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AVEC LES IROQUOIS

Les premiers émigrants abénakis arrivèrent en Canada dans un temps de paix. Les Iroquois avaient mis bas les armes depuis quinze ans, et vivaient en bonne intelligence avec les Français. Cependant, un nouvel orage commençait à se former du côté de ces barbares. L’influence du voisinage des Anglais se faisait de plus en plus sentir parmi eux. Le colonel Thomas Dungan, gouverneur de la Nouvelle-York, était sans cesse occupé à les rallier aux intérêts des Anglais. Ceux-ci vendaient leurs marchandises à meilleur marché que les Français, et payaient les fourrures beaucoup plus cher qu’eux. Dungan faisait valoir habilement auprès des sauvages ce motif d$ commerce, et les attirait vers lui par ce moyen. {}

était clair qu’il allait' bien vite s’emparer de toute la traite de ces contrées.

Le Comte de Frontenac, gouverneur du Canada, prévoyant que cette nouvelle difficulté ne pourrait être réglée que par une guerre, ét qu’il aurait alors besoindu secours des Abénakis, reçut les premiers émigrants avec bienveillance, et leur permit de s’étendre sur le territoire situé an Sud du fleuve St. Laurent, depuis la rivière Chaudière à celle des Iroquois (1). Un certain nombre de ces sauvages se répandirent alors sur les rivières- Chaudière, Etchemin (S) et des Abénakis (3), et les autres, parmi lesquels étaient les Sokokis,. allèrent se fixer dans les environs des -Trois-Rivières» sur les rivières qui furent appelées plus tard“ Béean. court et Saint-François” (4). Dès lors, tout le territoire qui s’étendait, d’un coté, depuis la rivière Chaudière à celle des Iroquois, et de l’autre, depuis le fleuve

Saint-Laurent à la Nouvelle- Angleterre, . fut considéré

comme appartenant h ces sauvages. C est ce qui ex plique les prétentions qu’ils eurent, plus tard, sur lapartie Nord du territoire, connu aujourd’hui sous le nom de New- Hampshire, lorsque les, Anglais voulurent y faire de nouveaux établissements, comme nous le verrons.

La même année, ou la suivante, les P.P. Jésuites

(1) Appelée aujourd’hui tivière Richelieu.

riviè -e fut d’abord appelée “ Bruyante’’, et plus tard*

- étau U route par où les Etchem.a, ve-

liaient à Québec.

rn L-» rivière des Abénakis se jette dans celle d’ïtebemln, A t iron vingt-cinq milles du fleuve Saint-Laurent- (4) 0 hapitees VI, VU. (le cotte époque.

DES ABENAKIS.

ïéûnirent à Saint-Joseph de Sillery un certain nombre dé ces sauvages, et formèrent, avec ceux qui y étaient déjà (1), une mission abénakise de 500 à 600 âmes. En 1683, ils établirent sur la rivière Chaudière une autre mission abénakise plus considérable, qu’ils appelèrent Saint-François de Sales (2).

En 1682, la guerre avec les Iroquois paraissait imminente. Des difficultés survenues entre le commandant de Michillimackinac et ces sauvages, les avaient presqu’entièrement détachés des Français. Le comte de Frontenac, quoique sans cesse occupé à conserver leur commerce et à éviter une rupture avec eux, n’y parvenait, malgré sa grande habileté, qu’à force de présents. Ces sauvages, recherchés à la fois par les Français et les Anglais, étaient devenus prétentieux. Les Anglais flattaient leur orgueil, en vantant leur courage, et leur promettaient des secours, ce qui leur donnait une audace sans bornés. Aussi, des conférences que le gouverneur eut avec leurs embassadeurs a’éurent aucun bon résultat.

