VOEU DES ABÉNAKIS À NOTRE-DAME DE CHARTRES
En 1684, les Abénakis du Canada reçurent de France une grande statue de la Sainte-Vierge, qui fut placée solennellement dans l’église de Saint-Joseph de Sillery, le jour de l’immaculée Conception» En cç grand jour de fête, tous les sauvages se mirent spécialement sous la protection de la Mère de Dieu(l).
Comme ils, entendaient souvent parler des merveilles qui s’opéraient à la cathédrale de Chartres,, en 1691 ils firent un vœu à la Mère de Dieu, si par** iculièrement honorée dans cette église, et chargèrent leur missionnaire de porter lui-même ce vœu en France. Ce vœu était accompagné d’un grand collier de wampum, sur; lequel on lisait l’inscription suivante :
“ MaTRI VlRGINI AbNAQUICEI. D. D.”, offert par les Abénakis à la Vierge Mère (2 f
. CI) Relation du P, Jacques Bigot, 1685. 10. II.
(2) M. l’Abbé H. R, Casgrain nous dit avoir vu Ce collier, il y a quelques années, dans les trésors delà cathédrale de Chartres, ke vœu, écrit en abênakis, a aussi été conservé.. On voit dans?, Ijes. archives d! Eur,e* et-Loir».
Le P, Jacques Bigot passa en France, à l’automne de la même année portant ce collier et le vœu des sauvages. Dès que les Chanoines de Chartres eurent reçu ce présent, ils chargèrent M. Patin, Vicaire-Général, d’écrire au Père pour lui exprimer toute la joie que la piété et la générosité des Abénakis leur avaient causée. Le Père répondit à cette lettre comme suit :
44 Monsieur,
41 J’ay reçu aujourd’huy la lettre que vous m’avez 44 fait l’honneur de m’écrire ; je vous avoue que j’ay 44 ressenti une joye toute particulière en lisant le narré u que vous avez pris la peine de me faire de la ma- “ nière dont on a reçu dans votre auguste église le 44 présent et le vœu de nos pauvres sauvages. On ne u le pouvait faire d’une manière plus obligeante et en 44 mesme temps plus avantageuse pour ces nouveaux 44 chiestiens. J’attends tout après cela de la protection w de la très-sainte Vierge pour ces peuples éloignez. 44 Je ne puis vous le dissimuler que je ressens un >4 extrême désir de retourner au plus tost à cette nation 44 pour lui raconter moi-mesme la manière dont ses 44 vœux ont estez reçus aux pieds des autels de la 44 Reine du ciel et les vœux qu’on a faits en mesme 44 temps pour cette nation afin d’obtenir pour elle de 44 la Sainte-Vierge une nouvelle ferveur. Je souhaite 44 de tout mon cœur que ma santé me permette d’ac- 44 compagner la réponse que vous avez dessein d’en- 44 voyer à ces chers sauvages pour animer leur piété. 44 En vérité, votre illustre chapitre fait bien connoistre 44 par là la pureté de soir gèle et l’unique désir qu’il a
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de faire glorifier la Sainte- Vierge. Je prie de tout 44 mon cœur l’auguste Mère de Dieu de récompenser 44 le zèle qu’ont fait paroistre vos messieurs dans 44 cette action si charitable à l’égard de nos pau- 44 vres sauvages ; vous allez par là les gagner tous 44 au service de Marie. Permettez-moi de présenter 44 encore une fois mes respects à tout vostre illustre 44 chopitre et de le remercier pour mes chers sauvages 44 de toutes les bontés qu’il a pour eux.
44 Je suis avec un profond respect en participation de 44 vos saints-sacrifices,
44 Monsieur, votre très humble et très-
- obéissant serviteur en N. S.
44 Jacques Bigot.
44 de la compagnie de Jésus.
