ENTREVUE DU ROI
ii6;. puissance du roi Henry, du bas état dont le roi l’avait tiré, et du péril qu’il y avait pour lui à braver un homme si puissant et si aimé de la sainte Église *.
Arrivés en Normandie, les envoyés pontificaux trouvèrent Henry II entouré de seigneurs et de prélats anglo-normands. La discussion s’ouvrit sur les causes de la querelle avec le primat , et Gilbert Foliot, évêque de Londres, prit la parole pour exposer les faits ; il dit que tout le différend provenait d’une somme de quarante-quatre mille marcs , dont l’archevêque s’obstinait à ne vouloir rendre aucun compte , prétendant que sa consécration ecclésiastique l’avait exempté de toute dette, comme le baptême exempte de tout péché *. Foliot joignit à ces jeux d’esprit d’autres railleries sur les excommunications prononcées par Becket, disant qu’on ne les recevait point en Angleterre par pure économie de chevaux et d’hommes, attendu qu’elles étaient si nombreuses que quarante courriers ne
1. Adjicientes multa de magniludine priocipis, et potentiâ, de amore et honore quos romanæ ecclesiæ exhibait, exagérantes bénéficia quæ in nos exereuit. (Script, rer. franc, tora. XVI , pag. 297 . )
2. Et ibi derisit vos Londoniensis ( episcopus), diceiis vos credere quôd , sicut in baptismo rcmittunlur peccata , ità in promotione relaxantur débita. (Ibid. pag. 3o2.)
* ‘avec les DEUE LÉ6ATS. l6l
suffiraient pas à les distribuer toutes Au moment 1167. de la séparation , Henry pria humblement les cardinaux d’intercéder pour lui auprès du pape, afin ' qu’il le délivrât du tourment que lui causait un seul homme *. En pi-ononçant ces mots, les larmes lui vinrent aux yeux; et celui des deux cardinaux qui était vendu au roi pleura comme par sympathie; l’autre eut peine à s’empêcher de rire*.
Quand le pape Alexandre , réconcilié avec tous "68. les Romains par la mort de son compétiteur Victor, fut de retour en Italie, il envoya , de Rome , à Henry II des lettres dans lesquelles il annom^ait que décidément Thomas serait suspendu de toute autorité comme archevêque , jusqu’au jour de sa rentrée en grâce avec le roi*. A peu près dans le même temps, un congrès diplomatique se tint à la Fèrté-Bernard , en Vendômois, entre les rois d’Angleterre et de France. Le premier y montra publiquement les lettres du pape, en disant d’un air
1. Et huic officio non sufficere quiidragintA cursores. (Script, rer. fr. t. XVI, p. 3o2. )
2. Cmii multâ humilitatc.... Ut liberaret eum i vobis omninà. (Ibid.)
3 . Et incontinenter lacrymatus est , et dominas Willelmus cardinal visas est lacrymari ; D. Otho vixà cachinnn se potuit abstinere. (Ibid.)
THOMAS BECKKT
i^yeux : « Grâce au ciel, voilà notre Hercule sans « massue.'. Il ne peut plus rien désormais contre %moi ni contre nae» évêques , et ses grandes meftt naces ne sont que risibles; car je tiens dans ma « bourse le pape et fous ses cardinaux*. » Cette confiance dans le succès de ses intrigues donna au roi d’Angleterre une nouvelle ardeur de persécu - , tion contre son antagoniste; et, peu après, le chapitre général de Citeaux , de qui dépendait l’abbaye de Pontigny, reçut une dépêche où Henry II signifiait aux prieurs de l’ordre que, s’ils tenaient à leurs possessions en Angleterre, en Normandie, en Anjou et en Aquitaine , ils cessassent de garder chez eux son plus grand CTnemi’.
A la réception de t^ite lettre , il y eut grande alarme dj|p^|^}e chapitre de Citeaux. Le supérieur ^,mit ev fâîite vers Pontigny, avec un évêque et . -I^^ieurs t abbés de l’ordre. 11^, vinrent trouver Thomas Becket, et lui dirent. djm^ton doux , mais
1. Ovaiis qu6d Herciili clavam detraxisset. (Script, rer. franc, tom. XVI, p. 3ia.)
2. Quia nunc D. Papam et omnes cardinales habet in bursâ suil. (Ibid. pag. 5g3. )
3. Si ulteriùs adversarium suum apud se retinerent. (Ibid. tom. XIV, p. 457. — Ibid. tom. XVI, pag. ?(!8. — Roger, de Hoved. p. 900.)
