APPRÉCIATION SUR ALEXANDRE
secourut. Mais s'il avait été dur envers les Thébains, il ne le fut pas moins envers les habitants de Gaza et les braves Tyriens ; il fut cruel envers les Cosséepïs. qu'il tua comme du gibier pour se distraire du chagrin que lui causait la mort d’Héphestion, son favori* Le médecin de cet ami , U le fit mettre en croix , comme si Fart d’un mortel devait, en louLe circonstance, remporter sur la volonté de Dieu ou les nécessités de la nature.
Après s’être montré dément envers Porus f voici comment Alexandre en usa, suivant Plutarque, à l'égard d T aulres indiens :
* Les plus aguerris des Indiens avaient coutume de vivre de la solde des villes voisines, qu'ils défendaient avec le plus grand courage. Ils faisaient souvent beaucoup de mal à Alexandre, qui finit par leur accorder une capitulation honnête, h condition qu'ils sortiraient d’une ville où iis étaient renfermés, Comme ils se retiraient, il les surprit dam leur marche, et les fit tous passer au fil de l'épée. »
Ne voit-on pas dans les divers actes que nous avons énumérés, de la bonté, de la cruauté, de la grandeur, de la perfidie, enfin, le bien et le mal se heurtant, se confondant* Mais continuons notre exposition; le lecteur doit juger sur des faits nombreux du caractère du roi de Macédoine,
Alexandre se montrait souvent généreux à l’excès envers ses généraux , qu'il traitait en vrais camarades ; cependant, d autres fois, et surtout lorsqu’il avait bu, il se laissait emporter par la colère; et cet homme, si affable, devenait un furieux. Ainsi, il tua T. VU 3
42 CrüixK.
CuTiS, qui, à la bataille du Granique, lui avait sauvé la vie, en prévenant le coup que lui portait l'un des généraux perses : ü fit mourir Puilotas, que les courtisans accusaient méchamment de conspiration; il fit assassiner îe père de ce brave général, l'illustre parménion, auquel il devait en partie le trône et toutes ses conquêtes ; Càlistiiène, philosophe grec peu louangeur , il est vrai, fut encore sa victime ; il détesta le savant Aristote son maître dès qu'il fut élevé au faîte de h puissance*
Alexandre avait de hautes idées sur la Divinité, Plutarque dit qu'il applaudissait à cette maxime: « Dieu est le père commun de tous les hommes; mais il avoue particulièrement pour ses enfants les hommes les plus vertueux* * Toutefois, après avoir si bien parlé de dieu, Alexandre s'exalte dans son orgueil; il se croit Dieu lui-même; il veut se faire adorer comme tel, et punit ou voit d'un œil de haiue ceux qui refusent de s'agenouiller devant sa personne. Il tombe enfin dans la plus étrange superstition.
« II avait, dit Plutarque, l'esprit si troublé* fit plein de frayeur, que les choses en soi les plus iw* différentes, pour peu qu’elles lui parussent extraordinaires et étranges, il les regardait comme dûs signes et des prodige^* Sou palais était rempli d* gens qui faisaient des sacrifices, des expiations et des prophéties, *
Le roi de Macédoine avait dit que : sïl n’était pas Alexandre, il voudrait être Diogène. Alors il méprisait donc le luxe des Perses, leur vie efféminée,
ÀFPïrêCIÀTIÛÎf §ïm ALEXANDRE* 43
déréglée. Quand ses généraux oubliaient la simplicité, la frugalité qui conviennent aux braves* il les OH blamait.