44 A Paris le 27 Janvier 1692.”
Dans le même temps, les Chanoines écrivirent aux Akénakis, pour les remercier de leur présent et leur faire espérer qu’ils recevraient, en retour, un don de reliques. Cette lettre fut reçue à Québec au printemps, 1692, A l’automne de la même année, le P. Vincent Bigot, qui remplaçait son frère dans la mission de Saint-François de Sales, répondit aux Chanoines, au nom des sauvages, comme suit :
& Messieurs,
44 Mes chers Abnaquis ont esté charmez de la 44 lettre que vous leur avez fait l’honneur de leur escrire. 44 Dears gestes et leurs manières, quoique sauvages, 44 si vous aviez pu en estre témoins, vous ^uroient 44 per$u#de2 de la sincérité de leur reconnaissance.
“ Auparavant que de la tourner en leur langue, je Pay « lue et relue bien des fois pour y puiser cet esprit de « ferveur et de zèle dont elle est animée, afin de le « faire couler autant qu’il me seroit possible dans la « version que j’en voulois faire. Permettez^moy,.
“ messieurs, de vous le dire, je reconnois dans cette 4t aymable lettre, le caractère des fils aines de la “ Sainte-Vierge ; non, personne ne peut vous disputer “ cette illustre qualité ; puisqu’enfin vous avez l’hon- “ neur d’estre les gardiens de ce saint temple, de ce “ temple si recommandable par son antiquité, basty “ en l’honneur de cette incomparable Vierge qui de- “ voit enfanter, mais basty auparavant qu’elle naquit. “ J’ose ajouter qu’elle vous choisit elle-mesme pour “ estre les dépositaires du plus précieux trésor que “ nous ayons d’elle. Je ne suis point surpris, messieurs,, “ que vous ne respiriez dans vostre lettre que l’amour u du fils et de la mère ; que vous tâchiez de l’inspirer “ à nos chers sauvages, et d’unir ces deux amours* “ dans leurs cœurs. Peut-on appartenir de si près à “ la mère sans avoir à cœur les intérêts du fils ? Je “ vous avoue, messieurs, que je ne saurais vous mar- “ quer autant que je le souhaiterais les sentimens “ sincères* d’estime et de respect que j’ay pour vou& “Je peux bien vou&dire que mon cœur a beaucoup “ plus de part que ma plume à ce que je me donne “ l’honneur de vous écrije ; mais de quelle utilité “ vous peut estre toute l’estime qu?a pour vous un; “ pauvre missionnaire à un bout du monde, lorsque “ cette vie si exemplaire et si religieuse que vous me-
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“ nez vous attire l’estime et l’approbation de tous ces “ concours de peuples qui . vont continuellement honorer vos sacrés dépôts. Au moins me satisfay-je un “ peu moy-mesme en cela, vous marquant de l’unique manière dont je peux l’extrême reconnoyssance que “ j’ay en mon particulier de l’honneur que vous faites “ à n®s Abnakis. Us attendent avec impatience le “ magnifique présent que vous avez la bonté de leur “ faire. L’on a conseillé à mon frère de ne nous l’en- “ v°yer que l’année prochaine, de peur qu’il ne tom* “ bast entre les mains des Anglois nos ennemis. Lors* “ <lue nos chers chrestiens l’auront reçu, ils vous en “ remercieront eux-mesmes, et je ne seray pour lors “ fi110 leur interprète. En attendant que j’aye l’hon* “ neur de vous escrire, permettez-moy de vous deman- “ der un peu de part dans vos prières, surtout lorsque “ vous célébrerez les saints mystères dans la sainte “ et vénérable maison de vostrc grande Reyne et de “ vous assurer tous en particulier dans toute la sincérité de mon cœur, que je suis, avec un très-profond res*
“ pect,
“ Messieurs,
“ Votre très-humble
“ et très-obéissant serviteur.
“ V. Bigot.
“ De la compagnie de Jésus “ En la mission de Saint- “ FranÇois de Sales, proche Sillery, 7 Octobre 1692.”
