ÉPILOGUE
claire; vous n'aurez point d'orage ! » Nous prîmes un guide, et après quelques heures de repos, nous montâmes aux ruines. Quelques jeunes pâtres eussent voulu nous mener aux fameux Gourgs du Thabor (Gurgites), urnes sauvages de TErs. L'instituteur assura que lorsqu'on y jetait des pierres, il en sortait des orages et des tonnerres. Nous n'étions pas venus, cette fois, pour consulter les gouffres de la nature , mais pour interroger les '• gouffres de l'histoire, et leurs lacs de larmes et de
sang.
La forteresse albigeoise se voit à peine du hameau ; elle se présente latéralement sur son sommet : on dirait d'en bas une petite ruine cyclopéenne. Nous remontions le col d où nous étions descendus le matin; nous repassâmes devant les ruches de nos murmurantes amies, les abeilles du cimetière et devant la tombe de Ferrocas. Qui était ce Ferrocas (Ferre-chiens)? Un vieillard sceptique, nous dit notre guide, un philosophe des bois. On ne le voyait jamais à la messe, jamais au confessionnal. Il prétendait que la religion du prêtre était autre que la religion du Christ, et que la religion de Dieu. Le curé l'admonesta plusieurs fois; iï le dénonça publiquement du haut de la chaire ; il le menaça de l'enfer. Rien ne put ébranler le vieil- ' lard. Il ne voulut pas voir de prêtre à son lit de mort. Le curé résolut de faire un grand exemple, et défendit qu'on portât son corps à l'Église ni au cimetière. Il le fit enterrer sur la voie publique comme un chien. On lui creusa sa fosse ici sous unç grande aubépine. Ce fut son monument funèbre.—
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43i LES ALBIGEOIS ET L'INQUISmON
Nous donnâmes en passant un soupir à ce pauvre Lazare de Montsêgur *.
Après <iue notre guide nous eut raconté ce petit épisode inquisitorial, nous l'interrogeâmes sur les origines de la forteresse. « Voyez-vous, nous ditil, cette montagne que le col sépare de la montagne du château? On l'appelle l'Aire de r Espagnol. Eh bien, ajouta-t-il sans sourciller, les maçons se tendaient d'une cime àl'autre la truelle et le marteau.» La distance est au moins de deux kilomètres à vol d'oiseau. Telle est la stature que la légende suppose à ces prodigieux constructeurs qui font ressouvenir de Babel. Mais, qu'est-ce que ce géant espagnol qui pétrissait le ciment et taillait les blocs, et de son chantier les lançait aux ouvriers qui bâtissaient sur le plateau de Montsêgur ? Ne serait-ce pas une personnification de la race ibère, quelque Géryon cantabre qui de cette cime avancée défendait contre les invasions de l'Hercule gaulois, les pommes merveilleuses des Hespérides, c'est-à-dire l'Espagne elle-même qui a la forme d'une grenade, . à récorce de marbre et aux pépins d'or ?
Laissons les géants de la Fable et passons aux
géants de l'histoire. Les Romains ont donné son nom
à Montsêgur. Et pour qu'il justifiât ce nom signi-
' ficatif, ils durent construire sur cette cime un Castel-
lum, avant-poste militaire destiné à maintenir la
1, C'était sous les Bourbons. Ce curé fut tué par son cheval. Son successeur fit couper l'aubépine pour mettre à sa place une grande croix de fer, sur son piédestal de pierre, qui raarqu« aujourd'hui la tombe de Ferrocas.
ÉPILOGDE 433
sécurité d^ns cette partie des Pyrénées*. Ce Gastellum était le frein du Sattus ou pays de Sault, dernier repaire des montagnards indomptés et insaisissables autour des gouffres druidiques, dans les escarpements du Bocage immense, dont le dernier débris est la forêt de Bélestar. Cette induction historique est fortifiée par la fréquente exhumation d'outils et d'armes romaines. Il y a plus : M. Autier possède une pierre antique marquée du millésime CCCXLL Cette pierre aujourd'hui encastrée dans les murs d'un moulin provient, assure-t~il, du Castellum, et donne peut-être la date de sa reconstruction vers le milieu du iv« siècle. Quoi qu'il en soit, il est certain que Montsêgur est unanneau de cette chaîne de forteresses dont les Romains fermèrent l'isthme pyrénéen depuis la Méditerranée jusqu'à l'Océan. . Une tradition populaire veut, en outre, que le château ait été repris sur les Sarrasins. Les Sarra- ^ sins ont donc occupé Montsêgur. Leur nom est partout aux alentours : au couchant, la ferme du Moro; au nord, celle des Moréos; au levant, celle de Morenci^\ plus loin, Bea-A'isou Massa-Barac. Les Maures n'ont pas Uissé leurs traces seulement sur le sol, mais encore dans le sang, et jusque dans le nom de ces montagnards. Notre guide s'appelle Aldouis, et le maire actuel Aldabram (Abdérame ou Aldébaran). Un pâtre basané en guenilles, coiffé d'un béret brun, gardant sur les pentes de la mon--