LIVRE QUINZIÈME
et épouvantée, l'imagination des peuples ne reconnaît plus Dieu dans le monde. Le Diable lui paraît le Dieu de ce siècle. Elle adora le Diable.
Un siècle auparavant, les pieuses châtelaines du Midi croyaient que leur cœur était le tabernacle de l'Esprit du ciel. Maintenant, de malheureuses paysannes, de hideuses sorcières rêvent bestialement qu'elles s'accouplent avec l'Esprit de l'enfer. Pierre de Voisins, seigneur de Limons, sénéchal de Carcassonne, fit une tournée dans les campagnes, avec une escorte déjuges et d'archers, et ce tribunal ambulant punit du dernier supplice une multitude de sacrilèges et de sortilèges. De ce nombre fut une vieille femme, veuve du lieu de la Bartha, dans le Rasez. Angella, c'était son nom, s'était plusieurs fois accouplée avec le Diable. A cinquantetrois ans, elle avait enfanté : quoi donc? un monstre à corps humain, à mufle de loup, à queue de serpent. Ce monstre rôdait pendant la nuit, -s'introduisait dans les maisons et dévorait les nouveaunés dans leur berceau. Le sénéchal fit mettre cette misérable vieille au gibet * (1275).
Le pape Jean XXII, que la peur du sortilège assiégeait jusque dans son palais d'Avignon, et qui brûlait ceux qui Venvoultaient (de vultus), ô'est-àdire ceux qui, murmurant des paroles magiques et enfonçant des épingles enchantées dans ses images, espéraient tuer le vieux pontife, fulmina une bulle
1. Bardini chronica. M. Albert Réville, dans son Histoire du Diable, {ait de cette pauvre paysanne une noble châtelaine qu'il appelle Angelle de Labarette. (Revue des Deux-Mondes.)
contre les hommes qui sacrifiaient au Démon (1 320). Dominique, évoque de Pamiers, assisté de Pierre Lebrun, inquisiteur de Toulouse, et de Henri de Ghamay, inquisiteur de Garcassonne, condamna, dans l'église du Camp, à une immuration perpétuelle, le carme Ricordi, adorateur du Diable. Ce moine fabriquait des figurines de cire à l'image des plus belles femmes de la Cité. Il les aspergeait de suc d'herbes vénéneuses, de sang et de venin de crapaud, du sang de ses narines et de l'écume de sa bouche, et, murmurant des invocations, des formules cabalistiques, il les consacrait au Démon. Le Diable venait sur les vents, et, à son commandement, entrait dans les statuettes frémissantes. Le carme se rendait de nuit devant les maisons où résidaient ses amours et déposait sur 1^ seuil les magiques simulacres. L'enchantement opérait; les femmes, vouées à l'esprit du mal dans leur image, descendaient vers le moine comme l'oiseau fasciné vers la gueule du serpent. Puis il s'éloignait, remportait ses amulettes, et les jetait, avec le souvenir de ses voluptés assouvies, dans les eaux rapides de l'Ariége. Cet erotique adorateur du Démon offrait, dans sa reconnaissance au Prince de l'Air, l'élégante hécatombe d'un papillon. Ricordi fut jeté dans les cachots des carmes de Toulouse (1328) *.
Et non-seulement le dogme, non-seulement la morale se déformait bizarrement, mais encore le culte dans son rite générateur. Les amis de Dieu n'avaient qu'un sacrement, le consolament, qui trans-