CHASSi DE POffTIGNT.
significatif’ : «A Dieu ne plaise que, sur de pareilles 1 168.
« injonctions, le chapitre vous congédie; mais c’est <f un avertissement que nous venons vous donner,
U afin que vous-même, dans votre prudence, jugiez a de ce qu’il y a à faire*. » Thomas répondit sans hésiter qu’il allait tout disposer pour son départ. .
M quitta le monastère de Pontigny au mois de novembre 1168, après deux années de séjour, et écrivit alors au roi de France pour lui demander un autre asile. £11 recevant sa lettre , le roi s’écria :
« O religion! religion! qu’es-tu devenu^? Voilà « que ceux qui se disent morts pour le siècle ban- « nissent, en vue des choses du siècle, l’exilé pour ^ U la cause de Dieu’! » Il recueillit l’archevêque sur ses terres; mais ce fut évidemment par politique qu’il se montra, dans cette occasion, plus humain que les moines de Citeaux.
Environ une année après , il y eut un retour de it6g. bonne intelligence entre les rois de France et . 1 : ..
1. Et venerunt festinauler Domine capituli. (Gervas. Dorobern. apud script, rer. franc tom. XVI , p. 268. )
2. Gapitulnm propter mandatnm taie nec fugat, nec «xpellitte....sed tibi et prudenti consilio tuo hæc significat, ut videas et attendas quid agendum. (Ibid.)
3. O religio , ô religiu , ubi es 7 En quos credebamus sxculo mortuos..,. Dei causâ exulantem rejiciunt à se.
(Ibid. tom. XIV, p. 457-) '
THOMAS BFCKKT
169. d’Angleterre; un rendez-vous fut assigné, de part et d’autre, à Moiitniirail, en Perche, pour convenir des termes de la trêve; car, depuis que les Normands régnaient en Angleterre, il n’y avait plus de longues paix entre les deux pays*. Il se tenait cependant de fréquentes assemblées dans les villes ou près des villes frontières de la Normandie, du Maine ou de l’Anjou; et les intérêts opposés s’y discutaient avec d’autant plus de facilité que les rois et les seigneurs de France et d’Angleterre parlaient exactement la même langue. Les premiers amenèrent avec eux Thomas Becket au congrès de Montmirail. Usant de l’empire que leur donnait sur lui l’état de dépendance où il se trouvait à leur égard, ils l’avaient déterminé à venir faire, sous leur patronage, acte de soumission envers le roi d’Angleterre, pour se réconcilier avec lui ’ ;
• et l’archevêque avait cédé à ces instances intéressées, par ennui de sa vie errante et de l’humiliation qu’il éprouvait à manger le pain des étrangers’.
’ Dès que les deux antagonistes furent en pré-
‘ - I. Script, rer. francic. loin. XIV, p. 333.
2. Ut ipse regis animum aliquà huinilitale coràm oplimatibus utriusque regni iniligaret. (Ibid. pag. 4^7.)
3. Arctatus regis consilio et omnium arcbiepiscoporum, epi.scoporum et baronnni acquievit. (Ibid. tom. X\ I ,
,\U CONGRÈS DE MONT3IIRA1E. ' l65 scoce l’uQ de l’autre, Thomas, dépouillant ran 1,69. ancienne fierté, mit^tin genou en térre, et dit au roi : a Seigneur, toiit le différend qui,’ jusqu’à ce « jour, a existé entre nous je le remets ici à votre tf jugement, comme souverain arbitre en tout point,
« sauf l’honneur de Dieu » Mais au moment où cette restriction fatale sortit de la bôuche de l’archevêque, le roi, ne comptant pour rien ni sa démarche ni sa -posture suppliante, l’accabla d’un torrent d’injures, l’appela orgueilleux, ingrat, , nwiuvais cœur ; et se tournant vers le roi de France:^ .
« Savez- vous, dit-il, ce qui m’arriverait, si je pas- « sais sur ceUc réserve? il prétendrait que tout ce « qui me plaît et ne lui plaît pas est coptraire à « l’honneur de Dieu; et, au moyen de ces deux « seuls mots , il m’enlèverait tous mes droits^ IMÎüs « je veux lui faire une concession^ Certes, il y â'eü « avant moi en Angleterre des rois moins puis-^^
« sants.que moi, et sans nul doute ausû il y a eu ■h,- . >v ’ ,