Dans le cours de la meme année, les chanoines de Chartres donnèrent au P. Jacques Bigot, pour les
Àbénakis, une grande chemise en reliquaire (1).
Le Père ne repartit de France qu’au mois de Février 1694, et arriva à Québec au printemps, avec le précieux présent.
Afin de mieux faire connaître comment les Abénakis apprécièrent ce don, qui leur venait de si loin, nous allons donner ici la lettre que le Père écrivit aux chanoines de Chartres, à l’automne de la même an-
née.
“ Messieurs,
“ Je souhaiterais que vous eussiez vous mesmes esté “ témoins des sentiments de respect, de dévotion et de « tendresse avec lesquels vostre précieux don a esté “ reçu par nos Abnakis. J’ay esté assez heureux u p0Ur en estre moy-mesme le porteur, retournant de “ France à ma chère mission ; le peu de sûreté qu’il “ y avoit à l’envoyer me l’avoit fait retenir en France U jusqu’à mon départ. Mais je crus le pouvoir risquer « en m’embarquant moy-mesme et je ne doutay point
— - conservait alors dans les trésors de I» cathédrale de
Chartres un grand nombre ds chemises d'or ou d’argent, portant
m ^^voit' encore Aujourd’hui11 "dans les trésors de cette église la à P église de Chartres, ? ne. 30n aïeul, à qui Constantin
Sainte- V ierge. , î^trliqe de Chartres un voile de la Sainte
Oq conserve encore dans 1 «giise ae onarires uu
Vierge, qui fut donné eu même temps que la chemise.
DES ABENAKIS.
H qu’il me dust estre comme une sauvegarde contre “ tous les dangers de la mer. Dès que je fus arrivé à “ Qnébec nos sauvages chrestiens de cette mission, “ 9ui en est éloignée environ de deux lieues, m’y vinrent trouver, en firent paroistre une joye toute particulière lorsque je leur dis que j’avois apporté avec moy “ le saint présent qu’ils attendoient avec tant d’impa- “ tience- Des le lendemain je partis de Québec avec “ nos chers sauvages pour venir disposer icy le lieu le “ PIus Arable de nostre chapelle, où je souhaiterois “ placer vostre précieux présent. De vous exprimer, Messieurs, les sentimens de tendresse et de dévotion ^ui accompagnèrent cette cérémonie, c’est ce que “ ->e ne PUIS faire moy-mesme qui en ay esté témoin.
“ n’est PIus m°y maintenant qui vais vouspar- ‘‘ !er’ Messieurs, je ne suis que le secrétaire et l’interprête de nos fervens chrestiens qui veulent eux-mes- “ mes vous réPondre. Je m’en vais donc vous faire “ UIX® C0Pré de ce qu’a dicté leur orateur et qui leur a “ este ensuite relue dans leur conseil. J’v ajouteray “ interprétation avec toute la fidélité qui me sera pos- “ Slble ’ la fréquente composition des mots qui se “ trouvent en cette langue et qui n’est point dans la ‘ nostre ne permettant pas quelquefois qu’on les puisse u rendre dans toute leur force. Je vous avoue, mes- ‘ sieurs, que je me trouve infiniment honoré de la ‘ commission dont je suis chargée, me flattant qu’elle * me Procurera au moins un peu de part dans le sou- ‘ vfn‘r de tant d’illustres serviteurs de la très-sainte Vierge et qu’ils la prieront un peu pour moy. C’est
“ la grâce que vous demande instamment celuy qui “ est, avec un très- profond respect,
“ Messieurs,
“ Votre très-humble « et très-obéissant: serviteur en N. S.
“ Jacques Bigot.
“ De la compagnie de Jésus « De la mission de Saint*
“ François de Sales, ce 27 Octobre 1694.”
