LIVRE QUINZIÈMS
son âme; et delà fidélité et du malheur' naissait une poésie d'un charme agreste, d'un caractère énigmatique, et dont le mystère indéterminé n'en exprime que mieux le vague et immense désespoir du Midi. 11 ne nous reste guère que trois fragments, trois petites mélopées : le Chant du Berger^ le Chant du Bouvier et la Mort de Joana, Le Chant du Berger, presque tout entier perdu, ne consiste plus que dans ce refrain pastoral si populaire des Alpes à l'Océan : « L'agnel que tu m'as donné, s'en est allé paître dans la prairie. Il est parti pour trouver sa mère, pauvre pécheur^, » Ce terme de Peccairé indique à la fois l'origine montalbanaise et cathare de cette complainte. Ce n'est plus que dans le Quercy que ce terme est usité, et le catharisme seul ressentait pour le pécheur une pitié si tendre qu'il a fait de son nom une exclamation miséricordieuse et populaire. Ce terme n'est ni catholique, ni calviniste; il est donc cathare. Et alors on comprend la douce bucolique. L'agneau c'est le jeune Albigeois; il est allé trouver sa mère, la brebis de Toulouse; il paît avec elle l'herbe des Alpes, les pâturages d'Italie, où sont les bercails des Amis de Dieu. Les femmes du Tarn etdel'Aveyron, attendant le retour de leurs fils, berçaient leur ennui maternel en soupirant l'air si mélancolique de cette parabole de l'exil modulée sur les cornemuses du Bon Pasteur.
Le chant du Bouvier est un fragment plus étendu,
1. Lagnel que m'as donnai, — Se n'es anat.— Paisse dins la prado. — Es anat per trobar sa maire...
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d'un sentiment plus grave et plus profond. Le bouvier est à son labour; il est seul avec ses bœufs attelés et haletants; il est armé de Taiguillon, mais il ne les stimule que de la voix. Il aime à moduler leurs noms pittoresques : Laouret, le doré; Mauret^ le brunâtre ; Mascaret, au mufle de velours noir ; PardouU tigré comme un léopard. Puis il chante pour encourager ses animaux; il chante surtout pour soulager son pauvre cœur désolé. Il chante la patrie détruite, son peuple exilé, sa Dame errante sur les montagnes. Il faut qu'il chante, car il étoufferait; mais il faut aussi qu'il ne soit pas compris, car les bois écoutent, muets, et l'écho loquace est traître : alors il jette aux vents une plainte vague, étrange, énigmatique , souvent interrompue, et dont ses mornes campagnons comprennent seuls les sanglots mystérieux., Chaque strophe est faite d'une seule phrase coupée en deux, et dont chaque tronçon est répété deux fois, mais avec cette différence que le dernier est entrecoupé, comme d'un sanglot, de ce refrain perpétuel : Ahî Cette exclamation est pour les bœufs un commandement, et pour le bouvier un gémissement. Il les appelle ses amk, car rhomme est esclave comme les bêtes, et tous laoourent pour leurs tyrans.
Dans le pays de Lérida, Dans le pays de Lérida, L'un y perd et l'autre y gagne,
Ahl mon ami.
L'un y perd et l'autre y gagne!