‹ Histoire del Albigeois [microfrorm]Chapitre 93 sur 922 · Guil. de Puil. — Raynald, an · texte numérisé non relu

Guil. de Puil. — Raynald, an

magne ? Dans cette spoliation immense voulaientils se donner des airs de modération et de magnanimité ? Est-ce stratagème de moine, ou caprice de femme, ou mélange de tout cela dans Blanche et Romain ? Ils pouvaient sans doute écraser Toulouse, dévorer le Midi ; ils n'avaient qu'à laisser Humbert poursuivre son œuvre de Tartare ? Ils ont pourtant reculé, non devant la justice ni devant la pitié, mais peut-être devant la réprobation du siècle. Ils ont voulu mystifier la conscience de l'avenir. A la force ils ont substitué la ruse, mais dans cette substitution l'astuce italienne l'a certainement emporté sur la vigueur française et la fierté castillane. Le filet où ces pervers prirent le comte de Toulouse fut évidemment tissu par Romain de Saint-Ange.

Il fallait alors près d'un mois pour qu'ils se rendissent de Toulouse à Paris, au pas de leurs chevaux. Montauban, Gahors, Brives, Uzerche, Turenne, Limoges furent les haltes de leur voyage à travers d'interminables forêts. Tant qu'ils marchèrent sur la terre romane, les populations du même sang et de même langue se montrèrent sympathiques au puissant et valeureux prince qui pendant vingt ans avait tenu tête aux injustes agressions du roi de France et des hordes dévastatrices de l'Europe ameutées par les pontifes romains. Ramon était le dernier défenseur de l'indépendance romane : avec lui leur race, leur langue, leur génie descendraient au tombeau ; aussi les Aquitains fêteront-ils à son passage ce prince doux, aimable, et illustre, bien que si inégal à sa renommée qui remplissait tout l'univers. Ils durent bien des fois

se demander d'où pouvaient provenir contre un prince inoffensif la haine implacable, l'inexorable, l'inexpiable acharnement de Rome et de la France. La cause était une et pourtant diverse pour Blanche et pour le pape.

Et d'abord, quant au pontife, Ramon ne lui contestait pas son mythe théocratique, son vicariat de Christ, et sa succession de saint Pierre. Il ne demandait pas mieux que d'être réconcilié avec l'Église romaine. Mais il lui défendait de se mêler de deux choses : sa terre et son âme. Sur son âme et sur sa terre, il entendait régner par la grâce de Dieu. Catholique extérieurement, il était intérieurement cathare ou libre croyant, et il voulait que la même liberté fût l'apanage de ses vassaux. Ramon VII n'est donc pas un martyr de l'Albigisme, mais mieux que cela, de la liberté de conscience, cet Albigisme universel, et voilà ce qui rend ce pauvre prince grand et sympathique dans les siècles. Et voilà aussi ce qui rendait furibond le Saturne du Vatican, lorsque vaticinant dans sa chaire, il voyait, par cette large porte ouverte par les Ramons, entrer Luther, Descartes, Voltaire même, tous les géants de l'avenir, conduisant les peuples à l'assaut de leur capitole théocratique. Voltaire est de tous les, temps : le Voltaire, ou plutôt le Juvénal du ^ui^ siècle, s'appelait Pierre Cardinal, vieillard presque centenaire. Les deux Ramons étaient les élèves de ce tragique railleur, et le jeune comte, plus jovial que son père et non moins sarcastique, s'était sans doute aussi permis cette imprudente et cruelle plaisanterie.

L'abbé de Cîteaux a des brebis (des ouailles) qui s'accouplent entre elles sans produire jamais d'agneaux ; allusion à d'effroyables mœurs monastiques. Ils disaient encore : le Dieu de Moïse est le Dieu des routiers, c'est-à-dire des croisés, des Romieux ; entendant par là, avec un très -grand sens critique et historique, que l'Église romaine était comme une synagogue, un christianisme judaïque, tout terrestre, et uniquement occupé des choses du monde, tandis qu'eux étaient pour le christianisme hellénique, l'église de l'esprit, uniquement attentive aux choses du ciel. Innocent III et Grégoire IX lavèrent ces sarcasmes dans le sang d'un million d'hommes, et vouèrent à la mort la dynastie des Ramons, et la nationalité des Aquitains *.

Blanche de Gastille fut l'exécutrice de cet arrêt du Vatican. Quant à la reine, d'où pouvait venir son acharnement? D'un mélange d'ambition et de fanatisme catholique surexcité par Romain de Saint-Ange. L'empereur partait pour l'Orient, le roi d'Aragon allait conquérir les Baléares, le roi d'Angleterre était retenu dans ses îles Britanniques. L'occasion était superbe, mais il fallait se hâter; les chances pouvaient tourner contre la France. Ramon VII était l'époux de dona Sancha, sœur du roi — martyr de Muret, mort pour la cause de Toulouse. L'infante par là se trouvait héritière présomptive de l'Aragon dont le jeune monarque s'embarquait à Barcelone, sur la mer d'Afrique.

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