La chemise en reliquaire, donnée aux Âbenakis, fut déposée dans l’église de lamission de Saint-François de Sales de la rivière Chaudière, et en- 1700 elle fut transportée à la nouvelle mission de Saint-François où elle fut précieusement conservée jusqu’en 1759.
En 1699, le P. Vincent Bigot, alors à la mission de Saint-François de Sales, voulut renouveler l’union de prières dea Abénakis avec les chanoines de la cathédrale de Chartres. Il lit faire une grande ceinture de wampum, longue de six pieds et formée de onze rangs de wampum. Alors, les sauvages firent deux neuvaines en l’honneur de la Sainte-Vierge, pour demander sa protection pour la continuation de leur union avec le chapitre de Chartres. L’une de ces neuvaines commença le jour de l’Assomption, et l’autre, le jour de la Nativité de Marie. Pendant ces jours de prières, la ceinture fut exposée dans l’église de la mission, aux pieds de la statue de la Sainte-Vierge.
Le Père envoya cette ceinture aux chanoines, avec la lettre suivante.
DÈS ABENAKIS.
u Monsieur,
u Je ne sçaurais penser qu’avec des sentimens d une extrême reconnoyssance a la grâce que vou^ 44 avez faite a “nos Àbnakis, et rien ne me paroit plus capable d’entretenir leur ferveur que de leur remetu tfe devant les yeux cette sainte association qui les “ unit à vous, cette sainte union que vous avez bien voulu contracter avec eux. fl y a trois ou quatre “ moîs qae trouvant icy leur réponse à l’obligeante lettre vous leur avez fait l’honneur de leur écrire, sur cela la pensee me vint de la renouveler et de “ vons la renvoyer avec un nouveau présent pour la u très-S amte- Vierge . Lorsque je le leur proposay, ce fut un applaudissement si général qu’il ne me laissa “ aucun lieu de douter que je ne leur fisse un extrê- U me P^isir. Ils ne pensèrent donc plus qu’à faire “ un collier de porcelaine, le plus magnifique, disoient-ils, qui se fut jamais fait, et à fournir aux a meilleurs ouvriers du village, que l’on choisissoit pour cela, tout ce qu’il faudroit pour le bien exécuc ter. Pour ce qui est des paroles qui dévoient y estre u escntes, je leur en donnay un modèle et c’est tout U ce °lue i’ay Pu contribuer de ma part avec la version françoise que j’ay faite, ce me semble, avec la dernière exactitude ; nostre langue me paraissant plus capable que la latine des tours de la langue abnakise. Je vous supplie donc, messieurs, au nom de “ tous nos fervens chrestiens, de vouloir bien encore “ offnr a Ia Sainte-Vierge ce petit présent. Quoiqu’il “ n’ait rien que de sauvage, elle y verra parfaitement
“ leurs coeüts et tous les sentimens d’amour et de teil- “ dresse dont ils sont pénétrez en le lui offrant. Nous “ le luy avons desjà offert icy, le mettant aux pieds “ de sa statue pendant deux neuvaines entières, durant “ lesquelles, outre les prières extraordinaires que l’on “ faisoit tous les jonrs pour vous, l’on chantoit 1 invio- “ lata en musique à la fin du saint-sacrifice de la “ messe. Nous implorions tous ensemble pour vous,
« messieurs, le secours et la protection de vostre grande “ Reyne ; et de mon costé, remply que j’étois d’uné “ sainte joye, je la suppliois du meilleur de mon cœur “ de vous faire sentir l’effet de nos vœux et de nos “ prières par un accroissement et un renouvellement “ de ferveur en son saint amour. Entre les deux neu- “ vaines dont la première commença le jour de l’ Asie somption et l’autre le jour de la Nativité de la Sainte-
“ Vierge, et qui finirent toutes deux le lendemain de « l’octave de ces deux festes, nous fîmes un servi- “ ce solennel pour les défunts de vostre illustre “ corps, afin de vous marquer que notre reconnoyssance “ vous accompagnera jusqu’au tombeau et au delà du
“ tombeau mesme, par nos prières et par nos vœux, u Ces saintes actions se font avec tant de modestie, de “ ferveur et d’exactitude pour le chant, que les per- “ sonnes qui en sont témoins ne peuvent souvent rete- “ nir leurs larmes en y assistant. Peut-estre que vous u îiiesmes, messieurs, tout accoutumez que vous soyiez » à entendre chanter juste, vous seriez surpris de voir « que des sauvages soient capables d’une si grande « exactitude dans le chant, et que, dans la variété des » chants qui composent par exemple la messe des
DES ABENÀKIS.