Dans ces circonstance critiques, la Cour de France fut obligée de rappeler le Comté de Frontenac, par

(1) Depuis environ quarante nus, chaque année quelques Ab^nakia venaient à Québec, embrassaient le ch islinnisme et se fi'xaieut â Sillc.y, pour continuer leur instruction reiigieuse. Mais, à cette époque, il ne restait qu'un petit nombre de ces saiVAges dm3 cette mission, les autres étaient morts de la petite vérole en 1670. Ou ia.it qu’en [670, cette maladie fit un affreux ravage partni les sauvages du Canada, La tribu des At ikaihègues fui entièrement détruite ; qui ae cents Algonquins et autres sauvages moururent à Si lery ; depuis le Saguenay jusqu’au territoire des Àttikamèguéf>s la plupart des sauvages fureut enlevés par cette terrible maladie. Ainsi, il n’y avait guère alors d’Abènakis à Sillery que ceux quî y étaient venus depuis dix ans.

(2) Chapitre IV. d® cetta époque'

suite de regrettables difficultés qu’il avait avec Monseigneur de Laval, les Sulpiciens et le gouverneur de Montréal. Frontenac, colère et violent, traitait avec hauteur tous ceux qu’il considérait comme ses ennemis. C’est ce qu’il fit fort injustement à l’égard du vénérable évêque de Québec et des Sulpiciens de

Montréal.

Il fut remplacé par M. Lefebvre de la Barre.

Aussitôt après son arrivée à Québec, le nouveau gouverneur, effrayé de la guerre qui menaçait le pays, convoqua une assemblée des notables, pour délibérer sur les moyens à prendre, afin d’éviter un tel malheur (1). Dans un danger si imminent, il fut décidé de demander du secours à la France. Mais Louis XIV

n’eut alors que 290 soldats à envoyer à Québec, pour protéger un pays quatre fois plus grand que la France ! Il informa cependant M. de la Barre qu’il s’était adressé à la cour d’Angleterre pour l’engager à empêcher ses colonies de soulever les sauvages contre le Canada, et que Charles II avait en conséquence ordonné au gouverneur de la Nouvelle- York d’entretenir la bonne intelligence avec les Français (2).

Mais çet ordre n’empècha pas Dungan de continuer à exciter les Iroquois contre le Canada. Bientôt, U parvint à les engager à déclarer la guerre aux Illinois, alliés des Français.

A cette nouvelle, M. de la Barre envoya, au corn-

(1) Bancroft. Hist, of U. S Vol. II. 059.

LeP.de Charlevoix HUt. Gén. delà M France. Vol. II. Mï,

m G»r:<ea«. Hist, do Canada. Vol. I. tSl-Baocroft. Hi*, of the U. S. Vol, II. 65$— UP, de CkAitawlx. HUt. Qéa. de U K. Fr une»* Y$l' II* 190»

DES ABENAKIS. 179

mencement de Février 1684, un messager auprès des Onnontagués. Ce député arriva à Albany la veille du jour où les sauvages devaient partir pour l’expédition projetée. Il fut bien reçu par eux, mais il ne put réussir à les appaiser. Un Chef iroquois lui répondit avec hauteur et fierté: “ Nous ne nous sommes il 2 3 pas éloignés de nos routes. Mais lorsqu’Qnonthio 44 (1), le Chef du Canada, nous menace de la guerre, 44 fuirons-nous? Resterons-nous dans nos maisons? 44 Nos chasseurs de castor sont braves, et le chasseur 44 de castor doit être libre35 (2).

A peine le messager de M. de la Barre se fut-il retité, qu’une armée d’Iroquois se mit en marche contre les Illinois. Cette armée était destinée à s’emparer du fort Saint-Louis. Les Iroquois rencontrèrent sur leur route quatorze Français, qui allaient faire la traite avec les Illinois et qui ne s’attendaient pas à cette rencontre ; ils les firent prisonniers, leur enlevèrent des marchandises pour la valeur de 15,000 francs, puis continuèrent leur route vers le fort Saint- Louis, qu’ils croyaient enlever par surprise. Mais ils furent vivement repoussés par les Français, qui y stationnaient, et se retirèrent, après avoir perdu un grand nombre de leurs guerriers (3).

