CHAPITRE SEPTIÈME
ÉTABLISSEMENT EES ABENAKIS À BÉCANCOURT.
Vers 1680, quelques familles d’Abénakis et de So kokis allèrent s’établir sur la rivière puante, qui plus tard porta le nom de M. de Bécancourt, Baron de Portneuf, qui s’y était aussi établi.
Il ne sera pas inutile, il nous semble, de dire ici d’où vient ce nom de “ rivière puante”, donné autrefois à la rivière Bécancourt. Quelques uns ont attribué l’origine de ce nom à la mauvaise qualité des eaux de cette rivière ; d’autres, à la grande quantité de rats-musqués qu’il y avait, parceque les sauvages n’en pouvaient supporter l’odeur. Mais voici ce qui paraît le plus probable sur ce sujet.
Trente ou quarante ans avant l’arrivée de Cham* plain en Canada, une nation sauvage, qui habitait l’île de Montréal et qui était connue sous le nom d’Annontcharonnons (1), avait déclaré la guerre aux Algonquins des Trois-Rivières. Ceux-ci, pour en finir avec ces ennemis, imaginèrent une ruse de guer-
(l) Quelques uns pensent que les Onnontcharonnons, oula nation de i’Iroquet, étaient des Algonquins ; mais il est plus probable qu'ils étaiant Hurons. Leur nom semble l’indiquer clairement. Cette nation fut en partie détruite et chassée de l’île de Montréal par les Hurons. Quelques uns de ces sauvages sc réfugièrent chez les Abécaiis.
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re, qui réussit parfaitement. Ils allèrent se mettre en embuscade dans les îles de la rivière Bécancourt, «tuées à quelques arpents plus haut que l’église’ actuelle de cette paroisse ; puis, ils laissèrent, à l’embouchure de la rivière, quelques sauvages auxquels ils enjoignirent de faire mine de s’occuper à la pêche. Les Onnontchaionnons, à la recherche des Algonquins apercevant ces sauvages, leur donnèrent la chasse. Les Algonquins prirent aussitôt la fuite et remontèrent la nviere en toute hâte . Les ennemis les poursuivirent jusqu’aux îles, et allèrent tomber dans l’embuscade qui leur était préparée. Ils furent tous massacrés en cet endroit. Leurs cadavres restèrent dans l’eau et sur le bord de la rivière. U en résulta une grande infection, ouest venu le nom de “ rivière puante” (1) Après l’établissement de la mission de Saint-François, beaucoup d’Abénakis étaient demeurés dans le îaut de la rivière Chaudière. Bientôt, M. de Vaureml résolut de réunir ces sauvages à Bécancourt, aim d y former, comme à Saint-François, une di«-ue contre les Iroquois. Il s’entendit à ce sujet avec le Baron de Portneuf, seigneur de Bécancourt, qui consentit a ceder une partie de son domaine, pour l’étatablissement projeté ; et, le 30 Avril 1708, l’acte suivant fut passé devant Maître Daniel Normandin.