u morts, dans ceux que Pon fait après la messe sur la “ représentation, ils suivent la note aussy exactement “ que s’ils avoient des livres devant les yeux. Tout “ se chante en leur langue, excepté ce qu’ils répon dent en latin au célébrant. Les femmes surtout ont “ de très-belles voix, aussy douces et plus fortes que u la voix des femmes françoises. Le chœur des homu mes prend la basse lorsque Pon chante quelque 44 motet a trois ou quatre parties ; et toutes les autres 44 parties sont soutenues par plusieurs voix égales de 44 femmes qui s’accordent parfaitement et qui ne s’é- 44 cartent pas le moins du monde de leur ton, dans les 44 reprises, mesme des chants, après quelque repos. u Vous me pardonnerez bien, messieurs, une si lon- 44 gue digression, qui vous fera un peu connoistre les 44 personnes que vous avez bien voulu honorer du 44 nom de vos frères ; mais je eompterois peu sur ces 44 qualités naturelles et je ne croirois pas qu’elles les 44 dussent rendre dignes de l’honneur que vous leur 44 faites, si elles ne le méritoient un peu d’ailleurs. Si . 4‘ vous voyiez, messieurs, leur ferveur, leur innocence et leur eloignement extrême qu’ils ont des moindres petites fautes, leur docilité pour nos saints mystères,
44 leur modestie en y assistant, leur application con- 44 tinuelle à penser à Dieu, leur amour pour J. C.
44 crucifie et pour sa sainte Mère, qui va très-souvent 44 jusqu’à une extrême tendresse, un désir héroïque de 44 souffrances de quelques uns jusqu’à donner des “ marques sensibles de leur joye lorsqu’ils souffrent le plus, enfin toutes les marques de prédestination
tt qUi accompagnent ordinairement leur sainte mort ;
« je su.is sûr que vous seriez sensiblement touchez “ d’un spectacle sy doux et sy consolent. C’est aussy “ là, messieurs, la consolation des missionnaires par- “ my les petites peines qui sont jointes à leur emploi ;
“ et c’est par là que nostre Seigneur les y soutient.
“ Oserois-je, messieurs, vous demander une grâce,
“ c’est de le remercier pour moy de l’honneur qu’il « m’a fait de m’appeler dans ces missions et de m’y “ conserver depuis près de vingt ans, quelqu’éloigné “ que je sois de la ferveur et de la vertu de tant de “ braves et de saints missionnaires qu’il y a occupez “ et qu’il occupe encore maintenant. Pouvez-vous “ aymer et estre unis sy étroitement avec les enfans « sans vous intéresser un peu pour le père et pour “ leur missionnaire ? Comptez, s’il vous plait, mes- “ sieurs, que je n’auray pas moins de reconnoyssance “ qu’eux de la grâce que vous me ferez, et que tous “ les jours de ma vie je me souviendray de vous “ dans le temps le plus précieux de la journée, à l’au- “ tel, y célébrant nos adorables mystères.
“ Je suis de tout mon cœur et avec un très-profond “ respect,
*• Messieurs,
“ Votre très-humble èt très-obéissant
“ serviteur.
“ V. Bigot.
“ De la compagnie de Jésus « De la mission des Abnakis proche Québec, 25 “ Septembre 1699.
DES ABENAKlS.