Alors le gouverneur résolut d’aller punir ces sau-

(1) C’est le nom que les Iroquois donnaient nu gouverneur do Canada. Oette expression iroq ioise signifie “ grande montagne,” du nom deM. de Mommtgny, [)e là, ces sauvages appelaient le roi da If rance le Grund-Onomhii*”

(2) Bancroft, Hfst. of ihe U. S. vol. II. 660.

(3) Le P. de Charleroi*. Hist? Gén. de la N. France. Vol. IL

m HISTOIRE

vages. Il invita pour cette expédition les Abenakis, ' qui consentirent volontiers à s’unir aux autres alliés, Algonquins, Hurons et Iroquois chrétiens. Plus de 100 guerriers abénakis partirent immédiatement de Sillery, de la rivière Chaudière et des environs des Trois- Rivières, pour aller rejoindre à Montréal l’armée de l’expédition. Le gouverneur partit pour le lac Ontario, le 6 Juillet, avec une armée de 600 Canadiens, 400 sauvages et 300 hommes de garnison. Il était aecorn. pagné de M. de Bécancourt. Apeine fut-il rendu au lac Ontario, que les exhalaisons malsaines des marais du voisinage causèrent dans sou armée des fièvres, qui s’y propagèrent tellement qu’elles la rendirent bientôt incapable de combattre. Il se trouva alors dans l’obligation de demander la paix aux sauvages qu’il voulait combattre. Après quelques débats entr’eux, ces sauvages consentirent à la paix, avec la condition que les Illinois ne seraient pas compris dans ce traité de paix, et que l’armée françaiee partirait dès le lendemain (1). .Un Chef iroquois prononça alors la harangue suivante : “ Ononthio a été notre pere depuis “ dix ans ; et depuis longtemps Corlaer (2) a été “ notre frère,; mais ç’est pareeque nous l’avons voulu. “Ni l’un ni l’autre est notre maître. Celui qui a “ fait le monde nous, a donné cette terre que nous “foulons. Nous sommes libres. Vous nous appelez

“sujets. Nous, nous.disonsque.nous sommes frères.

(i.)LeP. de Cbarlcvoix. Hi&t, Gé«u 4# la H. Fiance. Vol U 319,321,

(2) C’est ainsi que Ie3 lroqn«*^ appelaient le gouverneur Nouvelle- York, du nom d’in Anglais qui s’y était établi*-'-

DES ABENAKI»

■u Nous devons prendre soin de nous-mêmes. J’irai à “ mon père parcequ’il est venu à ma porte, et parce- “ qu’il désire rue dire des paroles raisonnables. Nous “ embrasserons la paix au lieu de la guerre. La hache “ sera jetée dans une eau profonde” (1).

Le gouverneur fut forcé d’accepter ce disgracieux traité, laissant ses alliés à la merci de leurs ennemis.

Comme nos historiens ne parlent point de la présence des Abénakis dans cette expédition, nous allons prouver qu’ils en firent partie. Voici ce qu’écrivait à ce sujet, en 1684, le P. Jacques Bigot, alors missionnaire de ces sauvages Sur la rivière Chaudière.

Le Père, après avoir raconté un accident où il faillit périr en remontant la rivière pour se rendre à sa mission, ajoute : “ Le canot qui nous secourut fut “ celuy de Monsieur le Général envoyé à l’Acadie “ promptement pour y porter ses présents et inviter a tous les Abnàquis qui restent à l’Acadie pour se “ venir joindre à ceux que nous avons iey, et à aller “ en guerre avec les François contre les Iroquois. On u vous escrit d’ailleurs l’estât ou sont les choses' qui u concernent nostre mission qui va probablement u s’augmenter extrêmement par la venue des gens u qui viendront en guerre et seront accompagnez de “ leurs fëmmes et enfans. Ceux qui sont partis ce “ matin, 6 Juin, pour les inviter à venir en guerre sont ' « nostre Dogique Etienne NekBteneant (2) et deux a de ses frères qui sont tous trois des plus braves que

