LIVRE NEUVIÈME
Arnauld de Milglos du Savartez, G'alhard del Gongost du Rasez, P. Guilhem d'Arvigna, de Ramiers, et Pierre de Gavarret, le fils de l'infortunée Bérengère, le troubadour dont la harpe charmait jadis les dames de la cour de Foix, et qui désormais consolera les captifs dans les tours de Carcassonne. Beaucoup d'autres sans doute sont restés inconnus. Dans cette troupe des captifs de Montségur, il en manquait un qui s'était dérobé à sa chaîne et à sa gloire : Pierre-Roger de Mirepois. L'audacieux chef, suivi de son ingénieur et de son chirurgien, s'était retiré, comme dans une aire, dans son château de Montgalhard, au sud de Foix. Il y vécut fier et redouté, s'entourant des faidits des bois, et comme bravant le roi de France, du haut de son donjon dont on voit encore quelques ruines sur un rocher isolé, semblable à une vague qui incline sa cime écumante à la jonction des vallées de Lavelanet et de Tarascon *.
La chute de Montségur retentit douloureusement dans tout l'Occident. La douleur du monde est symboliquement exprimée dans le Dolopathos, dans le roman de Gérard de Roussillon, et enfin dans le poëme du Dante. Voici comment le chantre de l'Enfer représente l'Église cathare implorant Frédéric II, son Trajan, son César
1. L'histoire, non plus qu'aucun de ses compagnons, n'accuse Pierre-Roger de Mirepois. Et pourtant sa conduite dans la reddition de Montségur a l'air d'une trahison. Ce soupçon se changerait en certitude, s'il était prouvé que le roi de France occupait Montgaillard. Le commandement de cette place serait le salaire de l'abandon de Montségur.
italo-germain : « Une pauvre veuve, accablée de douleur et toute en larmes, se suspendit au frein de son cheval. Autour de lui se pressaient ses chevaliers, et sur leurs têtes flottaient au vent ses aigles d'or. La pauvrette, au milieu d'eux, s'écriait : Seigneur, fais-moi vengeance, on a tué mon enfant, de quoi je me meurs I » — Il lui répondit : « Attends jusqu'à mon retour. » Mais elle, impatiente de douleur : « Et si tu ne reviens pas? » — Et lui : « Celui qui me succédera fera ta vengeance. » Et elle : « Que te fera le bien d'autrui, si tu mets en oubli le tien ?» — Après quoi : « Conforte-toi, dit-il; il convient qu'avant d'agir je remplisse un devoir. La justice l'exige, et la pitié me retient? » — Ces promesses mystérieuses sont bien plus naïves dans le gaulois de Dolopathos : « Roi, fais-moi vengeance : ne me tiens pas en attente. Dieu t'en saura gré, par mon âme, car je suis une pauvre femme veuve I » — Ce roi était bon chevalier, grand justicier et plein de savoir, et quand il fut bien renseigné, il appela la veuve : — « Je te ferai droit, bonne dame, je te le jure, et que j'en aie repentir, si je fausse mon serment. » Et le vaillant César, méditant ses vengeances, s'élança dans ses aventures impériales *.
Ramon de Perelha cependant s'acheminait vers les tours de Carcassonne. Le noble vieillard put
1. Dolopathos, édit. Jannet, p. 265. — Gérard de Rossilho, éd. Mignard, p. 129.— Dante, purgatorio, ch.x, v. 76 Je dois cette précieuse note à l'obligeance du savant M. Aroux.