Cette lettre et la ceinture de wampum furent reçues à Chartres au mois de Janvier 1700. L’année suivante, les chanoines, de plus en plus édifiés par la piété des Abénakis, leur envoyèrent une petite statue delà Sainte-Vierge, d’argent. En même temps, M. Vaillant Demîhardouin, chancelier de l’église de Chartres, écrivit au P. V. Bigot, au nom du chapitre, la lettre suivante.
“ Au très-révérend P. Bigot, Directeur et mission- 44 naire de la nation des Àbnaquis, et aux Abnaquis.
44 Gavisi sumus valde quoniam audivimus fratres u nostros ambulare in veritate sicut mandatum acciu pimus à pâtre.
“ (S. Joa. Ep. 2. V. 4.)
44 Mon très-révérend père, pour réponse à celle que “ vous nous avez fait l’honneur de nous escrire, du 25 u Septembre 1699, nous vous dirons que nostre joye a “ été parfaite lorsque nous avons appris les progrès 44 que nos frères les Abnaquis font dans la perfection
et piété chrestiennes par les exemples et instructions “ salutaires d’un missionnaire aussy zélé que vous, u Quelle satisfaction plus grande peut recevoir une u compagnie de prêtres et de chanoines qui désirent u avec empressement de voir étendre le royaume de u J* C. de plus en plus chez les nations barbares, et u d’apprendre les progrès merveilleux que la grâce cc toute-puissante de nostre Rédempteur opère dans “ l’esprit et dans le cœur de ces nouveaux fidèles, qui a sont d’autant mieux préparez à recevoir les impres- “ sicus célestes de sa grâce que le Saint-Esprit ne “ trouve en eux aucun obstacle, estant dégagez de
«4 toutes les affections terrestres et de qui l’on petit t4 dire que n’ayant rien ils possèdent tout. Beatus 44 populus, cujus Dominus Deus ejus.
« Nous avons reçu, M. T. R. P., avec beaucoup de “ satisfaction, le présent que nos frères en J. C. nous “ ont envoyé, et nous avons jugé par cet ouvrage qu’il “ n’y avoit rien de sauvage dans leur esprit et dans “ leur art. Tous les peuples de cette ville ont esté « ravis de le voir et Pont admiré ; nous Pavons dédié u et consacré en l’honneur de Marie, vostre illustre “ Dame et princesse, qui, je m’assure* l’aura accepté “ avec autant de plaisir que sy c’estoit leurs personnes u et leurs cœurs mesmes. Nous avons aussy recoin “ mandé nos frères les Abnaquis et leur zélé pasteur “ aux prières publiques et saint sacrifice de tous nos
a mystères pendant plusieurs jours consecutifs, et pour
“ reconnoyssance de leur bienveillance envers nous, “ nous avons jugé à propos de leur envoyer la figure “ et l’image de cette incomparable Vierge, à l’instar 44 de la nostre, quoique différente pour la matière qui “ dans nostre église souterraine est de bois seulement, “ au lieu que celle que nous leur envoyons est d’ar- 44 gent et portative, espérant que la mémoire du nom 44 de Marie et le souvenir de ses bienfaits leur seront 4‘ toujours présents. Nous croyons que le R. P. Bou- 44 vart (1) leur aura appris, estant chartrain, qu’avant 44 la naissance de N. S. J. C. cette image de Nostre- 44 Dame de Chartres fut taillée et dédiée à la Vierge *4 qui devoit enfanter et mise dans une grotte qui est
(1) Le P. Bouvart était alors missionnaire ches les Hurona dt Lorette.
