‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 843 sur 922 · LIVRE QUINZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUINZIEME

comment poursuivre les faidits dans le dédale obscur de la caverne qui s'enfonce encore de trois quarts de lieue dans la montagne de Sabars ? Le sénéchal recula, ramassa ses morts, mura l'étroit goulot oriental, et scella les cathares vainqueurs dans leur fort devenu leur tombeau. Il campa quelques jours encore sur la bouche de la caverne, audessus de l'Ariége, puis, quand il n'entendit plus rien remuer dans les entrailles delà roche, pensant que tout était fini, il redescendit tranquillement et s'en revint à Toulouse. La grotte resta scellée et scélérée; maudite et défendue par l'effroi superstitieux, la vague horreur dont l'entourait un indéfinissable mélange de mystère, de crime inexpiable etd'anathème royal et sacerdotal *.

Cependant, que se passait-il au dedans? Les faidits essayèrent-ils de renverser le mur ? L'exiguité du goulot rendait impossible l'évasion comme l'invasion du rocher. La résignation était une vertu cathare ; ils se soumirent doucement à leur sort, et sourirent tristement à leur tombeau. Frugivores, longsjeûneurs, s'imposant volontiers V endura qu'ils gardaient pour les dernières douleurs, comme les Romains réservaient leur poignard fidèle pour les suprêmes nécessités, ils acceptèrent tranquillement ce supplice de la faim, leur suicide habituel et religieux. Dans aucun cas, ou ne peut supposer qu'ils s' entre-dé vorèrent dans les ténèbres. Ils ressentaient la plus invincible horreur pour les repas d'U-

1. M. Garrigou ignore que Lombrives fui un sanctuaire albigeois.

Il I

golin. Que firent-ils donc? Ils vécurent encore quelque temps : ils avaient des pots d'argile, des amas de légumes dans les creux de rocher, et non loin de là, un petit lac d'eau pure. Mais un jour tout leur manqua, vivres, bois, feu, et la lumière si douce, ce reflet visible de la vie. Alors ils se groupèrent, selon leurs familles, dans les divers compartiments, répoux à côté de l'épouse, la vierge auprès de sa mère défaillante, et le petit enfant sur sa mamelle tarie. Pendant quelques instants au-dessus du pieux murmure des prières, s'entendit encore la voix du ministre cathare, confessant la Parole qui était en Dieu et qui était Dieu. Le fidèle diacre donna aux mourants le baiser de paix, et s'endormit à son tour. Tous reposaient dans le sommeil et les gouttes d'eau qui tombaient lentement des voûtes troublèrent seules le silence sépulcral pendant des siècles. Ainsi probablement finirent ces derniers enfants du Paraclet. Pendant que l'inquisition maudissait leur mémoire, que leurs proches mômes n'osaient prononcer leur nom, ils étaient pleures par les rochers. La montagne qui, comme une tendre mère, les avait recueillis dans son sein, leur fila religieusement avec ses larmes un blanc suaire, ensevelit leurs restes sacrés dans les plis lentement tissus de ce linceul calcaire, et sculpta sur leurs os que ne profana point le ver, un mausolée triomphal de stalaginites, merveilleusement orné d'urnes, de candélabres et de symboles de la vie *.

1. Paléontologue distingué, M. Garrigou n'y voit qu'an ossuaire antédiluvien. Mais alors comment ces débris hu-

Page 1