‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 828 sur 922 · LIVRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATORZIÈME

même de Grandmont où fut trouvé le saint poëme. Ainsi s'expliquent les immenses tribulations de ce mystérieux solitaire, les longs soupirs, les amers sanglots, les inconsolables gémissements de ce royal orphelin qui, survivant à la ruine de sa patrie, de sa race et de son nom, rompt ce qui l'attache encore au monde et s'envole en murmurant mélancoliquement dans le ciel l'ineffable dialogue de l'âme inconsolée et du Christ consolateur. Mais il laisse dans ce chant angélique cette vengeance immortelle de montrer aux âmes le secret d'échapper par l'amour aux fers de la théocratie. De là, le mystère de l'écrivain, et le nuage qui dérobe le livre jusqu'au xv« siècle où l'Église romaine, le trouvant dans quelque cellule déserte, en cliange le titre primitif empreint d'une vague odeur d'olivisme, ajoute à la trilogie paraclétiste un couronnement catholique par le traité sacerdotal du sacrement de l'autel, et présente au monde cette œuvre hybride semblable à la cathédrale de Garcassonne, romane avec un chevet gothique. Et, depuis quatre cents ans, le monde, toujours altéré d'idéal, s'enivre délicieusement, dans cette coupe romane, de la liqueur vierge, et du suave parfum de la mysticité cathare. Terminons ce livre parle cantique du céleste amour. C'est le chant du cygne du catharisme de Narbonne comme de Montségur.

C'est quelque chose d€ grand que l'amour; c'est un bien

au-dessus de tous les Liens. Seul, il rend léger ce qui est

pesant, et fait qu'on supporte avec une âme égale toutes'

les vicissitudes de la vie. Il porte son fardeau sans en sentir

le poids, et rend doux ce qu'il y a de plus amer. L'amour de Jésus est généreux; il fait entreprendre de grandes choses, et il excite toujours à ce qu'il y a de plus parfait. L'amour aspire à s'élever et ne se laisse arrêter par rien de terrestre. L'amour veut être libre et dégagé de toute affection du monde, afin que ses regards pénètrent jusqu'à Dieu sans obstacle, afin qu'il ne soit ni retardé par les biens, ni abattu par les maux du temps. Rien n'est plus doux que l'amour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux. 11 n'est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel e^ sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures!

Celui qui aime court, vole; il est dans la joie, il est libre et rien ne l'arrête. Il donne tout pour posséder tout; et il possède tout en toutes choses, parce qu'au-dessus de toutes choses il se repose dans le seul Être souverain de qui tout bien procède et découle. Il ne regarde pas aux dons, mais il s'élève au-dessus de tous les biens, jusqu'à celui qui donne. L'amour souvent ne connaît pas de mesure; mais, comme l'eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts. Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte; il tente plus qu'il ne peut; jamais il ne prétexte l'impossibilité, parce qu'il se croit tout possible et tout permis. Et à cause de cela, il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n'aime point!

L'amour veille sans cesse; dans le sommeil môme il ne dort point. Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes frayeurs ne le troublent. Mais, tel qu'une flamme vive et pénétrante, il s'élance vers le ciel, et s'ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles. Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix. L'ardeur

môme d'une âme embrasée s'élève jusqu'à Dieu comme un grand cri : Mon Dieu I Mon amour! Vous êtes à moi et je suis tout à vous !

Dilatez-moi dans l'amour, afin que j'apprenne à goûter au fond de mon cœur combien il est doux d'aimer et de se fondre et de se perdre dans l'amour! Que l'amour me ravisse et m'élève au-dessus de moi-même par la vivacité de ses transports! Que je chante le cantique de l'amour! Que je vous suive, ô mon bien-aimé, jusque dans les hauteurs de votre gloire ! Que toutes les forces de mon âme s'épuisent à vous louer, et qu'elle défaille de joie et d'amour*!

1. Imitation de Jésus-Christ, 1. IIJ, ch. v. Traduction de Lamennais.

JOAN DE BONAMOUR

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