LIVRE PRE&IIEU
Rome revendiquait la part des spoliations de la croisade que lui avait arrachées la victoire romane. Ces spoliations avaient été immenses : l'archevêque de Narbonne avait usurpé le duché de Gothie. L'évêque de Toulouse s'était adjugé trois villes et une trentaine de villages. Les deux Montfort et Louis VIII avaient jeté de vastes lambeaux de la conquête aux ordres cénobitiques. 11 fallait restituer ces acquisitions anciennes, ajouter de nouvelles concessions, et compenser les pertes infligées par la délivrance patriotique. Les abbayes insatiables réclamaient des indemnités pour les dommages que leurs cloîtres avaient subis pendant une guerre dont ils avaient déchaîné l'ouragan. Aux moines de Cîteaux et de Clairvaux, aux prédicateurs de la croisade, on devait le salaire de leurs travaux passés : mais on devait encore la rémunération de leurs travaux futurs aux ordres nouvellement créés pour la conversion ou la combustion des Albigeois. C'étaient les Dominicains, les Franciscains, les Augustins et les Carmes, les quatre animaux mystiques attelés au nouveau char de Jéhova, et ce char, c'était l'inquisition.
Les préliminaires, on Ta vu, ne touchaient qu'en passant à la question religieuse : un seul mot était jeté négligemment à propos du retour des exilés. Ces proscrits devaient être rétablis dans leurs biens à moins qu'ils ne fussent hérétiques. Cette réticence f urtive sera comme la porte dérobée d'où sortira toute une législation draconienne, d'où s'élancera le spectre horrible de l'inquisition, évoqué des tombeaux d'Hérode et de Tibère. Le comte sera contraint de
faire des chasses aux Albigeois, des battues aux hérétiques. Et ces hérétiques ne sont pas seulement des cathares, mais les citoyens, les patriotes, les défenseurs de sa dynastie, les héros de Tindépendance romane. Enfin le légat voulut inaugurer sur l'heure ce supplice de la nation par le martyre d'ignominie du prince. Ce supplice probablement fut encore suggéré par l'évéque de Toulouse, implacable ennemi du comte, dont la haine inextinguible aiguillonnait l'orgueil du cardinal et la superbe de Rome. Foulques avait vu, vingt ans auparavant, au synode de Saint-Gilles, le comte Ramon VI, flagellé sur la tombe de Pierre de Gastelnau, et cette gloire du légat Milon embrasa le cœur du légat Romain de Saint-Ange. Ramon VII n'était pourtant accusé d'aucun assassinat, mais comme rebelle à l'Église romaine et au roi de France, il devait être publiquement et solennellement fustigé devant le grand autel de Notre-Dame de Paris. De cette manière, la croisade albigeoise s'ouvrirait et se clôturerait parle supplice delà dynastie de Toulouse passée deux fois par les verges théocratiques.
Telles furent les décisions du synode de Meaux, et l'assemblée, se levant, se mit en marche pour soumettre le traité de paix à la signature de Louis IX et de Blanche deCastille. C'est ainsi que le comte, les consuls de Toulouse, et les barons des Pyrénées, se trouvèrent inopinément tombés dans un piège royal, dans un guet-apens sacerdotal. Comment se dérober à cet outrage, se soustraire à cette flétrissure, à ce supplice théocrati-
que? Ils étaient captifs, gardés à vue par les archers du roi, entourés d'un peuple frémissant et fanatique, et d'ailleurs à deux cents lieues de leur patrie. Le comte trouva peut-être une sorte de grandeur d'âme indifférente à la honte et supérieure aux revers dans la débilité de sa nature et l'immensité de son désespoir. Il dédaigna d'en appeler à la justice du roi, au jugement féodal de l'épée, aux consolations cathares du trépas. Les barons soiiff'rirent stoïquement pour lui, pour eux, pour leurs cités, pour la patrie romane, pour l'Église du Paraclet. Des larmes d'héroïsme indigné et de pudeur chevaleresque coulèrent sans doute en silence sur leurs faces mornes. Car ils sont les héros de l'épopée romane. Ils ont vaincu la croisade, tué Simon de Montfort, vu fuir Amauri avec son cadavre, et reculer trois fois le roi de France, et vingt fois Rome débellée en doctrine comme en bataille. Et maintenant les voilà pris en trahison, jugés par leurs vaincus, flétris par des moines, et dépouillés par des évêques, et dévorés par celui qui s'intitule le Vicaire du Christ. Les voilà comme des lions tombés au désert dans les trappes des chas seurs dont ils étaient l'effroi. Le temps a étoufî'é leurs rugissements, et jeté son manteau de plomb sur leurs magnanimes sanglots. Mais l'histoire les entend. Au surplus, personne, que l'on sache, n'a rougi de cette trahison, ni ressenti le moindre remords de cette énorme iniquité. Le jeune Louis IX ne s'en est peut-être jamais douté, dans la sérénité candide de sa foi, et la tranquille illusion de son droit royal. La reine Blanche, politique de trop
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t7« LES ALBIGEOIS ET L'INQUISITION
grande race pour se repentir d'une conquête, se justifiait dans son cœur par Tagrandissement du trône et la complicité du Vatican. Le légat se trouvait sans doute au-dessus de la nature et de l'humanité comme mandataire d'un vice-Dieu. Un seul homme léger mais sincère a dû s'en troubler dans sa conscience, c'est Thibaud, comte de Champagne. Sa médiation officieuse aboutissait à la trahison d'un ami, à la spoliation d'un parent, à la ruine' du plus puissant prince des Gaules. Il est à croire que dans le trajet de Meaux à Paris où le comte de Toulouse allait subir sa flétrissure suprême , le grand trouvère chevaleresque du Nord , qui l'accompagnait, indigné , dévora plus d'une fois entre ses dents son vers immortel dont il flagellait à son tour la théocratie romaine :
« Papelards font le siècle chanceler * ! »
Le 12 avril 1229 (c'était le jeudi saint, le jour de l'agonie du Christ) fut un jour d'allégresse et de triomphe pour le peuple de Paris. Des deux rives de la Seine, la foule se pressait vers les ponts de la Cité, l'antique berceau de la métropole , et comme le cœur de la monarchie française. Cette île du fleuve, allongée en forme de navire, montrait à sa pointe orientale , la grande basilique gallicane à peine achevée, et à sa pointe occidentale le vieux et sombre palais des rois Capétiens. Sur le donjon royal ondulait, aux premiers souffles du printemps,