‹ Histoire des AbenakisChapitre 36 sur 69 · I: cai court · texte numérisé non relu

I: cai court

DES ABENAKI S.

moins nombreux que les sauvages, on n’aecèda pas de suite à cette demande. Enfin, en 1748, les fondations de la première église paroissiale de Bécancourt furent jetées, Cette église fut construite en pierre ; elle avait soixante pieds de long sur trente de large ; le portail était tourné vers l’Ouest. Cette église était située au même endroit que celle qui existe actuellement. On voit encore des pierres des fondations de cette première église. La forme du rond-point est encore bien visible.

Après la construction de cette église, la desserte des Canadiens continua a se faire chez les sauvages, ce qui occasionna des jalousies et des animosités entre les deux populations. Il y avait déjà plusieurs années que cet état de choses existait à Bécancourt, lorsque tout-à-coup, à la fin du mois de Décembre 1757, l’église des sauvages brûla, pendant une nuit fort obscure. On ne put sauver de l’incendie que quelques vases sacrés, des chandeliers et la croix du clocher. Tout le reste fut consumé, ainsi que les régistres de la paroisse.

La cause de ce désastre est demeurée inconnue. Quelques-uns ont pensé, peut-être avec raison, que cet incendie avait été le fait de quelques Canadiens* afin d’obtenir la résidence de leur Curé à leur église.

La croix du clocher, sauvée de l’incendie, a été conservée jusqu’à ce jour. Elle est actuellement érigée au milieu du village sauvage.

Depuis ce désastre, on n’a jamais songé à reconstruire cette église, et les sauvages ont toujours été desservis à l’église paroissiale.

A cette époque, il y avait environ 300 sauvages à Bécancourt ; lors de leur établissement sur l’île Montesson, on en comptait environ 500 ; c’était donc une diminution d’environ 200 en cinquante ans. Dès 1721, la population de ces sauvages avait considérablement diminué ; c’est ce que le P. de Charlevoix dit expressément, comme nous l’avons vu .Cette grande diminution de population avait ete causée par les guerres et les épidémies. Depuis ce temps, le nombre de ces sauvages a toujours diminué, et aujourd’hui on n’en compte qu’une dizaine de familles, vivant dans la plus grande pauvreté.

Le domaine qui leur fut accordé, en 1708, comprenait environ six milles de terrain, en superficie. Ils le possédèrent jusqu’en 1812 ; mais ce ne fut toutefois qu’avec beaucoup de peine qu’ils purent le conserver jusqu à cette époque ; car les représentants du premier seigneur de Bécancourt, suivant l’exemple de M. de Montesson, cherchèrent sans cesse à leur enlever des lots deterre. Enfin, en 1812, pendant qu’ils combattaient aux frontières pour la défense de leur pays adoptif, on s’empara injustement de ces terres. Lorsqu’ils revinrent de cette célèbre campagne, où ils avaient combattu si courageusement, leur domaine, divisé par lots, était pos sédé par des blancs ; et on ne leur avait pas même réservé un coin de terre pour se retirer. Irrités d’une pareille injustice, ils se jetèrent avec fureur sur les maisons, construites dans leur village, les détruisirent et défendirent, les armes à la main, ce morceau de terre. De cette manière, ils purent conserver deux

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petites îles de la rivière Bécancourt et environ soixante arpents de terre, qu’ils possèdent encore aujourd hui. "Voila tout ce qu’ils ont pu conserver de leur domaine.

Les contrats de concession des terrains qui ont été enlevés aux sauvages portent une clause tout-à-fait inusitée dans de semblables actes. On y voit que les concessionnaires sont mis en possession de ces terres “ sans Préjudice au bien d’autrui”. Ce qui indique clairement que les cédants doutaient de la légitimité de leurs droits sur ces propriétés.

On a donc usurpé ces terrains. Et, chose étonnante, les sauvages n’ont jamais pu faire entendre leurs justes réclamations à cet égard.

Cependant, il y a quelques années, on a semblé entendre leurs plaintes. Ils avaient adressé à la Législature une requête, en date du 3 Mars 1858, exposant la manière injuste dont on les avait dépouillés de leurs propriétés, faisant connaître l’état de pauvreté et de souffrance où ils se trouvaient réduits, par suite de cette injustice, et demandant que leurs terres leur fussent remises, avec indemnité. L’année suivante, le 2 Mai 1859, il fut résolu dans la Chambre d’ Assemblée “ qu’il serait désirable qu’il fut accordé quelques secours aux Abénakis de Bécancourt pour pourvoir à leurs besoins les plus pressants pour les retirer de l’état de misère où ils étaient alors” (1). Un comité fut alors nommé pour s’occuper de la question des terres de ces sauvages.

(1) Journaux de la Chambre d’.t asemblée, Vol. XVII. 562, 1859,

Depuis cette époque, on leur a accordé annuellement un secours d’environ $200 ; mais on n’a encore rien fait relativement à leurs droits sur les propriétés qui leur ont été enlevées.