“ à peu près dans la mesme place où elle se voit au- “ jourd’hui. S. Potentien, second évêque de Sens, que “ l’apôtre S. Pierre avoit envoyé en France, s’arrêta “ à Chartres, où il bénit cette image et prit occasion “ de ces paroles, “ Yirgini parituræ,” pour annoncer “ la foy aux Chartrains, comme fit S. Paul à Athènes, “ à l’occasion d’une figure ou d’un autel où estoit “ escrit : “ Ignoto Deo”. Yoila ce que nos traditions “ nous apprennent. Que si cette figure a les yeux ‘c fermez et ceux de son fils ouverts, sy elle paroit “ noire et grossière, ce sont des sujets de réflexion “ et d’une belle morale que nos nouveaux chrestiens “ peuvent apprendre de vous, mon R. P., et du Père “ Bouvart à qui nous envoyons, comme à vous pareil- “ lement, le» estampes de nostre chapelle de sous-terre, “ et vous les distribuerez, selon vostre prudence à qui “ vous le jugerez plus à propos. Nous vous disons “ enfin, mon très-lv. P., que nous avons esté grande- “ ment édifiez de toutes les merveilles qu’il plait atl “ Seigneur d’opérer sur l’esprit et dans l’âme de iios freres en J. C. Cette douce harmonie dont Vous “ nous faites le récit est un avant goût des joyes dü “ paradis que possèdent les bienheureux ; et moy qui “ ay l’honneur de vous escrire par l’ordre de la com- “ pagnie, m’acquittant en cela d’une obligation atta- “ chée au devoir de ma dignité, je suis témoin oculaire “ et auriculaire de cette vérité que j’ai confirmée en “ plein chapitre, advouattt que je n’ay rien entendu en “ France ny ailleurs de sy doux et de sy mélodieux, “ lorsque j’estois en l’Isle de Montréal et Ville-Marie,
“ avec M.... de Saint-Sulpice, en qualité de mis- ■« sionnaire, connu des sauvages de la montagne par “ le nom “ d’Atteriath.” Voila tout ce que nous poum vons vous dire pour le présent, vous priant instam- “ temment de ne nous pas oublier, mais de nous *. recommander à Dieu très-souvent. Que si nous “ avons de la considération et affection pour nos frères “ les Abnaquis, vous pouvez juger, M. R. P., quelle “ est la distinction que nous faisons de celui qui en “ est le père et le pasteur ; nostre plus grand plaisir « Sera toujours de vous en donner des marques dans “ les occasions qui s’en présenteront, aussy bien qu’au “ R. P. Bouvart, estant avec beaucoup de sincérité “ très-affectionnés aux pères et aux enfans.
“ Les doyens, Chanoines et chapitre de Chartres) u Vaillant Demihardouin,
“ Chancelier et chanoine de la mesme église.
La petite statue qui fut envoyée aux Abénakis fut reçue à Québec au printemps, 1701 ; elle fut placée dans l’église de la mission de Saint-François de Sales* laquelle mission était alors transférée à Saint-François du Lac. Comme on le voit par la lettre de M. Vaillant Demihardouin, cette statue était, quant à la forme et aux dimensions, semblable à celle que l’on conservait dans l’église souterraine de la cathédrale de Chartres ; mais elle était d’argent, tandis que celle de Chartres n’était que de bois.