<£ P" devant Daûiel Normandin Notaire royal et ^gardemotes du R°y notre Sire, en la prévôté royale „ Iroïs- Rivieres, résidant à Champlain, soussi gue ci-bas nommé. Furent présens en leurs péri
JOUnml HiS‘- de l’Aîné-
“ sonnes Messire Pierre Robineau, Chevalier, seigneur « de Bécancourt, Baron de Portneuf, grand-voyer de “ ce pais, lequel voulant montrer le zèle qu’il a pour “ le bien public du service de sa Majesté et celui de « la colonie, aurait par ces présentes prêté, cédé et “ délaissé aux sauvages Abnakis de la mission de “ Damisokantik et autres qui s’y sont venus joindre « selon le désir et la volonté de haut et puissant sei- “ gneur Messire Philippe Rigaud, Chevalier de l’ordre u militaire de St. Louis, Lieutenant-General pour sa “ Majesté en ce pais, de haut et puissant seigneur u Messire François de Beauharnais, chevalier, sei- « gneur de la Chaussaye, Beaumont et autres lieux,
“ conseiller du Roy en ses conseils, pour lors intendant “ de ce pais, de haut et puissant seigneur Messire Jac- “ ques Randot, conseiller du Roy en ses Conseils, “ intendant de justice, police et finances en ce pais, “et de haut et puissant seigneur Messire Randot, “ conseiller du Roy en ses conseils, intendant de mail rine et de feu le très-Révérend Père Martin Perevail “ pour lors supérieur des missions de la compagnie “ de Jésus, et du très Révérend Père Vincent Bigot, “ supérieur général de la compagnie de Jésus en ce “ païs et du très-Révérend Père Sébastien Rasle de la “ compagnie de Jésus, missionnaire des dits Abnakis ii entre les mains duquel et avec lequel le dit seigneur “ aurait contracté aux conditions suivantes, savoir : “ que le dit Sieur de Bécancourt prête, cède et délaisse “ aux dits Abnakis les terres joignant du côté du “ Nord-Ouest à Louis Chadevergne dit Larose, et du
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“ CÔté du Sud-Ouest toutes les terres en montant dans “ la rivière jusqu’à la profondeur de la dite seigneu. “ rie, et de plus les terres qui sont derrière les con- “ cessions des habitans qui sont dans la rivière “ de Bécancourt, avec les isles, isîots et péninsules qui n’ont point été par ci-devant concé- “dés 5 Pour en jouir par les dits Abnakis tant “ que Sss^on subsistera entre les mains du Révé.
rend pere Rasle ou autre de la même compagnie, “ sans que les dits Abnakis ni ceux qui ont soin “d’eux soient obligés à aucune redevance, le dit “ Sieur de Bécancourt n’ayant fait que prêter ses “ terres qu’autant que la mission subsistera ; se ré- “ serve aussi Ie dit Sieur les bois qui ne sont pas à “ l’usage des dits sauvages. Lui sera libre d’en ‘‘ prendre Iors<Iu’il en aura besoin ; et lorsque la mis- * fHon sera abandonnée le dit seigneur propriétaire des *' ddes terres rentrera de plein droit sans être obligé à aucun dédommagement quelconque et sans qu’il “soit besoin même d’aucune formalité de justice,
“ corame ü a été convenu entre les dits seigneurs et ‘‘ GoUverneur et intendants et Révérends Pères cidessus nommés; et par ces mêmes présentes veut et consent le dit Révérend P ère Rasle au nom des missions des dits Abnakis que tout aussitôt que les ‘ düs sauyage3 Abnakis et mission de Saint-Fran.
çois Xavier de la dite seigneurie de Bécancourt sera “ quittée et abandonnée pour aller s’établir ailleurs que “ le dit seigneur de Bécancourt entre en possession et “ jouissance des terres acquises et possédées tant par “ le dit Révérend Père Rasle que par les dits Abna-
« kis pour en jouir, posséder, faire, user et disposer ^ comme de son propre bien ; lui en faisant dès à u présent le dit Révérend Père Rasle au dit nom “ toutes démissions, cessions et transports requis, né- « cessaires ; le subrogeant dès ce dit jour en lieux, “ droits, places et hypothèques. Promettant, obligeant “ et renonçant etc.
u Fait et passé en la dite seigneurie, maison de la “ dite mission après midi le dernier jour d’ Avril mil “ sept-cent-huit, en présence de François Bigot et de u Michel Perraut de Chateauguay demeurant en la u dite seigneurie, témoins qui ont signé avec les ci “ dessus nommés” (1).