<t II voyait ses courtisans, dit. Plutarque, livrés à un luxe excessif, mener la vie la plus voluptueuse et la plus recherchée* A gnon de Téos avait des clous d'argent à ses pantoufles; Léonnatne faisait venir sur plusieurs chameaux de la poussière d'Égypte* pour s 1 en servir à ses exercices; Phi louis avait pour la chasse des toiles qui embrassaient un espace de cent stades (cinq de nos lieues); le plus grand nombre d'entre eux employait, pour les bains et les étuves * les essences les plus précieuses, et très peu se servaient d'huile; ils traînaient à leur suite des troupes de baigneurs et de valets de chambre pour taire leurs lits* »
Alexandre les en reprenait, ajoute Plutarque, avec autant de douceur que de sagesse.* Cela était bien* Mais pourquoi leur faisait-il des dons, des prodigalités ruineuses* non pour lui, mais pour les peuples? Pourquoi adoptait-il le costume des Perses* et leur luxe, et leurs mœurs, ainsi que nous le voyons dans les paroles ci-dessus de Plutarque, et dans celles ci-dessous de Dîodore de Sicile?
« Alexandre ayant à peu près touché nu but de sou entreprise v et atteint au faîte du pouvoir suprême, commença k imiter le luxe des Perses et la niagnilicenee des rois asiatiques. D'abord il introduisit à sa cour des appariteurs d'origine asiatique, et il s'entoura d'une garde composée des hommes les plus illustres du pays, parmi lesquels se trouvait
Ah GRECE.
un frère de Darius, Oxthrès. Bientôt il ceignit Sâ fftte du diadème persiqüe, et se revêtit de la tunique blanche, de la ceinture et de tout le reste d« l'habillement des Perses, à P exception des anaxyrides (larges pantalons) et des candis (surtout à gnujjdes manches)* Il donna à ses mignons des vêlements de pourpre , et à ses chevaux des harnais perses» Enfin il s'entoura, comme Darius, de mncvmm remarquablement belles, choisies parmi toutes femmes de l'Asie; elles étaient en même nombre qui les jours de Vannée Chaque nuit, toutes ces femmes se rassemblaient autour du lit du roi t afin qu’il désignât lui-même celle qui devait passer la nuit avec lui* »
Alexandre épousa Roxane et Slatira , et avait i eûj outre, trois cent soixante-cinq concubines; ce ivh tait pas suivre là les mœurs des Grecs* Quant à s» sobriété, nous avons en son lieu fait connaître si h arche BACHiQiE au retour de l’Inde, Ajoutons core les quelques paroles que voici de Plutarque :
« Alexandre, au retour rie ce sacrifice barbai (Calanus l'Indien venait de se faire mourir dans 1$ flammes d'un bûcher), réunit à souper un grani nombre de ses courtisans et de ses capitaines*^ proposa un prix à celui qui boirait le [dus, Prosü* chus fut vainqueur; il avait bu quatre mesures de vin; il reçut un talent pour prix de sa victoire, ri mourut au bout de trois jours. Des autres convives, il y en eut quarante et un qui furent aussi victime* de cette débauche, parce qu’il survint un froidtfw] violent pendant qu'ils étaient encore dans Tivressea
AFPIuSciÀTiON St R ALEXANDRE. W
Rappelons ici qu’Héphesüon mourut des suites de son intempérance, qii’Àlexandre perdit lui-même la raison et la vie après avoir fait des excès de vin, et l'on comprendra que le héros macédonien ou» hîia souvent cette sobriété, de laquelle on Fa tant glorifié.
C'est d'après Diodore de Sicile, c'est surtout d'après la biographie que Plutarque lui a consacrée dans ses Vies des hommes illustres , que nous avons traité d'Alexandre ; et, Ton en sera convaincu, s’il y a du bon dans le héros macédonien, il y a aussi beaucoup de mauvais; et pourtant ce même Plutarque, dans un discours Sur la fortune ou la vertu d'Àkxandre , ne voit plus dans le conquérant que des qualités dignes de ses éloges ; ses défauts, ses travers, ses vices, ses crimes, sont transformés en vertus, en actes de justice et de rémunération.