Il est facile de voir, d’après ce que nous venons de dire, que ces sauvages ont presque toujours été persécutés et maltraités, à l’exception toutefois du temps qu’ils demeurèrent sous la protection de M. de Bécancourt. Outre qu’on cherchait sans cesse a leur enlever leurs terres et les profits de leurs chasses, on les jalousait à cause des privilèges que le Gouvernement et les missionnaires semblaient leur accorder. On cherchait sans cesse à les reculer, parcequ’on les considérait comme un obstacle aux progrès des blancs. Ils ont toujours été un peu protégés par le Gouvernement, il est vrai ; mais cette protection était insuffisante, et comme ils n’avaient pas auprès d’eux d’amis influents et sincèrement dévoués à leurs intérêts, pour les soutenir dans cette lutte avec leurs puissants ennemis, ils sucombaient toujours.

Sous ce rapport, les Abénakis de Saint-François ont été plus heureux, car ils ont toujours été protégés par la famille Gill ; et l’on peut dire que e’est surtout à cette protection qu’ils doivent la conservation de leur domaine.

Cependant, nous devons avouer que cette protection a eu aussi son mauvais côté à Saint-François. Un grand nombre de Gill se sont alliés aux sauvages par des mariages. Ces familles de métis sont devenues nombreuses, tandis que les véritables sauvages ont disparu peu-à-peu ; et aujourd’hui tous les sauvages

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4e cette mission, à l’exception de quatie ou cinq seulement, sont des descendants des Gill, tandis que tous ceux de Bécancourt sont de pur sang abénakis.

Les persécutions qu’on a fait souffrir aux Abénakis de Bécancourt sont sans doute fort regrettables ; cependant elles eurent un bon résultat. Nous pensons que Dieu permit cela pour punir ces sauvages de leurs anciens désordres, et pour sauver leurs âmes. Lorsqu’ils s’établirent en cet endroit, ils étaient presque tous chrétiens, et ceux qui ne l’étaient pas encoie furent bientôt baptises. A cette époque, ils étaient admirables par leur foi et leur ferveur. On vit s’opérer parmi eux les merveilles qu’on avait vues à la mission de Saint-François de Sales de la rivière Chaudière. Pendant plusieurs années, ils donnèrent beaucoup de consolation à leurs missionnaires et furent un sujet d’édification pour les Français. Mais peu-à-peu ils prirent goût à l’eau-de-vie, et devinrent bientôt fort adonnés à l’ivrognerie. Us causèrent alors beaucoup de trouble à leur missionnaire, le P. E. Lesueur, qui demeura près de trente-sept ans au milieu d’eux. Ce bon et zélé missionnaire en fut réduit à gcmii souvent devant Dieu sur leurs désordres. Dès 1721, ils étaient déjà fort vicieux. Voici ce qu’en dit le P. de Charlevoix. “ Il faut pourtant avouer que U *eur ferveur n’est plus au point où on l’a vue les pre- “ tnières années de leur établissement parmi nous.

“ On leur a porté de l’eau-de-vie, et ils y ont pris goût, et les sauvages ne boivent jamais que pour s’enivrer. Cependant une funeste expérience nous •‘ a appris quà mesure que ces peuples s’éloignent.

“ de Dieu, ils ont moins de déférence pour leur pas- “ teurs, et se rapprochent des Anglais. Il est bien à “ craindre que le Seigneur ne permette qu’ils devien- “ nent nos ennemis, pour nous punir d’avoir contri- “ bué, par un sordide intérêt, à les rendre vicieux,

*• comme il est déjà arrivé à quelques autres na- “ tions” (1).

Cependant, malgré leurs désordres, ils ne passèrent jamais du côté des Anglais, comme le craignait le P. de Charlevoix. Au contraire, à l’exemple de leurs frères de Saint- François et de l’Acadie, ils furent toujours fidèles à leurs alliés, et toujours prêts à prendre les armes contre les ennemis de la colonie.

Dieu eut pitié de ces malheureux, qui l’avaient si bien servi autrefois, et ne permit pas qu’ils demeurassent longtemps dans ces désordres. Ils devinrent plus tard de fervents chrétiens, et réparèrent, par une vie exemplaire, le mal qu’ils avaient causé par leur ivrognerie.

Nous devons ajouter que les quelques familles qui nous restent aujourd’hui de ces sauvages sont remarquables par leur foi et leur ferveur. N ous avons nousmême été édifié plusieurs fois par lapiété de ces bons sauvages. Cette piété nous a souvent rappelé celle des anciens Abénakis, qui donnèrent tant de consolations aux P.P. Deuillettes, Bigot et Rasle.

(I) Le P. de Charlevoix. Jonrnal Hist, d’an voyage de l’AmérL què. Yol. Y. 164.

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