Nous voyons par cet acte que la plupart des sauvages qui s’établirent à Bécancourt, étaient venus de “ Damisokantik.”’ M. Normandin, ne sachant pas l’abénakis, a écrit ce mot suivant les sons qu’il entendait, et il n’est pas étonnant qu’il ait difiguré un peu la véritable expression abénakise. Ce mot u Damisokantik” est le nom que les Abénakis donnaient au lac Mégantic: “ Namesokântsik,” lieu où il y a beaucoup de poissons. En 1721, le P. de Charlevoix donnait à ce lac le nom de u Nansokantik (2), qui n’était qu’une corruption du mot “ Namesokant sik.” Il est évident que le nom actuel “ Mégantic’
vient de ces différentes dénominations.
(1) Noua devons la copie de cet acte à l’obligeance de M.L- S% lîâlo, Curé de Bécancourt, ainsi que plusieurs notes fort Précieuses ’ - * j ' - donner 1 historique d1 la mi3*i®u
qui nous ont beaucoup aidé abénakise de BécancDUtt.
(2) L« P. de Charleroi x. Hist. Gén» de la N. F.ance. 236. Carte du Canada.
VoL Ik
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Voici ce que dit le P. de Charlevoix de l’établissement de ces sauvages à Bécancourt. “ D’autres Abnaquis se trouvaient trop exposés aux courses des Bastonnais, et se voyaient en danger de mourir de faim, parcequ’iis n’étaient pas à portée de tirer des !< vivres des habitations françaises, et qu’ils ne pou- “ vaient Plus en avoir des Anglais. M. de Vaudreuil saisit cette occasion pour exécuter un dessein qu’il “ avait formé aussitôt après la mort du Chevalier de *' Callières. B proposa à ces sauvages de venir de- “ meurer dans la colonie et ils y consentirent. On les plaça sur la rivière de Békancourt, et ils y sont en- “ core aujourd’hui. Le dessein du Gouverneur Gé- “ neral était d’opposer une digue aux Iroquois, au cas que ces sauvages se laissassent persuader par “ les Anglais de recommencer la guerre ” (1).
A la lecture de ce passage, nous avons d’abord pensé que ces sauvages étaient très-rapprochés de la Nouvelle -Angleterre. Mais l’étude du mot “ Damisokantic ” nous a convaincu qu’ils étaient dans le haut des rivières Chaudière et Androscoggin, et que leur principale résidence était sur le lac Mégantic. Là, ils se trouvaient exposés aux courses des Anglais et étaient trop éloignés des Français pour en etre secourus. Ils étaient visités et desservis par le P. Sébastien Rasle, alors missionnaire à Norridgewock, sur la rivière Kénébec.
En arrivant à Bécancourt, les sauvages se fixèrent 8Uf une île> comme aujourd’hui sous le nom
^O) Le P. de Charlevoix, Hist, Gèn. deiajf. France,, Vol, Iîl
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“ d’île Montesson” (1). Cette île, d’une grande étendue, est de forme triangulaire. La base de ce triangle repose sur le fleuve Saint-Laurent, et les deux côtés sont formés par les deux branches de la rivière Bécancourt. On construisit une petite église en bois en cet endroit. En 1721, les sauvages résidaient encore sur cette île. Le P. de Charlevoix les y visita alors, et voici ce qu’il en dit. “ Le village “ Abénaquis de Békancourt n’est pas présentement “ aussi peuplé qu’il l’était il y a quelques années. Il « ne laisserait pas pourtant de nous être d’un grand t< secours, si la guerre recommençait. Ces sauvages „ sont les meilleurs partisans du pays ét toujours dis- « posés à faire des courses dans la Nouvelle-Angle- “ terre, où leur seul nom a souvent jetté l’épouvante « jusque dans Baston. Ils ne nous serviraient pas “ moins bien contre les Iroquois, à qui ils ne cèdent a point en valeur et qui ne sont pas aussi bien disci- “ plinés qu’eux. Ils sont tous chrétiens et on leur a “ bâti une jolie chapelle, où ils pratiquënt avec beau- “ coup d’édification tous les exercices du christianisme ” (2).