Plutarque veut que les Romains soient redevables delà plupart de leurs faits d’armes à la fortune; pour Alexandre, s'il faut l'en croire , il doit tout à sa seule vertu ; et loin qu'il ait eu à se louer de la fortune , c’est, au contraire , la fortune qui Lui doit de la reconnaissance pour l'éclat qu'elle en a reçu. Alexandre, nous dit-il, est le plus grand des philosophes; s’il a envahi tant de contrées, ce n’a été que pour les civiliser, les servir; aucun auLre motif ne l'animait. Telles sont les pensées de Plutarque sur Alexandre, et il les exprime dans le plus beau langage; on s’en convaincra par la citation que voici :
« Considérez maintenant tes fruits des enseignements d'Alexandre. Il apprit aux Hyrcaniens à for-
mer des mariages légitimes; aux Arachosiehs II cultiver la terre; aux Sogdieiss à nourrir leurs parents dans leur vieillesse , au lieu de les faire mourir ; atiàt Perses à respecter leurs mères et a ne plus les épouser* Quelle admirable philosophie que celle qui a pu persuuder aux Ixoiexs d’adorer les dicuï de la Grèce , aux Scythes d’ensevelir les morts au lieu de les manger S *..
* L'Asie , éclairée par les connaissances qu’Alexandre y avait répandues, lisait Homère, Les Perses, les Gédhosiens et les peuples de la Sjfr siaxk, déclamaient les tragédies d'Euripide et de Sophocle..- ïl a semé dans toute l’Asie les institua Lions de la Grèce, et a retiré ces peuples de la vitf grossière et sauvage qu'ils avaient menée jusqu ft* lors. Peu de personnes lisent les lois de Platon; de* | milliers d'hommes ont suivi et suivent encore ccllfii d T ÀJexandre, plus heureux d’avoir été soumis par ce prince que ceux qui ont échappé à ses conquêtes- Ceux-ci n’ont eu personne qui mît fin au genre fia vie qu T ïls menaient; Alexandre , en soumettant les autres, les a forcés d’être heureux-,. En s'aecommo* danl ainsi aux mœurs et aux usages de ces peuple il ne se proposait rien moins que de soumettre toutes les nations de la terre à une même autoritéi à une mêiîre forme de gouvernement, et de ne taire de tous les hommes qu'un seul et même peuple. Que si le génie qui avait envoyé sur la terre I àmfl de ce grand prince ne se fût hâté de le rappeler i lui, tous les hommes n’auraient connu qu'une seule loi; ils n auraient été conduits que par une seuls
APPRÉCIATION Srtt ALEXANDRE- 4T
justice, comme par une lumière commune* Mais aujourd'hui la portion de l'univers qui n’a point connu Alexandre est comme privée de la clarté du soleil,.* « Dans Alexandre , la valeur est unie à T humanité , la force à la douceur, la libéralité à une sage économie*.,
« Alexandre /malgré les reproches qu'on lui fait de son amour pour le vin et de ses fureurs dans l'ivresse, fut un grand homme; il fut modéré dans l’excès de son pouvoir, dont il riabusa jamais , et qui ne lui fiL faire aucune extravagance. *
Les paroles ci-dessus de Plutarque ont eu la puissance de convaincre des écrivains très illustres, très progressifs de nos jours, entre autres Chateaubriand et les rédacteurs de Y Encyclopédie moderne, qui, à leur tour, ont aussi célébré le conquérant, et l’ont proclame un grand civilisateur.
Je veux bien croire qtf Alexandre ait porté quelques connaissances dans les pays qu’il parcourut ; mais qu’il ait fait toutes les merveilles qu*on lui altrihue, voilà ce que je nie.
Alexandre aurait enseigné aux Hyrcaniens à for* mer des mariages légitimes; aux Perses à ne plus épouser leurs mères ; aux Indiens h adorer les dieux de la Grèce ; il aurait rendu à d'autres nations des services non moins importants, et tout cela en ne faisant que les traverser et les saccager... Il c'aurait eu qu*à paraître dans un pays, et les usages , et les mœurs, et les religions , toutes choses dont les racines sont si profondes, si vivaces, se seraient transformés comme par enchantement U-... Enfin les
Perses » les Gédrosiens et les peuples de la Susiane auraient déclamé les tragédies d'Euripide et de Sophocle, comme si ces peuples appelés barbares eus* sent su par avance la langue des Grecs, et que leur instruction littéraire eût été des plus développées. Mais exposons séparément les miraeles attribués à Alexandre, et tâchons d'en faire une prompte justice, a II a semé dans toute l'Asie les institutions de ta Grèce . »
Dans la Grèce il y avait des tyrannies, des monarchies, des oligarchies, des démocraties; laquelle de ces institutions a-i-ïî semée, propagée, implantée de préférence? Ne serait-il pas urgent d'en être instruit avant de lui décerner à cet égard un éloge quelconque?
