rois qui sont en guerre fissent la paix, qu'ils passassent outremer; qu'ils emmenassent le pape avec eux, et qu'ils laissassent la chrétienté se donner un peu d'allégresse. Et cependant je suis guerrier I * » Le monde a renouvelé souvent le vœu du frère de la Rubéa.

Le contrat rédigé par maître Améric, tabellion public de Pamiers, est des ides de janvier, mais le mariage ne dut avoir lieu qu'au printemps. Du moins Esclarmonde attendit probablement le mois d'avril pour suivre son époux dans la neigeuse Gerdagne. Escortée par Loup de Foix, et par les proscrits de Montségur, elle fit une halte sur la montagne du Paraclet. Elle revit les grottes des saints qui recueillirent son enfance orpheline, et les solitudes sauvages où s'abrita sa jeunesse paisible au milieu des horreurs de la croisade. De là, remontant les gorges de laFragosa(Fraou), elle se dirigea vers les

l.Raynouard,IV, 28?.Hist. littér. de la France, XX, 560.

domaines d'Alion. Cette petite principauté pyrénéenne avait la forme d'une courge vineuse, élargie à la base, rétrécie au milieu, renflée et allongée au sommet, comme cette amphore rustique du montagnard*. Sa base septentrionale, comprenait le pays de Sault, l'antique bocage ibère (Saltus) arraché par les Romains, plaine déboisée, convertie enpâturages et en cultures ; bosselée de monticules hérissés de châteaux, tels que Montalion siège de la vicomte, Castelport, Roquefeuil ; encadrée d'un cirque granitique dont le grand axe, triple du petit, mesure six lieues, de l'est à l'ouest; et arrosée ou plutôt déchirée par le Rebenti (le Rapide). Le centre embrasse, dans sa dépression un carré de trois lieues, le Donazan, dont la figure est parfaitement peinte dans son nom ibéro-celtique, le pays des rochers et des torrents; et dans celui de son chef lieu moderne, Quérigut, la cime aiguë. Enfin, le Gapsir, ou tête de montagne, dont le principal bourg est Puivalador (le monticule fortifié) , est une conque ovale de quatre lieues de forets. L'Aude, qui descend des neiges du sud, en baigne torrentueusement le côté oriental. La suzeraineté de cette triple région était triple aussi. L'ouest du pays de Sault relevait de Foix, Test mouvait de Garcassonne : Foix et Carcassonne disputaient le Donazan et le Capsir à l' Aragon. La * domination directe était également multiple : le vicomte d'Alion la partageait avec les seigneurs d'Aniort, et tout porte à croire que la maison de So était une branche, au moins féminine, de là

i. M. Adolphe Garrigou : Le pays de Sault et de Donnezan.

soi LES ALBIGEOIS ET L'LXQUISlTIOxN

tribu d'Impéria. Les fils de Bélissen, que Ton retrouve partout, s'y mêlaient encore, et cette parenté explique aussi comment le contrat de mariage de Bernard et d'Esclarmonde est signé de Pierre-Roger de Mirepois, d'Isarn de Fanjaus et de Sanche de Rabat, chef des trois rameaux des Bélissen*. La race aussi était mixte, changeante et diverse : elle avait en elle du renard bien qu'elle se dît issue du lion (d'Alion). Naguère elle avait subi Montfort, appelé Louis Vlll. Dans Tavenir elle suivra sa fortune dans le Béarn, en Navarre, en France.. Elle produira des guerriers, mais surtout des ambassadeurs, des diplomates. Ses fils seront tour à tour albigeois, calvinistes, jansénistes, philosophes et libres penseurs, selon Tépoque ; et pour se venger enfin de leurs propres mobilités, comme des oppressions royales et théocratiques, deux de ces derniers descendants arrêteront, Vun Pierre Bayle qu'il lâchera contre l'Église romaine, et l'autre Jean-Jacques Rousseau, qu'il lancera contre la monarchie capétienne; et, cent ans après, ce vieux monde condamné disparaîtra dans l'ouragan de la Révolution française 2.

La petite principauté pyrénéenne avait du nord au sud neuf lieues de cultures, de pâturages, de forêts, de rochers et de neiges. Le ravin de la Fragosa conduisit Esclarmonde au château de Montalion, résidence de son époux, et capitale de la vicomte de Sault. De là, par le col du Pradel, elle

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