LETTRE DE M. JOLIBOIS
Archiviste paléographe de la préfecture d'Albi.
Albi, 3i mal 1869.
Monsieur,
Bien certainement j'ai gardé le souvenir de votre passage à Albi : vous n'en pouvez douter. Je me rappelle que vous avez quitté notre ville sous la pénible impression d'une lecture faite au Congrès archéologique, dans laquelle on croit comparer nos pauvres reformés Albigeois à des bêtes féroces sortant de leurs tanières pour se jeter sur ces bons catholiques qui ne voulaient que les arracher à l'erreur. Les sorties de ce genre sont de mode pour certaines gens qui se trouvent bien de l'abrutissement intellectuel auquel des persécutions incessantes ontréduit la malheureuse population de notre contrée et qui n'ont rien tant à cœur que de l'y maintenir.
Le manuscrit que je vous ai communiqué lors de votre passage, et dont je m'empresse de vous adresser la copie et la traduction, prouve au contraire, jusqu'à l'évidence, en écartant la pratique superstitieuse, la moralité, l'humilité de ces chrétiens réformés du xm« siècle, et sous ce rapport je serais heureux de lui voir prendre place dans quelque publication. C'est d'ailleurs une nouveauté historique : il n'est question des Sorts des apôtres nulle part ailleurs que
dans le recueil de François Pithou intitulé : Codex canonnm vêtus Ecclesiœ romanœ; mais ce savant n'en a donné qu'une traduction latine incomplète et il a cru pouvoir paraphraser certains passages du texte roman que sans doute il ne comprenait pas. Toutefois il est certain que le pape Gélase a condamné les sorts des apôtres dès 494, en dressant la liste des livres canoniques. Ces sorts, qui sont perdus, étaient sans doute les mômes que ceux qui furent condamnés plus tard, par plusieurs conciles et par un capitulaire de Charlemagne, sous le nom;de Sorts des saints, et notre manuscrit doit en être la substance sinon le texte môme reproduit dans la langue du midi.
Ce manuscrit est écrit sur une feuille de parchemin mesurant 50 centimètres sur 20 environ. C'est l'écriture cursive du commencement du xiii© siècle ou même du xii«. Chaque sort y forme une ligne en regard de laquelle, sur la marge de droite, est attaché un fil de soie avec un pendant de quelques centimètres. Ces fils alternativement jaunes et verts sont au nombre de 57, «t comme le parchemin se pliait par lui-même en largeur, sept à huit fois, ils formaient une touffe multicolore que l'on présentait à l'ami lorsqu'il venait consulter. Cet ami choisissait un fil qui, le parchemin étant déplié, indiquait la réponse à la consultation. En tête est une prière d'invocation que sans doute on lisait avant de tirer le sort : on y remarque l'intercession des saints, des prophètes, des anges , mais il n'y est pas fait mention de la Vierge; la croyance à un Dieu unique et à la Trinité y est manifeste. Les sorts sont des exhortations à la prière, à la confiance eu Dieu, à la patience, exhortations destinées à fortifier les faibles, à encourager les fidèles, à diriger les néophytes. Cette pratique était superstitieuse, sans doute ; mais elle n'offre pas d'erreurs de doctrine et sa moralité, tout évangélique, est irréprochable.
Le texte que je vous envoie est de la plus grande exactitude. Je crois également exacte la traduction que j'en ai faite; cependant, quelques alinéas sont de vrais oracles sibyllins, et j'ai pu, en voulant les rendre plus clairs, en dénaturer légèrement le sens : vous en jugerez...
tt
WÈCES JUST FICATIVES
Ainsi que vous le savez, Monsieur, le Sort des apôtres a été trouvé à Cordes (Tarn), il y a quelques années. Au commencement du xiiie siècle Cordes n'était qu'un château fort appartenant au comte de Toulouse. Ce château fut un des points de ralliement des faidits de l'Albigéisme et en l'année 1222, le comte Raymond accorda une charte de privilèges à ceux qui viendraient s'y fixer. — C'est alors seulement que la ville se forma et que furent construites, au pied du château comtal, les belles maisons qui font aujourd'hui l'admiration des archéologues... Or, notre curieux parchemin a été trouvé dans le mur d'une de ces maisons, tout près de l'emplacement du château, et sans aucun doute il avait été caché là pour le soustraire aux recherches des inquisiteurs qui surveillaient les Cordais avec une sévérité toute particulière. — Ce parchemin est resté pendant plusieurs années dans les archives de la préfecture, où vous l'avez vu ; mais il en a été retiré, à mon grand regret, il y a trois ans, par son propriétaire, aujourd'hui cafetier à Toulouse. La Revue archéologique de cette ville en a publié un fan-simile assez bien réussi.
Veuillez agréer. Monsieur, mes salutations aussi respectueuses que fraternelles.
Ernest Jolibois*.
1. Le docte archiviste me rappelle que j'assistai au congrès archéologique d'Albi. La séance était présidée par un Barravi. Ces messieurs me parurent pleins de tendresse pour les pierres et les monuments minés, mais .sans pitié pour les âmes et les peuples exterminés. Un magistrat même se permit une chevauchée à fond de train contre ses ancêtres. Si cet homme juge les vivants comme les morts, quel massacre I