(1( Bancroft. Hhr. of the U. S. Vol. II. 661— he P. de Charle- Toix. Hist. Gén. de la M. France. Vol. H. 316,317.

v(2) De “ Neg8itenaôt”-S qui est seul, qui vit seul,

,i nous ayons icy, et pour la piété et pour- le courage,

“ On fait beaucoup espérer à nos sauvages si le « tout réussit, et tous les plus considérables François « du pays disent qu’on attend plus du courage et de “ la fidélité des Abnaquis que du secours de tous les

“ autres sauvages nos alliez (1)

“ Je ne scay si j’accompagneray mes sauvages à la « guerre, mais je vois bien, soit que j’y aille soit que “ je demeure icy, que je ne manqueray pas d’occupa- “ tion : celle que j’ay maintenant, outre les instructions u ordinaires et les visites de nos cabanes et de nos champs, est de les faire travailler à ce que leur « ordonne Monsieur le Général et à chercher des

“ vivres (2).

“ La pluspart des premiers arrivez sont allez en

“ guerre, nous en avons icy encore une trentaine qui “ attendent les premiers ordres de Monsieur le Gené- “ raî pour l’aller joindre : il y a plus de soixante des u gens de nost-e mission qui sont avec luy : je n’y en “ ay point envoyé qui n’ait plus de vingt ans parce “ qu’on m’avait prié de n’envoyer point de bouches

44 inutiles.

u Monsieur le Général a témoigné à nos sauvages u une estime particulière d’eux. Il leur dit qu’il no u vouloit d’abord que des Abnaquis, dont il estoit « assuré du courage et de la fidélité pour le dessein u qu>il avait d’envoyer faire quelque découverte sur “ 1’ Iroquois, il ne prit pour ce premier dessein que “ trente de nos gens avec 200 François ; le reste partit

(1) ReUliou du P. J uCi|U08 Bigot. 1614. 28. (î) Idem. 1634. 2*.

DES ÀBENAKIS.

^ quelques jours après ; nous en attendons encore tous les jours de l’Acadie avec ceux qui sont icy : on nra « pas eu de l’Àcadie tout le monde qu’on attendoit. 44 Monsieurde Saiilt-Castin à qui Monsieur le Général 44 a voit fait adresser lès ordres et les présens pour “ inviter les Àbnaquisde l’Acadie de se venir joindre a à ceux de nostre mission, a esté fort molesté de PAnglois qui l’a sommé trois fois cet hiver de 44 quitter le poste de Pentagcët où il est. Cela à ce * qu’il escrit icy l’empesche de venir avec les sauvail ges qu’on souhaitoit de ce costé là” (1)

44 Tous ceux qui sont arrivez de l’Acadie avec les 44 nostres ont tesmoignê une passion furieuse de don- “ ner sur l’Iroquois, et on m’escrivoit il y a deux jours 44 de Montréal que tbut le monde estoit extrêmement

4C content de nos gens On me

44 dit hier, onzième Aoust, que nos Abnaquis avoient

a desjà grande réputation en France” (2)

44 IS y mon frère (3) ny moy n’avons suivy les sau- 44 vages à la guerre : il a quelque occupation à la mis- 44 sion des Iroquois du Sault qu’on a jugez plus *(I) * 3 4 nécessaire et pour moy on ne m’a pas voulu faire 41 quitter un sy grand nombre de sauvages qui restent 44 icy pour aller avec environ 100 guerriers qui sont en ‘4 tout les Abnaquis et les Soquoquis qui sont allez 44 d’icy (4).

(I) Relation *iu i*. J *cquoa üigol, lii#4. 33, 34.

(3) Le P. Vincent Bigot.

(4) Relation du P. J. Bigot.1684. 39.

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