« Il a retiré ces peuples de la vie grossière et sauvage qu'ils avaient menée jusqu'alors. »
Quoi! les Perses, les Mèdes, lès Égyptiens, les Babyloniens, tes Phéniciens, les Syriens, eux, dont on a tant vanté la civilisation, n’avaient connu jusqu'alors que la vie sauvage ! et c'étaient des Macédoniens, des hommes qui n'ont laissé ni œuvres îiltéraires et artistiques, ni monuments scientifiques et philosophiques, des hommes enfin dont la capitale est restée sans nom, sans éclat, sans célébrité dans le monde, qui s'étaient donné l'expresse mission de les civiliser 1 La chose esl-elïe possible ?.«■ « Peu de personnes lisent les lois de Platon ; des milliers d'hommes ont suivi et suivent encore celles d'Alexandre. »
Quelles sont donc ces lois d’Alexandre? Dans
APPRÉCIATION SÜR ALEXANDRE» 49
quel code sont-elles écrites ? Si Plutarque les possédait, pourquoi ne les a-t-il pas soumises à ses lecteurs? Pourquoi ne les a-t-il pas transmises à la postéritéî Ces lois ont-elles existé? Ces lois sontelles connues quelque part?..» Si quelque savant les possède, qu'il daigne donc nous les communiquer, et nous les louerons si elles le méritent.
a Aujourd'hui la portion de l'univers qui n’a point connu Alexandre est comme privée de la lumière du soleil. »
Dans cette portion de Puni vers qui n'eut pas le bonheur de voir la face d* Alexandre se trouvait Rome; et, chose étrange, en contradiction avec les paroles de Plutarque, ce fut la ville la plus éclairée, la plus éclatante, la moins privée de la lumière du soleil. Pas une ville, excepté Athènes, ne posséda tant de savoir, tant de science; c'est de là que la civilisation devait rayonner sur tous les peuples; et Plutarque lui-même, qui vivait sous le règne des premiers Césars, au sein même de cette grande ville, ne comprît rien à ce qu’il voyait! Oh ! aveuglement de la prévention I.,,
« Alexandre fut modéré dans l’excès de son pouvoir, dont U n'abusa jamais, et qui ne lui fit faire aucune extravagance* »
Et le meurtre de Clt Lus ! et l’assassinat de Farménîon ! et la mort de Philotas et de Calisthène ! et la mise en croix du médecin d’Éphestion ! et la chasse qu'îl livra aux Cosséens pour se distraire du chagrin que lui causait la perte d'un ami ! et sa barbarie envers Thèbes et Tyr ï et les Indiens égorgés
au mépris d'une capitulation î et sa marche bachique ! et ses assauts à qui boira le plus ! et sa croyance aux sorciers et aux magiciens ! et sou obstillation à se dire tils tle Jupiter ! et ses prétenLioas à se faire adorer comme Dieu 1 ne sont-ce pus lu des abus de pouvoir, des actes de barbarie, de férocité, enfin de ^extravagance;, du délire, do k folie?*— Comment faudrait-il donc appeler tout cela?
« En s'accommodant aux moeurs et aux usages de ces peuples, il ne se proposait rien moins que de soumettre les nations de la terre à la même autorité, à une même forme de gouvernement, et de ne faire de tous les hommes qu un seul peuple, »
Doit-on adopter des mœurs et des usages s ils sont un progrès à reculons, tels, par exemple , que la pluralité des femmes et le sérail ? Est-ce ainsi que l'on civilise et moralise les nations? Qui le croira-
« Il voulait qu il n’v eût sur la terre qu une seule