A cette époque, M. de Bécancourt résidait sur 1 île des sauvages. “ La vie que mène M. de Békancourt “ dans ce désert ”, dit le P. de Charlevoix, “ car on. “ n’y voit point encore d’autre habitant que le Sei-
(1) Michel Legardeur de Montesson, Chevalier de Saint-Louis,
demeurait aux ïU-Rivieres. Ayant acquis a Se.gneune de he cancourt, il devint propriétaire de l'ile ou résidaient les sauvages, et lui donna son nom. ,
(2) Le P. de Charlevoix. Journal Hist, d-un voyage de l’Amérique. Yol. Y- 164.
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“ gneur (1), rappelle assez naturellement le souvenir “ de ces anciens patriarches qui ne dédaignaient “ point de partager avec leurs domestiques le travail “ de la campagne et vivaient presqu’ aussi sobrement
qu eux. Le profit qu’il peut faire par le commerce
avec les sauvages ses voisins, en achetant d’eux les “ pelleteries de la première main, vaut bien les rede- “ vances qu’il pourrait tirer des habitants, à qui il au- “ rait partagé ses terres ” (2).
On voit par ces paroles que M. de Bécancourt vivait en bonne intelligence avec ses sauvages. Ceux-ci l’affectionnaient beaucoup, parcequ’il les traitait avec bonté. Mais il n’en fut pas de même pour son successeur, M, de Montesson. Celui-ci les maltraita, les accusa de s’être emparés d’un terrain qui ne leur appartenait pas, et les chassa de Pile qu’ils occupaient depuis plus de trente ans. La conduite du nouveau seigneur à leur égard fut certainement un peu dure,mais nous devons toutefois avouer que son droit de' propriété sur cette île était incontestable, car elle n’était pas comprise dans le domaine cédé aux Abénakis, en 1708.
Plus tard, M. de Montesson eut avec les sauvages une autre difficulté assez grave, à l’égard d'un lot de terre. Cette fois, ceux-ci avaient plein droit, parceque
(1) Nous supposons que le P. de Charlevoi J?" n°°- “ 7"üt déj
(2) Le P de Charlevoix. Journal 'Hist, d’i
nque. Vol. V. 161, 162.
un voyage de l'Amé-
cette terre leur appartenait légitimement. Mais, trop faibles pour lutter longemps avec un homme qui avait beaucoup d’influence, ils cédèrent et consentirent a un arrangement. Cette difficulté, qui dura plusieurs années, futterminée par un acte d’accord, passe le 30 Janvier 1771. Par cet acte, les sauvages renoncèrent, pour la somme de quatre-vingt-seize francs, à leurs droits sur le terrain en litige (1).
Les sauvages, forcés d’abandonner leur premier village, allèrent se fixer sur une petite île de la riviere Bécancourt, quelques arpents plus haut que l’église actuelle. Ils n’y restèrent que quelque temps, et se retirèrent ensuite sur une autre île, située vis-a-vis de la propriété qu’ils occupent aujourd’hui. Enfin, forces par les maladies et les inondations de déloger une troisième fois, ils se retirèrent, vers 1735, sur le terrain qu’ils occupent actuellement. Ils y bâtirent une seconde église en bois, de soixante pieds de long sur trente de large. Bientôt, par les soins et l’activité du P. Eustache Lesueur, alors missionnaire à Bécancourt, cette église fut munie d’ornements sacerdotaux et de vases sacrés, à peu près comme celle de la mission de Saint-François.
Le P Lesueur était à, la fois missionnaire des sauvages et Curé de la paroisse de Béconcourt, comme cette paroisse n’avait pas encore d’église, la desserte des Canadiens se faisait à l’église des sauvages.
Bientôt, les Canadiens demandèrent une eg ise pa roissiale ; mais, comme ils étaient alors beaucoup
“a) Ce terrain à.l^Ül7Boohele*B, de