Voici ce qu’on lit dans l’histoire chronologique de Chartres, par Pintard, relativement à la statue de l’église souterraine de la cathédrale de cette ville. u La ‘u véritable image qui s’y voit élevée dans une niche
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u au-dessus de l’autel est faite de bois qui paroist estre “ de poirier, que la fumée des cierges et des lampes “ qui y sont journellement allumés peuvent avoir “ rendue de couleur basanée. La vierge y est reu présentée dans une chaise, tenant son fils assis sur a ses genoux, qui de la main droite donne la béné- “ diction et de la main gauche porte le globe dumon- “ de. Il a la teste nue et les cheveux courts. La robe u qui lui couvre le corps est toute close et replissée “ par la ceinture ; son visage, ses mains et ses pieds “ qui sont découverts ont pris une couleur olivâtre brune. La Vierge est revestue par dessus sa robe iç d’un manteau à l’antique de forme de dalmatique “ qui, se retroussant sur les bras, semble s’arrondir “ par le devant sur les genoux jusqu’où il descend. u Le voile qui lui couvre la teste porte sur les deux u épaules d’où il se rejette sur le dos. Son visage u est extrêmement bien fait et bien proportionné en “ ovale, de mesme couleur que celuy du fils ;Tsa couu ronne est tout simplement garnie par le haut de u fleurons de forme de trèfle ou de feuilles d’aclie, “ La chaise est à quatre pilliers, dont ceux de derrière “ ont vingt-trois pouces de hauteur et ceux de devant “ ont, y compris la chaise, dix-sept pouces. Toute “ la figure (statue) a vingt-huit pouces et neuf lignes u de hauteur sur un pied de largeur ; elle est creuse u par derrière, comme si c’estoit une écorce d’ar- “ bre, de trois pouces d’épaisseur, grossièrement trau vaillée de sculptures, hors celles du visage qui sont bien faites.”
Telle était la statue qui fut envoyée aux Abénakis.
Cette précieuse relique fut conservée à Saint-François jusqu’à l’automne, 1759. Nous verrons ce qu’elle devint alors, ainsi que la chemise en reliquaire, dans le chapitre de la destruction du village abênakis.
A l’automne 1701, le P. V. Bigot, de retour d’un voyage qu’il avait fait à la rivière Penobscot, répondit de Saint-François à M. Vaillant Demihardouin, comme snit.
“ Monsieur,
u ji est trop juste qu’après m’estre donné Phon- <( neur d’escrire à vostre illustre compagnie, je vous “ remercie en particulier de toutes les amitiés que “ vous voulez bien me faire, en vous acquittant de la “ commission dont elle vous avoit chargez .Je vous “ en suis extrêmement obligé et vous en remercie de “ tout mon cœur ; que ne puis-je vous en marquer toute “ la reconnoyssance que je vous en ay ! En vérité, on <>■ ne peut rien de plus obligeant que ce témoignage “ sy authentique que vons donnâtes à nos chers Abna- « quisdans une sy illustre assemblée. Mais qu’en U diriez-vous donc, monsieur, si vous les entendiez “ maintenant que l’on peut dire qu’ils chantent juste, “ au jugement mesme des personnes qui sçavent ce “ que c’est que la musique ? Car enfin, lorsqu’en “ allant en guerre, ils passèrent par Montréal, ont-ils “ eu le bonheur d’estre entendus de vous, à peine “ commençoient-ils à chanter en deux parties, outre « que leur voix qui sont assez douces d’elles-mesmes “ n’ estaient pas encore dégagées comme elles le sont “ maintenant par l’exercice qu’ils ont eu depuis. Nous << faisons ce que nous pouvons pour entretenir nos
DES ABENAKIS.
u chers néophytes dans la ferveur et dans la dévotion, u et ces chants, pour lesquels ils ont beaucoup de disu positions et d’inclination naturelles, y contribuent u beaucoup. Ne sommes-nous pas trop heureux, “ monsieur, et ne devons-nous pas rendre des actions “ de grâces éternelles au grand maître qui nous a mis u dans les emplois où nous sommes ? Aydez-moi, s’il “ vous plait, à l’en remercier. Vostre nom iroquois ne “ m’est pas inconnu non plus que vostre personne ; 44 c’est une extrême joye pour moy d’apprendre de u vos nouvelles et de vous voir dans un sy illustre “ corps. Celle que vous nous fîtes l’honneur de nous “ escrire en 1700 ne nous a point esté rendue, nous ne “ reçûmes en ce temps là que les lettres de M. Bonne.
ville, qui estoient, à ce que j’en juge maintenant, le u duplicata des vostres.
“ Je serez toujours avec un profond respect,
“ Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant
“ serviteur, u V. Bigot.
u De la compagnie de Jésus, “ De la mission de St-François de Sales, 11 Octobre 1701,