LIVRE DLKIÈME
bord dans son manoir de Chalabre. Chalabre était le domaine d'Isarn de Fanjaus, cousin de Pierre Roger de Mirepois. Les captifs, tous parents ou amis de ce seigneur dépossédé , furent entassés dans les basses fosses du château, tandis qu'audessus de leurs têtes, les étrangers, les ennemis se délectaient dans les salles de l'exilé peut-être errant dans les bois *. De la vallée de l'Ers, à travers les côtes âpres et montueuses du Ghercorb, ils descendirent dans la vallée de l'Aude, et Pierre de Voisins les parqua dans les cachots de son château de Limous où jadis les avait fêtés le puissant vicomte, maintenant fugitif lui-même dans la Catalogne et l'Aragon. Ils descendirent le cours de l'Aude et bientôt Carcassonne apparut sur son monticule semblable à une large corbeille ovale dentelant l'horizon de sa double crènelure élégante et du profil sinistre de ses cinquante gigantesques tours. Arrivé devant la poterne de Rasez, le sénéchal, suivi de son triste cortège, se dirigea le long du mur du sud, vers la grande porte orientale ou Narbonnaise où se pressait, muet et attendri, tout un peuple avide de voir le seigneur de Montségur, le dernier héros national , le chef fameux des faidits pyrénéens. Par cette porte, alors romane, aujourd'hui ogivale et gothique, le sénéchal s'engagea dans l'étroite rue centrale de la Cité dont le pavé raboteux retentissait sous le sabot sonore
i. Dans une salle du château de Chalabre, on lit celte inscription : Jean de Bruyères, compagnon de Simon de Montfort, — Albert Ladevèse.
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♦i LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITION
des chevaux. Il la parcourut de Vest à l'ouest dans toute sa profondeur pour déposer les captifs dans les prisons de l'Inquisition voisines de la porte Tolosane ou Occidentale.
Depuis rirruption du vicomte Roger, les inquisiteurs, d'abord établis dans le faubourg de la Barbacane, au bord de TAude, et précipitamment réfugiés dans la Cité, n'étaient plus redescendu;^ de ce plateau fortifié. Ils avaient érigé leur tribunal dans l'Éveché qui, sur l'escarpement occidental, formait un château dans la Cité, le château de l'évèque h coté du château du roi. La forteresse épiscopale, hérissée de hautes tours , renfermait l'Éveché, le palais de l'Inquisition, le Cloître et la basilique de Saint-Nazaire, tout l'arsenal théocratique. Toutes les tours de ce donjon sacerdotal portent encore des noms sinistres. Les deux tours de l'Évéque, Tune ronde et l'autre carrée, celle-ci large et formidable construction à cheval sur la double enceinte, les tours de l'Inquisition et de la Mura ou des Cachots, étaient défendues par le grand et le petit Canisso, ainsi nommées de deux engins de guerre dressés sur leur plate-forme, d'où ils faisaient nuit et jour la garde dans les airs, et appelés, de leur vigilance, le grand et le petit chien *. Plus loin, en suivant au Midi, le grand Brûlas, la Crémade, la Gaudière, le Four semblent indiquer encore les effroyables cuisines de chair humaine qu'y manipu-
1. M. VioUet-Ie-Duc, Cité de Carcassonne. M. Cros-Mairevieille , Monuments de Carcassonne, ch. vir, p. 63. Canisso est un mot roman défiguré par les Français. (Gagnotto, Cagnasso.)